‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 2)Chapitre 82 sur 98 · II. — Commençons par le premier terme de com · texte numérisé non relu

II. — Commençons par le premier terme de com

(i) s. Sophron. Hier., in TriocL, apud ^la.\, Spicil. Rom., i.W, p. 181.

(2) On peut lire sur ce sujet Passaglia, De Immac. Deip.V. Conceptu, S. VI, pp \/^fl!^-ï!^']6.

(3) Ibicl., pp. i444> sqq.

paraison. Que sig-aifie le nom de médiateur, quand la sainte Écriture et la tradition catholique l'appliquent à Jésus-Christ; ou, ce qui revient au même, en quel sens et pour quelle cause Notre Seigneur est-il le médiateur de Dieu et des hommes? Saint Cyrille d'Alexandrie l'a très heureusement défini dans l'un de ses Dialogues : « Il est médiateur, parce qu'il nous a montré associés, dans l'unité de sa personne, deux choses naturellement séparées par un intervalle immense, infini, la nature divine et la nature humaine, et parce qu'il nous unit par lui-même à notre Dieu et Père » (i). Où l'on voit que la notion de médiateur, quand il s'agit de Jésus-Christ, renferme deux éléments : l'union de la nature divine et de la nature humaine dans l'unité physique d'une seule et même personne; les opérations par lesquelles Jésus-Christ, un avec Dieu dans sa divinité, un avec nous dans son humanité, a rapproché l'une de l'autre ces deux natures si longtemps désunies, pour faire régner entre elles la concorde et la paix (2).

Ainsi la médiation du Seigneur Jésus se compose, en quelque sorte, d'une double médiation dont l'une est le fondement et la raison de l'autre. Il y a la médiation ontologique, celle qui tient à l'être même du médiateur. Elle a son point de départ à l'Incarnation du Verbe, où «Celui qui était dans la forme de Dieu... s'est anéanti lui-même jusqu'à prendre la forme d'es-

(i) s. Cyrill. Alex., Dialog. de Trinit. I. P. G. lxxv, 698. Le saint docteur oppose cette notion du médiateur à celle des Ariens, suivant lesquels le Fils de Dieu serait médiateur entre le monde et Dieu, soit parce qu'il tient, dans son être de Verbe, une sorte de milieu entre la nature incrèée et notre nature créée , supérieur à celle-ci, inférieur à celle-là ; soit parce qu'il a été l'instrument animé dont Dieu s'est servi pour tirer la création du néant.

(2) Colos., 1,30, sqq

clave » (i), et nous a montré dans sa personne l'homme et le Dieu, un Homme Dieu. Celait vraiment un intermédiaire entre les deux extrêmes qui sont le Créateur et la créature, la nature humaine et la divinité. Ainsi l'homme est le médiateur naturel entre le monde de la matière et le monde de l'es prit, parce qu'il les relie l'un et l'autre dans l'unité du même être. Mais, pour que l'union fût parfaite, il fallait une autre médiation qui sortît de la première pour la couronner en la complétant : c'est la médiation que j'appellerai provisoirement une médiation morale, faute d'avoir un autre terme pour rendre ma pensée. Elle s'accomplit pendant toute la vie du Sauveur, et de son point culminant qu'elle atteignit au Calvaire, elle se poursuit, à travers la double étendue de l'espace et du temps, dans les multiples applications des satisfactions et des mérites infinis dont la Passion du Sauveur fut l'inépuisable source.

Voilà comment Jésus-Christ est médiateur. Tantôt p'est le premier des deuxéléments qui est mis plus nettement en relief, comme dans ce texte de Lactance : « Le Christ fut Dieu et homme; constitué l'intermédiaire entre Dieu et l'homme; et c'est pourquoi les Grecs l'ont appelé Médiateur, Msai'xYjp » {'à) ; tantôt on relève particulièrement le second : « Paul, dit Ecuménius, donne au Christ le nom àe. médiateur, parce qu'il s'est entremis entre son Père et les hommes pour les unir dans une amitié réciproque; et parce que nous qui étions ennemis de Dieu, il nous a réconciliés avec lui » (3). Mais, encore unefois, ces deux éléments

(i) Eph. , II, 6, 7.

(2) Lactant., Institt. L. iv, c. 35. P. L. vi, 624.

(3) Œcumen , in Galat., m, 20. P. G. cxviii, 1127.

et ces deux médiations, médiation quant à l'être et médiation quant à V opération, à l'olTice de médiateur, ne forment qu'une médiation totale : car la première a pour fin prochaine la seconde, et celle-ci tire toute sa vertu de celle-là (i).

Supposez, en effet, que Jésus-Christ ne soit pas Dieu ; ni la gloire qu'il offre de lui-même à son Père, n'est équivalente, encore moins supérieure, à l'injure comme infinie faite à Dieu par nos otTenses ; ni ses hommag-es ne sont d'un mérite ég-al aux biens de la grâce et de la gloire que nous attendons du médialeur. Supposez, d'autre part, que Jésus-Christ n'ait pas notre nature humaine. S'il est purement et simplement Dieu, l'infinie grandeur de son être ne lui permettra ni de s'abaisser devant la majesté suprême ni de satisfaire pour nos crimes; et si, prenant une nature créée, ce n'est pas la nôtre qu'il choisit, dès lors ni la réparation ni le mérite n'appartiendront de droit à la race coupable et déchue (2). Dans tous ces cas, par conséquent, il ne pourrait être médiateur; ou, s'il l'était, ce ne serait pas le médiateur parfait. Mais du moment qu'il renferme dans l'unité de sa personne et la nature divine et la nature humaine, il apparaît comme le médiateur idéal, en dehors duquel il serait impossible d'en concevoir un autre aussi apte à remplir les actes de médiation, requis pour la délivrance

(i) Saint Irénée exprime admirablement la notion complète de notre unique Médiateur. Du chapitreoù il la développe avec une énergie d'expression rarement égalée, détachons cette courte sentence : « Il fallait que le Médiateur unît en lui même l'homme et le Dieu ; afin qu'è'.ant a la fois de la famille humaine et de race divine il rétablît la concorde et l'amitié entre les hommes et Dieu » c. Haeres h. ui, c. i8, n. 7. P. G. vil, 937.

(2) 1" partie. L.i, c. 4- t. I, pp. Sg, suiv.

des hommes et pour leur rétablissement dans l'amitié de Dieu (i).

