‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 3)Chapitre 9 sur 81 · ECil.l.SK ET MARIK DANS L APOCALYPSE · texte numérisé non relu

ECil.l.SK ET MARIK DANS L APOCALYPSE

quelque manière qu'on l'interprète, il est manifestement impossible de ne pas voir dans cette lutte, à laquelle prennent part et le ciel et la terre, celle-là même que le Saint Esprit esquisse en quebjues traits dès les premières pages de la Genèse. Le nom même du chef des ennemis suffirait à faire la conviction : « C'est le grand drag-on, V antique serpent, le diable et Satan » (i) : autant d'expressions qui rappellent le premier tentateur et les inimitiés prédites entre la femme et le serpent, entre la race de la femme et les adhérents du monstre infernal. Or, nous l'avons vu, les fidèles, enfants de l'EgUse, sont la race de la femme, parce qu'ils appartiennent au Rédempteur, et dans la mesure qu'ils lui sont unis. Par conséquent, de ce chef encore, on ne saurait penser à la femme de la vision sans voir Marie, sans la contempler en Marie. Et, ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que le texte lui-même et la nature des choses en font une loi. Donc, pour conclure, la bienheureuse Vierg-e nous apparaît dans cet oracle inspiré, telle que nous l'avons vue dans les chapitres précédents, comme l'exemplaire de l'Eg-lise et comme sa mère (2).

Ainsi tout s'accorde et s'harmonise. Il n'y a plus d'opposition entre les Pères. Si quelques-uns n'ont appliqué qu'à Marie le symbole de la femme, et si d'autres l'ont approprié seulement à. l'Église, c'est qu'ils ne l'ont pas considéré dans sa pleine et totale sig-nification. C'est pourquoi vous n'en trouverez pas un seul qui ait écarté d'une manière absolue soit

(1) Apoc, XII, 9.

(2) Voir sur toule celte matière le P. R.-M. de la Broise, Millier amicta sole. Essai exégétiqae. Eludes, t. LXXl (avril-juin 1897), p. 289, suiv.

Marie, soit l'Eglise. Tout au plus, quelques-uns ont-ils fait observer que certaines parties du texte ne peuvent être interprétées de la Vierge, Mère de Dieu.

J'ai déjà cité leurs témoignages. 11 me paraît expédient de revenir sur celui que Bossuet attribuait à saint Augustin, et que la critique moderne tient pour une œuvre au moins douteuse du saint docteur : car il me semble rendre toute la signification du texte. L'auteur s'adresse aux Catéchumènes :

« Notre sainte mère l'Eglise, leur dit-il, vous a reçus dans son sein par le signe très sacré de la croix. Elle vous y formera spirituellement avec une incroyable consolation, vous les nouveaux rejetons d'une si grande mère, et vous y nourrira d'aliments convenables, jusqu'au jour où, vous amenant régénérés par son baptême à la vraie lumière, elle vous enfantera joyeux, joyeuse elle-même. C'est qu'elle n'est pas soumise à la sentencequi condamnait Eve à mettre au monde dans la tristesse (i) des fils partageant, dès leur naissance, les larmes de leur mère. Les liens formés par Eve, elle les dénoue, et la postérité que la désobéissance de cette première femme avait vouée à la mort, elle la rend à la vie par son obéissance. Toutes les cérémonies mystérieuses faites à votre sujet par le ministère des serviteurs de Dieu, exorcismes, prières, cantiques, insufflations..., sont la nourriture spirituelle dont votre mère l'Église vous restaure, vous, les fils qu'elle porte en ses entrailles, pour vous off'rir, à la sortie du baptême de la renaissance, heureux et purs, au Christ son divin Époux.

« Vous avez aussi reçu le symbole, sauvegarde pour

(i) Gen., III, 16.

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la femme qui enfante coniTe le venin du serpent. Dans l'Apocalypse de l'apôtre Jean, il est écrit que le dragon se dressait devant la femme en travail pour en dévorer le fils, aussitôt qu'il serait né (i). Personne de vous ne l'ignore^ le dragon est le diable, et la femme représente la Vierge Marie, mère immaculée de notre Chef immaculé, qui nous offrit en ellemême la figure de la sainte Eglise, quae etiam ipsa figuram in se sanclae Ecclesiae demonstrauit » (2). Personne ne l'ignore : un auteur grave, comme celui qui se révèle dans ces Homélies sur le symbole, ne parlait pas à la légère. Ce n'était donc pas une interprétation nouvelle, mais la persuasion commune des chrétiens dans ces temps reculés. Et nous voilà ramenés à cette idée si naturelle et si simple d'un sens littéral unique, où l'Eglise serait immédiatement décrite, mais avec une allusion claire et voulue à l'exemplaire de lÉglise, à la Mère du Dieu fait homme et de ses membres.

