CHAPITRE IV
Puissance d'intercession de la Mère de Dieu, noire mère. ~ Les lénioi<^'nages des Pères, des anciens auteurs ecclésiastiques et des Saints touchant celte puissance. — Résumé des formules qui rattestent et des titres sur lesquels ils la font reposer. — Explication des termes où l'on a cru voir de l'exaspération.
I. — On pourrait à la rigueur omettre tout ce qui va suivre, sans que la puissance d'intercession de la bienheureuse Vierge restât chose incertaine. En effet, pour qui sait comprendre, les chapitres qui précèdent, et tout spécialement celui qui est en tête de ce livre, en sont une démonstration plus que suffisante. Mais, dans mon amour pour cette tout aimable Mère des hommes, je ne me suis pas fait une loi de m'en tenir au strict nécessaire. Et puis, qui pourrait, comme les Saints, nous dire l'idée qu'il faut se former du pouvoir de Marie?. Interrog"eons-Ies donc et, pour notre consolation, apprenons d'eux que cette puissance ne connaît pas de bornes dans son ordre et dans sa sphère. Elle est vraiment à leurs yeux la toute-puissance suppliante, omnipotentia supplex. Je citerai simplement leurs paroles; et pour montrer que ce ne sont pas là des sentiments particuliers qui ne tirent pas à conséquence, nous entendrons successivement des Pères appartenant à tous les temps, à tout pays.
« O vous, la souveraine et la Reine de notre nature, écoutez les prières de vos serviteurs qui recourent à
votre protection. Intercédez pour nous auprès de votre Fils... Car, ô Vierge Marie, votre intercession n'est jamais repoussée du Seigneur ; il ne refuse rien à vos demandes , tant vous approchez de près la très simple et très adorable Trinité » (i). Cette prière, qui exprime si nettement la puissance d'intercession de la Vierge, est de saint Jean Damascène.En voici une autre de saint Germain de Constantinople, qui paraîtra peut-être encore plus énergique « Vous seule êtes Mère de Dieu, plus haute que l'univers; aussi notre foi vous bénit, Epouse de Dieu... 0 ma Souveraine, vous êtes après Dieu ma consolation, mon refuge et ma vie, mon armure et ma gloire, mon espérance et ma force. Donnez-moi de participer avec vous aux dons ineffables, aux richesses incompréhensibles delà céleste demeure. Je le sais, vous avez, en votre qualité de Mère du Très-Haut, un pouvoir égal à votre vouloir : c'est pourquoi ma confiance en vous n'a pas de bornes. Habes enim, novi, parem cum voluntate facultatem, tanquam Altissimi Parens » (2).
Et encore : « Votre assistance est puissante, ô Mère de Dieu, elle n'a besoin d'être appuyée par personne auprès de la divine majesté... Immortelle est votre protection, et vivifiante votre intercession. Si vous n'aviez précédé, personne n'adorerait Dieu en esprit; car l'homme est devenu spirituel, lorsque vous, ô Mère de Dieu, vous êtes devenue le temple du Saint- Esprit. Personne n'a été rempli de la connaissance de D^eu que par vous, ôtrès sainle; personne n'est sauvé
(i) s. Joan. Damasc, Hom. in Annunciat. B. V. Deip. P. G. xcvi,
(2) S. German. Constant., in Injressum SS. Deiparae serin. 2. P. G. T. xcviii, 330.
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que par vous, ô Mère de Dieu; personne n'écliappe à la servitude que par vous, ô vous qui avez mérité de porter Dieu dans vos entrailles virginales. Qui donc défend comme vous les pécheurs? Oui se rend comme vous caution pour ceux-là môme qui ne s'amendent pas encore? Grâce à uotre autorité maternelle sur Dieu lui-même, materna in Deum auctoritate, vous obtenez miséricorde pour les plus désespérés des criminels. Vous ne pouvez pas ne pas être exaucée: car Dieu condescend en toutes choses et pour toutes choses aux volontés de sa véritable mère » (i).
