CHAPITRE III
De la connaissance qui nous rend présents à nos prolecteurs du ciel avec toutes nos nécessités, nos louanges et nos prières. — Comment ils nous voient dans la lumière même de Dieu par l'acte de la vision béatifique, — et comment la Sainte Vierge l'emporte incomparablement en ce point sur tous les élus. — Solution de quelques difficultés.
I. — Les hérétiques qui, à différentes époques, ont combattu le dogme catholique de l'intei cession des Saints, ne l'ont pas tous rejeté dans la même mesure. Les uns, et c'est le plus grand nombre, ont nié purement et simplement que les élus de Dieu puissent ou veuillent intercéder en notre faveur. Arrivés au port de l'éternelle béatitude, pourquoi songeraient-ils à s'inquiéter de notre sort à nous qui luttons contre la tempête ? D'autres, surtout parmi les partisans de Lutlier, ont rougi de prêter aux bienheureux habitants du ciel une insensibilité si grossière. Ils leur permettent de prier pour nous. Ce qu'ils nient, c'est que leur intercession soit déterminée quant aux grâces qu'ils demandent, et quant aux personnes pour lesquelles ils les demandent. Les Saints connaissent en général et confusément les nécessités qui pressent les hommes et les périls où nous vivons, loin de la patrie. Mais leur science ne va pas au delà. Cette connaissance imparfaite leur suffit pour que la charité les incite à solliciter pour nous les bienfaits de
Dieu; mais impiiissaïUe qu'elle est à les éclairer sur chacune des personnes et sur chacun de leurs besoins, elle ne leur permet ni d'entendre nos vœux, ni de demander pour nous aucune grâce particulière (i).
Un pareil sentiment, s'il était véritable, irait non seulement à diminuer notre confiance dans l'intercession de Marie, mais encore à nous détourner de lui adresser aucune prière. A quoi bon lui parler^ si elle ne nous entend pas? Pourquoi lui exposer nos misères, si elle ne doit pas les connaître et ne nous connaît pas nous-mêmes ? Et puis, comment son cœur pourrait-il s'émouvoir de compassion sur des maux dont elle n'a qu'une science confuse et générale, à peu près comme je connaîtrais les souffrances physiques et morales des habitants d'une terre quittée par moi depuis des années ou même des siècles? C'est à voir les infortunés et leurs infortunes, à entendre leurs cris de douleur et leurs voix suppliantes que le cœur s'émeut avec la passion de leur venir en aide. Aussi, j'accorderais volontiers aux hérétiques qu'il est inutile d'invoquer les Saints du ciel, s'ils doivent ignoreret les épreuves particulières où nous sommes, et les prières qui réclament d'eux pour nous secours et pitié.
Mais à Dieu ne plaise qu'ils restent dans cette ignorance. Puisque la sainte Eg'lise les a toujours invoqués; puisque c'est un point de notre foi que le recours à leur intercession est cliose raisonnable et salutaire, il faut bien confesser que nos prières arrivent jusqu'à leur connaissance. Les textes que nous apporterons bientôt mettront cette vérité dans tout
(i) Bellarmin., de Beatitudine, L. i, c. i5.
son jour. Sur ce point, nulle controverse parmi les docteurs, tant la règle de foi se montre à tous avec certitude et clarté.
Il n'en va plus tout à fait de même, quand il s'agit d'expliquer le mode de connaissance. Suivant les uns, cette connaissance a pour cause une révélation: révélation venant des Anges commis à la garde des hommes, ou révélation faite immédiatement par Dieu lui-même. Ce que le bienheureux n'entend ni ne voit de lui-même, il l'apprendra parce qu'on le lui dit. C'est connaissance indirecte et médiate, comme ce que nous savons sur l'autorité d'un irrécusable témoin. Suivant les autres, et c'est de beaucoup le sentiment le plus commun et le mieux fondé sur les témoignages et sur la raison éclairée de la foi, les Saints nous connaissent, nous, nos nécessités et nos prières, directement, immédiatement, par intuition. Prouvons-le généralement pour tous les élus du ciel ; il nous sera facile de faire ensuite à Marie l'application particulière des autorités et des principes sur lesquels est établie la doctrine commune.
C'est une vérité presque sans conteste en théologie que chacun desélus contemple, dans la divine lumière, toutes les choses de ce monde qu'il peut avoir intérêt et désir légitime de savoir. Il les contemple, dis-je, non pas d'une connaissance quelconque, mais par le même acte dont il voit Dieu lui-même, d'une même intuition, dans la même lumière de gloire. Par conséquent, c'est une vue claire, sans voiles, sans intermédiaire créé ; semblable à l'intuition par laquelle Dieu, se voyant lui-même, du même éternel regard voit toutes choses en lui-même. Il y a là un caractère de la béatitude des Saints; non pas le plus essentiel.
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il estvrai, mais appartenant toutefois à la plénitude de leur bonheur et de leur yloire. D'après cette règ-le formulée par l'Ang-ede l'Ecole, les bienheureux habitants du ciel ont la connaissance actuelle, immédiate, intuitive des prières que nous faisons monter vers eux, comme aussi des honneurs que nous rendons à leurs glorieux mérites (i).
La même rèyle nous oblige à conclure que tous les êtres de la création, tous les faits qui se déroulent et se dérouleront dans la longue série des âges; tout, dis-je, jusqu'aux pensées les plus fugitives et le mieux ensevelies dans les replis des cœurs, est présent par la lumière de gloire au reg-ard humain de notre Sauveur, parce que tout, sans exception, se rapporte à lui
(i) s. Thom. 2-2. q. 83, a, 4; ad 2. Donnons en entier la doctrine de saint Tliomas.Les Saints connaissent-ils nos prières? C'est la question; voici la réponse. « Je rq»o:ids (jue l'essence divine est par elle iiiènie un moyen suffisant pour connaître toutes choses; et la preuve, c'est que Dieu voyant cette essence voit tout en elle. 11 ne s'ensuit pas cependant que quiconque voit l'essence de Dieu connaisse loute chose, à moins qu'il la comprenne (c'est à dire qu'il la connaisse aussi pleinement ([u'elle est intelligible). Ainsi faudrait-il la totale compréhension d'un principe pour y voir toutes les vérités qui en découlent. Donc, parce que les âmes saintes n'ont pas la compréhension de l'essence divine, elles ne connaissent pas, en la contemplant, tout ce qu'il estpossible de voir en elle et par elle. Et voilà pourquoi les anges inférieurs sont instruits de plusieurs choses par les anges supérieurs, encore que les uns et les autres voient l'essence de Dieu.