Si parfaite que soit la médiation de la bienheureuse Vierg-e, elle reste immensément au-dessous de la médiation de son Fils. En effet, si l'on considère la médiation ontologique, Marie n'estqu'une pure créature. Jamais, il est vrai, vous n'aurez une assez haute idée de ses g-randeurs; mais jamais, non plus, ces g-randeurs ne seront, quant à l'être, comparables à l'excellence d'un Homme-Dieu. En conséquence, les fonctions de médiatrice ne seront en elle ni du même ordre ni de la même vertu qu'elles le sont en Notre Seigneur. Jésus-Christ est le médiateur suprême. C'est par son sang-, et non par le sang- de Marie, que nous avons été rachetés et sauvés. Il est le médiateur universel; et sa mère elle-même ne possède aucun privilèg-e, ni pour

(i) Après ces deux éléments constitutifs de la médiation du Christ, les Pères en ont sig'nalé d'autres éminemment contenus dans les pi-emiers. Je les signale à leur suite : car ils nous aideront à mieux apprécier la médiatrice qui fut la mère du Christ, et que le Christ nous a donnée pour mère. Un médiateur, ont-ils dit, doit être agjréé des deux parties. « C'est pourquoi, dit saint Paul, il nous fallait un Pontife saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs, plus élevé que les cieux », (Hebr. vu, 26). Voilà ce qui le fait agréer du Père. Mais, d'un autre côté, le Christ a tout ce qui peut nous le rendre aimable : non seulement la communauté de nature, mais la communauté de besoins, de souffrances, et d'épreuves, comme nous le montrions dans les premiers chapitres de cet ouvrage.

Saint Augustin, dans ses Confessions, offre encore la médiation du Christ sous un autre point de vue : « Les hommes étaient mortels et pécheurs; vous, Seigneur, avec lequel ils aspiraient à se réconcilier, vous êtes immortel et sans péché. Or, au médiateur entre Dieu et les hommes il fallait avoir quelque chose de semblable à Dieu, et quelque chose de semblable à l'homme. Semblable aux hommes et comme mortel et comme pécheur, il eût été loin de Dieu; semblable à Dieu comme innocent et comme immortel, il eût été loin des hommes ; et ni dans l'une ni dans l'autre hypothèse il n'eût été médiateur... C'est pourquoi le Médiateur de Dieu et des hommes, le Christ Jésus homme (I Tim., ir, 5), est apparu entre les pécheurs mortels et le Juste immortel, mortel avec les hommes et juste avec Dieu ; de sorte que, le prix de la justice étant la paix et la vie, par la justice qu'il avait communèavec Dieu il ruinât dans les pécheurs, justifiés parlui,la mort qu'il a voulu avoir commune avec eux ». S. August., Confess. L. x,c. 43. P. L. xxxii, 808.

en. II. EXCELLENCE DE SA MEDIATION ÔSq

elle-même ni pour nous ses enfants qu'elle n'ait reçu de Jésus-Christ et par Jésus-Glirist (i). Il est le médiateur suffisant; celui dont la médiation n'a besoin d'aucun autre, et ne s'appuie que sur elle-même. Il est enfin le médiateur principal : ôtez-le, toute autre médiation, la médiation de Marie, comme celle des Saints, reste sans force et sans vertu. En un mot, Jésus-Christ, pour s'approcher du Père et faire descendre sur nous avec le pardon tous les trésors de la divine g'ràce,n'a strictement besoin que de ses propres satisfactions et de ses propres mérites; tandis que les mérites et les prières de Marie, pour être agréés, doivent tirer leur existence et leur efficacité du sang- et de la médiation du Dieu fait homme (2).

Mais, si la médiation de la Sainte Vierg-e est sous tous les rapports prodigieusement inférieure à celle de son Fils, comme elle l'emporte sur la médiation des autres saints. Parlerons-nous du premier élément de la médiation ; nul autre ne se rapproche comme elle des deux termes entre lesquels peut et doit s'exercer la médiation delà créature, je veux dire, de Jésus-Christ et des hommes. Qui donc tient comme elle à Jésus-Christ? Elle est sa mère; vivant du même

(i) « Salvare ia perpetuum potest accedentes per semetipsum ad Deum », Hebr., vu, 25.

(2) Est-il besoin d'ajouter que, si l'on tient compte des autres caractères signales par les Saints comme implicitement compris dans les principes conslitutifs du Christ médiateur, la médiation de sa mère est aussi de ce chef incomparablement au-dessous de la sienne. En effet, à quelque point de vue qu'on la reg-arde, ni par son élévation ni par son innocence Marie ne va de pair avec l'Homme-Dieu. En elle, c est non seulement l'humanité pure, mais ce serait encore ou l'absence de grâce ou même le péché, sans la libre faveur de Dieu : l'absence de grâce, à ne regarder que les droits de sa nature ; la privation de la grâce ou le péché, de par le fait de son origine; tandis que, dans l'Homme-Dieu, la nature humaine, même indépendamment de la conception virginale, doit être excellemment pure et sainte, par cela seul qu'elle est entrée dans la personne du Fils de Dieu.

Esprit, partageant sa gloire, triomphalement assise à sa droite, Reine auprès du Roi, lui parlant cœur à cœur, quand elle veut et comme elle veut. Et qui, d'un autre coté, se rattachée nous par des liens si étroits? Non seulement elle est notre sœur par la communaulé d'orig-ine et de nature, notre Dame parle privilège de ses mérites et de sa dignité; dans l'ordre de la grâce, elle est encore la Mère universelle des hommes, une mère que Dieu lui môme nous a faite et donnée, mère toujours pure, toujours sainte, séparée des pécheurs et de tout péché, depuis le premier instant de sa vie jusqu'à son entrée dans la gloire.

Incomparable à ce premier point de vue de la médiatioUj elle ne l'est pas moins au second, j'entends au regard des fonctions de médiatrice. C'est, en effet, son privilège singulièrement propre d'avoir coopéré à la rédemption du monde, en donnant le Rédempteur à la terre, en le nourrissant pour le sacrifice, en offrant de concert avec lui la victime du salut formée dans ses virginales entrailles.

