‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 3)Chapitre 17 sur 81 · C!I. V. ENFANTS PRIVILEGIES · texte numérisé non relu

C!I. V. ENFANTS PRIVILEGIES

solliciUlde et de l'affection plus que maternelle dont Marie les entoure. Comment, en effet, la Sainte Vierge serait-elle étrang-ère soit à leur institution, soit à leur conservation, soit à leurs travaux ? Peutelle donc oublier que sa mission principale dans ce monde est de promouvoir le règne de son Fils, d'y faire fleurir dans leur perfection ces vertus dont elle fut, après lui, le plus parfait exemplaire, d'y ruiner les œuvres de Satan, d'éteindre et d'exterminer les hérésies? Or, c'est à cela que, de par leur vocation, tendent sing-ulièrement les familles religieuses; c'est en cela qu'elles ont, chacune en son degré, leur raison d'exister et de se multiplier dans l'Eglise de Dieu.

Bientôt nous verrons dans les catacombes la première représentation d'une consécration religieuse. Le Pontife, en dédiant une vierge au Christ, lui montrera du doigt la Vierge Mère avec Jésus entre les bras, comme pour lui dire : Voilà ta protectrice, ton modèle, ta mère. Oui, Marie ne serait pas ce qu'elle est, si les religieux ne pouvaient pas, à titre tout particulier, se reposer comme des fils sur son sein maternel; et, réciproquement, ces mêmes, religieux oublieraient l'acte de leur naissance et la nature de leur vocation, s'ils ne s'efforçaient pas de nourrir, plus que tous les autres chrétiens, des sentiments de dévouement, de vénération et d'amour pour celle qui leur a tantdonné.

III. — Ce que j'ai dit des Ordres religieux, il faut, toute proportion gardée, l'appliquer aux Confréries et Congrégations érigées à l'honneur et sous le patronage de la Mère de Dieu. Ce sont des familles où tous et chacun des membres appartiennent spécialement,

en qualité d'enfants, à celte divine mère. Car elles participent, dans une certaine mesure, à la vocation comme aux privilèges des Sociétés d'où elles ont tiré leur existence. Et certes, on ne dira pas que la protection de la Reine du ciel leur a manqué, ni qu'elles ont elles-mêmes trompé les espérances que la Vierge avait mises en elles.

Si, laissant à d'autres le soin de parler, comme il convient, des innombrables fruits de salut produits, depuis tant de siècles, par les Confréries du Rosaire, du Scapulaire, et, de nos jours, par l'Archiconfrérie de Notre-Dame-des-Victoires, je m'en tiens seulement aux Congrégations de la Sainte Vierge, nées delà piété filiale de la Compagnie de Jésus pour sa Reine, je ne crois pas exagérer en affirmant que la bienheureuse Vierge a, par leur moyen, conservé purs ou ramené de leurs égarements à la vertu un nombre presque infini de jeunes chrétiens. Ce n'est pas assez dire : si des provinces entières, en Allemagne surtout, sont restées fidèles à la foi catholique; si d'autres, qui s'en étaient partiellement au moins séparées, sont revenues au sein de l'Église, elles le doivent à la forte et sainte influence exercée par les Congrégations de la Vierge (i).

Sauvegarde des mœurs et de la foi, ces Congrégations, tant calomniées au siècle dernier, ont apparu dans le monde comme une pépinière de saints. D'elles ont surgi des pasteurs, comme saint Charles Borromée, saint François de Sales et saint Alphonse de Liguori; des apôtres, comme saint François Régis, saint

(i) Elles furent en parliculier le boulevard de la foi en Bavière, dans la Hongrie, le Tyrol, l'Autriche, la Pologne, l'Alsace, les Provinces rhénanes, etc.