Le commentaire apocryphe de saint Ambroise sur l'Apocalypse, que j'ai déjà cité dans ce chapitre, rend avec bonheur cette union du Christ et de ses membres sous la dénomination commune de fils de la femme, et, par conséquent, de l'Eglise et de Marie son prototype, dans la signification littérale et complète de notre texte. Il se demande le pourquoi du qualificatif: Elle mit au monde un enfant mâle. « S'il s'agit de la Vierge et de Notre Seigneur, ne savons-nous pas, sans qu'il soit besoin de le dire, que le Christ appartient au sexe viril? S'il s'agit de l'Éghsc, est-ce donc

(1) Apoc, XII, 4-

(2) De Symb. ad Calechum., c. 1 . P. L. xl, 660, 66 (.

8o L. VUI. LES ENFANTS DE MARIE

qu'elle ii'enfanle pas chaque jour à Dieu, son Epoux, des filles comme des fils? Oui, mais de sa nature le sexe de la femme est frag-ile; or, pour résister au diable et se livrer tout entier aux œuvres saintes, il faut de la force; donc une femme qui fait l'un et l'autre cesse d'être femme, c'est-à-dire faible; désormais, c'est un homme. Donc, la femme mit au monde un enfant mâle, parce que l'Ég-lise enfante tous les jours les membres de Celui qui fut eng-endré par la bienheureuse Vierg-e Marie. // ny a donc qu'un Enfant mâle, mis au monde par la Vierge et journellement enfanté par l'Eg-lise ; parce cjue le Christ avec ses membres est un Christ unique : et c'est là l'Enfant qui doit g-ouverner tous les peuples avec un sceptre de fer w (i). Afin de rendre ces idées encore plus nettes, résolvons quelques difficultés. Je les trouve proposées dans un opuscule du savant Newman, à l'enduit même où, développant le même texte, il en applique à Marie la signification littérale (2).

Première objection. — L'interprétation qui rapporte la vision de \d. femme à la Vierge est faiblement appuyée par les Pères. Première réponse donnée par Newman. « Les chrétiens n'ont jamais demandé aux Écritures les preuves de leurs doctrines, jusqu'au v moment où, pressés par la controverse, ils en ont positivement éprouvé le besoin. Si, au temps des J||t; Pères, la dig-nité de la Sainte Vierge ne fut attaquée doctrinalement d'aucun côté, l'Ecriture, ou du moins

(i) Existim. Ambros., Z. c. P. L. xvii, 877. Il faudrait lire chez cet auteur toute l'exposition du chapitre. Nulle part, chez les Pères, on n'en trouvera de plus claire et de plus complète.

(2) Newman, Du. culte de la S. Vierge dans l'Eglise catholique. Lettre au D"' Pusey. (Paris, Douniol, 1866.)

eu. 111. — L EGLISE ET MAUIE UA.NS L APOCALYPSE 01

les arguments de l'Ecriture sur ce point devaient, selon toute probabilité, demeurer pour eux lettre close )) (().

Dira-t-on que la dig-nité de Marie fut attaquée de bonne heure : n'a-t-on pas nié sa virginité, sa maternité divine? Sans doute; mais le texte de l'Apoca- .^lypse n'allait explicitement ni à venger l'une, ni à établir l'autre. D'ailleurs, il faut bien le dire, ce livre n'était pas de ceux qui d'ordinaire étaient ou cités ou commentés par les plus anciens docteurs. C'est pourquoi l'objection contre l'attribution du texte à la bienheureuse Vierg-e peut se retourner contre l'application faite à l'Eg-lise, et se résout de la même manière et pour l'une et pour l'autre.

Seconde objection. — Attribuer à l'ère apostolique une telle peinture de la Vierg-e, c'est commettre un anaclironisme. « Quant à la seconde objection, dit encore Newman, j'estime qu'elle est purement imaginaire, et que la vérité se trouve dans la direction précisément opposée. L'idée de la Vierg-e avec son Enfant, loin d'être purement moderne, est reproduite à chaque instant dans les peintures des Catacombes, comme on peut le voir en visitant Rome » (2). Souvenons-nous de la lettre sur les Martyrs de Lyon, comme aussi du texte de Clément d'Alexandrie. Ne supposent-ils pas l'un et l'autre chez leurs auteurs le souvenir et la vision de la Vierg-e Mère? « Je ne nie pas, continue le futur cardinal, que l'Eg-lise ne soit représentée sous cette imag-e de la femme. Je soutiens seulement que l'Eglise n'eût pas été représentée par l'Apôtre sous

(i)Newrnan, op. c. pp. 62-63.

(2) Id., ibid., p. 64.

celle image particulière, si la bienheureuse Vierg-e Marie n'eût pas été élevée au-dessus de toute créature, et vénérée par tous les fidèles » (i). Ajoutons : si l'Ég-lise n'était pas formée sur elle comme sur l'exemplaire dont elle est la plus excellente représentation, et si l'Esprit Saint n'avait pas voulu exprimer ce mutuel rapport.

