CH. II. — NATURE DU CULTE RENDU A MARIE
du livre et de sa doclrine, supprimant les plus beaux éloges de la bienheureuse Vierge dans la Liturgie de l'Église, et transformant autant qu'il était en eux ses fêtes les plus solennelles, les fêtes de l'Annonciation et de la Purification par exemple, pour reporter toute l'attention des fidèles sur Notre Seigneur; alors vous comprendrez tout le venin caché sous l'équivoque de la formule.
Dégagée de l'ambiguité des mots, la proposition revient à dire : N'honorez pas Marie pour sa dignité propre, ni pour les dons suréininents qu'elle a reçus de Dieu; mais honorez plutôt en elle Dieu qui l'a faite sa mère, Dieu devant qui, de son aveu même, elle est un néant. En d'autres termes, que votre culte pour la Mère de Dieu ne soit pas un culte absolu, mais un culte relatif, à peu près comme celui de la Croix du Sauveur. Voilà, si je ne me trompe, ce pour quoi le Souverain Pontife a proscrit la formule abrégée des Auis salutaires. Elle le méritait, car le sens pernicieux est le premier. C'est donc au fond la doctrine impie de Constantin Copronyme. De part et d'autre on veut que Marie soit uniquement glorifiée comme le temple où le Dieu fait chair s'est renfermé; d'un culte, par conséquent, qui se rapporte immédiatement et formellement au Christ. Il faut pourtant noter une double différence. C'est d'abord que l'empereur d'Orient n'a pas voilé sa pensée; c'est ensuite qu'il réduit le culte religieux de la divine mère au temps où Jésus reposait dans ses entrailles, tandis que le donneur d'avis n'admet pas une pareille restriction. Prenez un vase sacré : Copronyme, en vertu de ses principes, l'honorera, tant qu'il contiendra le corps ou le sang du Seigneur. Les Auis salutaires voudront qu'on lui
garde une vénération respectueuse, alors même que ce corps et ce sang- n'y seront plus renfermés, mais uniquement en vue de ce qu'il a contenu.
III. — Le culte de la bienheureuse Vierge est un culte absolu, parce qu'elle possède en elle-même la raison des honneurs et des louanges que nous lui rendons : c'est-à-dire, et sa maternité divine et sa gloire au-dessus de toute gloire, après celle de son Fils. Et pourtant ce culte, tout absolu qu'il est, a quelque chose de relatif. Quand c'est Dieu que j'adore, mon culte ne passe pas outre; il s'arrête à lui. Pourquoi? Parce que Dieu ne tient de personne autre que lui-même la suréminente dignité qui réclame mon adotion. En lui-même et par lui seul il est la toute beauté, la toute bonté, la toute puissance et la toute perfection ; mon premier principe et ma fin dernière. Mais ce que j'honore dans les Saints, encore qu'ils le possèdent en propre, ils ne le tiennent pas d'euxmêmes : c'est un don de Dieu, c'est un écoulement de la plénitude infinie. Les Saints sont les ouvrages, les merveilles de la grâce. Par conséquent, plus je les regarde, plus je les admire, moins je peux m'arrêter à eux. Tout ce que je vois en eux de titres à mon respect, à mon amour, à mes hommages, m'élève pour me porter vers Dieu : leur sainteté me dit la sainteté de leur principe, et leur gloire chante ses grandeurs infinies.
Pu:s-je glorifier le ruisseau, sans glorifier du même coup la source? Puis-je célébrer le serviteur et l'ami de Dieu comme serviteur et comme ami, sans que ma louange remonte à celui dont il est le serviteur et l'ami? Chose bien digne de remarque, les saints que
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nous lionorons le plus sont ceux-là mêmes en qui nous glorifions aussi le plus Dieu, l'auteur et l'ouvrier de leur sainteté; parce que leur gloire et leur perfection sont dans la proportion de la grâce qu'ils en ont reçue.
