‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 3)Chapitre 32 sur 81 · CH. III. — CE QUE RECLAME LA MERE DE GRACE · texte numérisé non relu

CH. III. — CE QUE RECLAME LA MERE DE GRACE

tout à l'heure à lui revêlu des insig-iics royaux, cl ces insignes seront des instruments de son supplice. Sa royauté sera proclamée par un écrit authentique, à la face du ciel : Jésus Nasarenus rex ; mais il faut que l'inscription qui la dénonce soit suspendue, comme luimême, à la croix. Royauté sans égale qui fait de ses sujets autant de rois. « Vous nous avez rachetés en votre sang; vous nous avez faits rois et sacrificateurs à notre Dieu, et nous régnerons sur la terre », chantent les élus dans l'Apocalypse (i).

Où cela nous mène-t-il, si ce n'est à proclamer Marie notre Reine, parce qu'elle a suivi notre Sauveur au Calvaire; parce qu'elle a concouru librement et volontairement à la rédemption du monde, en offrant pour nous son Fils; parce qu'elle s'est associée par sa Compassion à la Passion de Jésus crucifié? D'elle aussi l'on peut dire en toute vérité : Regnavit a ligno. Elle a conquis son règne par la croix; ou, si vous aimez mieux vous rappeler la prophétie du vieillard Siméon,par le glaive qui lui transperça 1 âme au Calvaire, Et qu'est-ce autre chose que ces douleurs, fondement et raison de sa royauté, sino î les titres mêmes de sa maternité spirituelle?

Donc, et c'est là que j'en voulais arriver, Marie n'est pas seulement Reine et Maîtresse par ce qui l'a constituée Mère de Dieu, mais encore et principalement par ce qui l'a faite Mère des hommes. El comme la royauté, surtout la royauté dans l'ordre de la grâce et du salut, appelle de sa nature un culte religieux, Mar'e, par sa maternité spirituelle, possède un nouveau

(i) Apoc, V, 9, 10. Lisez le !"■ sermon de Bossuet sur la Circoncision. Tout le premier point a pour but de prouver celte proposition ; « Je dis que le Fils de Dieu est Roi, parce qu'il est Sauveur. »

2l8 L. IX. LE CULTE DE LA SAINTE VIERGE

tilre à nos hommag-es; et j'entends, à des hominag-es A'hyperdiilie; car la royanté des autres élus de Dieu, si haut que Jésus-Christ l'ait placée, ne peut entrer en parallèle avec la sienne; non pas seulement parce que Marie est éminemment supérieure en dignité , mais encore, et surtout, parce qu'elle nous touche de plus près. Lequel, en effet, parmi les saints du ciel est roi pour avoir conconrii, comme la sainte Vierge, à nous reconquérir sur l'ennemi du salut, ce tyran des âmes? Certes, j'admire et je vénère cette glorieuse assemblée de rois prosternés devant celui qui vit aux siècles des siècles, et jetant leurs couronnes au pied de son trône (i); mais je glorifie mille fois davantage la Reine, assise à la droite de lenr commun Roi, parce qu'elle est plus grande et plus belle qu'eux tous, et parce qu'elle est, de par un titre exclusivement sien, ma Reine.

III. — Or, ce n'est pas uniquement un droit tout spécial à notre culte qui ressort de la maternité spiriluelle de Marie : celle-ci concourt naturellement à revêtir ce môme culte d'un caractère d'amour filial qu'il ne pourrait avoir, si nous honorions exclusivement en elle la plénitude de grâces et la dignité de Mère de Dieu. Certes, l'amour, un très grand amour ne peut être absent du culte d'honneur rendu par les hommes à la plus sainte des créatures, à celle de qui le Verbe est né dans sa chair. Autant vaudrait dire que l'adoration du Père et du Fils n'est pas, avant tout, un culte d'amour, ou que l'on puisse vénérer, comme ils le méritent, les amis, les frères et les cohéritiers de Jésus-

(i ) Apoc, IV, 10.