(( Mais cliacun des Saints voit nécessairement dans la même essence autant de choses différentes de Dieu que le demande la perfection de sa béatitude. Or, il est de la perfection de la béatitude que l'homme possède tout ce qu'il veut, et qu'il ne veudle rien contre les lois de l'ordre. D'ailleurs, c'est chose couforme à la rectitude de la volonté que riionime souhaite connaître tout ce qui le touche, ea qiine ad ipsuiii pertinent, l'uis donc que nulle rectitude ne fait défaut aux Saints, ils désirent connaître ce qui les concerne spécialement, et c'est pour cela qu'ils doivent le connaître dans le Verbe.
« Or. un des intérêts de leur gloire est de venir en aide aux besoins spirituels des hommes, leurs clients : car c'est ainsi qu'ils sont les coopéralcurs de Dieu, la plus divine des œuvres, au témoignage de saint Denys (Dionys. Areop.,de Coclesti Hierar.,c. 3^. Il est donc manifeste que les Saints connaissent ce que réclame un si sublime ministère, et, par conséquent, il est incontestable aussi qu'//s voient dans le Verbe les vœux, les dévotions et les prières des hommes qui cherchent en eux leur refuge ». S. Thom., in Sent, iv, D. 45, q. 3, a i.
comme au Roi immortel des siècles, au Pontife universel de la création, au Juge souverain des vivants et des morts (i).
On se demande parfois si les personnes que les liens de la nature ou de la grâce ont particulièrement unies sur celte terre se reconnaissent au ciel? Pour moij je n'ai jamais su m'expliquer comment on peut mettre en question celte reconnaissance mutuelle des amis de Dieu. En douter serait oublier ce qu'est la béatitude, ou regarder comme cho^e indifférente les liens les plus légitimes et la plus naturelle des affections. Gomment? ici-bas, nous avons regret à quitter des personnes qui nous sont chères, notre désir et notre bonheur est de les revoir; les Apôtres mêmes, dans leurs lettres inspirées, manifestent ce double sentiment; et là où tout est amour et charité, l'on deviendrait insensible ? Est-ce croyable? Oui, certes, amis
(i) s. Thom., 3 p., q. lo. a. 2. Voir sur la même doctrine Suarez, de Deo,lT. 1, 1. 11, c. 28: ilem, de Reli</ione,Tr. IV, 1. i, c. 10, n.20; Ferrariens. in Summ. c. Gent. L. m, c. 69; Gabriel Biel,in6'anort.,lcct. 3. litt. E; Dom. Solo et Capreol. dans leurs comment, sur le livre des Sentences, à la Distinct. 40.
Voici les assertions défendues par Suarez dans son Traité de Deo, \. c. « Gredibile est Beatos videre in Verbo ex bis (crealurarum) actibus libcris, seu conting'entibus elîectibus.omnia quae spectant ad cujuscumque statum... Sed quaeres, quae dicantur pertinere ad slatum Beati? Hespondetur, duplicis generis haec esse. (Juaedam spectantia ad ipsas bealiludinis operationes, id est, ad exercendas omnes actiones quas
Beati in suo statu operantur ea quae expediunt ad suum ministe-
riuni convenienti modo exequendum. — In alio ordine constituuntur ea quae Beati reliquerunt in hac vila, et erant suae curae commissa, si talia sint, ut merito censeautur adliuc habere specialem curam eorum; ut, verbi gratia, quod Fundator alicujus religionis de illius progressu et augmente curam habeat, et cupiat scire, et sic de aliis... Potest aulem de bis interrogari, an censeautur hoc modo pertinere ad statum Beati solum ea quae reliquit in inslanti morlis suae, an etiam quae postea flunt? Melius dicitur haec omnia sive sint praesentia, sive praeterita, sive fulura,quae pertinentad aliquem Beatum, ab ipso videri in Verbo... Tertio, inquiri potest, an oraliones quae in Ecclesia funduntur ad Sanctos, pertineant hoc modo ad statum eorum, ita ut in Verbo eas videant?... Haec opinio (alTirmans) magis pia videtur, et quae eadem facilitate defendi potest quam ea qua dicitur, Beatos videre quascumque alias res (ad suum statum pertinentes) ». Num. i5-i8.
CH. m. L\ CONNAISSANCE MATERNELLE /jGq
et parents se reconnaissentaiiciel. C'est trop peu dire: chacun des bienheureuxest connu de tous. «Et ce n'est pas seulement aux traits du visage qu'on se connaîtra, mais dans une lumière incomparablement supérieure... Pleins de Dieu, les élus verront et se verront divinement. Divine videbiint, qjiando Dro pleni eriint » (i). Et pourquoi chacun des élus con(emplera-t-il ainsi la vivante armée de ses compagnons de gloire, si ce n'est parce qu'un tel spectacle est du ressort de sa béatitude (2) ?
Cette béatitude exige-t-elle moins la connaissance que nous revendiquons en ce moment pour eux; ou l'essence divine qu'ils contemplent, et dans laquelle, comme en un miroir infiniment pur, ils voient leurs frères du ciel, n'a-t-elle pas une égale vertu pour représenter les choses du temps et celles de l'éternité ?
N'allons pas nous figurer que cette doctrine soit une invention de la théologie scolastique. Oulre que ses grands maîtres n'ont pas coutume d'innover dans des questions d'une telle importance, lors même qu'ils ne jugent pas à propos de citer leurs autorités, nous avons ici nombre de témoignages explicites, puisés dans les écrits des anciens Pères.