Le ministère d'intercession qui fait descendre les eaux de la grâce sur chacun des hommes n'est plus, il est vrai, son apanage exclusif. D'autres le partagent avec elle. Mais ce que nous avons médité dans les chapitres qui précèdent suffirait à prouver que, dans cet ordre encore, Marie conserve une prééminence incontestable sur tous les autres médiateurs secondaires qui sont les Anges elles Saints. Oui, l'intercession de la Sainte Vierge est, à elle seule, plus puissante sur le cœur de son Fils que toute autre prière. C'est la doctrine du très docte et très pieux François Suarez : « Imaginons, écrit-il, d'un côté la bienheureuse Vierge qui demande une grâce, et de l'autre

en. n. EXCELLENCE DE SA MEDIATION 5^1

toute la cour céleste qui s'oppose à la requête de sa Reine; clans ce conflit, dont l'Ecriture nous offrirait entre les Ang-es un exemple analogue (i), la prière de Marie serait plus puissante, plus efficace et de {)lus grande valeur auprès de Dieu que celles de tous les autres saints. Et cela même est une chose parfaitement en rapport avec la dignité de Mère de Dieu ; une chose due même en quelque sorte {qiio dam modo debitiim) à la perfection de sa grâce et de sa charité. El voilà pourquoi l'Eglise invoque cette bénie Vierge et plus souvent et d'une manière plus haute que tout le reste des Saints » (2).

Et, ce disant, le grand théologien ne faisait que suivre la doctrine exprimée par l'Ange de l'Ecole dans son commentaire sur la Salutation angélique, lorsqu'il écrivait: « Marie fut pleine de grâce, non seulement en elle-même, mais d'une plénitude apte à se déverser sur l'universalité des hommes. C'est beaucoup dans chaque saint d'avoir assez de grâce pour sauver un grand nombre d'âmes ; mais le grand, le très grand privilège serait qu'il en eût une abondance suffisante pour sauver tous les hommes du monde; et

l\) Daniel, x, i3. Je n'ai pas besoin de faire remarquer qu'il ne s'agit là que d'une hypothèse, irréalisable dans les faits, utile cependant pour mettre en pleine lumière la suréminence des intercessions de Marie. Qu'il y ait eu entre l'archançe Gabriel et Tesprit céleste nommé dans la vision « prince du royaume des Perses » le mystérieux coiitlit dont parle Daniel, c'est chose explicable. Ces deux protecteurs de [leuples étaient de même ordre, et Dieu ne leur ayant pas encore révélé dans tous leurs détails les vues de sa providence sur le retour des Juifs en Palestine, ils pouvaient différer dans leur manière de voir et de remplir leur mission près des peuples à eux confiés. Mais qui donc parmi les Saints du ciel pourrait se croire du même ordre que Marie, leur Reine à tous; qui pourrait opposer ses lumières aux siennes, et demander comme plus as;réable à Dieu ou plus utile aux hommes l'opposé de ce qu'elle demande elle-même, en un mot, contredire ses prières, une fois c{u'elL'S lui sont connues ?

(2) Fr. Suar. , de Mystcr. uitae Chrisli, D. 23, s. 2.

542 L. vil. LA REINE ET LA MEDIATRICE

c'est là ce qui se voit dans le Christ et dans la bienheureuse Vierge » (i). N'est-ce pas là dire, en d'autres termes, ce que nous entendions tout à l'heure de la bouche de Suarez ?

Or, ils n'innovaient ni l'un ni l'autre, lorsqu'ils ont enseigné cette doctrine. Un grand théologien, qui fut tout à la fois un grand mystique, Richard de Saint- Victor, avait dit avant eux : « Les âmes saintes et les Anges, dans leur sollicitude pour les pécheurs, les assistent et de leurs mérites et de leurs prières. Mais il faut croire pourtant que la bienheureuse Vierge n'a pas moins de pouvoir en cela que ces deux ordres de créatures ; mieux encore, quelle l'emporte sur eux (2), d'autant plus que l'un et l'autre lui doit d'avoir été réparé; car c'est par elle que furent relevées les ruines de la nature aiigélique, et que la nature humaine obtient sa réconciliation. Est-ce donc chose étonnante que la Vierge bénie ramène à Dieu les pécheurs et verse à flots la grâce aux justes, elle qui a enfanté la grâce elle-même, ou plutôt la source de toute grâce » (3)?

C'est encore, au fond, la même doctrine que saint Anselme supposait dans cette prière qu'il convient de rappeler : « Le monde a ses apôtres, ses patriarches, ses prophètes, ses martyrs, ses confesseurs et ses vierges; bons, excellents auxiliaires que je veux invoquer en suppliant. Mais vous. Notre Dame, vous êtes et meilleure et plus élevée qu'eux

(i] s Thom., Expositio sup. saliitat. Anjel., inter Opuscula.

(2) Ul raque (crealura) potior judicatur. .. Tantum tu sola quantum ulerque (ordo), et super ulrosque potes et efficis.

(3/ Ricard, a S. Viclore, In Cant. Cantic, c. 28. P. L. cxcvi, 470, sq Cî.lbid., c. 39,518.

cil. II. EXCELLENCE DE SA. MEDIATION 543

tous... Ce qu'ils peuvent avec vous, vous le pouvez seule et sans eux tous. Pourquoi ce pouvoir? Parce que vous êtes la Mère de notre Sauveur, l'Epouse de Dieu, la Reine du ciel et de la terre et de tous les éléments. C'est donc vous que j'implore, près de vous que je me réfug-ie, à vous que j'adresse mes supplications, afin que vous soyez mon aide en tout, per omiiia. Si vous vous taisez, personne ne priera, personne ne m'aidera. Parlez, et tous prieront, tous me viendront en aide » (i).

J'ai vu les autres saints prier Marie, non seulement les saints de la terre, mais ceux-là même qui sont déjà glorifiés au ciel. Jamais je n'ai ni vu ni entendu dire que la Mère de Dieu soit descendue de son trône pour réclamer d'eux qu'ils appuient ses prières. Lui demander d'intercéder pour nous auprès d'eux serait, au jugement de tout chrétien, comme une espèce de blasphème contre elle et contre son Fils. « Glorieuse Vierge Marie, vous qui êtes la vraie médiatrice entre votre très doux Fils et les pécheurs repentants, priez pour moi. Et vous tous, ô saints dont l'Eg-lise fait mémoire aujourd'hui, venez à mon aide. Unissez-vous avec la Reine des Anges pour obtenir de Dieu qu'il m'accorde, en ce jour, tout ce que l'Eglise demande pour moi « (2). Voilà de quelle manière il convient

(i) Te lacente, nullus orabit, nullus juvabit. Te orante, omnes juvabunt ». S. Anselm., Orat. 46- P. L. clviii, 944- Cf. Raymund. Jordan., Conteinpl. de B. V. M. P., m, cont. 19;

(2) Léon Gautier, /"/•(ères à la Fi'erye, d'après les Mss. du moyen âg'e. Prière à réciter à la Collecte. Biblioth. Nation. Lat., 18829 [xv^ siècle).