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François de Ilieronymo, saint François Solano, saint Pierre Fourrier, saint Léonard de Port-Maurice, saint Fidèle de Sigmaringen et saint Pierre Claver; des modèles de la jeunesse, comme les trois angéliques saints, Stanislas Kostka, Louis de Gonzague et Jean Berclimans; des héros de la charité, comme saint Camille de Lellis et saint Jean-Baptiste de Rossi. A elles encore appartinrent en foule des bienheureux que rÉîjUse a mis sur ses autels. Citons pour exemple les martyrs Charles Spinola, Camille Constanzo, Edmond Campion, Jean de Brillo et André Bobola, et les hommes apostoliques qui furent Grig'nion de Montfort, Antoine Baldinucci et Bernardin Realini. A tous ces noms viendraient se joindre ceux de serviteurs de Dieu, si illustres par leur vertu, que plusieurs ont déjà reçu le titre de vénérables : Jacques Olier, Julien Maunoir, les cardinaux de Bérulle et Bellarmin, Claude de la Colombière, Bénigne Jolj, François Mastrilli, Henry Boudon, et cent autres; sans parler des Pontifes, des prélats, des magistrats, des liommes de guerre et des humbles fidèles dont les mérites ont honoré l'Eglise, et répandu jusqu'aux extrémités du monde la bonne odeur de Jésus -Christ parmi les fidèles et les infidèles (i).

(l'i Faut-il ajouter que c'est à l'une de ces Congrégations, érigée au collège de Louis-le-Grand à Paris, que revient l'honneur d'avoir fourni ses premiers membres à la Société des Missions étraiiffères ? « Cette congrégation, dit Mgr Fèvre [Histoire de F Église, t. XXXVIII, c. 3), devait cire le germe des Missions èlran[jères ». Le cardinal de Bausset, au livre premier de son histoire de Fénelon, ne leur attribue pas une moindre gloire. Le pieux et savant archidiacre d'Lvreux, Henry Boudon, l'un des Congréganistes du P. Bagot, dans son Chrétien inconnu, écrit à ce sujet : « Il y a environ cinquante ans que des jeunes gens qui fréquentaient les Congrégations de la très Sainte Vierge, établies au collège des RR. Pères Jésuites, à Paris, s'unirent ensemble par le$ liens de la divine charité; et c'est dans ces assemblées de piété et sous

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Après les magnifiques éloges décernés à ces Congrégations par le grand pape Benoît XIV, dans la Bulle célèbre qui renouvelait et complétait les grâces spirituelles accordées par ses prédécesseurs (i), je ne m'étonne pas d'entendre un autre pape non moins grand, et comme lui congréganiste de la Vierge, Sa Sainteté Léon XIII, leur rendre ce témoignage : « Entre toutes les associations fécondes en fruits de salut, établies dans le monde entier à l'honneur de la Vierge Marie, Mère de Dieu, celle qui tient sans contredit le premier rang, est la congrégation dite Prima primaria... (2). Cette congrégation, remarquable de tous temps par le nombre de ses associés, prit un tel dévelojjpement qu'elle ne tarda pas à s'étendre jusqu'aux extrémités du monde; en sorte que, de nos jours encore, elle compte des affiliations dans tous les pays, même dans les contrées les plus distantes, par delà les continents et les mers » (3).

Or, lorsque, parcourant les Annales de ces Congrégations de la bienheureuse Vierge, on y trouve à cha-

la protection de la très Saiate Vierçe qu'ils ont reçu de son bien-aimé Fils la grâce d'aller prêcher la foi de Jcsus-Christ dans les Indes, dans la Chine et dans les autres pays élrangers. Cette petite société, comme cette source dont il est parlé dans le Livre d'Esther, est devenue un grand fleuve par le nombre des Évèques et des Vicaires Apostoliques que l'on a choisis parmi eux... Voil.i l'origine du Séminaire des Missions étrangères .. . C'est le petit pépin qui a produit ce grand arbre qui couvre à présent toute la terre de ses branches... ». Tiré de la Vie et des Vertus de feu M. Henry-Marie Boudon..., c. 6. à Anvers, 1706. CF. Histoire génér. de la Société des Missions étrangères, par M.Adrien Launay, t I, c. 1 .

