CHAPITRE V
De quelques catégories de personnes auxquelles peut être spécialement apiiliqué le litre d'eufants de Marie : — les religieux, — les membres des Confréries et des Congrégations établies en l'honneur de la Vierge, — ceux enfin que celte divine mère a singulièrement distingués par des marques plus sensibles de son amour, comme seraient des visions et révélations.
I. — Si tous les hommes appartiennent généralement à Mai'ie comme ses enfants, et si la mesure substantielle de celte filiat'on n'est autre que celle de la grâce et de la vie surnaturelle, on se demande quels droits peuvent avoir certaines associations à décorer leurs membres du litre spécial de serviteurs et à' Enfants de Marie ? La réponse est ais'e. Assurément, c'est le devoir de tout chrétien; disons mieux, de toute créature raisonnable, de connaître, d'adorer, d'aimer et de servir Dieu, c'est-à-dire, d'être religieux. Il en est pourtant à qui la sainte Eglise elle-même attribue ce nom, comme elle ne le fait pas au reste des fidèles. Les religieux sont, pour elle, des personnes tout particulièrement consacrées au culte de Dieu par l'observation des conseils évangéliques. De même, bien que toute âme juste ait le Christ pour époux, le titre d'épouse du Christ est, dans la sainte Liturgie, le privilège singulier des vierges, et des vierges dédiées à Dieu par la profession religieuse.
Le titre particulier n'est donc pas la négation du
devoir et du mérite g-énéral. Il y a des hommes qui, sans être du nombre des religieux, glorifient Dieu leur Créateur plus et mieux que d'autres à qui appartient ce titre. Le Roi des rois a des épouses ailleurs que dans les monastères et les cloîtres, auxquelles, à défaut de vœux publiquement bénis par l'Ég-lise, il est uni d'une ardente charité. Pourtant, le titre n'est pas une chimère. Il suppose et dej moyens plus efficaces pour réaliser la signification qu'il exprime, et des eng-agements plus stricts à le faire pleinement et parfaitement.
C'est d'une manière analogue qu'il faut entendre le nom à' Enfant de Marie. Je le reconnais, tous nous appartenons de droit, comme serviteurs etcomme fils, à cette bienheureuse mère. Encore donc que j'aie le bonheur de faire partie d'un corps singulièrement voué à son service, loin de prétendre m'arroger, à l'exclusion des autres fidèles, une prérogative commune à tous, je serais heureux de voir se multiplier à l'infini la postérité spirituelle de ma mère. Si j'ai d'autres sentiments au cœur, c'est que je ne suis pas véritablement son fils, pas plus que celui-là ne serait l'enfant de Dieu qui prétendrait ne partager avec personne le bonheur de le servir et de l'aimer. Aussi bien, n'est-ce pas la décevante ambition d'être seul sur son cœur maternel qui m'engage à me parer du nom d'enfant. Ce que je veux, c'est m'obliger, à la face de la terre et du ciel, à l'honorer toujours comme ma mère, à mettre en elle mes plus chères espérances, à ne céder le pas à nul autre, quand il s'agit de lui rendre le culte de vénération, d'amour et d'imitation auquel elle a droit. Du reste, en dehors des engagements que nous pouvons prendre par no-
cil. V. ENFANTS PKIVILKGlÉS I o5
tre libre choix, il esl d'autres causes à pouvoir établir l'appellation privilégiée d'enfant de Marie; comme sont, par exemple, les témoignag-es et les gages plus sensibles de la maternelle protection de laVierge ellemême sur tel ou tel de ses serviteurs. C'est à donner quelque idée de ces diiïérents titres que nousemploicrons les pages qui vont suivre.
II. — La grande consolation des religieux, parmi les épreuves de l'heure présente, sera de penser qu'ils ont une place de choix dans la famille de la Mère de Dieu. Que les relig^ieux appartiennent singulièrement à la divine Vierge, comme à leur mère, l'Eg-lise grecque nous en donne une première preuve dans ses Menées : car voici ce qu'elle y fait chanter à Marie : « Tous les chrétiens ont en vous une médiatrice efficace et puissante auprès de votre Fils et de votre Dieu; mais nous religieux, plus que les autres; parce que, en vertu de notre profession, nous sommes cloués avec votre Fils à la croix » (i). Rien de plus juste que cette première raison (2). En etfet, puisque c'est à la croix et par la croix que la bienheureuse Vierge a mérité le complément et la proclamation authentique de sa maternité spirituelle, ne faut-il pas que ceux-
fi) Men , 9 jul. od. 3 et 9, de S. Pancralio ep., in claus. Cf. P. Wangnereck, Pietasinar. Craecor., 1 P. n. 414.
(2) Pende mihi tempus qiio tanlo miinere cumulalus fait Joannes, pende locuin in quo Dei Mater facla el Joannis tV.it; nimirum cum penderel in cruce Cliristus, et juxlacrucem ; ulliinc supparia sperare doceatur qui séria cogitatione mente cruci hacrct. Scite plus ille auctor : Sicut sanclus Joannes stans reipsa cuin Virgine juxta crucem, eam a Christo in matrem accepit, ita si meditatione frequenti iiù ad crucein adstiteris, idem te impetraturum esse confide (Guarric. Serni. 4 de Assanipl.) Nullus fere coelestium donoruni excipiendorum locus opportunior quani juxta crucem. Matrem Chrisli in matrem liabet qui t'-hrisli cruci adhaeret, mente crucem cogitât et Crucifixum . Aloys. Novarin. Cler. Reg... Adagia SS. PP. Adag. M, | im, p. 878.
là lui soient à meilleur litre des fi's, que leur vocation attache plus étroitement et plus constamment au pied de la croix; disons mieux, sur la croix? Si l'apôtre saint Jean fut le premier de tous, après Jésus, honoré du titre du iîls de Marie; si le premier de tous, après Jésus, il la posséda comme mère, c'est qu'il g-ravit avec elle la monlaçne du sacrifice, à la suite de Jésus, pour y partag'er les souffrances du Fils et de la mère. Ce n'est donc pas vaine prétention que des hommes qui par vocation et par état doivent être crucifiés au monde, et se revèlir de Jésus-Christ et de Jésus-Christ crucifié, se flattent d'être à titre spécial les fils de la Mère du Crucifié.
Mais qu'ils n'oublient pas non plus que ce qui fait leur gloire leur impose une nécessité plus étroite de reproduire en eux les traits et les sentiments du même Crucifié, s'ils veulent que Marie les tienne singulièrement pour des fils. A eux plus qu'aux autres fidèles du Christ de méditer ces belles paroles : « Gemitus matris tiiae ne obliviscaris ; n'oublie pas les gémissements de ta mère » (i). Ce n'est pas assez pour toi d'en garder pieusement le souvenir dans ta mémoire; ne les oublie pas, c'est-à-dire, gémis avec elle, souffre avec elle, reste avec elle au Calvaire; puisque lu n'en pourrais descendre sans perdre les droits que lu as d'être plus particulièrement pour elle l'image de Jésus, un fils né de ses douleurs et de son martyre.
Ce que Bossuet, dans son magnifique langage, prêchait à tous les chrétiens, c'est pour eux surtout qu'il le disait : « Songeons que nous sommes enfants de douleurs, et que les plaisirs ne sont pas pour nous.
(i) Eccli., VII, ?9.