GH. 111. — CE QUE KEGLAJVIE LA MEUE DE GRACE
Quelle conclusion tirerons nous de là pour le culte tV amour que nous devons à la sainte Vierge? Le droit pour Marie de tenir, après Dieu Notre Seigneur, la première place dans cet amour; une place absolument incommunicable à toute autre créature : car les deux mesures de la charité concourent harmonieusement à la lui assurer. Prenez la première mesure, et dites-moi si vous trouvez au ciel et sur la terre une créature excellente comme elle, participant comme elle aux perfections de la bonté divine; une créature unie comme elleàla source de toutamouret de toutbien, la divinité. Mais c'est la considérer comme Mère de Dieu. Regardez-la maintenant danssa qualité de Mère des hommes, et, prenant la seconde mesure,yoyez s'il est au ciel et sur la terre des liens aussi forts, aussi puissants que ceux qui unissent une telle mère à nous, ses fils. Si vous trouvez dans cette innombrable armée des voyageurs ou des élus une seule créature à qui vous soyez redevables à l'égal de Marie, je vous permets de la faire passer avant elle dans votre culte d'amour. Mais si toutes ensemble ne vous 5ont pas ce qu'est pour vous cette tout aimable mère, concluez de là qu'à tous les points de vue c'est elle qui mérite et réclame à meilleur droit, après Dieu, l'amour, cet hommage de votre cœur.
Une autre conclusion, sortant des mêmes principes, et que nous avons déjà touchée, demande encore une attention toute spéciale. Sans doute, la bienheureuse Vierge est dans un sens véritable la reine et la mère
Deinaadez-moi quel élan porte les foules à Lourdes plutôt qu'à mille
autres sanctuaires ; et je vous assignerai la même cause : c'est là que
■Marie s'est unie de préférence à nous par sa présence sensible et par ses bienfaits.
des esprits aiigéliques. Elle n'est pourtant à leurég'ard ni mère ni reine^ comme elle l'est pour nous : car elle n'a pas eu dans leur sanctification la part qui lui revient dans l'ordre de notre salut (i). Donc, à regarder la seconde mesui-e, ils ne sont pas tenus de l'honorer et de l'aimer comme nous. Que les Chérubins et les Séraphins l'emportent en amour, en vénération, quand ils contemplent en elle la Mère de leur Dieu, tout inondée des splendeurs de la grâce et de la gloire, je nj contredirai pas, et mon bonheur sera toujours de me voir dépassé par eux et par des milliers d'autres dans la glorification de ma mère, pour autant toutefois que cette infériorité ne vienne ni de mon ingratitude ni de mes négligences. Mais, encore une fois, mon amour doit avoir un je ne sais quoi de tendre, de confiant, de filial, de familier même qui ne convient pas au leur; et cela, parce qu'elle est ma mère comme elle n'est pas leur mère, et que je suis, moi, son enfant,^ comme ils ne peuvent sa fiatter de l'être.
Ajoutons^ en passant, une dernière considération qui confirmera ce que nous venons de dire. Judith, cette femme héroïque qui sauva le peuple d'Israël, au péril de sa vie, ne pouvait être connue sans exciter l'admiration des peuples. Pourtant, c'était aux seuls juifs qu'il appartenait de sortir au-devant d'elle « et ds lui chanter d'une même voix : « Vous êtes la gloire de Jérusalem, vous êtes la joie d'Israël, vous êtes l'honneur de notre race » (2). Pourquoi parler de Judith, quand nous, Français, nous avons un exemple qui nous touche de si près? Jeanne d'Arc est aujourd'hui
(0 Voir 11'= Partie. L. viu, c. vi.
(2) Judilh, XV, 10.
cil. m. CK QUE KÉCLAME LA MÈKE DE GRACE 223
louée dans le monde eiilicr; mais noire devoir à nous c'esL de lui rendre une gloire de choix, parce qu'il a plu à Dieu de l'allaclier à nous par des liens plus étroits, soit en lafaisant naître de notre sang-, soit principalement en sauvant notre patrie par elle. Donc, et c'est la conclusion qui s'impose, le culte d'amour (pie nous devons à notre mère du ciel est vraiment un culte d'hyperdulie : car il n'est personne parmi l'innombrable armée des élus qui soit si près de Dieu, personne, non plus, qui nous soit uni par des liens si forts et si sacrés.
IV. — Aussi bien, est-ce surtout l'amour qui fait pour ainsi dire, le fond de tous les hommages des plus dévoués serviteurs de la Vierge envers cette très douce mère. Saint Alphonse de Liguori, dont personne n'ignore la tendre dévotion pour elle, ne pouvait se lasser de lui dire son amour, comme en témoig-ne son beau livre des Gloires de Marie. L'aimer, c'était aussi la pensée constante du jeune saint qui fut Jean Berchmans. « Je veux aimer Marie, je veux aimer Marie », se répétait-il souvent à lui-même. Que dirai-je d'un autre saint, non moins admirable que lui par son innocence et par sa dévotion envers la tout aimable Mère de Dieu? Stanislas Kostka avait pour elle une affection si vive et si tendre qu'il suffisait de l'entendre parler de Marie pour se sentir brûler au cœur d'une affection semblable. Un jour, est-il raconté dans son histoire, interrogé s'il aimait beaucoup Marie : « Elle est ma mère, répondit-il. Que puis-je dire de plus » ? Et cela, racontait son interlocuteur, fut dit d'un cœur si pénétré, d'une voix si émue, d'un air si affectueux, qu'on eût crût voir un ang-e parlant de l'amour de sa
Reine. Non moins brûlant fut l'amourde saiutLouis de Gonzag-ue, le frère de ces deux jeunes saints. Au seul nom de Marie, il sentait son cœur tellement embrasé que la flamme intérieure qui le consumait se reflétait sur ses traits et frappait tous les regards. A ces exemples saint Alphonse en ajoute une multitude d'autres. Ils nous montre le bienheureux Hermann Josephappelant MsLv'ie son épouse d'amour ; saint Philippede Néri, la nommant ses délices; un autre, qu'il croit être saint Bonaventure, lui protestant qu'elle était non pas seulement sa dame et samère, mais son cœur et son âme (i); saint Bernardin de Sienne, lui donnant le doux titre à' amante; saint Bernard, ou plutôt un pieux auteur caché sous son nom, la traitant de raoisseuse des cœurs (2).