(i) Bulle Gloriosae Dominae.

(2; La Prima primaria est la Congrégation de Rome, à laquelle les aulres doivent être affiliées pour avoir part aux privilèges accordés par les Papes aux Congréganistes.

(3) Bref, Frugiferas inter (27 mai 1884). On peut consulter sur ce sujet louvrage précédemment cité, Marie et la Compagnie de Jésus. c. 9; Jean Grasset, Histoire abrégée des Congrégations ; P. Doyotte, La Congrégation de la très Sainte Vierge; L. Delplace, Histoire des Congrég. de la Sainte Vierge, etc.

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que page tant de saints, tant d'hommes émineiits parles plus insignes vertus, tant d'œuvres de zèle, de miséricorde et de charité, tant d'amour enfin pour celte Reine du ciel, il est impossible de ne pas saluer en elles la famille particulière de Marie, comme nous la saluons dans les Ordres relig'ieux ; impossible aussi de ne pas reconnaître toujours et partout les marques les plus évidentes que laMèredeDieureg-arde tout particulièrement les Congrég-anistes, dignes de ce nom, comme des enfants privilégiés de son cœur, de telle sorte que le reg'istre des Congrégations est vraiment, suivant la pensée de saint Alphonse de Liguori, un livre des Elus (i).

IV. — Il est encore des enfants plus sensiblement favorisés de la Reine du ciel que ne le sont, en règle g-énérale, desimpies membres des familles relig-ieuses ou des associations fondées en son honneur et sous son patronage. Marie les choisit partout, comme elle veut et où elle veut, au dedans comme en dehors de ces pieuses institutions, quoique ses choix portent le plus souvent sur ces dernières. Tous les siècles les ont comptés plus ou moins nombreux, et les Annales de la sainteté nous en sig-nalent une foule, sans toutefois nous les faire connaître tous. Je veux parler de ces âmes privilégiées qui semblent avoir été parmi les enfants de Marie ce que Jean, le disciple aimé de Jésus, fut parmi les autres disciples. Entre ces enfants et leur divine mère ce n'est plus seulement l'échange plus ordinaire de dévouement et de protection qui

(i) Voir le bel éloge qu'il a fait de ces pieuses associations, Gloires de Marie, N" Partie, | Vil.

caractérise communément le culte de Marie. Il y a quelque chose de plus sensible, de plus familier, de plus intime, et de la part des fils, et surtout du côté de la mère. Rappelez-vous ce que nous lisons de saint Stanislas Kotska, de sainte Brig-itte, de sainte Thérèse, de saint Edmond de Gantorbéry, de saint Bernardin de Sienne, et de sainte Elisabeth de Hongrie, pour ne citer que ces exemples. Quelles pages ravissantes on pourrait écrire, si l'on racontait les condescendances plus que maternelles de la bienheureuse Vierg-e envers ces bien aimés de son cœur.

Chose admirable, encore, que le lien de cette intimité si fructueuse et si délicieuse soit d'habitude une innocence conservée toujours intacte, une vie coupable, mais lavée dans les larmes du repentir, n'y fait pas toujours obstacle. L'immaculée Vierg-e a choisi parfois ses préférés parmi les pécheurs et les pécheresses, afin de nous faire entendre par des marques éclatantes qu'elle est, en toute vérité, la mère de miséricorde .

Raconter l'histoire de ces liaisons bénies et des faveurs qui les sig-nalent serait chose impossible aux hommes : car elles sont pour la plus grande part un secret entre la mère et ses enfants de prédilection. Ceux-là même qui jouissent de semblables grâces se déclarent impuissants à les retracer telles qu'ils les ont reçues et goûtées. 11 est cependant deux ordres de faits dont il convient de dire ici quelques mots : je veux parler des apparitions et des révélations.

