‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 3)Chapitre 20 sur 81 · LA MEUE DU MONDE · texte numérisé non relu

LA MEUE DU MONDE

pas encore levé. La grâce du Christ a devancé le Christ. De même donc que les hommes furent sanctifiés par elle, avant que le sang- du Calvaire eût de fait payé la rançon des coupables, ainsi la lumière dont Marie fut la source, en enfantant le Verbe fait homme, a reflué sur les siècles antérieurs, moins abondante, il est vrai, mais capable pourtant d'éclairer les yeux qui ne se fermaient pas obstinément devant elle.

Voulez-vous encore une considération bien propre à mettre en relief la dignité dont la nature corporelle est investie, grâce à la Mère de Dieu ? Sans rappeler quel incomparable honneur c'est pour elle de coopérer, dans les sacrements, à la production de la g-râce, à la sanctification des enfants de Dieu, je ne veux la voir que par le côté qui se rattache à sa déchéance ; et là aussi je la trouve admirablement relevée par l'influence de la Mère de Dieu. Car elle est devenue l'instrument de la divine miséricorde pour tailler et polir par les souffrances qu'elle leur cause, et par les sacrifices dont elle fournit la matière, ces imag-es vivantes du Fils de Dieu qui sont les Saints. Enfin, pour ne rien omettre, ces créatures sensibles ont encore la gloire d'entrer par l'assimilation dans la constitution même des enfants de Dieu, devenant la chair de leur chair, et les os de leurs os, pour être un jour en eux participantes de l'éternelle g-loir^. Que dis-je? Leurs privilèges montent plus haut : car je les vois par une partie d'elles-mêmes concourir à la formation de l'humanité du Sauveur, et, par conséquent, arriver purifiées et transformées jusqu'à l'être personnel du Verbe de Dieu; tandis que l'universalité de la création matérielle, soustraite à l'empire tyrannique des démons, est désormais le temple dont ce Verbe fait homme

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est le Prêtre et le Pontife. Voilà, du moins en raccourci, ce que la nature sensible doit à l'Incarnation; ce qu'elle a reçu, par conséquent, de Marie, puisque nous lui sommes redevables de ce g-rand mystère.

Est-ce tout? Non. Si je veux avoir la pleine et totale intelli§-ence des biens que l'univers matériel a reçus de Marie, je dois la contempler elle-même avec son divin Fils au sommetde la création, dans toute la splendeur et le rayonnement de leur beauté : car ils lui appartiennent l'un et l'autre, au même titre que nousmêmes en faisons partie. Voyez cette bourgade perdue dans la solitude. Qu'un roi magnifique y vienne fixer sa demeure, accompagné de Sa mère et des grands officiers de la couronne, comme tout change pour elle, et quel éclat va succéder à l'humble situation d'autre fois! Faible image^de la transformation qui s'est faite dans le monde, grâce à la Mère de Dieu. Désormais il a son Roi, le plus glorieux et le plus victorieux des rois ; il a sa Reine, portant au front la plus splendide des couronnes, après le diadème du Roi ; il a cette multitude innombrable de Saints, le plus bel ornement du monde, cortège incomparable de la mère et du Fils. Après lui avoir apporté tant et de si grands biens, peut -on nier que la Vierge bénie ne soit justement saluée par le monde comme sa Dame, sa Reine et sa Mère?

Aussi, je ne m'étonne pas de le voir prêter avec joie tout ce qu'il y a de plus précieux, de plus pur, de plus fécond, de plus beau, pour symboliser les attributs de cette divine Vierge. Marie est l'étoile de la mer qui nous guide au milieu des ténèbres et de la tempête ; l'aurore qui promet le soleil; la lune dont le pudique éclat nous éclaire dans la nuit ; la douce

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toison sur laquelle la rosée céleste tombe sans bruit ; la tige immaculée d'où sort la fleur à jamais bénie qui récrée le terre. C'est le champ où pousse sans culture humaine le froment de Dieu ; le jardin céleste la fontaine des eaux vives, la tour d'ivoire, la porte du ciel (i). Plus tard, s'il plaît à Dieu, nous étudierons l'usage universel et constant que nos saints docteurs ont fait de ces emblèmes, empruntés aux choses de la nature physique, pour la louange de Marie.

Ce n'est pas assez pour les créatures insensibles de rendre hommage et reconnaissance à leur Libératrice, en se pliant au symbolisme qui la glorifie. Autrefois, dans un discours de Gerson, nous avons entendu la Nature qui s'offrait à parer Marie de tout ce que ses trésors renfermaient de richesses et de beautés. Oui, lui dirons-nous avec le pieux chancelier, tout ce que vous pouvez, faites-le pour elle : jamais vous ne lui donnerez la millième partie de ce que vous devez en recevoir. Si loin que vous portiez vos libéralités, vous serez vaincue. Qu'on ne vienne donc plus nous reprocher de prodiguer trop de fleurs, trop d'ornements, trop de splendeurs pour orner les autels et les sanctuaires de la Mère de Dieu. Si les choses inanimées pouvaient avoir le sentiment de ce qu'elle a été pour elles, ce serait leur joie la plus pure d'être consacrées à son culte. Car, encore une fois, elle est leur bienfaitrice la plus insigne et, dans un sens large, leur mère.

Nous qui sommes chargés par Dieu de les mener à leur fin, ne craignons pas qu'elles nous reprochent jamais d'avoir abusé d'elles, parce que nous aurons employé leurs trésors et leurs grâces à glorifier Marie.

(i) Voir Impartie, p. 120.