Toute l'Eglise g"recque rend témoiq'iiag'e au pouvoir de Marie par la bouche du saint patriarche de Constantinople. C'est pourquoi nous devons l'écouler encore, puisqu'il parle si divinement du sujet que nous avons à traiter. « Oui donc, après votre Fils, dit il à l'immaculée Vierg-e, qui s'intéresse comme vous au genre humain; qui nous assiste comme vous dans nos tristesses; qui s'empresse comme vous de nous arracher aux tentations dont l'ennemi nous assiège?... En vertu du pouvoir maternel que vous avez auprès de votre Fils, encore que nous soyons déjà condamnés pour nos crimes, et que nous n'osions pas même lever nos regards vers le ciel, vous nous sauvez par vos prières et nous arrachez à l'éternel supplice... En vous, ô Mère de Dieu, tout est admirable, tout audessus de la nature et de la raison. C'est pourquoi l' intell icjence est incapable de concevoir la puissance de votre intercession » (2), Quelques lignes avant celles qui précèdent, il avait écrit ces belles paroles,
(i) ï\i., Scrni. de Dormit. B. V. IbicL, 349, 352. Non enim quidqiiam est quod, te intcrcedcnte, fieri non possit. Id., Ivjmn. in S. Dei Genit. Ibid., p. 454.
(2) Id., Serm. in SS. Mariae Zonam.Ibid., 38o, 38 1.
si souvent rappelées depuis : « 0 vous, très chaste, très bonne et très miséricordieuse Souveraine, vous, la consolation des chrétiens, vous, le refuge le plus assuré des pécheurs, ne nous privez pas de votre assistance. Car, ô très sainte Mère de Dieu, à qui recourir si vous nous délaissiez? Qu'en serait-il de nous puisque vous êtes le souffle et la vie des chrétiens? La marque assurée qu'un homme vit encore est la respiration. Ainsi, la preuve, disons mieux, la cause de la vie, de l'allégresse et du secours pour nous, c'est d'avoir à toule heure, en tout lieu, votre très saint nom dans le cœur et sur les lèvres... Elle est donc puissante votre protection pour donner le salut; si puissante, ô divine mère, que nous n'avons pas besoin d'autre intermédiaire auprès de Dieu » (i).
Dans l'impuissance où je suis de citer en entier les touchantes prières de saint Ephrem à la sainte Vierge, j'en détache, au moins, ces quelques fragments : « Prenez compassion de mes infirmités. Vierge sans tache... Oui donc peut aller avec la même assurance que vous à celui qui est né de vous ? Vous pouvez tout, en qualité de Mère de Dieu, Rien, si vous le voulez, ne vous est impossible. Ne dédaig-nez ni mes soupirs ni mes larmes, et ne confondez pas mon attente. Par vos prières maternelles, faites violence à la miséricorde de votre Fils, encore qu'il soit au-dessus de toute conti-ainle, et daignez rétablir votre indigne et malheureux serviteur dans son antique et première gloire » (2). « Oui, Vierge qui surpassez toute louange, tout ce que vous voulez, vous le pouvez
( 1 ) Id., ibid., 877, sq.
[2) S. Ephraem. l'recat. ad DjI Gcnilr. T. III (graece et lai.), p. 54o.
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auprès du Dieu que vous avez enfanté » (i;. « En verlu de voire maternité, votre pouvoir est égal à votre vouloir. Vous avez ce qu'il faut pour fléchir et persuader infailliblement notre Dieu : les mains qui l'ont porté, le sein qui l'a nourri de son lait. Rappelez-lui ses lang-es et les soins dont vous l'avez entouré dès l'enfance; à ce que vous avez été pour lui mêlez ce qu'il a fait pour nous, sa croix, ses blessures, et le sang' qui nous a rachetés » (2). « Ce Fils unique n'a pas de plus grand plaisir que d'écouter vos prières en notre faveur; il estime que c'est sa gloire à lui, tout autant qu'une dette envers vous, de les exaucer; tuas velut ex débita petitiones adimplet. Donc, ô Médiatrice immaculée du monde, j'implore d'un cœur pénitent et contrit votre assistance, la plus salutaire et la plus puissante après celle de Dieu » (3).