11 y a dans les Révélations de sainte Bri;çitte un passage qui se rapporte d'une façon saisissante à cet ordre d'idées. La bienheureuse, dans une de ses visions, entendit la Mère de Dieu exhorter un soldat bien coupable à faire pénitence de ses fautes, et lui tracer la voie d'une sainte vie. « L'homme, disait Marie, s'est éloigné de Dieu par l'orgueil

à Marie de prier avec les Saints. Et c'est ce que les Actes des Apôtres nous ont fait voir au Cénacle. Elle au centre, et tous les autres médiateurs secondaires rang-és autour d'elle, et s'unissant avec elle dans une commune prière.

Or, dans ces différents témoignag-es, il ne faut pas seulement considérer l'autorité de ceux qui les portent, mais peser plus encore la valeur des raisons sur lesquelles ils se sont appuyés. Comment ne pas admettre la suréminence de puissance suppliante qu'ils attestent, quand on regarde en Marie sa dignité de Mère de Dieu, de Fille et d'Epouse de Dieu; de Reine du ciel, de coopératrice unique au grand mystère de la Rédemption ? Et lors même qu'on oublierait un instant ces titres pour ne voir en Marie que sa merveilleuse plénitude de grâce et d'amour, l'efficacité de sa prière apparaîtrait encore supérieure à toutes les intercessions des Anges et des Saints ; car la puissance d'une prière a principalement sa mesure dans l'union de la créature avec Dieu, c'est-à-dire dans le degré de grâce et d'amour qui la supporte. Puis donc que la plénitude de grâce et d'amour que nous avons reconnue dans la Sainte Vierge dépasse beaucoup tout ce qu'd y a de grâce et d'amour pour Dieu dans l'universalité des créatures, il faut bien aussi que Marie,

et la paresse ; c'est pourquoi il faut revenir à lui par le travail et l'humilitè. Donc, mon fils, parce que tu n'as pas eu ces deux choses,prions les saints martyrs et les confesseurs de t'aider, eux qui les avaient l'une et l'autre en telle abondance ». Ainsi parlait Marie. « VA alors, continue la voyantr, tous les Saints m'apparurent et dirent; O bénie Souveraine, vous avez porté dans votre sein le Seiç^neiir des Seigneurs; vous êtes la Maîtresse universelle; que peut-il y avoir qui ne soit en votre puissance'.' Ce que vous voulez est déjà fait ; votre volonté est nôtre et le sera toujours ». Révélât. S. Birc/ittae. L. iv, c. 64, t. I,p, 43o (Romae, 1628).

même à ce litre seul, soit plus puissante qu'elles toutes sur le cœur de Dieu. Voulez-vous encore une autre preuve de la supériorité qui convient à l'intercession de la Mère de Dieu ? Pourquoi Dieu fait-il des Saints les ministres de ses faveurs, au lieu de s'en réserver les effusions exclusivement à lui seul ? Afin de leur témoigner son amour et de les honorer devant les hommes. Donc, puisqu'il aime sa mère au-dessus de la multitude presjue infinie des autres créatures; puisqu'il lui veut une gloire devant laquelle pâlisse toute gloire, à l'exception de celle de l'Homme-Dieu^ il est juste aussi que toute autre puissance d'intercession le cède à la sienne.

III. — Les panégyristes de labienheureuse Vierge, et je parle de ceux qui ont le plus solidement traité de ses privilèges, aiment à développer une prérogative exclusivement propre à la médiation de Marie. C'est qu'elle est universellement puissante pour obtenir tout genre de grâces, à tout genre de personnes, et dans toute partie de l'espace et de la durée.

J'ai dit en premier lieu : Tout genre de grâces. On peutcroire, en un certain sens, qu'il y a des spécialités pour les autres saints. Nous ne nous adressons pas indifféremment à tous pour demander par leur intercession les bienfaits particuliers qui répondent à nos besoins. Et Dieu lui-même montre assez qu il approuve notre conduite, en accordant par celui-ci des grâces que parfois il n'a pas voulu donner par celui-là. Ainsi, dans la Jérusalem céleste, les mêmes fonctions ne sont pas commises à tous les ordres angéliques, et l'Eglise de la terre, elle aussi, ne confie pas uniformément les mêmes ministères à chacun de ses fils.

Quelle est sur ce point la règle de la divine providence, il ne nous appartient pas de le déterminer (i). Le plus souvent le privilège que possède tel saint d'obtenir plus sûrement pour nous une grâce spéciale, plutôt que tel autre bienheureux, tient à certaines circonstances particulières. C'est, par exemple, qu'il a pratiqué la vertu qu'on demande, en un degié plus éminent ; c'est qu'il a souffert du mal dont on voudrait être délivré ; c'est peut-être que Dieu, ayant surtout accordé certaines grâces par son intercession, durant sa vie mortelle, on recourt avec plus de confiance à lui pour obtenir des bienfaiis du même genre.

Quoi qu'il en soit, le pouvoir d'intercession de la Mère de Dieu ne connaît point ces limites. Par elle on peut également demander toute grâce. C'est, tout au plus, si l'on pourrait dire qu'elle varie son assistance suivant les sanctuaires où son patronage est réclamé. Aussi bien, la sainte Eglise dont la conduite toujours sage, toujours conforme à l'esprit de son divin Epoux, doit être une règle infaillible de la nôtre, a-t-elle recours indistinctement à Marie dans tous ses besoins, et pour toutes les faveurs qu'elle attend de la divine bonté. « Brisez les liens des coupables, rendez la lumière aux aveugles, délivrez-nous de nos misères, demandez pour nous tous les biens, donnez-nous une

(i) On peut lire sur ce point le P. Honoré Nicquet, le Serviteur delà Vierçfe, ou traite de la dévotion envers la Très glorieuse Vierge Marie, Mère de Dieu. L. i, c. I\, p. ag-Si (Rouen, 1577); la Triple couronne du P. Poiré, tr. II, c. 11, § 3, n. 3 et 3; les Entretiens de Nicole, 1. c. Le Pédagogue chrétien du P. d'Outreman, t. II, p. ii, ch. 17, sect. 6, sous ce titre : « Saints particuliers qu'il est bon d'invoquer pour la guérison de certaines maladies », p. 5i4-5i8, (Rouen, dccxxxxxi) donne une longue et curieuse nomenclature des maladies et des saints auxquels il faut adresser sa prière pour en être délivré. Autant que j'en ai pu juger, les raisons du choix reposent généralement sur les motifs indiqués ci-dessus dans le texte.

vie pure, assurez notre marche, afin que nous nous réjouissions élernellement avec vous dans la contemplation de Jésus : Solue vincla reis, etc. » Lisez les invocations qui lui sont adressées par les Pères dans presque tous les discours et les homélies prononcés à l'occasion de ses fêtes et pour la glorification de ses privilèges. Je vous mets au défi de me nommer une grâce qu'ils n'aient sollicitée par elle. C'est qu'elle a reçu la plénitude de la grâce.