Les apparitions de la bienheureuse Vierge sont fréquentes dans l'histoire de la sainteté. Je l'ai déjà dit ; encore qu'elles aient été plus communément le privilège des âmes pures et simples, Marie ne les a pas

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refusées à des pécheurs (i), dans le but de les ramener à l'amour de son Fils. Sans doute, il peut y avoir dans les récils de ces merveilles, si fréquemment enregistrés par les Vies des Saints, les livres de piété, les chroniques des pèlerinages et des monastères, une part assez large pour la légende. Tout n'est pas également prouvé, ni certain. Mais, s'il convient à la prudence chrétienne de ne pas admettre indilféremment tous les faits qui se colportent, lors même que les garanties d'authenticité seraient insuffisantes ou nulles, c'est présomption téméraire de tout rejeter â priori : comme si rien ne pouvait sortir des voies battues ; comme si la Mère de Dieu n'était ni assez puissante, ni assez bonne pour accorder aux hommes ces témoignages extraordinaires de sa maternelle et spéciale sollicitude ; enfin, comme s'il ne serait pas chose plus incroyable qu'elle fût notre mère, une mère toujours appliquée au bien de ses enfants, et que toutefois elle ne nous donnât jamais aucune démonstration sensible et parlante de sa providence et de son amour.

N'écoutons donc pas les réformateurs du seizième siècle, si victorieusement réfutés par le bienheureux Pierre Ganisius (2), quand ils. repoussent en bloc tous les faits de ce genre. Ne croyons pas davantage ces auteurs plus au moins entachés de Jansénisme, qui

(i) Les exemples de cette compatissante condesceadance ne sont pas rares, et en écrivant ces lignes l'auteur se souvient d'une malheureuse, livrée aux pires désordres, convertie (c'était du moins sa persuasion", par une double apparition de la Mcre do Dieu. La suite sembla montrer que cette grâce n'était pas une illusion : car, à partir de cette époque, il se fit un changement si complet que la pécheresse d'autrefois passait une grande partie des nuits à pleurer ses fautes, et à réciter le Rosaire.

(2) B. Petr. Ganisius, de Maria Deipara Virjine, L. v, c. i8, 7a prop.

nous inviteraient à « chercher dans l'Evangile des sûretés suffisantes contre les fables qu'on pourrait avoir inventées sous le spécieux titre de révélations, d'apparitions, de prédictions et de miracles... » : car telles choses a allég-uées pour attacher l'assurance de notre salut à des symboles, à des marques et à des pratiques d'une dévotion extérieure envers la Sainte Vierge... ne peuvent que nous induire en erreur par la présomption et la fausse confiance » (i). A Dieu ne plaise, ô Marie, que nous nous rangions parmi ces hommes qui ne voudraient admettre aucune de vos faveurs miraculeuses, à moins qu'elle ne fût dûment constatée par les autorités civiles et scientifiques, ou que du moins l'Eglise ne l'eût imposée par jugement exprès à notre foi. Je vous connais assez pour croire, en général, que vous pouvez opérer des merveilles sans nombre^ et pour entendre, en particulier, avec l'oreille du cœur ce qu'on me racontera des manifestations de votre amour, tant que rien ne m'en fera soupçonner l'incertitude ou la fausseté ; persuadé d'ailleurs que les mystérieuses communications que vous avez faites de vous-même aux âmes dépassent de beaucoup ce que le monde en a connu.

Au reste, les effets mêmes de ces visites sensibles de la Mère de Dieu en ont maintes fois démontré la réalité. Il ne faut pas croire, en effet, qu'elles s'opèrent au hasard, sans règle et sans but. Nombreuses et variées sont les causes qui les déterminent ; mais toujours elles tendent finalement au profit spirituel de qui les reçoit, et souvent même à quelque bien plus

(i) Adrien Baillet, De la dévolion à la S. V. et du culte qui lui est dû, pp. 64, 70 (Paris, i663).