L'auteur du traité De la Virginité, publié sous le nom de saint Basile, exhorte les vierges chrétiennes à respecter partout les regards des Anges et des Saints: « car, ajoute-t-il,il n'en est aucun dont l'œil incorporel ne pénètre partout... » (3). Saint Augustin, dans un
(i) s. August.,Se7*rti. 243, in diebus pas chai. i4, n. 5. P., 1. xxxviii, ii46.
(3) Voir ce que j'ai dit sur ces questions dans l'ouvrage, la Grâce et la Gloire, 1. ix, c. 4-
(3) Liber de vera Virginit. integritate, ad Lefoium, INIelitin. cpisc, n. 39. Append. 0pp. S. Basilii. P. G. xxx, 729. Ce traité est fort re.
470 L. VI. l-ES APTITUDES DE LA MATERNITE
sermon pour la fête du martyr saint Etienne, exprime là même doctrine, quand il dit à saint Paul : « En compag"nie de celui que vous avez lapidé, vous rég-nez avec le Christ. De là, l'un et l'autre vous nous voyez; de là, l'un et l'autre vous entendez maintenant notre parole. Priez tous les deux pour nous : celui-là vous exaucera qui vous a couronnés tous les deux » (i).
uiarquable et digne à bien des fifres du grand docfcur à qui plusieurs l'ont attribué. Pourtant, quoiqu'il soit du iv« sic. le, deux choses ont principalement empêché les meilleurs critiques de le tenir pour son œuvre propre : une question de chronologie, suscitée par la clédicace à révêque de JNIélitène, et surtout la trop grande crudité des idées et des expressions. Je ne résiste pas au plaisir de traduire le passage en entier. Parmi les conseils que l'auteur donne à la vierge chrétienne, il lui recommande, « quand même elle serait seule, de ne rien faire qui soit indigne de son Epoux. Car, même en l'absence de fout œil humain, la vierge est elle-même avec elle-même, et doit souverainement respecter sa propre présence... Donc, lors même qu'elle serait absolument seule, qu'elle se respecte d'abord elle-même et sa conscience, et qu'elle respecte ensuite son ange gardien. Car leurs anges, a dit Jésus-Christ, contemplent toujours la face du Père qui est au ciel (Math., xviii, lo). Il ne convient pas qu'après s'être soustraite aux regards des hommes, elle ne tienne aucun compte de l'ange à qui le Seigneur a confié le soin de notre salut; elle surtout qui, vierge, l'a reçu pour être le témoin vigilant et le gardien de sa virginité. Plus que les Anges encore, qu'elle respecte son Epoux, et le Père de l'Epoux et l'Esprit Saint. Mais qu'est il besoin de prolonger cette cnumération ; qu'elle respecte les innombrables bataillons des Anges et les esprits bienheureux des saints pères. Il n'en est aucun dont le regard ne pénètre partout. Ils sont invisibles pour les yeux du corps; mais leur œil incorporel embrasse toutes choses ». On peut croire que les dernières lignes ne sont pas sans quelque exagération : car elles vont au delà de la règle si sagement posée par le Docteur Angélique. Mais cela même ne prouve que mieux à quel point, dans ces premiers âges, on était persuade de la vérité que nous défendons.
(i) S. Augustin, Serm. SyS, in solenin. S. Stephani ?<, c. 5. P.L,. xx.win, 1434. « Rien même, auscntimcnt de saint Thomas, ne nous empêche de penser qu'après le jour du jugement, quand la gloire des hommes et des Anges aura sa pleine consommation, fous les bienheureux connaîtront tout ce que Dieu connaît par la science de vision; de telle manière pourtantquechacun, pris séparément, ne voie pas foutes choses dans la divine essence. Mais l'âme de Jésus-Christ y verra fout, comme elle le fait dès à présent; les autres contempleront dans la lumière de Dieu des objets plus ou moins nombreux suivant le degré de leur vision intuitive; et c'est ainsi que l'âme du Christ pourra illuminer les âmes des élus, en leur communiquant ce qu'elle voit de plus qu'eux dans le Verbe ». S. Thom., in iv Sc?it.,T). 49, a. 5, ad 12. On comprend par cette doctrine pourquoi les plus élevés parmi les Anges et les Saints peuvent aussi manifester aux élus des ordres et degrés inférieurs cer-
cil. III. — LA CONNAISSANCE MATERNELLE l\'] l
C'est manifestement d'après les mêmes principes qne ce grand docteur introduit dans l'intelligence ang-élique ce qu'il appelle la connaissance du malin et la connaissance du soir, cognitio matutina, cog-nitio vespertina (i). Suivant l'opinion qui lui paraissait la plus vraisemblable, les jours de la créalioii dont il est parlé au livre de la Genèse, ne constituaient pas un ordre de succession dans le temps, mais l'ordre dans lequel chaque catégorie des êtres créés se présentait aux regards des natures angéliques (2) . Dans cette hypothèse, le matin et le soir sig"uifieraient un double mode de connaissance. Par la première, l'Ange contemplerait les créatures de Dieu dans le Verbe, c'est-à-dire par la même vision qui lui rend présente la divine essence : ce serait la connaissance du matin. Par la seconde, il les appréhenderait, non plus en Dieu, c'est-à-dire par l'essence divine comme forme intelligible, mais par des formes idéales imprimées dans son intellig'ence, qui la feraient apte à les représenter dans leur nature : ce serait la connaissance du soir.
Quoi qu'il en soit de la théorie prise en elle-même, elle nous montre clairement la pensée de saint Aug-ustin sur la question qui nous occupe. En effet, pourquoi cette double connaissance, et tout spécialement pourquoi cette connaissance des êtres créés dans le Verbe, si ce n'est parce qu'il importe à la béatitude
tains secrets du ciel, bien qu'ils soient tous plongés, mais inégalement, dans une même lumière.