Quelle idée du même pouvoir d'intercession nous donne encore cette autre prière d'un savant évoque d'Orient : « Que par vous, je vous en conjure, mes prières soient heureusement accueillies. Rien ne vous est plus facile. Votre qualité de mère vous assure auprès de votre Fils une confiance qui ne peut éprouver de refus. 11 vous donne un pouvoir invincible, une force inexpugnable... Si grands, si nombreux que soient nos crimes, ils s'évanouiront aisément, pourvu
(i) Id., Ibid., p. 537.
(2) Id., Ibid., p. 53i.
(3) id., ibid., p. 524, sq. J'ai déjà signalé les doutes de Pclau, de Tillcmont et d'autres critiques sur l'aulhenticité de ces derniers textes. Le même doute plane sur les suivants ; « Confiance donc, confiance, ô Mère et servante de Dieu. Oui, confiance puisque le Cr^'ancier de toute crc'alure est pour vous un dt'biteur. Tous nous sommes redevables à Dieu; mais pour vous il est un oblis;;.^... C'est pourquoi, nous vous en conjurons, vous la plus auy:uste des créatures, vous qui vous glorifiez justement de votre titre de mère, souvenez-vous toujours de nous, très Sainte INIère de Dieu ». S. Method., P. G. xviii, 872, 38o. Serm. de Simcone et Anna... n. 10, i^-
que vous le vouliez. C'est que rien ne résiste à votre pouvoir, et que tout cède à votre influence, à votre commandement. Ordonnez, et tout se courbera sous votre volonté... Car votre Fils vous a préposée luimême à toute la création,... et vous n'avez besoin d'aucun intermédiaire pour lui parler. Il se complaît dans vos prières; il aime à vous entendre intercéder en notre faveur. Il ne sait rien vous refuser, parce qu'il estime que votre gloire est sag-loire. Toutes vos demandes, il les exauce avec joie, comme F ils et comme débi' teur. Donc, ô ma Souveraine, confiant dans votre incomparable pouvoiretdans votre non moinsgrandeclémence,je vous offre ce fruit de mes pauvres lèvres » (i). On a sans doute remarqué la ressemblance, non seulement quant aux idées, mais aussi quant aux expressions, entre ce dernier texte et celui de saint Germain de Constantinople. C'est ce qui prouve combien le sentiment de la bonté et du pouvoir d'intercession de la bienheureuse Vierge était g-énéralement répandu parmi les fidèles et les pasteurs de ces églises.
Voilà comment les Orientaux ont parlé, dans leurs homélies, du pouvo"r d'intercession propre à la bienheureuse Mère de Dieu. Les prières et les chants liturgiques sont partout l'écho de ces enseignements. J'en donnerai quelques preuves.^ Agréez toujours, ô Christ, les supplications de vo'.re divine mère : car elle est assez puissante pour tout obtenir, puisqu'elle est Mère deDieu » (2). Et encore : «Réduit aux dernières angoisses par la multitude de mes péchés, daignez,
(i) Georg. Nicomed., Or. 6, in SS. Deiparae injressiim. P. G., G, 1/140.
(■>) S. And. Cret., In ti'iod. majoris hebdom. od. 8, in 4 fer. P. G. xcvii, i4i7-
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par votre tout-puissant patronag'e, me relever et in'as- SLirer le temps nécessaire pour la péiilleiice. Car rien ne vous est impossible, vous la mère de celui qui peut tout » (r). Et ailleurs : « Vierge très sacrée, vous qui avez pleine liberté de tout demander à votre Fils, sans craindre jamais d'être rebutée... C'est vous seule que nous mettons entre nous chrétiens et le Seigneur, afin de le forcer en (/uelque sorte à se montrer clément dans notre cause » (2).
