‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 3)Chapitre 26 sur 81 · CH. II. NAÏUUE DU CULTE RENDU A MARIE · texte numérisé non relu

CH. II. NAÏUUE DU CULTE RENDU A MARIE

à (jiii parlons-nous, qui prions-nous ?Jésus-Glirist qui nous apparaît soulTrant et mourant pour nous dans ce douloureux symbole. Et si nous approchons humblement nos lèvres des mains et des pieds percés du Sauveur, c'est avec le même respect et le même amour que s'il nous était donné de les attacher au corps du Christ en personne : car, encore une fois, c'est lui que nous voyons, à lui (jue nous allons par son image (i).

Mais à quoi bon dire mes sentiments, quand je peux faire appel à ceux de la Sainte Eglise"? Que chante-telle en adorant la Croix de Jésus: O crax, ave, spes unica; O croix, je vous salue, vous notre unique espérance? Qui veut-elle saluer en fléchissant les genoux, en se prosternant sur la terre, et qui proclame-t-elle son espérance unique ? Est-ce la matière aveugle et sourde à qui l'artiste a donné la forme de croix? Non, assurément. C'est Jésus-Christ lui-même, mais Jésus- Christ rendu présent par son image et contemplé dans cette image. Si la croix reçoit ces témoignages d'adoration, c'est pour les reporter à celui dont elle est le symbole et le mémorial ; à celui qui l'a consacrée par le contact de ses membres et l'effusion de son sang(2).

Cette distinction si naturelle et si simple des deux

{\] « Lorsque nous adorons l'imaçe du Christ notre intention n'est pas d'adorer la matière doni elle est formée, mais d'adorer le ( hrist lui-même dans l'image qui le rend présent à nos yeux ». S, Theodor. Sludit , Adversus Iconornachos,c. 2; col. c. 7. P G. xcix,488, 497.

(2) Cette théorie sur le culte des images rendra plus nette la solution que nous avons donnée, d'après saint Thomas et Suarez (Ii« Partie, L. vn, G. 5. p. i3i ) à l'objection qu'on pourrait taire, au sujetdes apparitions non personnelles de Motre Seigneur et des Saints. On entend, comme nous le disions, par apparit oiis non personnelles ces manifestations où les personnages ne sont pas réellement présents dans leur substance : ce qui s'offre immédiatement, c'est une pure représentation; laquelle est formée parfois dans l'imagiiiatioii seulement, et parlois en dehors des sens, ou par les Anges ou par Dieu lui-même. Supposons donc une apparition de cette nature, telle d'adleurs qu'elle exclue certainement

LA MÈRE DES HOMMES. — II. l3

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formes de culte suffit, à elle seule, pour faire évanouir toute ombre d'opposition entre les théologiens du moyen âge et certaines expressions des monuments ecclésiastiques. Ceux-là n'hésitent pas à dire que les images de Notre Seigneur doivent être honorées du culte de latrie. Ceux-ci paraissent rejeter, au contraire, un pareil culte comme idolâlrique. Au fond, c'est la même doctrine; il n'y a de difïérenceque dans le point de vue sous lequel ce culte est considéré de part et d'autre. Les scolastiques parlent d'un culte relatif ; les conciles, d'un culte absolu. Si les Saints n'ont pas en eux-mêmes l'excellence incréée qui seule motive le culte de latrie, des images de bois, de métal ou de pierre en sont encore plus dépourvues. Donc adorer celles-ci pour elles-mêmes que serait-ce autre chose que pure idolâtrie ? Mais si le culte est relatif,

toute intervention diabolique. Est-ce i[iie les actes du culte rendus en pareille occurrence ne sont pas, malérieliement au moins, quelque chose de d.'sordonné. puisqii ils vont, par hypothèse, à un objet différent de de celui qu'il faudrait honorer"? Non, certainement : car le culte de l'imayi-e n'est pas autre au fond que le culte du sujet représenté dans 1 imaffe. Donc, que la Vierge et l'humanité de Noire Seigneur soient présentées dans leur substance ou seulement par une représentation d'elles mêmes, je peux leur rendre le culte qu'elles méritent : au Dieu fait homme le culte de latrie, à sa mère celui d'hi/perdulie.