(i) S. August., de Gen. ad litt., 1. iv, c. 22; De Civit. Dei, 1. xi,
(2) Sic ordo diei non fuit ordo lemporis, sed ordo nafurae, qui in
cognitione Angeli attenditur secundum ordinem cognitorum ad invicem
prout alterum altero est prius natura. S. Thom., De Vei'itate,q. 8, a. 16.
472 L. VI. — LES APTITUDES DE LA MATEnNIXÉ
des esprits célestes de contempler non seulement la face de Dieu, mais encore les œuvres de Dieu ; ces œuvres où s'exercera leur ministère, sous le contrôle et par le vouloir de Dieu (i).
Un autre écrivain ecclésiastique, venu très peu de temps après l'illustre évêque d'Hippone, Julien Pomère, reconnaissait aux saints du ciel une science non moins parfaite. « Là, rien de caché pour toute âme bienheureuse dans chacune des autres : elle les verra face à face, comme l'œil de nos corps contemple les visages de chair. C'est que la pureté des cœurs y sera telle que tous auront à rendre g-râce au Dieu qui les a purifiés, et personne à rougir des souillures du péché : car il ne se trouvera ni péchés ni pécheurs, où ceux-là mêmes qui le furent pendant leur vie mortelle ne pourront plus pécher ». Croyez-vous qu'il ne s'agit ici que de la connaissance de leurs compagnons de béatitude? Ecoutez la suite : « Plus rien de secret pour ces bienheureux : car ils sonderont de tous les mystères le plus profond, Dieu lui-même » (2).
Remontons plus haut dans la série des siècles ; et nous y trouverons, en faveur de notre thèse, des témoignages équivalents. C'est Origène qui va l'attester en termes d'une clarté merveilleuse. « De même, écrit ce grand homme, que l'ombre suit le corps, ainsi la bienveillance des Anges et des âmes bienheureuses nous accompagne, quand Dieu nous est propice. Car ils connaissent ceux qui méritent la divine miséricorde... J'ose le dire, lorsque des hommes, désireux d'entrer dans des voies meilleures, offrent à Dieu leurs prières,
(i) Saint Thomas a parfaitement exposé les idées de saint Augustin dans cette question 8, de Veritate, a. i6 et 17. Cf. p., i q. 58, a. 6 et 7. (2) Julian. Pomer., De Vita contempl., 1. i, c. 4» n. i. P. L., lix.
en. m. LA CONNAISSANCE MATERNELLE l\']3
une multitude de saintes Puissances prie pour eux, sans même en être sollicitée w (i). Toutes choses qui supposent manifestement la connaissance intime de l'état des âmes, de leurs dispositions et de leurs prières; connaissance qui n'est pas moins évidemment supposée dans cette invocation faite par saint Grégoire de Nazianze à saint Athanase : « Puissiezvous, du haut du ciel, Jeter sur nous des regards de bienveillance, et gouverner ce peuple, adorateur parfait de ^la parfaite Trinité, Père, Fils et Saint Esprit » (2).
Cette doctrine, les anciens poètes chrétiens l'ont aussi chantée dans leurs vers; témoins les passages où Prudence, le plus illustre d'entre eux, nous représente les Saints et les martyrs entendant nos supplications et les portant aux oreilles du Roi éternel; voyant du haut des cieux les honneurs rendus à leurs ossements sacrés, et mêlant devant devant Dieu leurs invocations à nos suppliques (3).
(i) Origen., c. Celsuin, 1. a^ii, n. 64- P. G. xi, i6i3, sq.
(2) S. Gregor. Naz., Or. XXI, n. 27. P. G. xxxv, 1128.
(3) Ncmo piiras hic rogando frustra rongessit preces. Laetus hinc tersis revertil supplicator fletibiis, Omne qiiod jusium poposcil impelratum sentiens.
Tanta pro nostris periclis cura suflVagantium e si, Non sinuiit inane ut uUus voce murmur fuderit : Audiunt, slatimque ad aurcm Régis aeterni ferunt. Peristcphanôn, hymn. i in SS. Hemeter. et Celedon., vers. i3i8. P. L. LX, 278, sq.
Sic venerarier ossa libet, Ossibus altar est impositum.
Illa Dei sita sub pedibus, Prospicit haec, poj)ulosque suos Carminé propitiata fovet.
Id., ibid., hymn. 4, in honor. B. Eulaliae, vers. 211 2i5, p. 355, sq. Suggère, si quod habes justum vel amabile votum,
Tibi si qua spes est, si quid intus aestuas. Audit, crede, preces martyr prosperrimus omnes, Ratasque reddit quas videt probabiies.
Id., ibid., hymn. 9. Passio S. Gassiani Forocornel., vers. 95, sqq., p. 442.
Saint Grég-oire le Grand est si loin de refuser aux âmes, entrées en possession de la béatitude éternelle, une connaissance particulière des choses humaines, lorsqu'elles ont quelque intérêt à les savoir, qu'il semblerait la porter même à l'excès. « Comment, en effet, demande-t-il, des âmes qui contemplent face à face la splendeur du Dieu tout-puissant et qui s'y plongent, pourraient-elles ignorer les choses en dehors de Dieu » (i) ? Et encore : « Que peuvent-elles ignorer des choses capables d'être connues, elles qui sont à la source de la science, voyant de leurs yeux celui qui sait tout (2) » ? Textes si manifestes que le vénérable Hildebert, évêque du Mans, les opposait victorieusement aux hérétiques qui, de son temps, niaient l'invocation des Saints, sous le spécieux prétexte que ceux-ci ne savent ni ce que nous faisons, ni ce que nous pouvons leur dire en nos prières (3).
II. — Nous le disions en commençant, dans la question présente, il y a deux choses à considérer : \efait de la connaissance et le comment de la connaissance. Quant au fait, pas ^de doute possible ; mais le pourquoi ne comporte pas une égale certitude. Il n'est pas permis de rejeter la connaissance; on peut, sans aller contre la doctrine catholique, différer d'opinion sur le mode. Telle est pourtant la force des raisons données par le Docteur Angélique et par les théologiens qui l'ont suivi ; telle aussi la signification commune des textes fournis par les Pères et les anciens écrivains ecclésiastiques, que l'explication tirée de la vision
(i) s. Greçor. M., Moral. L. xii, c. 21. P. L. lxxv, 999.