Voilà pourquoi saint Thomas, après avoir écrit, dans son Opuscule sur la Salutation angéliqiie, cette proposition que je rappelais tout à l'heure : « Le comble de la grandeur serait d'avoir assez de grâce qu'il en faudrait pour le salut de tous les hommes, et c'est ce que nous voyons dans le Christ et dans sa bienheureuse mère, » ajoute immédiatement : « Car dans tout péril vous pouvez obtenir la délivrance par cette glorieuse Vierge : c'est pourquoi le livre des Cantiques parlant d'elle, sous la figure de la tour de David, couronnée de créneaux : Mille boucliers, dit-il, y sont appendus, et toute armure des forts (i). De même, vous pouvez attendre d'elle assistance et force pour tout acte de vertu, et voilà pourquoi V Ecclésiastique lui fait dire : En moi est toute espérance de vie et de secours » (2).

Qui ne sait avec quel accent d'ardente conviction saint Bernard exhorte les fidèles à chercher en tout et partout assistance auprès de Marie? « 0 vous tous, qui que vous soyez, vous pour qui cette terre misérable est moins un rivage sur lequel vous marchez d'un pas ferme, qu'une mer orageuse où vous êtes ballottés

(i) Gant. IV, 4- (s) Eccli., XXIV, 25.

548 L. vu, — LA REINE ET LA MÉDIATRICE

parles vents; voulez-vous éviter lenaufrag-e, ayez constamment les yeux fixés sur l'astre resplendissant, qui est Marie. Si le souffle furieux des tentations se lève, si vous courez sur les écueils de la tribulation, regardez l'étoile, appelez Marie. Si vous êtes secoué par les flots de l'orgueil, de l'ambition, de la médisance, de l'envie, regardez encore l'étoile, invoquez Marie. La colère, l'avarice, les séductions de la chair viennentelles à secouer la frêle barque de votre âme, tournez-vous toujours vers Marie. Si, troublé de la grandeur de vos crimes, humilié sous les hontes de votre conscience , épouvanté des sévérités du jugement, vous commencez à vous sentir violemment entraîné vers le gouffre de la tristesse et du désespoir, ah I songez à Marie. Dans vos périls, dans vos angoisses, dans vos incertitudes, pensez à Marie, invoquez Marie. Que son nom ne s'éloigne ni de vos lèvres, ni de votre cœur; et pour obtenir l'appui de sa prière, ne délaissez pas les exemples de sa vie. En suivant Marie, vous ne vous égarez pas; en la priant, vous n'avez pas à désespérer; en vous la rappelant, vous n'errez pas. Soutenu par elle, vous ne pouvez tomber; protégé par elle, vous n'avez rien à craindre ; conduit par elle, vous marcherez sans fatigue; protégé par elle, vous arriverez au terme, et vous éprouverez en vous-même la vérité de ces paroles : Le nom de la Vierge était Marie » (i).

Rien n'est éloquent pour confirmer cette première universalité du pouvoir de Marie, comme les titres sous lesquels nous la trouvons invoquée par les peu-

(i) s. Bernard., Sei'in. a super Missus est, n. 17. P. L. clxxxiii, 70

pies chrétiens. Elle est ici Notre-Dame de consolation ; là Notre-Dame des vertus ; ailleurs Notre-Dame d'Espérance. Dans tel sanctuaire, on l'honore comme Notre-Dame de grâce; dans tel autre, comme Notre- Dame de Miséricorde; dans un autre encore, comme Notre-Dame de la Paix. Il j a Notre-Dame de Lumière, Notre-Dame de Bon-Secours, Notre-Dame Libératrice, et mille autres noms, tous également significatifs, tous également propres à nous prouver qu'il n'est ni grâce, ni bienfait du corps et de l'âme qui ne nous vienne de Dieu par son intercession.

Médiatrice universelle au point de vue des grâces, elle l'est encore au point de vue des clients à qui sont préparées les mêmes grâces; et c'est une nouvelle ditférence entre la médiation de la bienheureuse Vierge et celle des autres saints. Il n'est personne qui ne puisse tout espérer de sa puissance et de sa bonté. Les Anges et les Saints du ciel peuvent avoir des protégés envers qui s'exerce, nonpas exclusivement, mais plus spécialement leur patronage. Tous les hommes ne sont pas également confiés à tous (i). Ne savons nous pas par les saintes Ecritures, que l'Ange des Perses n'était ni Gabriel, le protecteur des Hébreux, ni Michel qui secourut celui-ci contre le premier, et que l'Ange des Grecs différait lui-même des autres(2)?

C'est encore une doctrine communément admise que les anges des ordres inférieurs, députés à notre garde, n'exercent pas indistinctement leur ministère

(i) Saint Thomas fait remarquer justement que l'invocation d'un bienheureux inférieur en sainteté peut être parfois plus efficace, que si l'on priait un saint plus élevé dans la gloire « vel quia devotius (ille) imploratur, vel quia Deus vult ejus sanctilatem declarare ». 2-2, q. 8.3, a 11, ad 4.

(2) Dan., X, i3, 20.

55o L. VII. LA REINE ET LA MÉDIATRICE

en faveur de chacun de nous. Dieu leur a parlag-é les âmes de ceux qu'il appelle à l'héritage du salut.

