CH. 111. — CE GUE RECLAME LA MÈRE DE GRACE
V. — Je ne voudrais pas quitter cette matière sans parler de quelques manifestations d'amour envers la bienheureuse Vierge, rapportées et même conseillées par de pieux auteurs, et passionnément critiquées par des écrivains protestants ou jansénistes. Telles sont, d'abord, certaines formules extraordinaires; telles aussi de petites pratiques où la dévotion filiale des enfants de Marie s'est maintes fois épanchée.
Commençons par les formules. Je les prends dans les Diptyques de Marie du P. Théophile Raynaud. Voici les principales : Je voudrais être le maître du monde pour en céder l'empire à la Mère de Dieu : souhait doublement absurde, objecte-t-on, puisqu'il est ég-alement impossible à la créature de posséder et de donner l'empire du monde. — Je voudrais céder à Marie la place qui m'est destinée dans le royaume des cieux, s'il ne s'en trouvait pas une pour elle : souhait chimérique encore pour ces deux raisons, que personne ne peut céder sa part de béatitude, et que celle de la Vierge est plus excellente et plus assurée que toute autre, — Si j'étais la Mère de Dieu et qu'elle fût ellemême ce que je suis, volontiers je me dessaisirais de celte dignité de mère pour l'en revêtir elle-même : puérilité pure, puisqu'elle porte sur des hypothèses sans fondement et contraires à la nature même des choses. — Plutôt l'enfer que de voir Marie dépouillée de sa divine maternité : comme si l'on pouvait désirer l'enfer, ou comme si l'acceptation d'un semblable supplice pouvait jamais être un moyen de conservera la Vierge sa divine maternité. — 0 Christ, ô mon Dieu, je vous aime pour l'amour de votre mère : ce qui paraît aller contre la nature même de la charité qui
nous fait aimer, non pas Dieu pour la créature, mais la créature pour Dieu.
Que penser de ces formules et des critiques dont elles ont été l'objet ? Quant aux formules, le P. Théophile Rajnaud se plaint vivement qu'elles aient été publiées de son temps, avec d'autres du même genre, dans un livre qui, prôné par les trompettes de la re- ,nommée, vit se multiplier rapidement ses éditions ( r) ; et c'est chez lui que j'ai trouvé la plupart des critiques -dont je les ai fait suivre. Toutefois la censure, encore qu'elle soit, à mon avis, trop mordante, suivant le génie de l'auteur, et parfois même exagérée, ne part en aucune manière d'un sentiment d'indifférence pour la Mère de Dieu : car, ainsi que je le disais dans une autre occasion, peu d'auteurs ont plus travaillé que lui pour l'exaltation de ses privilèges.
D'ailleurs, lui-même suggère une distinction très importante, et qu'il ne faut jamais oublier, quand on veut porter un jugement sur ces sortes d'expressions. Les prenez-vous comme de simples effusions d'uu cœur tout embrasé d'amour pour Marie, il avoue qu'elles deviennent tolérables et peuvent être agréées de la Mère de Dieu. Ce qu'il n'approuve pas, c'est qu'on les énonce froidement, et qu'on les propose comme autant d'actes par où l'on doive s'efforcer de plaire à la Reine du ciel, au détriment peut-être de tant d'autres actes qui lui procureraient une louange plus solide et plus véritable.
Il ne sera pas inutile de rapporter à ce sujet une
|i) L'ouvrage parut, dit-il, sous le nom de Paal de Sainte Marie . Etait-ce le livre du P. Paul de Barry, intitulé : Le Paradis ouvert à Philagie par cent dévotions à la Mère de Dieu? On pourrait le soupçonner : car on y trouve quolijucs-unes de ces formules.
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remarque de Fénelon , consig'née par le cardinal de Baussel dans son Histoire de l'illuslre archevêque de Cambrai. « Il j a une différence de style qui convient aux matières et aux personnes différentes. II y a un style du cœur, et un autre de l'esprit ; un langage de sentiment et un autre de raisonnement. Ce qui est souvent une beauté dans l'un est une imperfection dans l'autre. L'Eglise avec une sagesse infinie permet l'un à ses enfants simples, mais elle exige l'autre de ses docteurs. Elle peut donc, selon les différentes circonstances, sans condamner la doctrine des Saints, rejeter leurs expressions fautives dont on abuse « (i). C'est presque, en d'autres termes, la distinction déjà signalée parle P. Théophile Raynaud. Si vous parlez le langage du cœur, vous êtes souvent en désaccord avec celui de la froide raison, parce que l'un est l'expression des affections de l'âme, et l'autre, des idées. Un amour qui pèserait chacune de ses expressions au poids de la logique, et n extravagiierait jamais dans ses épanchements, serait d'ordinaire un assez pauvre amour (2)..