Xe craignons pas de citer quelques autres de ces traits où se révèle l'immense aflection doat le cœur des Saints brûlait pour la Mère des hommes. Ici, nous voyons saint PVançois Solano, comme transporté d'une sainte folie d'amour, chanter en s 'accompagnant d'un instrument de musique, devant une image de la Vierge; voulant, disait-iL à l'imitation des amants du monde, donner une sérénade à la reine de son cœur. Là c'est Charles, fils de sainteBrigitte, qui proteste n'avoir pas de plus grande joie que de savoir combien Marie est aimée de Dieu; prêt, disait-il, à souffrir toute peine, à renoncer même à la gloire du paradis, si cette gloire était sienne, pour qu'elle-même fût toujours souverainement glorieuse et souverainement
(i) « Ave Domina mea, Mater mea; imo cor meum et anima mea. » Stiinuli divini Ainoris, P. VIII, c 16, inter 0pp. S. Bonavenlurae.
(?) n R;iplrix cordium, noane rapuisti cor meum? » Méditai, in Salve Retjina, dijà citées plus haut.
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aimée. Ailleurs, c'est le petit enfant qui deviendra plus tard saint Alphonse Rodrig-uez, allant, dans l'excès de son filial et confiant amour, jusqu'à dire naïvement à Marie : « Ma très aimable mère, je sais combien vous m'aimez; mais vous ne m'aimez pas autant que je vous aime » (i). Faut-il parler encore de ceux qui, comme sainte Radeg'onde, n'hésitèrent pas, dans les transports de leur amour, à graver avec une pointe de fer l'aimable nom de Marie sur leur poitrine, ou même à l'y imprimer à l'aide d'un fer rouçe, afin d'en rendre l'empreinte plus profonde et plus ineffaçable? Faut-il enfin rappeler des vœux ardents comme ceux-ci : « Je voudrais avoir tous les cœurs des Anges et des Saints pour aimer Marie comme ils l'aiment; je voudrais avoir les vies de tous les hommes pour les consacrer toutes à son amour » ( i).
Tout cela montre bien que, dans le culte de Marie, c'est l'amour qui prime tous les autres sentiments. Du reste, il n'est pas nécessaire de recourir au témoignage des Saints pour en être convaincu ; pas plus qu'il ne faudrait faire appel à l'autorité, si l'on voulait prouver que le principal devoir d'un enfant envers sa mère est de l'aimer. En effet, et nous l'avons déjà fait remarquer, il y a dans le cœur des chrétiens je ne sais quel instinct, imprimé par la grâce de leur baptême, qui les porte amoureusement vers elle. L'enfant baptisé n'aqu'à entendre parler deMarie, qu'à la voir représentée dans ses images pour tendre ses bras, comme
(i) On sait la réponse de Marie; comment, charmée tout ensemble et comme blessée dans son amour, elle répondit à l'enfant par l'imagée devant laquelle il etaii prosterné : Oue dis-tu, mon Alphonse, que dislu? Oh! combien mon amour pour toi l'emporte sur le tien! 11 y a moins de distance entre le ciel et la terre qu'entre mon amour et ton amour.
(2) Lire saint Alph. de Liguori, Gloires de Marie. P. 1, c. i, | 3, p. 5o, suiv.
on le fait, devant une mère. Il l'aime sans effort et comme naturellement, dès qu'il sait qu'elle est la Mère de Jésus et sa mère à lui. Nous avions donc raison de le dire, la maternité spirituelle de la glorieuse Vierg-e introduit, ou du moins fortifie merveilleusement dans son culte le caractère d'amour, principal élément de tout culte religieux^ surtout dans la nouvelle Alliance. J'ai dit : principal élément du culte religieux. Sans doute, à presser les termes, comme on le fait en traitant scientifiquemment des vertus infuses, l'amour n'est pas l'acte formel du culte soit de latrie, soit de dulie. Mais il en est l'âme et le complément. Et, remarquons-le bien, cet amour de la Mère de Dieu chez ses enfants n'enlève rien à leur vénération pour une dignité si haute, comme la vénération n'ôte rien à l'amour. Il doit répondre de tous points aux qualités de celle qui en est le bienheureux objet. Donc, il est fait tout à la fois de respect et de tendresse; s'il s'abaisse devant tant de grandeur, il s'en réjouit plus encore ; s'il admire une puissance au-dessus de toute puissance créée, sa confiance s'en accroît d'autant , puisqu'il sait que ce pouvoir est celui d'une mère.
L'amour porte à l'imitation. C'est un des caractères sur lesquels ont toujours insisté les Saints, quand ils parlent de la dévotion que nous devons avoir pour Marie. Ils nous la montrent comme l'exemplaire parfait. Parfait, parce qu'il n'est aucune vertu dont il n'offre en lui-même le plus achevé modèle. Parfait, parce qu'il peut nous procurer surabondamment les secours nécessaires pour le reproduire en nous. Parfait surtout, parce que ses amabilités ineffables, nous provoquant à l'aimer, sont par là même un stimulant très efficace à l'imiter.