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général des autres fidèles. Tantôt Marie se montre pour secourir tel ou tel de ses serviteurs dans un danger pressant du corps ou de l'âme; tantôt c'est pour retirer de ses désordres un pécheur ou même pour éclairer un infidèle ; tantôt c'est pour appeler quelqu'un de ses enfants à la vie religieuse, comme elle le fit pour le jeune Stanislas Kostka. D'autres fois, elle vient illuminer des apôtres ou des docteurs, et ce fut le cas de saint Grégoire le Thaumaturge; d'autres fois encore elle veut suggérer et promouvoir une fondation pieuse, une institution nécessaire à l'Eglise, l'Ordre de Notre-Dame de la Merci, par exemple; mais surtout elle apparaît à ses enfants, à l'heure du dernier combat, pour les soutenir au milieu de leurs angoisses, pour recevoir leur âme et la porter confiante et pure au tribunal de Dieu.

Il est de ces apparitions dont le but immédiat est si humble qu'il étonne notre foi et scandalise notre orgueil. La voyez-vous cette si douce mère, des mêmes bras qui ont porté Jésus, aider la jeune sainte Catherine de Sienne dans le rude travail de pétrir la pâte et de cuire le pain, imposé à sa faiblesse par la dureté de ses parents ; ou bien encore, prendre la place et la houlette d'une petite bergère et se constituer la gardienne visible d'un troupeau? Ailleurs, avec un linge d'une blancheur admirable, elle essuie la sueur qui ruiselle au front de saint Alphonse Rodriguez, et lui laisse pour plusieurs jours le parfum de ses mains bénies ; ailleurs, elle prend à terre un pauvre lépreux que le désespoir a jeté hors de son misérable grabat et le recouche pénitent et consolé. C'est qu'elle est une mère, et que des attentions comme celles que je viens de rappeler peuvent être plus efficaces pour gagner

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et élever les cœurs que les bienfaits les plus éclatants. Si j'admire Marie, quand je la vois guidant les armées chrétiennes à la victoire, ou chassant devant elle les légions infernales, je ne la reconnais pas moins dans ces humbles et derniers services. N'est-elle pas mère, autant et plus que reine ?

Une question qui réclamerait de longs développements porterait sur la nature et le mode des apparitions. Notre Seigneur, après sa résurrection, ne se révéla pas à tous ses disciples de la même manière. A Madeleine il se montra d'abord sous la figure d'un jardinier; aux disciples d'Emmaûs, dans le costume et l'attitude d'un voyageur; il apparaîtra {<lus tard à saint Etienne, ^debout à la droite de Dieu, spectateur de son victorieux combat. C'estainsi qu'il s'accommode et s'accommodera toujours, dans la suite des âges, aux différents états d'âme, aux circonstances de temps et de personnes, et surtout au but qu'il poursuit dans ses manifestations. Ainsi en est-il et plus encore des apparitions de la bienheureuse Vierge Marie. C'est une femme d'une beauté majestueuse, toute resplendissante d'une lumière divine, qui imprime le respect^ en même temps que son air de bonté ravit les cœurs; c'est la vierge de Nazareth, douce, modeste, et toute aimable ; c'est une mère tendre qui présente Jésus entre ses bras. Son visage^ dans les différentes visions, est joyeux, triste ou sévère, d'après les sentiments qu'elle vient inspirer. Souvent elle se montre sous une apparence qui répond à l'un de ses mystères. Souvent encore elle s'accommode aux idées, aux affections, à l'état même de ceux qu'elle honore de ses visites : ainsi prend-elle ici le vêtement du Carmel, avec une fille de sainte Thérèse, là celui des Trinitai-

cil. V. ENFANTS l'KlVILKGlÉS l3l

les, avec sainl Félix de Valois; ailleurs un costume rustique auprès de simples bergers. Les mêmes coudescendances {résident aucltoix qu'elle fait des saints qui l'accompagnent, quand il lui plaît de ne pas venir seule. A des vierges elle se montrera parfois entourée d'uncliœur de vierges; à des religieux, suivie de quelque saint de leur Ordre; à d'autres encore, assistée de leurs patrons préférés (i).