Newman voit aussi dans la rencontre de la femme, de l'enfant et du serpent une relation manifeste entre la vision apocaljtique et les premiers chapitres de la Genèse; d'où il conclut, comme nous l'avons fait, que, si le drag-on de l'Apocalypse est le serpent de l'Eden, et l'enfant mâle, la postérité de la femme, il faut bien que la femme elle-même soit la bienheureuse Mère du Rédempteur et des rachetés. Admirons donc avec lui comment les dernières pages des saintes Ecritures répondent aux premières, et saluons dans les unes et les autres la Mère de notre Sauveur et de son corps mystique qui est la sainte Eglise.

Oserai-je le dire? L'Eglise n'est pas plus absente de la Genèse qu'elle ne l'est de l'Apocalypse. La semence de la femme, c'est avec Jésus-Christ tout fidèle, tout membre de Jésus-Christ. Or, l'universalité des fidèles qu'est-ce autre chose que l'Eglise elle-même? Seraitil possible d'aller encore plus loin, c'est-à-dire, d'entendre aussi les paroles du Sauveur mourant, non seulement de Marie, mais encore de l'Eglise et des enfants de l'Église; en d'autres termes, quand Jésus- Christ dit : Voici votre fils ; voici votre mère, Jean représenterait-il en sa personne tous les fidèles, et Marie l'Église; non par la substitution d'un sens à

(i) Id., ibid., pp. 67.68.

eu. m. — l'église et marie dans l'apocalypse 83

l'autre, mais par une extension du sens primitif, ou mieux peut-être, par une accommodation fondée sur l'analogie? Plusieurs l'ont pensé. L'Église imifeMane, son exemplaire ; les chrétiens doivent se faire à l'image de Jean, le disciple bien-aimé de Jésus.

Par conséquent, le rapport du fidèle avec l'Eglise doit être modelé sur les relations entre Jean et Marie. De même donc que les fidèles sont confiés à Marie dans la personne de Jean, ils sont aussi confiés à l'Eglise. C'est ce que Nicole a remarqué dans ses Réjtexions sur l'Evangile. Après avoir, comme tant d'autres, interprété les paroles du Sauveur dans le sens exposé précédemment, il ajoute dans un autre endroit : « Enfin, Jésus-Christ, près de quitter le monde, a vouluj par un soin incompréhensible de notre salut, substituer à sa place un objet à notre charité envers qui nous puissions exercer l'obéissance, le respect et l'amour que nous lui devons. Cet objet est l'Eglise qu'il a formée sur sa croix, et qu'il nous a donnée pour mère... C'est cette obligation qu'il a voulu nous marquer en donnant la Sainte Vierge à saint Jean et saint Jean à la Sainte Vierge pour son fils. Car par celte divine substitution il lie tous les chrétiens à l'Eglise dont la Sainte Vierge était la figure, et à la Sainte Vierge qui en était le principal membre. Il les oblige d'avoir une confiance toute particulière en l'une et en l'autre ; et il communique de même à l'Eglise l'esprit d'une charité maternelle envers tous ses enfants; et celte charité paraît principalement dans la Sainte Vierge qui les porte tous dans le sein de sa charité » (i).

(il Nicole, Continuât, des Essais, J.-C, élevé sur la Croix, | i3, t. XIII, p. 43j-4.:2.

Au reste, Nicole n'est ni le seul, ni le premier à proposer cette idée. On la trouve avant lui dans un commentateur assez connu des Evangiles. « Il est convenable de penser, dit Jacques Janson, que le Seigneur en croix a partagé les devoirs exprimés dans ses dernières paroles, non seulement entre la Mère et son disciple, mais encore entre l'Eglise et ses enfants rebelles « (i). Et cette interprétation, lui-même l'avait reçue de saint Ambroise. Parlant de l'éternelle possession de la vie, promise à Pierre, promise à Jacques et à Jean, les fils du tonnerre, promise par conséquent à quiconque imite Pierre, à quiconque devient fils du tonnerre : « Comment, fait-il demander à son auditeur, comment pourrai-je être /ils du tonnerre? Vous pourrez l'être, répond-il, si vous reposez non sur la terre, mais sur la poitrine du Christ... Vous le serez, si vous êtes fils de l'Eglise. Que le Christ vous dise à vous aussi, du haut de son gibet : Voilà votre mère. Qu'il dise à l'Eglise : Voilà votre fils. Alors vous commencez à être fils de l'Église, quand vous contemplez sur sa croix le Christ vainqueur. Oui tient la croix à scandale est un juif, il n'est pas fils de l'Eglise; il est un grec, celui qui la regarde comme une folie. Mais celui-là est vraiment fils de l'Eglise quiconsidère la croix comme un triomphe, qui voit en elle le trône du Christ triomphateur » (2).

(i) Jac. Jansonii Expos. Euang. Joannis, xix, 26, sq. Lovanii, i63o.

(2) S. Ambros., Expositio Evang. sec. Luc, L. vu, n. 5. P. L. xv,

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