L'Eglise, se modelant sur la providence de son Epoux, assigne à chacun de ses enfants, au jour de leur baptême, un patron particulier. Ce qu'elle fait pour les individus, elle le renouvelle pour les parties plus ou moins considérables de territoire qu'elle renferme. Chaque province, chaque diocèse, chaque paroisse a ses protecteurs attitrés. Voyez encore les Ordres religieux : tous ne mettent pas également leurs espérances dans les mêmes amis de Dieu. Saint François ne sera pas le bienfaiteur spirituel et le gardien des Frères Prêcheurs, comme l'est saint Dominique; et réciproquement^ ce dernier ne veillera pas sur les Frères Mineurs avec la même intensité de solHcitude que le Pauvre d'Assise. La jeunesse des écoles est sous le patronage spécial de saint Louis de Gonzague; les apôtres des nations infidèles se recommandent à saint François Xavier; ceux du continent noir, à saintPierre Claver. Saint Vincent de Paul et saint Jean de Dieu sont tout particulièrement préposés par l'Eglise à ceux de ses fils qui se livrent aux oeuvres de miséricorde corporelle. Ainsi en est-il pour les autres fonctions qui se rapportent aux nécessités spirituelles et temporelles des chrétiens. Ce qui montre assez clairement que, dans la pensée de l'Église, la tutelle des Saints est d'autant plus efficace qu'elle s'exerce davantage au profil de certaines personnes ou de certaines catégories déterminées de personnes (i). L'universalité des hommes

(i) Conscients de cette doctrine, les fidèles qu'ils s'adonnent aux arts libéraux ou mécaniques, n'ont pas choisi les mêmes protecteurs pour leurs pieuses confréries. C'est la remarque faite entre autres par le P. Paciucchelli de l'Ordre des Prêcheurs. Mos fidelium obtinuit u pecu-

CH. II. — EXCELLENCE DE SA MEDIATION 55 f

formerait un domaine trop g-rand pour la part d'influence qui revient à chacun dans cette grande œuvre du salut.

Mais rien de semblable quand il s'ag-it de la Mère de Dieu. C'est qu'elle est pour tous une mère; c'est qu'elle est la reine universelle du royaume de la miséricorde; c'est qu'elle a enfanté et livré son Fils pour tous (i). Aussi bien,l'Eg-lise at-elle coutume de confier tous les fidèles, sans exception, à la miséricordieuse et puissante sollicitude de cette divine mère. « Sainte Marie, lui crie-t-elle, secourez les misérables, aidez les pusillanimes, consolez ceux qui pleurent, priez pour le peuple, intervenez pour les clercs, intercédez pour le sexe dévot (c'est-à-dire pour les vierges consacrées à Dieu) » (2). Et n'allez pas croire qu'il lui suffise de recommander à la Mère de Dieu les enfants qu'elle porte déjà dans son sein. Tous les hommes de quelque nation qu'ils soient, ceux-là même qui l'ont déchirée par le schisme ou l'hérésie, ceuxqui dorment encore du sommeil de l'infidélité, elle les met sous le

liari devotione ferantiir erga aliquos sanctos, et ad illos recurrant ut ad protectores aliquarum artium, sive facultatum vel studiorum, ceu a Deo speciali diplomate donatos,.. In arle fabrili lignaria est sanclissimus patriarcha Josiph; sarlores sub patrociiiio sancti Homoboiii Cremonensis défunt; sutores sub tutela SS. martyrum Crispini et Crispiniani; sculptores sub alis SS quatuor martyrum Coronatorum. Pictorum et medicorum protector est D. Lucas Evang^elista ; surit et medicorum martyres Cosmas et Damianus; jurisperitorum S. Ivo; inqwisitorum S. Petrus martyr, ordinis nostri fulgentissimum sidus; studentium S.Nicolaus etD. Catharina virgo et martyr: theologorum D. Augustinus et S. Thomas Aquinas et coeteri SS. Ecclesiae doctores ; carceratorum S. Leonardus ; aeneis tormentis praesidentium S. Barbara ; nautarum S. noster Telmus, etc. » Eœercitatt. dormitanlis animae... Exercit. lo in Salve Reffina, n. i4> p- 363, sq.

(i) Maria vero sicut est omnium regina, sic et patrona, et, quantumi in se est, aeque exorabilem se praebet omnibus, quae super omnes plenitudinem accepit dignitatis. Absalon, abbas Sprinck (abbé de Springiersbach, diocèse de Trêves, puis de Saint Victor, à Paris. (1198i2o3), serm. 44; P. L ccxi, 253.

(3) Commémorât, commun, ad Vesp. et Laudes.

patronage de Marie, pour qu'elle les amène tous au Christ et par le Christ à la vie bienheureuse.

« A la cour du Roi des cieux, dit à ce sujet un auteur souvent nommé dans cet ouvrage, les Saints étendent une protection plus efficace sur les hommes singulièrement commis à leur patronage que sur d'autres, en faveur desquels ils n'ont pas semblable mission. Quant à la très heureuse Vierge, parce qu'elle est la reine universelle de tous, elle est aussi l'avocate et la patronne de tous; personne n'échappe à sa tendre sollicitude. Etes-vous encore loin d'elle, les rayons de sa miséricorde iront vous éclairer ; êtesvous rapprochés d'elle par une dévotion spéciale, vous goûterez la suavitéde sa consolation ; vivez- vous avec elle dans la patrie, elle vous fera participer à l'excellence de sa gloire. Ainsi, nulle créature raisonnable ne peut se dérober à sa chaleur, je veux dire aux ardeurs de son maternel amour » (i).

Plus d'une fois, les peintres ont représenté la Mère de Dieu enveloppant sous les plis de son manteau telle ou telle famille religieuse ; et nous verrons plus loin que, s'il en faut croire leurs Annales, la Sainte Vierge a donné ce gage de son amoureuse sollicitude à nombre d'entre elles. S'est-elle aussi montrée étendant son vêtement maternel sur le genre humain tout entier ? Je ne saurais le dire. Ce que je sais bien, c'est que les tableaux où elle serait ainsi dépeinte exprimeraient une vérité incontestable ; ce qui toutefois n'exclurait pas l'assurance d'une protection spéciale pour les privilégiés à qui pareil témoignage de tendresse aurait été spécialement accordé .