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Christ, sans relever par l'amour les liommaçes qui leur sont destinés. Que nous ofFrions à certaine personne, ayant des droits sur nous, les témoig-nag-es d'une respectueuse dépendance, sans y mêler aucun sentiment de spéciale alïeclion, c'est ce qu'il est aisé de concevoir. Peut-être ne voyons-nous en elle aucune qualité qui l'en rende digne, aucun bienfait qui provoque à l'aimer. Mais comment se prosterner devant la majesté de Dieu, sans se souvenir qu'il est en lui-même la bonté souveraine, une bonté d'où nous sont venus tous les biens; ou comment aimer Dieu par-dessus toutes choses, sans aimer du même cœur et du même amour et ses fils d'adoption et plus qu'eux tous, sa mère? Toutefois où n'ira pas cet amour pour Marie; quel nouveau caractère de piété, de tendresse, de confiance et d'abandon filial n'imprimera-t-il pas à mon culte, si dans la Mère de mon Dieu je contemple aussi ma propre mère à moi-même?

Lorsqu'on demande aux théologiens quelle est la mesure de la charité, ils répondent avec le docteur Angélique : « Elle dépend d'une double cause : à savoir, et de l'union de son objet avec la bonté suprême, et de runion du même objet avec celui qui doit aimer la charité » (i). En d'autres termes, le degré de l'amour se détermine et par l'objet et par le sujet. Par Vobjet : d'où cette conséquence que les plus vertueux et les plus saints doivent avoir, à ce point de vue, la primauté dans notre amour, parce qu'ils sont plus semblables à Dieu, l'objet primordial de la charité. Par

(i) « Dicendum qnod çradus dilcctionis aUendi polest et secundum rationem boni et secundum conjunclionem ad diligentem ». S. Thom ."3-2, q. a6, a. 11; col aa. 7 et 9. « Alicjuid diligilur magis, duph'ciler; uiio modo, quia habet rationem excelleiitioris boni; alia modo, ratior.e majoris conjunclionis cum ipso dilig;ente ». Jbid , a. 12,

le sujet : d'où cette autre conséquence que, plus une personne nous est étroitement unie, plus, à raison de ce titre, elle a droit à notre amour. Et voilà pourquoi, bien que notre prochain soit meilleur et plus rapproché de Dieu que nous-mêmes, il n'en faut pas conclure que nous devions l'aimer plus que nous-mêmes, attendu qu'il ne nous est pas identifié comme nous le sommes à nous-mêmes (i). D'où cette conséquence aussi que, toutes choses égales par ailleurs, ceux-là doivent bénéficier davantage de notre charité à qui nous attachent plus intimement et plus prochainement les liens formés par la nature, par les dispositions extérieures de la Providence ou par la grâce. Ainsi, pour donner quelques exemples, un fils préférera d'amour son père et sa mère à des parents plus éloignés; un voyageur, dans un pays lointain, le compatriote qu'il y rencontre un membre d'une société religieuse, ceux qui partagent avec lui la même foi, les mêmes engagements, le même esprit (2).

(i) s. Tliom. /6;V/., a. 4, ad i.

(2I Saint Tomas applique la même règle aux témoignages de respect. « Dicendum qiiod exhibilio honoris vel cultus non solum est proportionaiida personae cui exhibelur, secundum se consideratae, scd eliam secundum quod ad cxhibentes comparatur ; quamvis ergo virluosi secundum se considerali sinl magis digni honore, qiiam personae parentum; lamen filii magi-; obligantur, propler bénéficia suscepta ab ipsis parentibus et conjunctionem naturalem, ad exhibendum cultum et honorera parentibus qiam extraneis virtuosis ». S. Thom., 2-2, q 102, a. 3, ad 3.

Les conséquences des ces principes sent d'une application constante dans l'ordre du culle religieux. Assurément, l'ange pr;posé à ma garde ir'égale les Séraphins ni par la perfection de sa nature, ni par la sjjlendeur de sa gloire. Il y aurait pour moi tém 'rilé trop grande à me croire spécialement confié à 1 un di s princes les plus élevés de la cour céleste. Pour;ant, ceux-ci ne s'élonnent pas de me voir l'honorer plus qu'eux-mêmes, parce qu'ils savent que je lui suis plus intimement uni. Ce que je dis des Anges, je le dirai des Saints. Voila pourquoi sainte Geneviève est honorée tout particulièrement à Paris, saint Martin à Tours, saint Hilaire à Poitiers. C'est pour une raison du même genre que les fidèles célèbrent le.s mystères de la Sainte Enfance à Bethléem et à Nazareth, et ceux du Sauveur mourant pour nous, au Calvaire.

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