C'est là ce que Nevvman a fort sagement fait observer dans ses réponses à des critiques autrement injustes que celles du P. Théophile Raynaud. « Pour moi, dit-il en substance, à parler franchement, je ferais assez peu de cas d'une tendresse toujours soucieuse de la mesure, et ne se permettant jamais, dans ses expressions, quelqu'une de ces mille folies où le cœur aime naturellement à s'épancher. Mais cela même pour n'être ni choquant, ni ridicule, a besoin de n'être pas froidement étalé devant les yeux des indifférents ou
[\) Histoire de Fénelon, L. m, | isg.
{2) Saint Thom. de Villeneuve, I''^ Partie, t. I, p. 282.
23o L. IX. LE CULTE DE LA SAINTE VIERGE
des étrangers. Tels soupirs embrasés d'une àme que l'amour de Dieu transporte hors d'elle-même, mis dans un livre en forme de méditations ou d'exercices, perdent tout ce qui les rendait explicables, et ne sont plus qu'une vaine et déplaisante exagération » (i). Gela dit, nous n'avons plus besoin de recourir à d'autres explications pour justifier des expressions comme celles que nous avons rapportées, quand nous les trouvons sur les lèvres des enfants de Marie, parlant à leur mère.
Du reste, tout n'est pas étrange, même au point de vue de la seule raison, parmi les formules si vivement critiquées. Prenons la dernière, par exemple, c'est-àdire celle que loue particulièrement le P. Paul de Barry dans son Paradis ouvert à Philagie (2). Sans doute, il n'est pas permis de subordonner l'amour du Fils à celui de la mère : ce serait aller contre la nature de la charité. Mais la formule bien comprise ne suppose rien de semblable. De môme que je peux, sans renverser l'ordre, m'exciter à l'amour de Dieu par reconnaissance pour ses bienfaits, par la crainte des
(i) Newman, ouvrage déjà cité, pp. 98, 94.
11 serait malaisé de rendre mieux ces idées que ne l'a fait saint Bernard, sur ces paroles du Cantique (serai. 67, n. 3, sq.) ; Dileclas meus mihi et ego illi . <• Quid est quod dicit, ille mi/ii et ego il/i? Nescimus quid loquitur, quia non sentimus quod sentit... Afiectus locutus est, non inlelleclus, et ideo non ad intellectum. .. Habent suas voces afTectus per quas se, etiam cum nolunt, produnt : limor, verbi causa, meticulosus, dolor gemebundus, amor jucundus. NunKjuid dolenlium pianctus, moerentiumve singultus vol gemitus .. aut ralio excitât, aut deliberatio ordinal, aut praemeditatio format? Ejusmodi ccrlum est non nutu prodire animi, sed erumpere motu. Sic flagrans ac vehemens amor, praesertim divinus, cum se intra se cohibere non A'alet, non attendit quo ordine, qua leçe, quave série seu paucitate verborum ebulliat, dummodo ex hoc nullum sui sentiat detrimentum. Interdum nec verba requirit, interdum nec voces omnino ullas, solis ad hoc contentus suspiriis. . . P. L. CLxxxiii, i 'o3.
(2) Dévotion Vin. Aymer tendrement et ardemment le Fils de Dieu nostre Sauveur, pour l'amour de sa saincte Mère, à l'imitation de saincte Brigitte.
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peines dont seront punis ceux qui ne l'ont pas aimé, par l'espérance de la béatitude qui récompensera mon amour, ainsi puis-je le faire en considération de la Mère de Dieu. Autres sont les stimulants qui me portent à l'amour de Dieu, autres le motif et la mesure de cet amour. Quand j'aime Dieu parce que je veux être un jour du nombre de ses élus, je veux l'aimer pour lui-même et par-dessus tout autre bien, parce que cela seul peut me mettre en possession de Dieu. Ainsi l'amour de Marie me presse d'aimer son Fils plus que je ne l'aime elle-même, plus que je n'aime toute créature; parce que c'est dans cette mesure qu'il est aimé d'elle et que je dois l'aimer, si je veux répondre aux désirs maternels de son cœur.