(2) Id., Dialog. L. iv, c. 33, P. L. lxxvji, 876.
(3) Hildebert. Cenom., ep. 23. P. L. clxxi, 339, sq.
cil. III. I-A CONNAISSANCE MATERNELLE ^76
béalifiqiie est de beaucoup la plus probable, pour ne pas la dire moralement certaine. Je ne sais si, parmi les témoignages cités dans les pages précédentes, il en est un seul, sauf peut-être celui d'Origcne, qui puisse admettre une interprétation diUérenle. Au reste, l'étude des autres modes de connaissance proposés par quelques théologiens ne fera, ce me semble, que rendre plus éclatante la vérité du premier.
En effet, si vous prétendez que les Saints du ciel connaissent nos nécessités et nos prières par l'intermédiaire des Anges, je vous demanderai : Mais les Anges eux-mêmes comment les connaissent-ils, surtout quand il s'agit de choses renfermées dans le secret des cœurs? Assurément, ce ne peut être par leurs forces naturelles. L'esprit créé ne va pas jusqu'à sonder les cœurs et les reins, c'est-à-dire jusqu'à pénétrer jusqu'au fond le plus intime des âmes. C'est le privilège de Dieu. Je ne l'ignore pas, nos pensées et nos affections les plus spirituelles ont leur retentissement dans les facultés organiques, et celles-ci n'échappent pas aux regards des purs esprits. Par conséquent, ce que l'œil des Anges n'atteint pas immédiatement pourra se révéler à lui par la manifestation qui s'en fera dans la sensibilité (i). Mais, outre que la connaissance ainsi acquise n'est pas d'ordinaire absolument certaine, il n'est pas à croire que les anges, préposés à notre garde, en soient réduits à des moyens d'investigation propres aux mauvais esprits tout aussi bien qu'aux célestes messagers de Dieu. L'Ange devra donc ou recevoir lui-même une révélation divine, ou voir par intuition dans la lumière
[i) Voir La dévotion au Sacré Cœur de Jésus, 1. n, c. 4-
de Dieu les prières et les besoins qu'il est chargé de manifester. Pourquoi prendre un pareil détour ; et n'est-il pas infiniment plus simple et plus digne de l'éternelle sagesse, que les Saints eux-mêmes reçoivent immédiatement cette révélation divine, ou voient directement en Dieu ce qu'il leur importe de savoir ?
Et quand même on admettrait l'hypothèse, en ce qui regarde les autres saints, il y aurait encore une raison spéciale de ne pas l'appliquer à la Mère de Dieu. Au ciel et dans les hiérarchies arigéliques, les révéla lions ne montent pas des ordres inférieurs aux degrés plus élevés ; elles descendent des sommets aux esprits moins rapprochés par leur perfection de la source de toute lumière. Et l'on voudrait, après cela, que la Reine des Anges et des hommes eût besoin d'interroger les esprits angéliques pour apprendre d'eux ce qui se passe dans son empire, qui la prie et de quoi on la prie ?
Qu'on n'aille pas objecter ici que cette bienheureuse Vierge connut par un ange le choix fait d'elle pour être la Mère de Dieu. L'Ange de l'École résout cette difficulté, là même où il traite de la convenance deV Annonciation. Je donnerai, pour plus de clarté, l'objection qu'il se pose avec la réponse qui la suit. Donc, dit le saint docteur, il semble qu'il ne convenait pas que l'annonce du grand mystère se fit par un message angélique : car, d'après l'Aréopagite (i), quand il s'agit des anges supérieurs, c'est Dieu lui-même et par lui-même. qui leur fait ses révélations. A plus forte raison, fallait-il que le mystère de l'Incarnation ne fût
(i) Dionys. Areop., De Coelesti hiérarchie, c. 7.
eu. m. LA CONNAISSANCE MATERNELLE 4??
pas révélé inédialeineiil à Marie, c'est-à-dire par l'intermédiaire d'un ani^e.
Saint Thomas va-t-il nier le principe? Non ; sa réponse le suppose. « Oui, dit-il, la Mère de Dieu était bien au-dessus des Anges, à considérer la dignité pour laquelle Dieu l'avait choisie; mais, quant à Vétat de la vie présente, elle leur était inférieure. En effet, le Christ lui-même, à raison de sa condition passible, a été abaissé un peu au-dessous des Anges, comme l'affirme saint Paul dans sa lettre aux Hébreux (i). Mais parce que le Ghiist était conipz-éhenseiir, même dans l'état de la voie, il n'avait aucun besoin de rien apprendre des Anges ; la Mère de Dieu, tout au contraire, n'étant d'aucune manière au rang des compréhenseurs, devait être instruite de la conception du Fils de Dieu par un message angélique » (2). Aujourd'hui, ce n'est plus seulement par la prérogative de sa maternité, mais encore par l'incomparable suréminence de sa gloire, que Marie domine toutes les hiérarchies célestes. Par conséquent, il ne lui convient plus de mendier auprès des Anges la connaissance des choses et des faits relatifs à sa mission. Dieu seul est le maître qui doit immédiatement la lui communiquer.
Si, laissant de côté la première explication, vous avez recours à la seconde, les difficultés, pour être moins frappantes, ne seront pas écartées. Je vous demanderais, en effet, pourquoi vous n'accordez pas aux élus glorifiés, et surtout à leur Reine, un mode de connaissance autre que celui dont grand nombre d'entre eux furent si libéralement favorisés, alors qu'ils étaient dans la voie; pourquoi ces mêmes élus
(i) Hebr., ii, 7.