Donc le culte des Saints, loin de délourner au profit de la créature l'honneur qui revient à Dieu, retourne finalement à la glorification de Dieu. C'est Dieu Cjue nous honorons dans ses serviteurs, et pour les grâces qu'il leur a faites, et pour les mérites qui en ont été le fruit, et pour la gloire dont il les couronne; comme l'auteur, comme l'objet et comme la récompense de leur sainteté. Et voilà ce que la sainte Eglise nous fait clairement entendre dans les hvmnes qu'elle chante à l'honneur des Saints. Car, après avoir célébré les actes de leur zèle, de leurs vertus, de leur apostolat ou de leur martyre, c'est-à-dire, ce qu'ils ont fait et souffert pour la gloire de Dieu, elle termine invariablement ces cantiques par la do.roloffie, c'est-à-dire, par la glorification du Père, du Fils et du Saint Esprit : reconnaissant par là que toute la gloire des Saints descend de Dieu et remonte à Dieu. Par conséquent, rien de plus faux ni de plus injuste que l'accusation, trop souvent portée contre les catholiques, de retrancher du culte de Dieu les honneurs rendus par eux aux élus de Dieu. Cela ressort évidemment des considérations précédentes, et les Pères l'ont mille fois proclamé dans leurs écrits.
« Il ne faut pas en douter, toutes les louanges que nous donnons à la mère appartiennent au Fils; et, réciproquement, l'honneur que nous rendons au Fils ne nous écarte pas de la glorification de la mère. Si, d'après Salomon, un enfant sage est la gloire de son
père (i), combien plus esl-il glorieux d'être la mère de la Sagesse elle-même » (2).
(( Non, il n'est pas possible de séparer de la mère la puissance el la principauté du Fils. Une est la chair du Christ et de Marie, un l'esprit, une la charité... Or, l'unité ne souffre ni division ni partage. Encore que ce qui est vienne de deux, il ne peut être scindé : si bien qu'à mon jugement la gloire du Fils et la gloire de la mère sont moins une gloire commune qu'une seule et même gloire » (3). « C'est donc chose indubitable que lagloire de Dieu bénéficie de tout ce qu'on fait et chante à l'honneur de sa mère » (4). C'était la raison pour laquelle l'ancien auteur dont j'ai tiré cette sentence exhortait les chrétiens à célébrer dignement FAssomption de la bienheureuse Vierge Marie. C'est aussi l'un des motifs qui déterminèrent Pie IX a définir la Conception immaculée de la Mère de Dieu. Il l'a fait, « non seulement pour satisfaire les désirs très pieux du monde catholique et son propre amour envers la divine Vierge, mais aussi pour honorer de plus en plus en elle son Fils unique, Jésus-Christ, Notre Seigneur : car tout honneur et toute louange donnée à la mère rejaillit sur le Fils » (5).
Insistons sur cette vérité, puisque l'hérésie nous a fuit et nous fait encore le reproche d'oublier le Fils pour honorer exclusivement sa mère. Quand la raison et l'autorité seraient muettes sur ce point de doctrine.
(i) Prov., X-, I .
(•3) S. Bernard., honi. 4 in Mlssus est, n. i. P. L. clxxxiii, 78.
(3) Ernald. Bonaeval., ep. Carnot. , de Laudibus B. V. P. L. clxix,
(4i Nulli enim dubium quiii tolum ad gloriam Ejus pertineat quidquid digne Genitrici snae impensum fuerit atque solemnlter atlribulum. Pseudo Hieronym., ep. 9, ad Paul. et Eastoch.. n. 4. P- L. xxx^ 136.
(5) Bulla Inejfabilis PU, P. \x.