(i) Raym. Jordan., Piae Contemplait, de B. V., in Prooemio.

cil. II. EXCELLENCE DE SA MEDIATION 553

Ajoutons que la médiation de Marie l'emporte par son universalité quant à la durée. Je ne dirai pas ici comment elle seule, parmi les Saints, peut se glorifier d'avoir coopéré, de la manière que nous expliquerons, à la sanctification des justes mêmes qui l'ont précédée suivant l'ordre des temps. Ne considérons que ses fonctions de médiatrice dans la distribution des grâces acquises au Calvaire. L'histoire de la sainteté nous apprend que les élus de Dieu ne manifestent pas leur puissance d'intercession d'une manière uniforme, à toutes les époques de la durée. Certes, ils n'en deviennent jamais ni moins ciiers à Dieu, ni moins glorieux dans l'éternité. Mais enfin, pour des causes qui peuvent varier suivant les circonstances et les desseins cachés de Dieu, leur intervention dans les choses humaines n'apparaît pas constamment la même. Tel saint qui, à d'autres époques, était l'instrument d'innombrables faveurs divines, est, relativement à ce qu'il fut jadis, rentré plus ou moins dans l'ombre. Tel autre, au contraire, qui passa longtemps presque inaperçu dans le ciel delà gloire, est devenu comme à son tour l'objet d'un culte spécial, et l'organe par où Dieu prodigue ses bienfaits. Remarquons encore que ceux-là mêmes qui sont le plus en honneur à une époque donnée ne reçoivent pas constamment les hommages et les prières des fidèles. S'il y a des jours consacrés à leur culte, dans une foule d'autres, et c'est le plus grand nombre, ils trouvent tout au plus de rares clients pour implorer leur protection.

Telle n'est pas la condition de la bienheureuse Vierge Marie. Son règne, à elle, embrasse tous les points de la durée, comme il s'étend à toutes les régions. Tout au plus, si nous pouvons signaler des

554 L. vil. LA REINE ET LA MÉDIATRICE

chang-ements dans les vocables, sous lesquels notre divine mère veut être honorée de ses enfants et leur venir en aide. Loin d'aller s'aflFaiblissant dans le cours des siècles, la clameur de prières qui monte vers elle n'a fait que grandir d'âge en âge. Les fêtes s'ajoutent aux fêtes; si bien qu'aujourd'hui même on pourrait à peine indiquer un seul jour, dans toute l'année liturgique, qui n'ait pas une solennité particulière à l'honneur de la Mère de Dieu. C'est ce qui vient de montrer un docte ecclésiastique américain dans un ouvrage intitulé par lui Fastes de Marie (i). Je ne l'ignore pas, grand nombre de ces fêtes sont particulières à certaines contrées, à certaines localités; mais, outre que beaucoup d'entre elles sont universellement célébrées, il reste toujours vrai qu'il n'est aucune parcelle dans le temps où Marie ne soit invoquée des fidèles.

Ce qui le prouve encore mieux que le nombre toujours plus grand de ses fêtes, c'est la continuité absolue des louanges et des supplications qui lui sont adressées par l'Eglise universelle. On a prouvé par un calcul très simple que la messe est aujourd'hui, dans toute la rigueur des termes, le sacrifice perpétuel, juge sacrijicium, prédit par les prophètes. Grâce à la différence des longitudes terrestres, et à la diffusion de l'Eglise par toutes les plages, on ne pourrait signaler un moment où la sainte victime n'est pas actuellement immolée sur les autels de la nouvelle Alliance. Or, il est indubitable que plus fréquents encore sont les hommages rendus par la sainte Eglise à Marie. La

(i) Fasti Mariani, sive Calendarium festorum sanctae Mariae Virginis Deiparae memoriis liistoricis illustratutn, auct. F. G. Holvveck. sacerdote archidioec.S. Ludovici Americ. Friburgi Brisgoviae, 1892.

preuve en est manifeste. En effet, ce n'est pas seulement dans la célébration des sacrés mystères que la Sainte Vierge est, à plusieurs reprises différentes, invoquée sous les titres les plus capables de la mettre en évidence : comme Mère de Dieu, comme bienheureuse, comme glorieuse, comme toujours vierge, comme celle à qui nous devons plus qu'à tout autre, après son Fils, nous recommander et nous unir (i); c'est encore dans tout l'ensemble de la prière publique, imposée par l'Église à ses ministres. L'Office tout entier, et chacune des heures canoniales dont il est composé, commencent par le Pater; mais ce Pater ne va jamais sans l'Ave Maria, pas même du jeudi saint à Pâques, alors qu'on supprime presque toute invocation des Saints. Le même Office se termine également par la louange et la prière de Marie ; c'est-à-dire encore par VAve Maria suivant le Pater, et par une Antienne à la Vierge. Est-ce fout? Non; écoutez saint Bonaventure : « Personne, dit le séraphique docteur, ne peut avoir trop de dévotion pour Marie... Faut-il s'étonner que l'Esprit Saint, habitant au cœur des chrétiens, y allume une plus grande dévotion pour elle que pour les autres saints et saintes? Et voilà pourquoi, chaque jour, suivant la règle de l'Eglise romaine, nous faisons un office spécial de la glorieuse Vierge, bien que nous ne célébrions que trois fois dans l'année l'office du Prince des Apôtres, le bienheureux Pierre )) (2).

Ce qui suit, dans le même texte, est si consolant et si

(i) Au Confiteor, après le lavement des mains, au canon soit avant soit après la Consécration. J"ai fait remarquer le mode particulier d'invocation propre au sacrifice de la messe. La prière ne va pas directement à Marie, mais à Dieu, intercedente B. Virgine Maria...

(3) S Bonavent., in III Sent., D. 3, a. i, q. i, ad 4-

beau, que je me reprocherais de l'omettre. « A quelque heure donc et dans quelque jour que l'un des fidèles honore la Vierge de tout son cœur et de toutes ses entrailles, il ne faut pas l'en blâmer, dans la crainte d'encourir le mécontentement de la Vierge elle-même : car elle enveloppe de son assistance et de son amour tout fidèle qui fait profession de la louer, comme l'a mille fois expérimenté quiconque en agit de la sorte envers elle » (i).

Nous n'avons pas dit tout ce que fait l'Eglise pour le culte quotidien de Marie. Il faudrait rappeler encorda très ancienne coutume, observée dans certaines églises cathédrales et chez nombre d'Ordres religieux, d'ajouter à l'office du jour, même quand il est de rite double, le petit office de la Sainte Vierge, comme cela se pratique chez les moines Cisterciens, les Chartreux et d'autres; coutume qui passa quelque temps jusqu'au clergé séculier. De même, en beaucoup de cathédrales, de collégiales et de monastères, on offrait et l'on célèbre encore chaque jour une messe spéciale à l'honneur de Marie (2). Voilà ce que l'Eglise latine fait constamment par ses ministres ; et je ne sais si l'Orient reste en deçà pour la continuité des supplications et des hommages adressés à la Mère de Dieu. Toujours est-il qu'il offre, à ce point de vue, dans ses chants sacrés une particularité bienremarquable : c'est que chacun d'eux, quel que soit d'ailleurs le saint ou la fête qu'on célèbre, finit par une strophe de louanges et d'invocation pour Marie.