On s'est demandé le genre d'honneur qui est dû au nom de Marie. La réponse, après ces considérations sur les images, ne peut offrir de difficultés. Assurément, le nom par lui-même, en tant qu'il est un son, ou articulé par l'organe de la voix ou reproduit par l'écriture, ne mérite aucun honneur, pas plus que les images matérielles. Mais ce même nom, formellement considéré dans son acte de signe, joue le même rôle que l'image, et pose comme elle pour la personne qu'il représente. Par conséquent, l'honorer ce n'est pas autre chose qu'honorer la personne elle-même. Par conséquent encore, s'il est (juestion du nom de Marie, Mère de Dieu, c'est le culte d'hi/perdulie qu il faut lui rendre, comme le nom de Jésus doit êire adoré du culle de latrie. Tel est l'enseignement général el tout particulièrement celui du docteui" Seraphique. « 11 faut rendre au nom de Marie, non pas seulement l'honneur de dulie, mais d'hi/pei'dalie: car ce nom par lequel nous désignons la Mère de Dieu est d'une dignité si haute que non seulement les voyageurs, mais les compriliunsears. non seulement des hf)mmes mais les Anges euxmêmes lui attribuent une prérogative spéciale dans leurs hommages et leur vénération ». S. Bonav., in 111 Sent., D. ig, q. 3.

eu. H. NATURE DU CULTE RENDU A MARIE I QO

c' csl-à-dire, s'il ne fait que passer à travers l'image pour aller à Jésus-Christ son premier objet, pourquoi ne serait-ce pas un cnlle de latrie?

II. — Grâce à ces notions sur les deux modes de culte, nous serons maintenant en mesure de répondre à la question posée sur la Mère de Dieu. Peut-elleêtre légitimement honorée d'un culte de latrie? S'il s'agissait d'un culte absolu, la réponse affirmative serait u ne hérésie formelle. Aussi bien, l'Eglise a-t-elle expressément condamné comme telle l'erreurdes anciens Colljridiens qui ne craignaient pas d'gdorer la Vierge Mère, et de l'honorer même par des sacrifices. Mais, quand il ne s'agit que d'un culte relatif, c'est-à-dire, d'un culte semblable à celui que nous rendons soit aux images du Christ, soit aux objets î-anctifiés par l'attouchement de son corps sacré, la solution n'est plus si claire. Des théologiens n'ont pas reculé devant l'affirmative.

Marie n'a-t-elle pas été sanctifiée par le contact de la chair du Sauveur, ccm.m.e ne le furent jamais ni la croix, ni la couronne d'épines, ni les clous? Si donc ce contact suffit pour assurer à ces derniers le culte relatif Ae latrie, pourquoi Marie ne pourrait-elle le recevoir au même titre ? Et puis, n'est-elle pas de toutes les images du Chr;st la plus fidèle, la plus vive et la plus parfaite ? Donc rien ne nous empêche de contempler et d'adorer son Fils en elle, comme nous le contemplons et l'adorons dans ses autres représentations, et, ce semble, plus justement encore.

Ces raisons ont paru si fortes à Suarez lui-même qu'il ne réprouverait pas un culte secondaire de latrie, j'entends un culte relatif, c'est-à-dire motivé par

ig6 L. IX. LE CULTE DE LA SAINTE VIERGE

Fexcellenc€ du Christ, s'il était rendu à Marie par une personne assez éclairée pour discerner les différents modes d'adoration. Toutefois, il n'admet pas qu'un culte de celte nature puisse être public et passer dans l'usage commun (i). Les deux raisons qu'il en apporte sont celles-là même par où saint Tliomas et saint Bonaventure rejettent sans restriction cette même latrie (2). L'une et l'autre partent de ce principe que les êtres raisonnables sont les seuls qui, considérés en eux-mêmes, sont aptes à recevoir un tribut d'honneur et de vénération. Quant aux natures inférieures, nous ne devons ni ne pouvons leur rendre aucun culte à raison de leur dignité propre. Elles sont par | tout elle-mêmes au-dessous de nous. « L'honneur et la vénération, dit le docteur Angélique, sont exclusive- j ment dus àla créature raisonnable; quant aux créatu- ^ res insensibles, elles ne peuvent être objet de culte que dans leur rapport à la créature douée de raison (j). » De ce principe ressort une première conclusion. C'est que le culte relatif d'un objet inanimé, comme la croix du Sauveur, ne saurait être une occasion de scandale, puisque la nature même des choses nous avertit que cet objet n'est pas honoré pour lui-même, | mais pour celui qu'il représente et qui l'a sanctifié J par son contact. Personne, à moins d'être aveugle, '

(i) Suarez, de Mijsler. vitae Ghristi, D. XII, S. 2, | Prima içilur ratio.