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il suffirait des faits pour réfuter l'accusation portée contre l'Eg-lise par les sectes protestantes. Nous en avons déjà fait la remarque (i), le culte d'adoration pour Notre Seigneur suit une marche ascendante ou descendante, suivant que sa mère est ou plus honorée ou plus mse en oubli. S'il y a des contrées dans le monde chrétien où la croyance à la divinité de Notre Seigneur va diminuant et s'évanouissant; où, parsuit€, le tribut de l'adoration proprement dite lui devient de jour en jour moins certainement payé, ce sont incontestablement celles-là mêmes où l'on a répudié le culte de sa mère. « Chassez la servante et son fils, » disait Sara, jalouse d'écarter d'Isaac la compétition qu'elle redoutait pour celui-ci de la part d'Ismaël, le premier-né d'Abraham. C'est -aussi la tactique de l'ennemi du Christ. Voulant bannir le Fils des âmes chrétiennes, et lui ravir le double hommage de leur foi et de leur amour, il leur persuade de chasser la servante du Seigneur, sachant par expérience que l'exil de l'une entraîne à bref délai l'expulsion de l'autre. Au contraire, quand Dieu veut pleinement établir le règne de son Fils sur un cœur, il dresse dans ce cœur un trône d'amour à Marie.
Pour ne parler que des saints plus rapprochés de nous^ vous n'en citerez pas un qui ne se soit posé comme le serviteur passionné de la Mère de Dieu; pas un, non plus, qui n'ait été tout ensemble le chevalier du Christ; prêt à donner, pour les faire régner l'un et l'autre sur les hommes, son temps, ses sueurs et jusqu'à la dernière goutte de son sang. Marie n'est pas la rivale, mais la servante de son F'ils. Aller à son
(i) I" Partie, L.i, c. 3.
autel, c'est aller parla voie la plus sûre à celui de Jésus. Le fait évaugélique de l'adoration des maçes se reproduit partout et toujours. C'est en venant à Marie qu'on trouve Jésus. Si, dans le sein de l'Eglise anglicane, il y a présentement des chrétiens qui aspirent à se rapprocher de plus près du Dieu Sauveur, on les voit du même coup, au g'rand scandale de leurs compagnons de schisme, chanter les louang-es de sa mère et rivaliser de zèle avec les catholiques dans les honneurs qu'ils lui rendent. Ce qui, pour le dire en passant, est une des choses qui semblent le mieux préparer, pour un avenir prochain, le retour de ces frères égarés dans le sein de TEg'lise mère et maîtresse, abandonnée par leurs ancêtres (i).
Rien donc ni de plus clair ni de mieux justifié que la liaison très intime entre le culte de Notre Seigneur et celui de sa divine mère. L'un emporte l'autre. Vous rappelez-vous cette femme qui, transportée d'admiration en écoulant le Sauveur Jésus, lui criait cette louange si souvent rappelée par l'Eglise : a Bienheureuses les
(i) Voici quelques vers de l'un des plus illustres convertis de l'Anglicanisme, qui font très heureusement ressortir l'enchaînement de la dévotion envers la mère avec la dévotion envers le Fils. Ils sont dus à la piété du 1*. Faber, et les meilleurs, je crois, dit Newman, qu'ait écrits cet auteur. J'en emprunte la traduction à l'opuscule du célèbre Oratorien : Du culte de la S. Vierge dans l'Eglisu catholique. Lettre au D' Vasey traduit par G. du Pré de Saint-iMaur, p. 112.
« Des hommes dédaigneux ont dit froidement que mon amour pour vous me détournait de Dieu. 0 Mère ! en vous aimant, je n'ai pourtant suivi d'autre voie que la voie foulée sous ses pas par mon Sauveur.
« Qu'ils savent peu ce que vaut ma iMère,ceux qui m'ont adressé ces paroles sans cœur! A qui donc sur la terre Jésus a t il donné la moitié de l'amour dont il vous aimait?
« Obtenez-moi la grâce de vous aimer davantage encore. Demandez; Jésus donnera. Alors, ma mère, quand auront passé les peines de la vie, oh! c'est alors que je vous aimerai véritablement.
« Au terme de son agonie, c'est à moi que Jésus vous légua du haut de la croix. Comment aimerais-je votre Fils, douce Mère, si je ne vous aimais pas » V