Si l'on y réfléchit, ces manifestations surnaturelles de la Vierge sent généralement en accord avec les représentations procédant de la piété des hommes, soit que celles-ci aient été faites en mémoire de celles-là, soit que la mèm.e piété dont elles sont l'œuvre se soit inspirée, pour multiplier les types, de circonstances providentielles ou des attraits qui portent les âmes vers les différents mystères et les divers privilèges de la ]Mère de Dieu. Parcourez nos sanctuaires, et vous venez mieux que je i:e saurais l'exprimer par des paroles, sous combien de formes et sous combien d'altitudes la divine Vierge est peinte ou sculptée. Notons encore une autre analog'e bien suggestive entre les apparitions de la Vierge et les représentations sorties de la main des hommes. C'est que ces apparitions, étant pour la plupart impersonnelles^ comme nous en avons déjà fait la remarque, Marie, d ordinaire, ne se manifeste pas iinméd atement en elle-même et par sa propre substance (2). Elle est là

(ly ConsLiller pour ces dt'tails et d'aulrcs anaIoï;'iics le R. P. M. Pliilpiii, rUniun de Marie au fidèle, où celle matière fsl parfailtmeiit traitée; l'" l'art., c. g, pp. 177 et suiv.

(:>) Ici (luelijues explications s'imposent, si nous voulcns cviter les e(|nivoques et ne pas donner comme absolument certain ce qui reste soumis aux disputes des hommes. Tout d'abord, je n'ai pas dit de ces visions (pi'elles sont toii/cs inipcrso-inel'es. En outre, il serait trop malaisé de dciinir quand la Vierge se montre elle-même dans sa propre

présente, mais dans une imag-e et par une image d'elle-même : image parfois extérieure et visible des

forme, ou quand elle apparaît dans une représentation façonnée sur son ordre par les artistes qui sont les esprits annjéliques.

Les hisloires font mention de faits merveilleux arrives pour la sainte Eucharistie. Tantôt Jésus- Christ se serait montré sous la figure d un petit enfant dans l'hostie consacrée; tantôt le [irèlre aurait vu du sangbouillonner dans le calice à la place des espaces sacramentelles du vin. Le sentiment plus commun, je ne dis pas universel, des théologiens, c'est que ce qui tombait alors sous les yeux, n'était ni Jésus-Christ luimême en sa forme propre, ni son sang divin, mais une image de l'un ou de l'autre : image tanlôt purement subjective, c'esL-à-dire formée dans les sens, et tantôt o6/ec/(ye. c'est-à-dire, produite en dehors d'eux dans les choses extérieures. Ainsi pensent saint Thomas (3 p., q. 77, a. 8) et le docle Suarez ide Eucharistia, D 56, s. 2). Du reste, remarquent-ils l'un et l'autre, l'adoration qu'on rendrait, en ces occurrences, soit à l'enfant Dieu dans l'hostie, soit à son divin sang dans le calice, ne serait pas illusoire : car elle passerait par l'image à la réalité qui se manifeste au moyen de l'apparition sensible.

Il semblerait, après cela, que les deux grands théolo2;iens que j'ai nommés, et leurs écoles respectives, devraient absolument être d'accord sur la nature des apparitions de la Sainte Vierge. Il n'en est rien pourtant. Pour le Docteur angélique et pour les tenants de sa doctrine, toute apparition de Marie sous sa forme propre exige qu'elle quille le ciel pour venir en terre, par cette raison que, d'après eux, le même corps ne peut exister en deux lieux à la fois, non pas à la manière des substances, per modam substantiae, comme le corps du Christ est au sacrement de l'autel, mais de la manière dont nous occupons nousmêmes telle partie déterminée de l'espaco, avec nos dimensions propres, psr moduin diniinslonam, et sous notre forme sensible. Pour les autres, au contraire, rien n'empêche que, s'il plait à Dieu de réaliser cette merveille, le même corps se trouve en même temps dans plusieurs lieux, éloignés les uns des autres, tout en conservant dans chacun d'eux le mode de présence qu'il avait naturellement dans le premier.