(3) S. Thom., 3 p., q. 26, a. 5; S. Bonavcnt., in ill Sent., D. 9, 4 a. I , q 4> ad 2. '

(3) 8. Thom.,^ et q. cit., a. 4. i«- corp. f

Creaturae irrationali in se consideralae non debetur ab Iioinine ali- " qua subjeclio vel honor; ([iiin poliiis omnis lalis creatura est naluraliter homini subjecta. Quod autem crux Ghristi honoretur, hoc flt eodem honore quo Gliristus iionoratur, sicut purpura reçis honoralur eodem honore (juo rex, ut Damascenus dicit in IV Libro Orth. fidel c. 3. S. Thom 2-2, q. io3, a. 4, ad 3.

cil. II. — NATURE DU CULTE UENUU A MAKIE

no se persuadera que c'est au bois qiieje veux plaire, le bois que je veux prier, quand je me prosterne devant un crucifix. La créature raisonnable, au conli'aire, pouvant recevoir nosliommag'es par elle-même et pour elle-même, parce qu'elle peut avoir en ellemême une dignité qui les molive, il y aurait péril à l'honorer du culte de latrie : car les Ignorants pourraient s'imaginer que c'est elle-même qu'on adore et pour sa dignité propre; en d'autres termes, qu'elle est adorée comme chose, et non pas seulement comme le signe en qui l'on contemple et l'on honore le Christ (r).

(i) En confirmation de celte doctrine, on peut apporter une décision dn Saint Oflicc que je ne connais, à vrai dire, que par le t'ait suivant. 11 m'est tombJ- jadis entre les mains un exemplaire du trait.' de l'hicarnalion, tormaut le tome lo du cowrs de Théologie des Carnîf s de Salamanqiie; traité impriniL à Coloj^ne, en 1671 Coloiiiae Agrippinae, sumplibus t'ratnim Huçneton, mdclxxxxi). L'auteur, après avoir démontré que les rcliiiues des Saints, considérées comme telles, doiveat être honorces du même culte que les personnes auxquelles les reliques appartiennent, poursuit en ces termes (Tr. xxi, D. xxxvin. dub,. i, | 2,n.6, p. qSSj : « Mais si on les regarde à un autre point de vue, il ne répugne nullement qn'o:i leur rende un culte sup 'rieur à celui qui est dû aux personnes elles-mêmes. » Et pourquoi ? Quia fi^ri optime potest illud, qnod est alicujus sancti reliquia, esse miraculosum Dei opus in qua ipsespecialissime splendeal et onorari possil Et tune reliquia, licet qualenus pertinet ad sanctum, adoretiir solam dulia, tamen quatenus est miraculosum Dei opus, et illumsubinde specialiter repraesentat, adorari potest latria : quae animadvcrsio facile declarari potest exemple reliqniarum m. n. s. Thercsiae : nam ejus caro post centum et qninque annos mirabileai suavemque incorrupiionem conservât; et ip^ius cor est quasi miraculosum omnij olentiae spéculum, in quo mysteriosae et piano supra naluram imaginum apparitiones occurrunt. Si ergo hae reliquiae considcrentur ut reliquiae et p' itincntes ad illuminalissimam Virginem, sola dulia et simul cum Tlieresia adorandae sunt; at si considcrentur ut specialissimum opus Dei, et simul cum ipso apprehenduntur, pariter coli possuntcum co, atqne adeo adoratione lalriae... Donc, des reliques personnelles, le cœur ds sainte Tliérèse par exemple (l'auteur cite encore les membres stigmatisés de saint François et le cœur de saint Nicolas', envisagées, à raison des phénomènes miraculeux qu'elles pr 'sentent, comme une vive image de la toute-puissance, peuvent être adorées eu mcaie temps que Dieu, simul cum ipso Dec, d'un culte de latrie. Or, dans l'exemplaire ci-dessus mentionné, toute cette citation est enveloppée d'un gros et grand trait, et toutes les lignes sont effacées, de telle manière pourtant qu'elles restent parfaitement lisibles. Et la même main qui a fait le trait et les ratures a écrit en marge : « Todo este que esta sigilado esta mandado borrar y quitar por el Santo Oficio ;

ig8 L. IX. LE CULTE DÉ LA SAINTE VIERGE

A cette considération il faut en joindre une seconde qui n'est pas moins décisive. La nature raisonnable? étant capable de recevoir un culte absolu, on ne pourrait, sans la ravaler, se contenter pour elle d'un culte purement relatif. Pourquoi? Parce que ce dernier g-enrede culte est manifestement inférieur au premier. En effet, tandis que celui-ci atteste une excellence propre à qui le reçoit, celui-là témoigne uniquement de la dignité du sujet représenté par l'image. Et c'est là ce que saint Bonaventure exprime si bien, quand il écrit : « L'honneur d'adoration rendu par nous à l'imag^e du Christ va tout entier au Christ, comme sujet : voilà pourquoi adorer l'imag-e du Christ, c'est adorer le Christ, et non pas son imag-e », en tant du moins qu'elle est une chose, c'est-à-dire dans sa réalité propre et matérielle (r). Donc, et c'est la seconde conclusion, honorer la Sainte Vierg"e d'un culte purement relatif, fût-ce d'un culte de latrie, serait équivalemment mettre en oubli les privilèg^es ineffables qu'elle porte en elle-même, et la rabaisser au lieu de l'élever. ] A plus forte raison faudrait-il condamner une doctrine qui lui refuserait toute autre vénération relig'ieuse que celle-là.

