CHAPITRE VII
Marie mère du monde, — parce que c'est g^râce à sa médiation que toutes choses ont été r'ecréées, ennoblies, perfectionnées.
I. — Reste la question de savoir si la maternité de Marie, qui comprend^tous les ordres des créatures raisonnables, qu'elles soient des hommes ou de purs esprits, pousse plus loin ses limites, et s'étend jusqu'aux êtres dénués d'intelligence, jusqu'au monde de la matière. Evidemment il ne peut s'agir ici d'une maternité strictement dite, ni même de la maternité qui coopérerait d'une manière quelconque à la communication de la vie divine, propre aux fils d'adoption. Ni Dieu, ni Marie ne peuvent avoir d'enfants adoptifs en dehors des natures raisonnables, puisque toute autre créature est radicalement incapable de recevoir l'être de grâce et l'être de gloire. La question présente revient donc à chercher si le monde matériel a reçu de tels biens, par le ministère de Marie, qu'on puisse dire qu'elle en est la mère, au même sens impropre, toute proportion gardée, que, dans l'Écriture, Dieu, parce qu'il est créateur du monde, en est appelé le père (i).
Sur ce point, nulle controverse et nul dissentiment entre les docteurs. La Mère de Dieu, notre mère, est
(i) Voir Job, XXXVIII, 8.
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aussi la mère de toutes les choses créées, la mère du monde. Et voici les belles considérations par lesquelles le disciple de saint Anselme, tant de fois nommé dans cet ouvrage, met en évidence et ce titre et les raisons qui lui servent de base.
Il commence son étude par jeter un coup d'œil sur Torig-ine des choses : comment Dieu produisit toute créature au ciel et sur la terre pour l'homme et pour la gloire de sa propre bonté; comment l'homme, la plus noble entre les natures sorties de la main du Créateur, se révolta contra le Maître universel des êtres et perdit du même coup, en punition de son crime, les prérogatives de grâce dont il avait été primitivement investi; comment enfin sa rébellion et sa chute introduisirent le désordre en lui-même et parmi les êtres de la création.
« En effet, outre la confusion apportée dans leur concert d'obéissance par la présence du grand rebelle, ces œuvres de Dieu, la terre, les animaux, le ciel, les astres souffraient une humiliation plus honteuse encore. C'était de se voir contraintes à rendre leurs services à celui pour lequel elles savaient n'avoir pas été faites. Car elles avaient été créées de Dieu pour l'utilité d'un homme juste, et non pas au profit de l'homme injuste et révolté qui dominait maintenant sur elles; humiliation d'autant plus sensible qu'il leur fallait être continuellement au service de celui qui continuellement offensait leur Dieu. Or, cet état d'inique sujétion se maintint jusqu'à l'arrivée dans la chair de celle dont nous parlons, je veux dire de la bienheureuse Vierge Marie. Mais alors qu'elle eut apparu dans le monde? et donné sa chair au Fils de Dieu ; alors que la nature humaine eut recouvré sa dignité primordiale
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dans le Dieu qui naissait pour être l'un de nous, la confusion des êtres prit un terme, le poids d'injustice qui pesait sur eux s'allégea, tellement qu'ils commencèrent à récupérer la liberté de leur première création.
«^Et certes, ce n'est pas merveille si la nature dont la liberté, selon la loi de son orig-ine, était d'obéir à celui qu'elle savait créé à l'image de Dieu, ne tint plus pour un joug d'ignominieuse servitude l'obligation d'obéir à l'homme, quand elle revit en lui, réparée par la grâce et par les œuvres saintes, la ressemblance du Créateur dégradée jusque-là par le péché )/ (i).
Voilà donc l'inestimable avantage que la création matérielle a reçu de Dieu par l'intermédiaire de Marie. Désormais, elle n'est plus avilie par la nécessité de servir un rebelle, un déchu. Elle sert encore : c'est là sa condition; mais elle sert une humanité relevée ; mieux encore, elle a pour roi un Homme Dieu. Eadmer, après ces premières considérations, reprend son sujet à un autre point de vue.