De là cette conséquence que, suivant cette dernière doctrine, Marie pourrait, sans laisser même un instant la région bénie du ciel, se montrer personnellement elle-même à ses privilf'giés de la terre, indépendamment de toute représentation objective ou subjective. Nulle part, je n'ai lu que Suarez ait lui-même regardé comme personnelles toutes les apparitions de la Mère de Dieu. Ce qu'il enseigne, au sujet de la sainte Eucharistie, me porte à croire que, s'il se fût posé la question, il l'aurait résolue négativement. Jlais il n'aurait pas donné cette raison qui ressort des théories de saint Thomas, à savoir que semblables apparitions e.Kigeraient de Marie qu'elle abandonnât momentanément le séjour d'en haut pour se rendre présente sur l'humble point de l'espace où nous sommes. Il ne m'appartient pas de m'etablir juge dans de si graves questions. J'avouerai pourtant mes prédilections pour les idées de l'Ange de l'Ecole, estimant comme lui que les phénomènes de bilocation, dont l'histoire des Saints nous offre plus d'un exemple, n'étaient jias substantiels; en d'autres termes, que le corps qui, par miracle, apparaissait simultanément en plusieurs endroits, était dans l'un d'eux seulement une réalité vivante et personnelle. Du reste, comme je l'ai dit, cette question par cUe-mhiie n'intéresse pas la foi; par conséquent, à ce

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yeux du corps, comme celle que revêtit l'Arcliang-e envoyé pour servir de j^uide au jeune Tobie ; le plus souvent image intérieure, surnaturellement produite dans les facultés sensibles du voyant, du genre de celles que nous rencontrons si fréquemment dans les visions prophétiques de l'ancienne Alliance (i).

Mais s'il y a cette ressemblance entre les représentations façonnées par la main des hommes et les apparitions ^dues à l'art divin, quelle différence toutefois entre les unes et les autres, et combien celles-ci l'emportent sur celles-là ! Une première différence, c'est que par les premières nous nous mettons nousmêmes en communication avec la Vierge, tandis que, par les secondes, c'est elle qui vient à nous, non pas quand nous le voulons, mais quand elle le veut et comme elle le veut.

Eu voici d'autres également profondes. L'image peinte ou sculptée par l'homme, si parfaite qu'on la suppose, ne participe que bien faiblement aux apparences de la vie. Pâle reflet des beautés, des perfections et des sentiments de l'auguste Vierge, elle est muette, elle est inerte, comme la matière dont on l'a faite. En outre, je peux, à mon gré, la distinguer de l'exemplaire qu'elle veut reproduire, en considérer séparément les contours, la substance et la qualité propre. L'image, au contraire, qui doit son existence à l'artiste céleste, celle qui entre en acte dans les visions surnaturelles, disparaît par tout ellemême pour ne laisser apparaître que son modèle. Elle est vivante et souvent agissante et parlante ;

point de vue, rien n'empêche d'incliner librement vers l'une ou l'autre des opinions distrulées parmi nos docteurs. (i) S. Thomas, 2-2, q. 174, a. i, sqq.

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plus expressive mille fjis que les réalités qui frappent nos yeux de chair; si expressive que celui qui la contemple se persuade contempler l'exemplaire lui-même^ sans intermédiaire et sans voile. Oui, c'est la Vierg-e bénie qui se révèle : je l'entends, je la vois, si j'ai le bonheur de recevoir quelqu'une de ces manifestations.