(2) S. Thom. 3 p., q. 3o, a. 2, ad i.
ne seraient pas sur ce point de condition meilleure que les âmes des justes, arrêtées à la porte du ciel, faute d'avoir pleinement satisfait à la divine justice : car elles aussi connaissent très probablement par révélation divine les sufFrag-es offerts à Dieu pour leur délivrance; comment enfin les bienheureux habitants du ciel, participant si largementà ha. science de vision, verraient exclure du nombre des objets qu'elle leur représente, ceux-là mêmes qu'il leur importe le plus de connaître ? Donc, non seulement les Saints du ciel n'ignorent ni nos prières, ni nos louanges, ni les besoins g-énéraux et particuliers que nous avons de leur protection ; mais ce sont choses qu'ils voient en Dieu, dans la lumière de Dieu, du même regard qui leur manifeste l'ineffable essence de Dieu.
C'est la doctrine affirmée par le célèbre Concile de Paris, dit aussi Concile de Sens, tenu peu de temps après la révolte de Luther et contre les errements du novateur. A cette objection qu'il est inutile d'invoquer les Saints, attendu qu'ils n'entendent pas nos prières et ne sont pas touchés de nos maux, les Pères répondent, « que cette raison est en opposition, non seulement avec la vérité, mais encore avec les saintes Ecritures ; et celui-là n'aura pas de peine à l'entendre qui n'ignore pas que les élus du ciel ont manifestement devant les yeux le miroir omniforme de la divinité, dans lequel resplendit pour eux tout ce qui les intéresse '.facile intelligit qui beatis peruiuin esse non ignorât omniforme illad diuinitatis spéculum, in quo quidquid eorum intersit illucescat » (i).
(i) Concil. Parisiense (vula,o Senonense, a. 1528, in décréta fidei, | i3. Cf. Concil. Labb. T. XIV, p. 456. (Lutet. Paris. 1672).
III. — Que dirons-nous maintenant de la Mère de Dieu et des hommes, sinon qu'elle possède la même connaissance, mais dans un degré suréminent, plus pleine et plus parfaite que tous les bienheureux ensemble? C'est là tout spécialement ce que nous ont déjà dit plusieurs témoins de la tradition. Les preuves en sont indiscutables et d'une clarté qui s'impose. En effet, si cette connaissance est en proportion de la béatitude, ii'est-il pas évident que, la béatitude de la divine mère surpassant presque à l'infini le bonheur de tout autre élu de Dieu, la science qu'elle a de nos vœux, de nos besoins, de notre amour pour elle et de nos louanges, doit atteindre une perfection sans égale?
Même conclusion, si l'on considère les raisons spéciales qui réclament cette participation de la science divine. C'est, d'une part, l'intérêt que les Saints peuvent avoir à connaître les faits en question, et de l'autre, le désir légitime qui en est la naturelle conséquence. Or, n'est-il pas évident qu'à tous ces titres la Sainte Vierge doit avoir une connaissance très parfaite et très universelle des périls et des misères humaines; en un mot, de tout ce qui se rapporte à la vie surnaturelle des hommes? Rappelons-nous ce qu'est pour nous Marie, dans l'ordre de la grâce et du salut : L'associée du Sauveur, la mère de ceux dont il est le rédempteur et dont son Père est le père. Puisque la qualité de Rédempteur et de Sauveur vaut à la très sainte humanité de Jésus-Christ la participation pleine et totale de la science de vision qui est en Dieu; est-ce exagération de dire que la bienheureuse Vierge, communiant dans une si excellente mesure à ce double titre, n'ignore rien de ce qui concerne les rachetés?
48o L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE
Mais ce qui nous fera mieux comprendre à quel point cette connaissance doit être excellemment sienne, c'est, avant tout, son titre de Mère de Dieu et de Mère des hommes. N'est-ce donc pas un désir bien lé;^ilime pour une mère de connaître, autant que faire se peut, tous les pas, tous les sentiments, toutes les infirmités et nécessités d'un enfant cher à son cœur; surtout quand ce fils peut constamment avoir besoin de son assistance? Or, nous ne sommes pas seulement les enfants de Marie, mais de petits enfants dans la période de croissance; des enfants que mille dang^ers pressent de toutes parts, environnés d'ennemis qui ont juré leur perte.
Je me rappelle avoir lu cette lettre si naïve et si touchante que l'anyélique saint Stanislas de Kostka, cinq jours avant la fête de l'Assomption, c'esl-à-dire avant sa bienheureuse mort, confiait aux. mains de saint Laurent pour l'offrir, de sa part, à la Reine du ciel Le jeune saint y suppliait en grâce Marie, sa mère, de l'appeler en sa présence : il ne pouvait plus vivre loin d'elle, et c'était pour lui mourir mille fois que de ne pas la voir. On sait comment la supplique fut littéralement exaucée. Mais je me persuade que Marie, dans son amour pour nous, désire encore plus nous avoir présents, au moins par une vue continuelle. Donc, puisqu'elle est la Bienheureuse par excellence, son souhait est rempli. Un enfant, les yeux bandés sous le reg-ard de sa mère, voilà ce que nous sommes perpétuellement et partout pour Marie. Je me trompe: son regard à elle ne s'arrête pas comme celui de cette femme, aux dehors, à la surface; il entre jusqu'au plus intime de notre être, et rien de ce qui nous concerne n'échappe à sa clairvoyance.
Celte doctrine ne repose pas seulement sur des autorités et des raisons f[ui s'appliquent à tous les Saints du ciel. Outre ce qu'il j a de particulier pour Marie dans les considérations qui précèdent, il serait aisé d'apporler bien des témoig-nages où la science que nous attribuons à la Mère des hommes est spécialement affirmée. Ecoutez, par exemple, Sévérien, évè([ue des Gabales, et contemporain de saint Jean Glirysostôme, esquissant un contraste entre l'ancienne et la nouvelle hve. « Jusqu'ici, je veux dire jusqu'à la bienheureuse conception du Fils de Dieu par Marie, quand on parlait d'Eve, c'était pour s'ap'toyer sur elle, et pour dire : Oh ! la malheureuse, quelle gloire elle a perdue, et comme elle a dû souil'rii! Marie, tout au contraire, est aujourd'hui proclamée par toute voix Bienheureuse... Et que lui importe, direz-vous peut-être, puisqu'elle n'entend pas? Vous vous trompez, elle entend : car elle habite en un lieu splendidement éclairé, dans la rég-ion des vivants, mère elle-même du salut, source de la lumière intelligible et sensible, intelligible dans la divinité, sensible par l'humanité » (i).