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Je me figure qa'en voyant les anciens solitaires s'enfoncer dans les régions les plus désertes, et construire là de modestes sanctuaires à la Vierge, les vallées, les bois et les oiseaux ont dû tressaillir, heureux d'offrir et leurs retraites et leurs ombrages et leurs chants à la Reine du monde et de tout ce qu'il renferme ; car désormais c'est leur rôle et leur destinée d'honorer par nous la commune libératrice et la commune mère des êtres créés.

III. — Jusqu'ici tous les chrétiens, savants et simples fidèles, sont d'accord ; mais les premiers se partagent sur une question connexe avec la précédente. Il en est, en effet, qui ne se contentent pas de saluer en Marie la Réparatrice du monde, la Mère de la nature rétablie dans son antique honneur, et glorifiée même au delà dece qu'elle fut à l'origine de l'humanité. A les en croire, c'est pour sa gloire que, dans les premiers desseins de Dieu, le monde fut tiré du néant. Elle fut, dans le plan divin de la création des êtres, la première après Jésus-Christ, son Fils. Leur pensée se réftime dans ces quelques mots attribués à saint Bernard : « C'est pour elle que toute l'Ecriture a été inspirée; pour elle que tout le monde a été fait » (i).

Donc, l'univers, ettout ce qu'il renferme, a été voulu de Dieu pour être, non seulement après la chute et parla réparation, mais dans son état originel, l'empire du Dieu fait homme et le douaire de Marie. Anges, hommes, mondes ont tout reçu en vue de l'un et de

(i) De hac et ob hanc et propter hanc omnis Scriplura facta est; propter hanc lotus mundus factus est. Serrn. 3 in Antiph. Salve, Regina, n. 2. P. L. clxxxiv, 1069. Il suffit de rappeler que ces homélies ne sont pas du saint abbé de Clairvaux, comme il acte déjà remarqué.

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l'autre; tellement qu'on ne saurait faire abstraction de l'existence future de la mère et du Fils, sans découronner le projet primordial du divin architecte, et mettre de côté ce qui fut la raison de tout l'édifice. L'absence du Christ et de Marie dans le monde eût été l'avortement de toute la création : car ils étaient les premiers dans la pensée divine, les premiers dans la volonté créatrice.

Assurément, c'est là une opinion qu'il est permis de tenir et de défendre, si on la juge appuyée sur une base solide. Le dang-er serait de ne pas donner une idée suffisamment juste du dogme de la Conception immaculée de Marie, c'est-à-dire, d'écarter l'élément de préservation qa'il Tenferme; comme si la bienheureuse Vierg-e, à raison de la prédestination plus haute qui l'a faite Mère du Christ avant d'être fille d'Adam, n'avait contracté d'aucune manière, je ne dis pas le péché d'origine, mais la dette du péché. Pourtant, même ce péril mis à part, je ne saurais souscrire à cette brillante théorie. Ce qui m'en détourne, ce sont d'abord les textes mêmes que je citais tout à l'heure, et d'autres semblables. Marie s'y montre, non pas simplement comme la mère des choses créées, mais comme la Réparatrice et, par conséquent, comme la mère du monde récréé, refait, réparé : ce qui va diamétralement contre l'opinion dont je me sépare. C'est encore cette pensée, si commune parmi les écrivains ecclésiastiques, que Marie doit faire en tout et partout miséricorde, parce qu'elle n'existe que pour les misérables, et que, s'il n'y avait pas eu de pécheurs, il n'y aurait pas eu non plus de Mère de Dieu. C'est, enfin, le sentiment à peu près unanime des Pères, d'après lequel l'Incarnation suppose le péché; telle-

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ment que la raison déterminante du mystère soituniquementla réparation du même péché (i).

Du reste, il s'en faut de beaucoup que les arg^umenls, ailég^ués pour établir l'opinion contraire, aient la valeur qu'on leur suppose. Le monde, même dans l'hypothèse où Jésus-Christ et sa divine mère ne l'eussent pas relevé par leur présence, n'aurait pas cessé d'être une œuvre digne du Créateur. N'est ce pas une thèse absolument certaine que Dieu pouvait le produire, sans décréter l'Incarnation de son Verbe (2)? Et, dans la même hypothèse, le Christ et Marie n'eussent pas cessé, non plus, d'être les premiers dans la pensée divine : car, sans les appeler à l'existence, il pouvait, dans son infaillible sagesse, les estimer l'un et l'autre comme une œuvre qui surpasserait incomparablement tout autre ouvrage de ses mains. Enfin, pour ne rien omettre, ce n'était pas une nécessité de les faire entrer dans tout plan de création, pour qu'ils devinssent après Dieu, par le fait même de leur introduction dans le monde, la fin des êtres créés. Il est manifeste, en effet, que, le mystère de l'Incarnation une fois supposé, j'entends le mystère tel qu'il s'est opéré pour le salut des hommes, le Christ, et dans un ordre inférieur la Mère du Christ, doivent avoir la primauté sur toute créature, et que toute créature doit chanter leur gloire. Non, je n'ai pas besoin de me fig-urer un Christ dont l'existence serait indé-

(i) Voir I" Partie, L. ii, c. i ; II' Partie, L. vni,c. 6.

(2) Voir Fcnelon, Réfutation du P. Mallebranche sur la nature de la grâce, c. i. Dicendum quod in ipso modo produclionis rerum ex nihilo divina virtiis infinita ostenditur. Ad perfectionem etiam univers sufficit quod nafura/i modo creatura ordinetur in Deum sicut in liniem S. Thom., 3 p., q. \, a. .% ad 2.

(3) I Petr., Il, 17.

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pendante de la rédemption, pour me représenter les bienheureux habitants du paradis allant du trône du du Fils au trône de la mère incliner leurs palmes, déposer leurs couronnes, et porter avec l'hommage de la création tout entière l'éternel alléluia de leur culte, de leur reconnaissance et de leur amour.

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