« Etudions, s'il vous plaît, continue-t-il, mais d'une autre manière, comment toute créature a été faite pour l'utilité de l'homme ; comment, par suite du péché du premier homme, cette utilité s'est en quelque sorte évanouie ; comment enfin, grâce à la bienheureuse Mère de Dieu, la Vierge Marie, la création est rentrée dans le premier honneur de son utilité. L'homme... avait été créé de Dieu pour regarder constamment par l'œil de la contemplation l'ineffable beauté de son auteur. Mais, parce que le Créateur est
(i) Eadmer, de Excellentia B. M., c. lo. P. L. eux, 576, sq.
CH. VII. LA. MÈRE DU MONDE l5l
un espri'i sans limites, et que personne de ceux qui sont encore emprisonnés dans la chair ne peut s'élever jusqu'à voir, comme elle est en elle-même, la grandeur admirable de la divinité, il plut à Dieu d'étaler devant les reg-ards de l'homme le spectacle du monde sensible, afin que la vue de ses beautés le portât jusqu'à la connaissance des perfections invisibles.
« Mais après le péché des premiers hommes la race humaine se laissant tyranniser par les désirs de son cœur, se roula dans le vice; et désormais ce ne fut plus seulement la contemplation du Créateur qui s'évanouit en elle, mais encore la salutaire méditation de l'ordre admirable qui règne entre les choses créées.
« Vous voyez par là comment la dignité de la nature sombra, par suite de la déchéance humaine. Les créatures devaient être comme une échelle qui permît à l'homme de monter vers leur commun auteur, la considération de la nature le menant à la connaissance des splendeurs divines. Et cette dignité, elles la perdirent du moment que personne n'était plus là pour faire d'elles un si profitable usage. Perte lamentable qui persévéra jusqu'au jour où l'Agneau qui détruit les péchés du monde, fit son apparition dans le monde parle ministère de Marie. Alors, en effet, l'homme fut ramené à la connaissance de Dieu, grâce à l'Agneau ; et du même coup le reste des créatures revint à sa condition première et fut rétabli dans son antique honneur (i). Or, ce grand bien à qui l'imputerons-nous.
(i) Ul singulariter emundares hune munduin, utque supernis etiam ordinibus ornatum afferres, in mundo p:enuisli mimditiarum miindiartiticem. Aille hujus enim adventum supera et infera caruerunt tanta mundilia; nempe mortalium nec oculis nec mciitibus ad Deuni suum coi^nosccndum erectis. Quocirca, tu palam coelestium atque terrestrium emundatio longe mundissintia extitisti, propter parlas lui excellentem mundi-
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si ce n'est à celle dont le sein virginal introduisit dans le monde le Christ, sauveur de la nature humaine et, par suite, réparateur des privilèges de toute créature? Que celui-là donc qui nous a suivis dans cette méditation, estime tout ce que la créature intelligente ou privée de raison doit à cette très sacrée Vierge.
« Car, enfin, pour le dire encore, toutes les choses que Dieu fit au commencement, si bonnes et si pleines d'utilité, déchurent de leur état primitif, comme nous l'avons fait voir, et n'y furent rappelées que par la très heureuse Vierge. De même donc que Dieu, créant tous les êtres par sa toute-puissance et les ordonnant avec une admirable sagesse, en est le Père et le Seigneur universel, ainsi la bienheureuse Marie, concourant par ses mérites à les réparer, est la Mère et la Dame de toutes choses... '
« De même encore que Dieu a engendré de sa substance celui par lequel il a donné l'être à toutes les créatures ; ainsi Marie a engendré de sa chair celui qui devait les rétablir dans la gloire de leur condition première. Enfin, de même qu'aucune espèce d'êtres n'existe, si le Fils de Dieu ne l'a faite, ainsi rien n'échappe à la loi d'une très juste condamnation , à moins d'y être soustrait par le fils de Marie. Qui donc, pesant attentivement toutes ces choses, d'un sens droit et d'un cœur sincère, ne percevra pas pleinement l'excellence de cette Vierge par qui la nature des choses a recouvré des biens inestimables, par
liam. Per hune enim parlum primiçonia plane munditia mundum emundas ; unaque Angtlorumbene ordinatam mundiliamin tua persona longe mundiorem efficis, o munditotius Servalrix. S. Joseph! Confess. Men. II febr., post oden 3, de S. Blasio, mart. Pietas marian. Graec, P. I, n. 2i5.
cil. VII. LA MÈRE DU MONDE l53
qui le monde a reçu la grâce insigne d'être relevé d'une déchéance si profonde » (i) ?