Ajoulerai-je qu'il faudrait bien peu connaître l'histoire des Saints, pour prendre scandale de ces pieuses extravagances. Sans parler de saint Paul qui souhaitait que Jésus-Christ le fît anathème pour les Israélites, ses frères (i), voyez un saint François d'Assise, enivré de son amour pour Dieu, courir et chanter dans la campagne, et prêcher sérieusement les oiseaux et les poissons; voyez un saint Paul de la Croix, tout hors de lui-même^, criant aux arbres, aux moissons, d'arrêter leurs concerts à la g'ioire de la suprême bonté; ne semble-t-il pas que c'est de la folie? Oui, mais c'est la folie de l'amour, une folie que Dieu justifiait par des effusions de grâces et par des miracles (2).
(i) Rom. , IX, 3.
(2) Il peut être intéressant de noter que la quatrième des formules incriminées se trouve plus au long dans les Révélations de sainte Brigitte. (L. vu, c. i3.) C'est la B. Vierge elle-même qui la signale à la sainte comme un des actes par lesquels Charles, son fils, aurait mérité la spéciale protection de la Reine du ciel, dans les combats qu'il eut à soutenir au moment de sa mort. « Pendant que cette âme était dans son corps, elle eut un si grand amour pour moi, qu'elle pensait souvent en
Un dernier mot sur les petites pratiques par où les enfants de la sainte Vierg-e témoignent et nourrissent leur dévotion pour cette tout aimable mère. Le Paradis ouvert à Philagie, àoni ]e. parlais tout à l'heure, en expose une centaine, toutes empruntées, soit à des saints canonisés par l'Eglise, soit à de pieux personnages, recommandables par leur amour envers la Reine du ciel. Le charme naïf et la^tendre piété qui se dégagent de la plupart n'ont pu leur faire trouver grâce ni devant le rigorisme des partisans de Jansénius (i), ni devant la suffisance méprisante du Protestantisme. Et pourtant, rien de plus simple, rien de plus naturel; rien aussi de plus efficace que ces petites prati-
elle-même comment la bonté de Dieu m'a faite sa mère, et m'a exaltée sur toute créature. C'est pourquoi, pénétré d'une reconnaissance amoureuse envers le Seigneur, il se disait en lui-même : Si grande est majoie de voir Dieu, Notre Seigneur, aimer sur toutes choses la Vierge Marie, sa mère, que je ne voudrais l'échanger contre aucun plaisir du monde. Mieux encore; s'il était possible qu'elle déchût, même un instant, delà dignité qu'elle possède auprès de Dieu, je serais prêt, pour lui épargner ce malheur, à subir pendant l'éternité les tourments de l'enfer. Donc, à Dieu grâces infinies, gloire éternelle pour la bénédiction de grâces et l'immensité de gloire dont il a comblé sa très digne mère ». Ce qui se révèle dans cette offrande, c'est le trop plein d'un cœur où surabonde l'amour de Marie. Faut il s'étonner qu'elle l'ait récompensé par une assistance singulière à l'heure des derniers combats?
Du reste, le fils suivit en cela l'exemple de sa mère, comme on peut le voir par les sentiments que Brigitte exprimait elle-même à Marie : « Bénie soyez-vous, ô Sainte Mère de Dieu, et béni ce même Dieu, Jésus votre Fils, pour toute la joie que j'c'prouve à penser qu'' vous êtes sa mère. 11 sait bien que Marie, la fille de Joachim, m'est plus chère que les enfants de Brigitte et d'Ulpho. En vérité, j'aimerais mieux le néant pour Brigitte, la fille de Binger, que la privation d'existence pour Marie, la fille de Joachim. Et plutôt que de ne pas voir Marie, (ille de Joachim, dans les hauteurs des cieux, je préférerais l'enfer pour Brigitte. A quoi la bienheureuse Vierge répondit : Ma fille, sois-en bien sûre, cette Marie fille de Joachim, te sera plus utile que lu ne l'es, toi, la fille de B'.nger, à toi-même. Car cette même fille de Joachim, devenue la Mère de Dieu, veut être une mère pour les enfants d'Ulpho et de Brigitte ». Révélât. S. Brigittae. Révélât, extravagant., c. 63 t. II, p. 45o.
(i) Pascal, dans ses Provinciales {g<' lettre), en a fait des risées, comme si, dans la pensée du P. Paul du Barry, il suffisait d'en garder quelqu'une, si petite qu'elle soit, pour être aimé de la Vierge et arriver par elle au salut.