Ne 'm'objectez pas que, si Marie n'est présente qu'en imag'e, les hommages qu'on lui rend se terminent à une vaine apparence, à un fantôme. Oubliezvous à ce point le rôle de l'imag'e, et surtout d'une imag-e si parfaite ; et ne savez-vous pas que le mouvement de l'âme va tout droit à travers l'imag'e à l'exemplaire même qu'elle représente? Certes, celui-là ne tombe pas dans cette illusion à qui la Mère de Dieu daigne se montrer ainsi visiblement et sensiblement par son image : c'est bien elle qu'il contemple, qu'il vénère, qu'il écoute et qu'il aime; et s'il vous fait entrer dans le secret de ses faveurs, il vous dira : j'ai vu la très Sainte Vierge; elle a daigné parler à son humble serviteur, l'encoui'ager, le bénir : tant il est vrai que l'image disparaît pour laisser voir uniquement ce qu'elle a pour fonction de rendre présent «t sensible.

Si distincts que soient en eux-mêmes les deux ordres de manifestations, représentations parles œuvres humaines et représentations par apparition surnaturelle, il leur arrive pourtant de s'unir l'un à l'autre et de se compénétrer mutuellement. On a vu des statues ou des peintures de la Mère de Dieu s'animer, en quelque sorte, pour ceux qui la contemplaient en elles. Telle vierge, par exemple, a versé des larmes; telle autre a souri ou même parlé ; telle autre a paru

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toute resplendissante de lumière ; telle autre a tendu les bras pour secourir ou bénir ; telle autre a fermé la main comme preuve que la Vierge acceptait les promesses symbolisées par l'anneau qu'un de ses serviteurs lui passait au doig-t. Et c'est ainsi que Marie s'identifie, pour ainsi dire, avec ses images, afin de recevoir les hommages de ses fils de prédilection, et de les combler intérieurement de ses grâces les plus signalées.

Ce que jai dit des apparitions doit s'entendre, toute proportion gardée, des révélations. Souvent les deux phénomènes vont ensemble, mais ils peuvent exister séparément. Saint Stanislas de Kotska fut appelé à la Compagnie de Jésus par une action parlante ; Marie fit entendre intérieurement le même appel à saint Louis de Gonzague,mais il n'est pas dit qu'elle se soit alors montrée visiblement à lui. De même que les visions passent généralement très vite, ainsi, d'ordinaire, les paroles sont très courtes. Aussi bien, telle en est la vertu qu'il suffit à Marie de quelques mots pour toucher et changer les cœurs (i), si puissante est la grâce intérieure qui les vivifie.

Notons, en finissant, que ces démonstrations plus sensibles de son amour maternel, accordées par la mère de toute grâce à nombre de privilégiés, ne doivent pas être regardées par tous les autres comme une preuve infaillible qu'ils soient moins aimés de son cœur, ni même moins aimants. Que ce soit leur consolation de savoir que l'amour de Marie pour ses enfants d'adoption, comme aussi la dévotion de ceux-

(i) Le R. P. Poulain, S. J., dans son clair et substantiel ouvrage rfes Gràcps d'Oraison, fournit des renseia;"neuieiits précieux sur cette question des visions et révélations. IV° P., ch. 20 et ai.

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ci pour leur mère, se mesure moins sur les faveurs extraordinaires que sur le zèle qu'ils mettent à l'honorer, à la prier, à la g-lorifier par l'imitation fidèle de ses vertus et par leur dévouement au service de son divin Fils. De même donc qu'on peut, sans être enrôlé dans ses Congrégations et ses Confréries, être parfois à elle autant et plus que d'autres qui lui sont particulièrement consacrés, il arrive aussi que, sans le privilège d'aucune vision, ni révélation extraordinaire, on égale ou surpasse même à ses yeux des âmes plus sensiblement favorisées. Ces grâces singulières n'en méritent pas moins la reconnaissance de qui les reçoit comme un avant-goût de la béatitude promise aux serviteurs de Marie, là où nous espérons tous avoir la joie de la voir face à face, d'entendre sa voix ravissante, et de vivre perpétuellement avec elle.

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