‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 3)Chapitre 10 sur 81 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Commeut tous les hommes, en particulier, bien que ce soit dans une mesure inégale, appartiennent à Marie comme enfants; — et non seulement ceux qui sont venus au monde après Jésus- Christ, mais ceux-là même qui l'ont précédé, dès l'origine des siècles.

I. — Il s'ag-issait, dans les chapitres qui précèdent, de montrer comment l'Eçlise est spécialement la Fille de Marie, bien qu'elle soit mère elle-même et la mère universelle des chrétiens. C'est maintenant l'heure d'étudier quels sont en particulier les enfants de la Reine du ciel, et dans quelle mesure ils participent à cette bienheureuse filiation. Puisqu'il y a eu une telle unanimité jusqu'ici parmi les Pères, les Saints et les maîtres de la doctrine sacrée, pour affirmer la maternité de grâce, il semblerait qu'on dût trouver le même accord sur l'étendue de cette maternité. Or, à première vue, ce qui nous frappe, c'est la diversité des opinions. Pour tous, il est vrai, Marie est la mère des hommes ; mais ces hommes, dont elle est la mère, sont loin d'être caractérisés d'une manière uniforme. D'après les uns, ce seraient toutes les créatures raisonnable s, \e. genre humain tout en//er, représenté par le bien-aimé disciple aux pieds de la croix; d'après les autres, ce seraient tous \es Jidéles, c'est-à-dire, les chrétiens enfants de l'Eglise. Ceux-ci donnent pour fils à Marie les Jus tes, aims du Christ et ses membres,

les vivants, régénérés par la grâce de l'adoption; ceuxlà enfin, comme saint Bernardin de Sienne et saint Anselme, la font mère des é/as et des prédestinés (i).

On pourrait à l'infini multiplier les exemples de divergence. Mais il vaut mieux montrer que cette divergence elle-même n'est qu'à la surface, et qu'au fond il n'y a chez tous qu'une seule et même doctrine, présentée sous des points de vue différents. Une preuve sans réplique, c'est que les mômes auteurs, et souvent dans la suite des mêmes passages, définissent ainsi diversement la postérité spirituelle de Marie.

Essayons de rendre manifeste l'accord entre des textes si opposés en apparence; et pour le faire avec plus de clarté, posons comme principe une vérité reconnue généralement par tous. C'est que Marie est la mère de tous ceux qui ont Jésus-Christ pour Sauveur, et Dieu, pour père. Sur ce point, pas de discussion, ni d'incertitude : l'axiome est aussi incontesté qu'il est incontestable. Demandons maintenant si Jésus-Christ est mort pour sauver tous les hommes; ou, ce qui revient au même, si tous peuvent appeler Dieu leur père? La réponse n'est pas douteuse. Il faut l'affirmer, si l'on ne veut pas aller se ranger parmi les ennemis de la saine doctrine, au dix-septième siècle, les Jansénistes (2). Oui, le Fils de Dieu mourant sur le Calvaire offrit son sang, non pas seulement pour les prédestinés, non pas seulement pour les justes et pour les fidèles, mais encore pour l'universalité des

(i) Inutile de confirmer ces diverses appellations par des exemples. Ce que je viens de dire se trouve surabondamment justifié par une foule de textes, insérés en divers endroits de cet ouvrage, et notamment dans les commentaires sur les dernières paroles du Sauveur mourant.

(2) Voir la dernière des cinq propositions condamnées dans le livre de Jansénius.

cil. IV. — MARIE, MKKE DE TOUS LES HOMMES 87

hommes. Si cette proposition n'est pas dans toutes ses parties article de foi, c'est du moins l'expression de la doctrine catholique, telle qu'elle nous est manifestée par l'Écriture, par les Pères, par l'enseignement et la persuasion commune de l'Eglise (i).

Et pourtant, personne ne l'ig-nore, des Pères et saint Augustin, pour ne parler pas des autres, ont nié dans certaines circonstances que Dieu veuille le salut de tous les hommes, et que le sang de Jésus-Christ ait été versé pour tous, sans exception, On dirait plutôt que, suivant lui, la volonté salvifiqiie et l'effusion du sang rédempteur atteignent ceux-là seulement qui en ont recueilli pleinement les effets. Mais un de ses disciples, saint Prosper d'Aquitaine, à l'aide d'une simple remarque, a fait disparaître l'apparente opposition du grand docteur avec le commun des Pères, et même avec ses propres écrits. « Oui, dit-il, on assure très justement que le Sauveur a été crucifié pour le salut du monde entier... Mais, d'autre part, on peut dire qu'il n'a été crucifié que pour ceux à qui sa mort a profité. Il a donné son sang pour le monde, et le monde n'a pas accepté la rédemption )> (2). Saint Jean Chrysostome avait déjà donné la solution. « Il a été offert pour effacer les péchés de beaucoup d'hommes. Pourquoi de beaucoup^ et non pas de tous ? Il est mort pour tous, afin que sa mort les sauvât tous, autant qu'il éta't en lui. Celte mort allait à réparer la ruine universelle ; toutefois elle n'a pas fait disparaître tous

(1) Cf. I Tim., n, i, sq-j. ; iv, to; II Cor., v, i4-i6 Consulter pour

les Pères Petau, de Djo, L. x, c. 4> 5; de Iiicaim. L xiii, c. i, sqq.

(2j S. Prosper., Responsa ad objecl. Gallor. O'jj. ga. P. L. Li, t65.

les péchés ni guéri tous les pécheurs, parce que ceuxci ne l'ont pas voulu » (i).

Tous les hommes ont donc été rachetés, en ce sens que Jésus-Christ par sa mort a mérité pour tous les grâces capables de les sauver tous; et tous n'ont pas été rachetés et sauvés de fait, parce que la liberté humaine, résistant aux desseins de la divine miséricorde, n'a pas permis que l'universelle vertu de la Passion leur fût appliquée. Personne n'est exclu de la fontaine de vie qui coula des plaies du Sauveur ; mais tous ne viennent pas y prendre le bain du salut. C'est ce que le docteur Angélique a coutume d'exprimer par deux mots que les théologiens emploient d'ordinaire après lui : « La passion du Christ a détruit tous les péchés et fait de tous les hommes autant d'enfants de Dieu quant à la suffisance de la satisfaction et du mérite, mais non quant à l'effet; quoad sufficientiam satisfactionis et meriti,... non autem quantum ad efficientiam » (2).

Or, de même que dans un certain sens tous ne sont pas rachetés et sauvés, ainsi, parmi ceux qui participent aux fruits de la Passion, tous ne sont pas également rachetés et sauvés, parce que la mesure de participation n'est pas égale pour chacun (3). 11 est donc vrai de dire que Jésus-Christ n'est pas également le Sauveur des hommes; il ne l'est pas des pécheurs comme des justes, des incroyants comme des fidèles, des élus comme de ceux qui ne persévèrent

(j) s. Joan. Chrysost., hom. 17 in ep. ad Hebr., n. 2. P. G. lxiii,

(2) S. Thom., in Sent, m, D. 19, q.i, a. i, sol. 2 ; cf. de Verit., q. 29, a. 7, ad 4, 8 et 12 ; 3 p., q. 49. »• i; sqq.

(3) C'est ainsi qu'il est dit de la Vierg^e immaculée qu'elle a été rachetée d'une manière plus sublime, sublimius redempta.

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