Ce fut, pour faire un retour sur les anciennes erreurs, l'opinion blasphématoire du détestable empereur Constantin Copronjme. Non content de poursuivre avec fureur le culte des saintes imag-es, il s'en prit à la bienheureuse Vierge, et proscrivit le nom vénéré de Mère de Dieu. D'après ce théologien d'un nouveau

Tout ce qui est marqué a été barré et effacé par ordre du Saint-Office ». Et de fait, la thèse a disparu des nouvelles éditions. (i) S. Bonav., /. c, ad i.

cil. II. NATURE DU CULTE RENDU A MARIE IQQ

i^onre, Marie cessa de mériter nos liommages du moment qu'elle eut donné le jour au Verbe lait ciiair. L'argument employé pour démontrer cette étrange doctrine était digne d'un pareil homme. 11 prenait une bourse pleine d'or, et la montrait avec respect; puis, vidant la bourse, il la rejetait avec mépris. Voilà, disait-il, ce qu'il faut penser de Marie : digne de notre culte, quand elle portait le Christ en elle, à cause de l'excellence du Christ; indigne, depuis qu'elle en est corporellement séparée, parce qu'elle n'a plus en elle ce qui la faisait uniquement apte à recevoir notre culte. C'était manifestement lui refuser toute dignité personnelle, en dehors de celle qui lui venait du contact actuel du Verbe incarné; et, par conséquent, ne lui reconnaître d'autre droit que celui d'un culte relatif, d'un culte amoindri.

Et cela même s'accordait logiquement avec l'erreur qui lui faisait proscrire les images; car ces images, encore qu'elles soient la représentation fidèle de leurs prototypes, ne leur sont ni identifiées ni réellement unies. Donc, en vertu du même principe, elles ne peuvent, sans une espèce de sacrilège, être l'objet matériel d'un culte religieux. Admirez-les, si vous le voulez, pour la richesse de la matière ou le fini des formes; mais gardez-vous de leur rendre aucun culte, attendu qu'elles n'en sont dignes ni pour elles-mêmes ni pour ce qu'elles contiennent. Inutile de réfuter à nouveau ces dires du triste théologien couronné. Ce qui précède en démontre surabondamment l'inanité (i).

(i) Le patriarche de Constantinople, saint Nicéphore, dans sa Réfutation de Constantin Copronyme et de ses partisans, cite à l'appui de la doctrine catholique sur l'usage et le culte des images, ces mots qu'il dit avoir lires de saint Cyrille d'Alexandrie : « Si quelqu'un contemple

Parmi les propositions prohibées par le pape Alexandre VIII, dans son décret dogmatique de 1690, il en est une ainsi conçue : La louang-e, donnée à Marie, entantque Marie, est vaine. C'est la vingt-sixième (i). Elle était extraite d'un petit livre publié quelques années avant ce décret; livre dont nous aurons à parler plus tard. Il est connu sous le titre étrange d'Avis salutaires de la B. Vierge à ses dévots indiscrets . Le but de l'auteur et de ceux qui le poussèrent à l'écrire était de diminuer la dévotion des peuples à la Mère de Dieu, sous le prétexte plausible d'en retrancher les abus. Voici comme il faisait parler Marie sur le point qui nous occupe : « Les louanges que Ton me donne, rapportées à moi comme à moi -me me, sont vaines ; rapportées à moi comme à la Mère, à la servante de Dieu, sont saintes... Je suis la servante de Dieu comme vous. Quand donc vous me louez, louez principalement Dieu et glorifiez-le, parce qu'il a regardé la bassesse de sa servante » (2)... Comparez ces propositions captieuses avec ces autres du même auteur mises également sur les lèvres de Marie : « C'est à Dieu seul à qui appartient tout honneur, toute louange et toute gloire... Je ne cherche pas ma propre gloire, mais celle de celui qui m'a créée et qui m'a rachetée » ; comparez-les encore avec la conduite des fauteurs ou des inspirateurs

une image du roi, peinte ou srulptre. ., Timag'e lui dira d'une certaine manière : Qui m'a vu, a vu le roi Et encore : Le roi et moi nous sommes un, quant à la ressemblance. E'. encore : Je suis dans le roi, et le roi est en moi, du moins pour la forme extérieure; d'une part, en effet, la peinture a les traits du roi, et de l'autre le roi porte en lui-même ce que présente aux yeux la peinture ». S. Nicephor , Patr. Ct., Antirrhet. m, n. 24 P. G., c. l\i^; col. S. Cyrill. Alexand., Thesaur., Assert.

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