Sept siècles plus tard, le bienheureux Amédée de Lausanne contemplait « la très glorieuse, très pure et très douce Vierge Marie,... siégeant, au royaume de l'éternelle lumière, sur un trône d'une gloire incomparable, la première après le Fils qu'elle a porté dans sa chair... Là, toujours présente devant la face du Gréaleur, avec ses mérites très singuliers, elle intercède continuellement pour nous d'une prière très
(i) Severian., De miindi Opijîcio, orat. 6. P. G. lvi, 498- Séw'rien, protégé de l'impératrice Eudoxie, eut la faiblesse de se ranger parmi les adversaires de saint J. Chrysostôme.
LA MÈRE DES HOMMES. — I. — 3l
puissante, prece potenlissima. Eclairée par celte lumière pour laquelle tout est nu, tout est â découvert, elle voit tous nos périls, toutes nos nécessités , et d'un cœur doux et clément elle nous regarde en pitié. Les animaux sacrés dont parle Ezéchiel, encore qu'ils fussent pleins d'yeux, ne pouvaient, comme la sainte Mère de Dieu, voir les travaux des hommes, leurs souffrances, leurs chutes, leurs aveuglements, leurs maladies, leurs dang'ers e^xtrémes, les issues incertaines de leur vie, tous les maux enfin pesant sur la race humaine ; encore moins les en délivrer par une céleste assistance. Plus elle plong-e profondément son regard dans le cœur du Roi des rois, mieux elle sait, par la grâce de la divine bonté, regarder d'un œil compatissant les affligés, et porter secours aux misérables » (i). Il ne sera pas inutile d'écarter quelques objections, ce travail ne servît-il qu'à projeter un peu plus de lumière sur la question traitée dans le présent chapitre. Je les prendrai presque toutes dans les écrits du Docteur Angélique. Et d'abord, à ceux qui prétendraient
(i) B. Amad. Lausan., hom. 8, De B. V. M. plenitudine... P. L. CLXXXVin, 1343, sq.
On s'explique par cette doclrine le naïf passage où saint Bernardin de Sienne nous montre la Vierge, saluant, du haut du ciel, ceux qui la saluent sur la terre ; Cuni homo salutat Virginem, resalutatur ab illa. Est enim urbanissima regiua gloriosa Virgo Maria, nec polest salutari sine resalutatione miranda. Si mille Ave Maria dicis in die dévote, millies a Virgine resalutaris. Serm. B. de Annunc. Virffinis, in exordio. 0pp., t. IV, p. 98.
Le moyen âge était si pénétré de la même doctrine qu'il la chantait dans ses hymnes :
Ecce potestati tuae
Pater subdit quae sunt suae
Potestati subdita.
Filius rerum cunctarum, Divinarum, humanarum
Adjecit scientiam, Ut perfecte Deum nosses, Et exacte scire posses Nostram indigentiam.
J. Danko, Vêtus hymnariuni Hunjarias.lnhymno Assumpt.,p. 368, sq.
cil. III. LA CONNAISSANCE MATERNELLE 4^3
trouver dans une telle connaissance de nos misères une source de tristesse pour les Saints, l'Ang'e de l'Ecole fait justement observer que la plénitude de leur joie ne laisse aucune place à la douleur, bien qu'elle n'exclue pas la commisération. N'est-ce pas là ce qu'il faut admettre, bon gré mal gré, pour notre divin Sauveur ? Or, ce qui est vrai pour lui doit l'être, au même titre, pour ses élus et pour sa mère (i).
Si vous dites qu'il appartient à Dieu seul de sonder les cœurs, et que lui seul, par conséquent, peut y lire nos prières et nos vœux, la solution se trouve déjà dans les pages qui précèdent. Sans doute, Dieu connaît seul par lui-mcine les pensées des cœurs; mais s'ensuil-il qu'il ne puisse lesrévéler surnalurellement aux élus, soit parla vision de son Verbe soit de toute autre manière. Au reste, il ne s'agit ici que des âmes bienheureuses. Par conséquent, tout ce qu'on pourrait opposer, en alléguant ou les textes des Pères ou ceux de la Saiule Ecriture qui se réfèrent à d'autres âmes, séparées de leurs corps et n'étant pas encore entrées
fi) Les paroles suivantes de sainte Ançèle de Foliçno montrent que, même avant la vision bienheureuse, les Iransports d'une sainte joie ne sont [,as incompatibles avec la conlcniplatinn qui serait de sa nature la plus atlristanle. « Au moment où j'y pensais le moins, je fus ravie en esprit, et je vis la VierLi;'e dans la t^loire. Une f( mme pouvait donc être placée sur un tel Irone, et dans une telle majesté? Ce sentiment m'inonda d'une joie inetVable. Celte t^loire était possible à une femme. Cela est et je l'ai vu. Elle était debout, jriant pour !c çenre humain: l'aptitude qui vient de la bonté et celle qui vient de la puissance donnaient a sa prière des vertus inénarrabh^s. J'étais transi ortée de bonheur à la vue de celte prière. Or, pendant que je reg:ardais la Vierge, tout à coup Jésus-Christ apparut près d'elle, revèlu de son humanité glorifiée. J'eus l'intelliçence des doul:?urs qnecette chair avait soufVerles, des opprobres cpi'elle avait subi>', de la croix qu'elle avait portée; les tortures et les ignomiuies de la Passion me furent imiirimées duns l'esprit. Mais voici ce qu'il y eut de merveilleux : le sentunent des tourments inouis dont j'avais connaissance et que Jésus a soufferts [JOur cous: ce sentinient, au lieu de me briser de douleur, me brisait de joie. Transj ortée d'un bonheur inénarrable, je perdis la parole, et j'attendis la mort. » Le livre des Visions et inslr. de sainte Angéle de l'oligno (traduit par Ern. Hello), ch. 44.