II. — C'est ici que s'arrête Eadmer. Mais il aurait pu, sans préjudice de la vérité, pousser plus loin ces belles considérations. Le monde matériel, en effet, n'a pas encore atteint l'apogée de la gloire à laquelle il doit arriver, grâce à l'Incarnation du Verbe, et, par conséquent, grâce à Marie, sa mère. Les saintes Ecritures nous le représentent gémissant et souffrant encore comme dans le travail de l'enfantement, ou dans l'attente de la pleine adoption des enfants de Dieu (2). Mais lorsque l'adoption sera consommée, c'est-à-dire, lorsque, leur nombre étant rempli, viendra la glorification finale des élus, alors, suivant la promesse du Seigneur, la demeure actuelle de l'hum.anilé régénérée sera transformée comme eux. « Il y aura de nouveaux cieux, une terre nouvelle, où n'habitera que la justice )> (3), et la nature entière resplendira des beautés que, même à son origine et dans l'état d'innocence, elle n'avait jamais ni connues \\\ même soupçonnées. Et ce renouvellement admirable sera, comme celui qui l'a préparé, l'œuvre de Marie par Jésus : tant il est Arai qu'elle mérite justement ce beau nom de 3Iêre du monde.
Le disciple, dans les pages que je viens de transcrire, était l'écho de son illustre maître. C'est ce que prouve le passage suivant, tiré des Oraisons de saint Anselme. « Les astres, la terre, les fleuves, le jour,
(i) Eadmer, /. c, c. ii, (■■) Rom., VIII, 29, sq.
(3) II Petr., III, i3.
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la nuit, toutes les choses, en un mot, qui ont été créées soit pour obéira l'homme soit pour servir à ses besoins, tout cela, ô ma Souveraine, se félicite d'avoir été rétabli par vous dans son antique gloire, et revêtu d'une nouvelle et ineffable grâce. Ces créatures étaient comme mortes, depuis qu'ayant perdu leur dignité native, qui faisait d'elle les servantes des serviteurs de Dieu, elles étaient devenues, par une honteuse oppression, des instruments déshonorés, au service des adorateurs d'idoles pour qui elles n'avaient pas été produites. Rentrées maintenant sous l'empire des vrais adorateurs de Dieu, et ennoblies par l'usage qu'ils font d'elles, c'est comme la joie d'une résurrection. Mais ce qui les fait tressaillir surtout d'une allégresse inexprimable, c'est de ne pas sentir seulement, au-dessus d'elles. Dieu leur Créateur, qui les gouverne invisiblement; c'est de voir, au milieu d'elles, le même Dieu Créateur, descendu visiblement pour tout sanctifier. Or, ô Marie, tous ces biens elles vous les doivent, grâce au fruit béni de vos bénies entrailles...
« Oui, la nature entière est la création de Dieu, et Dieu lui-même est de Marie. Dieu a tout créé et Dieu a été enfanté par Marie. Dieu, qui a tout fait, s'est fait lui-même de Marie ; et c'est ainsi qu'il a refait tout ce qu'il avait fait. Qui a pu faire de rien toutes choses, n'a pas voulu les refaire, après qu'elles furent dégradées, sans Marie. Dieu donc est le père des choses crééeSj et Marie la mère des choses recréées. Le père qui a constitué toute créature, c'est Dieu ; et la mère qui les a rétablies toutes est Marie. En effet. Dieu a engendré celui par qui tout a été fait, sans qui il n'y a rien ; et Marie a enfanté celui par
cil. VII. LA MÈKE DU MONDE 1 55
qui tout a été sauvé, sans qui rien n'est dans l'ordre (ôene) » (i).