(1) Id., ibid. Le saint, dans ce passage, fait allusion aux fidèles qui, par la fête de la Conception de la sainte Vierge, entendaient célébrer le jour de sa première conception, ante infusionein aniinae.

(3) Holweck, Fasti Mariani... Prolegom. n. 5, sqq., p. xi, sq.

Que ne nous resterait-il pas à dire, si du culte public nous passions à la dévotion privée. Est-il un instant du jour et de la nuit où des millions de cœurs ne soient tournés vers la Reine du ciel, chantant sa gloire, implorant sa maternelle assistance?

A l'universalité dans le temps il faut ajouter l'universalité dans l'espace. On pourrait déjà la conclure, après tout ce que nous venons de considérer dans les pages qui précèdent. Oui, la sainte Vierge possède la terre plus qu'aucune autre créature. La bénédiction qu'elle a reçue n'est pas inférieure à celle que donna le Créateur aux premiers ancêtres du genre humain, quand il leur dit de croître et de remplir la terre. D'autres saints ont des églises dédiées à Dieu sous leur vocable ; mais que sont-elles en comparaison des innombrables sanctuaires consacrés à Marie ? Même dans l'église de l'apôtre et du martyr, la Sainte Vierge est plus chez elle que l'apôtre et que le martyr. Si vous en doutez, voyez les autels, les statues et les tableaux dont ces églises sont ornées ; écoulez les prières des fidèles, et dites-moi si pour tout cela Marie ne l'emporte pas sur le titulaire du lieu sacré. Personne ne saurait estimer le nombre de sanctuaires érigés à l'honneur de la Mère de Dieu (i). Peut-être ne se tromperait-on guère à dire qu'ils forment la troisième partie de ceux qui couvrent la surface du monde chrétien. En tout cas, si loin que s'avance l'apostolat catholique avec ses conquêtes, il y porte avec lui le culte de la Vierge, sa protectrice et sa mère.

Or, dans cette universelle expansion de la dévotion à Marie, je ne vois pas seulement l'œuvre de

(i) C'est un poiut sur equel nous aurons à revenir.

l'Église et de ses pasteurs. Les simples chrétiens rivalisent avec elle. Ils la mettent en possession de leurs demeures particulières. Son image, après le crucifix, est à la place d'honneur, quand elle n'a pas son petit sanctuaire domestique, où la mère vient s'agenouiller avec ses enfants et leur apprendre à donner à Marie toute leur confiance et tout leur amour. Est-ce tout ? Non. Parcourez les pays catholiques et vous y trouverez, à chaque pas, les témoignages palpables de leur piété pour la Vierge bénie. Regardez plutôt ces rustiques chapelles semées un peu partout, ou encore ces statuettes de Marie suspendues, à l'abri de quelques humbles planchettes, au tronc des arbres bordant les routes, pour y recevoir le filial hommage des passants. Je n'hésite pas à le dire : si vous faites la somme des louanges et des prières reçues par tous les Saints du ciel pris tous ensemble, elle n'équivaudra pas à ce qui revient à leur Reine.

Que pouvons-nous et que devons-nous conclure de cette universalité d'hommages par où la bienheureuse Mère des hommes est si merveilleusement distinguée clés autres saints? Une chose très évidente, c'est que sa médiation l'emporte excellemment sur la médiation du ciel tout entier. Un tel courant de dévotion n'a pas une origine purement humaine ; il en faut chercher le principe sous l'action même du Saint Esprit. Si Dieu nous pousse ainsi vers Marie, c'est qu'elle est plus aimée de lui que tous les Saints, et, par conséquent, mieux écoutée, plus puissante pour nous obtenir de lui tous les biens; en d'autres termes, c'est que sa médiation prime toute médiation qui n'est pas celle du Médiateur par excellence, Jésus-Christ, notre Seigneur et son Fils.

CH. II. — EXCELLENCE DE SA MEDIATION ÔSq

IV. — C'est pourquoi je ne m'étonne pas de rencontrer, au sujet de sa médiat ion, \qs formules emphatiquement exclusives qui nous ont déjà frappés, quand nous traitions de ses autres prérogatives. Rien de plus ordinaire, en effet, que de lire, dans les monuments les plus autorisés de la tradition, des expressions dug-enre de celle-ci : seule, ô Marie, vous êtes notre ancre de salut; seule, vous êtes notre port assuré; seule, le pont par où le Seigneur est descendu vers les hommes, et les hommes remontent à Dieu ; seule, le secours des hommes et leur rempart inexpugnable ; seule, l'espérance des mortels et leur salut; seule encore, vous faites pleuvoir sur nous les biens du ciel ; seule, vous nous obtenez de Dieu grâce et pardon ; seule, vous protégez les fidèles et les affligés. Oui, l'on vous appelle à bon droit l'assistance universelle, et l'assistance unique de tous les mortels; leur soXni unique, leur unique espérance ; l'unique protection de nos âmes : car vous avez été donnée comme la pourvoyeuse des biens célestes à ceux qui vivent dans ce monde, ['unique médiatrice de la j'oie (i).

Formules bien extraordinaires, et pourtant bien vraies, puisqu'elles sont le témoignage rendu par l'Eglise universelle à sa reine. Jésus-Christ est l'unique, le seul Médiateur de Dieu et des hommes, parce que, soit que vous le regardiez dans son être, soit que vous le considériez dans ses fonctions de médiateur, toute autre médiation est infiniment au-dessous de la sienne et dépend d'elle. De même, au-dessous de lui, au second plan, la Sainte Vierge est, quant à la dignité

(i) Passaglia, De Iminacal. B. V. Gonceptu, pp. i53i-i53o, n. i/)34-

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de la personne et quant à l'exercice de la médiation, la médiatrice unique; car sa médiation n'a pas d'égale parmi les créatures, et tout autre médiateur a besoin d'elle. Donc, ni la médiation du Fils ne fait nombre avec celle de sa mère, ni la médiation de la mère avec celle des autres saints. Chacune des deux est unique dans son ordre, unique dans son rang.

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