Que d'autres textes on pourrait ajouter à ceux que je viens de citer I Telle, par exemple, cette invocation puisée aux mêmes sources : a Sjlut à vous, la protection et le soutien de tous les mortels... Faites-nous cette grâce, à nous qui saluons en vous la Mère de notre Dieu, d'obtenir un jour par vous le règne qui ne connaît pas de succession. Car si grande est votre autorité maternelle, que vos prières ont le privilège de plier la volonté divine à tous vos désirs, tua niatris aucloritas intercedendo, quocumque libet, Deum inflectit )) (3). C'est pourquoi, « nous tous qui désirons être éclairés des rayons projetés par la grâce du Saint Esprit... courons à la source de la grâce, c'est-à-dire à la Mère du Sauveur : car, il lai suffît de demander pour que Dieu communique ses dons les plus précieux aux fidèles » (4). « 0 Mère de Dieu, chantent encore les Grecs dans leurs Menées, de votre forte et toute puissante main terrassez les en:iem':3 qui nous atta-
(i) Mon., 7 april., in Vcsper. de S. GcoP'^io melropol. Mitylen.,apud Want^nereck. Pietas Mariana Graecor. P. i, n. 33o.
(t) Mcn., 5 maii, oJ. 6, de S. Arseiiio, iii claus. Ibid., ii. 353.
(3) Mcn., i3 jul., oJ. g de S. Aquilina martyr., iii claus. Ibid., n. 38o.
(4) Men., i6 jul., od. 3, can. i, de SS. PP. Oecum., Ibid., n. 426.
quent » (i). « Descendez dans l'arène contre ces audacieux barbares qui nous font une guerre impitoyable, et envahissent votre héritag-e, ô notre Souveraine excellemment pure... qu'ils expérimentent votre puissance... Et d'un sig-ne, solo nutu tuo, réduisez-les à néant » (2).
S'il est une prière qui témoigne éloquemment de la persuasion comme innée que nous avons, non pas seulement de l'amour et de la miséricorde de Marie, mais encore de sa puissance sur le cœur de Dieu, c'est bien le Memorare. Or, cette prière on la trouve en usage, et presque dans les mêmes termes, chez les chrétiens d'Orient; et je parle de ceux-là mêmes que le schisme a séparés de l'Eg-lise romaine. « En vous, comme dans un palais splendide,rArchilectedumonde a établi sa demeure. Et vous, parce que vous êtes la Mère du Dieu Sauveur, vous avez rétabli sur sa base le tabernacle d'Adam, renversé par l'enfer. Qui donc, ô Mère de Dieu, qui jamais eut recours à votre protection sans être prompt ement délivré par vous; qui vous implore, sans trouver en vous une auxilialrice si puissante que jamais sa confiance ne soit confondue » (3)? « Personne, ô Vierg-e Mère de Dieu, n'a jamais eu recours à vous qui se soit éloig'né de vous confondu; tout au contraire, il vous voit accueillir sa
(i) 3/en., 17 juin., od. 6 et g, de S. Isauro et soc. martyr., in claus. Ibid. n. 383.
(2) Men., 18 jun., post od. 3 de S. Leont. mart. Ibid., n. 384.
(3) Men., i3 jan.,od.3 de S. Aquilina niarlyre; item., i5 jun., od. i de S. Amos proph. in claus., Ibid., n. 382. Nemo ad bonilatem tuam cont'ugit quin cito misericordiam conseculus sit; neque ullus sub patrocinium luum, o Domina plane immaculala, se recepit quin compos eorum quae poslularet, factus fuerit. Canon. Paraclet., in SS. Deiparani. Opus Photii. Cf. P. Ant. Ballerini,6'w//o5re monumentoram... T.I, p. 4Hi.