Ne laissons pas sans réponse une objection qu'on pourrait opposer aux premiers développements donnés par Eadmer. Est-il vrai que les créatures doivent à Marie par Jésus, son Fils, d'être redevenues en fait, ce qu'elles étaient à l'origine et dans l'intention de leur auteur, le livre où les hommes lisent la gloire et les perfections de Dieu? Ignorez-vous donc l'usage qu'en ont fait, avant la venue du Christ et de sa mère, tous les saints de l'ancienne Loi, pour louer et glorifier les divines magnificences? « Les cieux, chantait David, racontent la gloire de Dieu et le firmament rend témoignage à ses œuvres » (2).
Non, certes, je suis loin de méconnaître avec quel merveilleux lyrisme les prophètes ont reconnu et célébré Dieu dans ses ouvrages. Pourtant, il faut observer ici deux choses. Tout d'abord, si admirables que paraissent les élévations des prophètes, contemplant les beautés invisibles du Créateur à travers les œuvres de ses mains, c'étaient là des phénomènes relativement bien rares. Regardez au delà des frontières du peuple choisi, où sont-ils ceux qui savent lire le nom du vrai Dieu dans le ciel, épandu comme un livre sur
(i) s. Anselm., Gant., Or. 53 ad S V. J/. P. L. clviii, 9.^)5, sq.
Evocatur statiin coelestis ille convenlus, et juxta proplietam (P.salm. Lxxxi, i) inil Deus consilium, coçit concilium, t'acit sermoncm cum Angelis de restaurai ionc eorum, de redemptione hominum, de elementorum renovatione, ac illis stupentibus et mirantibus prae s,audio, de modo rcdeniptionis. Et statim de thesauro divinitatis Mariae nomen evolvitur, et per ipsamet in ipsa et cum ipsa iotuin hoc facienduin decernitur, ut sicut sine illo niliii factuin, ita sine illa nihil refectum sit. S Petr. Daniian., Serm. ii. de Annunc. B. M V. P. L. cxliv. 555. Je rappelle que d'après certains critiques ce sermon serait plus probablement de Nicolas de Clairvaiix, autrefois secrétaire trop infidèle de saint Bernard.
(2) Psalm., XVIII, I.
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leurs têtes, ou dans les êtres plus humbles qu'ils foulent à leurs pieds? La Sagesse, dans un chapitre célèbre, nous dit assez clairement que, sauf des exceptions dont le nombre est connu de Dieu seul, « les hommes n'ont pas su des biens qui paraissent, s'élever à comprendre celui qui Est; qu'ils n'ont pas, en considérant les œuvres, connu quel était l'ouvrier w (i). Et saint Paul, dans son épître aux Romains, confirme le témoig-nage de la Sagesse, quand il nous montre les doctes même, parmi les Gentils, qui s'évanouissent dans leurs pensées, échangeant la gloire du Dieu incorruptible contre l'imag-e corruptible de ses créa^ tures (2).
Et maintenant, jetez les yeux sur les peuples chez qui Jésus et sa mère ont établi leur empire, et dites, après cela, si la connaissance de Dieu par les créatures, constatée dans les anciens âges, ne doit pas être comptée pour néant, quand on la compare à celle qui nous est venue, depuis l'enfantement de la Vierge immaculée, grâce aux flots de lumière répandus par lui dans les esprits et sur la création.
Ajoutons une seconde réflexion non moins décisive. Cette connaissance elle-même des choses divines, puisée dans la contemplation des créatures ou nourrie par elle, qui nous est offerte sous l'ancienne Loi, d'où venait-elle sinon de la même source où nous la trouvons nous-mêmes ? Jésus-Christ et sa mère ont rayonné sur le monde, avant d'y recevoir une existence mortelle, tout comme le soleil envoie les prémices de sa lumière aux régions sur lesquelles il ne s'est
(i) Sap,, xiii, I, sqq.
(2) Rom., 1, 21, 23.