484 L. VI. LES APTITUDES DE LA MATERNITE i
dans la g'ioire, n'est d'aucun poids dans la question j présente (i). 1 Mais la joie béatifique, ou mieux encore la vision ! claire et parfaite de l'infinie beauté, n'absorbe-t-elle | pas si pleinement l'attention de rintellig-ence, qu'elle '; ne puisse se prêter à d'autres objets? A cela deux ! réponses. Première réponse : quand même il s'ai^irait \ d'appréhender ces objets par des actes différents de la ■ TÏsion béatifique, l'àme bienheureuse se porterait vers ; eux en pleine liberté. C'est, en effet, le privilèg-e singulier de l'état de gloire que les opérations qui, dans \ notre condition de mortalité, se gênent jusqu'à se neu- :
traliser les unes les autres, conservent chacune leur 1
exercice normal, d'autant plus parfait que l'intuition i
divine est elle-même plus relevée (2). Mais ici nous 1 n'avons pas même besoin de faire appel à ces notions: j car c'est par un seul et même acte, dans une seule et ; même lumière, que les Saints voient et l'essence divine i et les objets secondaires qui sont nos vœux, nos prières 1 et nos maux. Disons plus encore : puisque cette divine ] essence est le miroir infiniment pur où ces objets resplendissent à leur vue, plus vive, plus profonde et plus j ravissante est la connaissance qu'ils en ont, plus le '. champ de leur vision s'étend dans le domaine des cho- \ ses créées. Pourquoi Dieu, se contemplant lui-même, l voit-il en lui-même tous les êtres, et ceux qui participent à l'existence et ceux qui resteront éternellement ' possibles dans la nuit da néant (3)? Parce qu'il pos- ; sède la compréhension de son essence. Donc, mieux 1 la sainte Vierge voit Dieu, plus elle s'enfonce, enivrée '
(1) s. Thom., in S^nf. iv, D. l\b, q. 3, a. i, ad i et sqq.
(2) Voir noire ouvrage sur la Grâce et la Gloire. h. x, c. 5,
(3) Roin., IV, 17.
cil. m. — LA CONNAISSANCE MATERNELLE liS5
et éperdue, dans cet océan de luniière, plus certainement aussi doit-elle avoir la plénitude de la connaissance qu'elle réclame à tant de titres.
Voici, pour finir, une objection qui naît de la docliine exposée jusqu'ici. De deux choses l'une : ou Marie priant pour les lion.mes connaît l'issue de sa prière, ou elle l'ig-nore. Si vous choisissez la seconde hypothèse, comment pourrez-vous la concilier avec la perfection de science que vous venez de défendre? Si vous tenez, au contraire, pour l'affirmative, il semble que Marie ne pourra ni ne devra prier. En effet, pourquoi prier, si elle sait d'avance que Dieu veut accorder la g-râce demandée; pourquoi prier aussi, quand elle n'ignore pas que sa demande restera sans effet?
On peut d'abord faire observer qu'il ne s'agit pas ici pour Marie de la connaissance des volontés divines, mais des choses qui regardent ses propres enfants d'adoption. Par conséquent, la difficulté proposée est en dehors de la question présente. Cette remarque faite, examinons l'objection.
Suarez,à qui je l'ai empruntée, concède tout d'abord que la bienheureuse Vierge sait, avant de prier, si Dieu Notre Seigneur veut accorder ou non les faveurs qu'elle sollicite. Or, ni dans l'un ni dans l'autre cas, sa prière n'est inutile. Elle ne l'est pas, quand la grâce doit être octroyée : car Marie voit en même temps que, dans les divins conseils, l'octroi de la grâce doit être le fruit de sa prière. Elle ne l'est pas, si la grâce n'est pas de celles qu'il plaît à Dieu de faire à sa créature : car en la demandant avec une pleine soumission de cœur à la volonté divine, la mère imite son Fils priant le Père d'écarter de lui son calice. encore qu'il connût, à n'en pas douter,que sa prière ne serait pas exaucée.
Pour Jésus-Christ, c'était le cri de la nature aux abois, mais de la nature librement et totalement ployée sous le vouloir divin; pour Marie, c'est l'expression comme naturelle de son amour de mère, mais avec un abandon semblable. Ni pour l'un ni pour l'autre, la demande n'est absolue; l'un et l'autre, par conséquent, sont, par cet acte, agréables à Dieu, qui l'approuve et l'inspire. Car c'est ainsi que lui-même veut d'un amour de complaisance le salut de tous les hommes, bien qu'il n'ait pas l'absolue volonté de les sauver tous (i).
Et voilà pourquoi la Vierg-e et les Saints peuvent demander même la persévérance finale pour des pécheurs qu'ils saven de science certaine devoir être un jour du nombre des réprouvés, non pas d'une prière inconditionnelle, mais de la manière dont Jésus- Christ disait au jardin des Oliviers : Mon Père, que ce calice, s'il est possible, s'éloig-ne de moi; de la manière aussi dont il offrit son sang- pour le salut de tous les hommes, bien qu'il connût dès lors quels seraient les enfants de perdition (2).
(i) Suarcz, de Religione. T. II, Tr. iv, L. i, c. ii, n. ^, sq. Cf. s. Thoin., in Sent, ix, D. lib, q. 3, a. 3.
(2) On voit par tout ce qui prccède combien juste est cette touchante pensée de Richard de Saint-Victor :
Ad te ergo matrem misericordiae, matrem miserorum clamant exules filii Evae, clamant ipsae miseriae.Habet cnim miseria clamorem, et vallis haec lacrymas ; vallis est enim lacrymarum, adco ut, si ipsi miseri non clament, ista auribus tuis insonenl. Non possunt haec ante te silere, ncc auditum tuum latcre, eo quod aures audiendi miserias habeas, et te bas scire sit cas audirc. Ricard, a S. Victore, in Cant. Cantic, c. 24. P. L. cxcvi, 475-