‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 3)Chapitre 39 sur 81 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Encore sur le culte d'invocation de la sainte Vierge. — Ce culte est-il nécessaire aux hommes; — et s'il l'est, de quelle nécessité? — Dernière question : comment et dans quelle mesure le culte de la Mère de Dieu peut-il être considéré comme une note de la véritable ^fflise du Christ?

I. — Reste à résoudre une autre g-rave question. Est-ce, non seulement une souveraine convenance, mais encore une nécessité d'avoir pour la sainte Vierg-e la dévotion filiale qui se traduit par la prière? Au fondj la question ici posée diffère peu de cette autre: y a-t-il nécessité pour les enfants de Marie de rendre un culte positif à leur mère ; car, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, le culte de prière enferme le culte de louanges, et réciproquement le culte de louanges est, d'une manière plus ou moins explicite, un culte de prière. Il faut encore l'avouer, les théologiens et les maîtres de la doctrine spirituelle abordent assez rarement cette question; au moins, pour la traiter directement, et, comme on dit, ex professa. Ils aiment mieux parler des avantag-es incomparables attachés à la dévotion pour la Mère de Dieu. Tous pourtant n'ont pas gardé le silence.

Mais, avant d'écouter leurs réponses, précisons d'abord les divers sens que peut avoir la question. Ceuxci dépendent de la manière dont on entend la nécessité. Il y a ce qu'on appelle la nécessité de précepte et

la nécessité de moyen. La première se comprend d'ellemême : une chose est nécessaire de nécessité de précepte, quand elle est commandée par une autorité légitime. A ce point de vue, certains actes du culte de la bienheureuse Vierge sont nécessaires; par exemple, la célébration de ses fêtes, dans la mesure où l'Église les rend obligatoires. C'est de la nécessité de moyen que nous avons surtout à parler; c'est à dire, de la nécessité de poser tel ou tel acte, si l'on veut obtenir ou conserver la grâce du salut (i). [Ainsi la prière, en général, est nécessaire de nécessité de moyen, parce que c'est en priant que nous obtenons de Dieu les secours indispensables pour triompher des tentations et persévérer dans la grâce.

Mais cette nécessité même comporte des degrés. Il y a la nécessité absolue : telle est, pour prendre un exemple familier, la nécessité des aliments pour soutenir et conserver les forces humaines; telle aussi la nécessité du baptême pour qu'un fils d'Adam le pécheur devienne enfant de Dieu : car il ne peut y avoir ni grâce d'adoption, ni salut par conséquent, indépendamment des eaux baptismales (2). Il y a la nécessité relative, qu'on nomme aussi nécessité morale, comme serait celle d'employer quelque moyen de transport, quand il s'agit d'un très long et difficile voyage. Vous pourriez absolument faire à pied le trajet de Paris à Pékin; ce qui ne vous empêchera pas déjuger qu'un

(i) Inutile de parler ici de la nécessité de moyen, en tant qu'elle s'applique à d'autres qu'aux adultes, ou qu'elle concerne les dons qui nous constituent formellement les enfants de Dieu, comme est la çràce sanclitiante.

(2) .Toan., m, 5. Ce n'est pas à dire que le péché d'orii^ine ne puisse être effacé, sans la réception actuelle du baptême : ce sacrement peut être suppléé par le baptême de désir, et par le baptême de san;;; ; mais ni l'un ni l'autre n'opèrent que dépsndamment du baptême r 'cl, qu'ils contiennent in voto.

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vaisseau ou la \oie ferrée vous sonl indispensables pour l'enlreprenclre. Or, il est clair que celte dernière sorte de nécessité peut être plus ou moins grande et se rapprocher plus ou moins de la nécessité strictement dite, suivant la nature des difficullés à vaincre. Une remarque aussi, qui n'est pas indifférente, porte sur le terme de moyen. Le moyen n'est pas une simple condition : c'est quelque chose qui concourt positivement au but pour lequel il est employé. Ainsi le baptême a le caractère de cause; la prière, celui d'impé- Iration.

Ces notions préliminaires une fois supposées, cherchons ce qu'il faut penser de la nécessité de la dévotion à la Mère de Dieu, et tout spécialement du culte de prière. Voici tout d'abord l'autorité du docteur Ani^élique. Il parle en g-énéral de l'invocation des Saints, mais c'est chose manifeste que ce qu'il en dit est surtout applicable à leur Reine. Après avoir établi la nécessité de la prière (i), il se propose cette question: Devons-nous prier les Saints d' intercéder pour nous ? Afin que la réponse soit mieux saisie, je traduirai le texte en entier : c C'est un ordre établi de Dieu parmi les créatures, au témoignage de l'Aréopag^ite, rpie les choses inférieures soient ramenées à Dieu par celles qui tiennent le milieu. Donc, parce que les saints de la patrie sont le plus rapprochés de Dieu, Vordre de la loi divine exige que nous, qui sommes autant de pèlerins éloignés du Seigneur (i), nous remontions à Dieu par les Saints, comme par des intermédiaires

(i) Ad orationern quilibet tenetur ex hoc ipso quod tenetur ad bona spiritualia sibi procuranda, quae nonnisi divinilus dantur; uiide alio modo procurari non possunt, nisi a Deo pclantur. In Sent , iv, D. i5, q. 4. a- I, sol. 3. Cf. 2-2, q. 83, a. 2; i-a, q. 109, a. 9.

(2)11 Cor., V, 6.

entre nous et lui. C'est là ce qui a lieu, lorsque la divine bonté se sert d'eux pour répandre ses effets. Et parce que notre retour à Dieu doit répoudre à la descente, à la procession, de ses bontés en nous; de même que les bienfaits divins nous arrivent par les suffrages des Saints, ainsi faut-il que nous soyons reconduits à Dieu par l'entremise des mêmes Saints, si nous voulons en recevoir de nouveaux bienfaits. Et voilà pourquoi nous les prenons pour intercesseurs et comme nos médiateurs auprès de Dieu, lorsque nous les supplions de prier pour nous » (i).

Rien de plus clair ni de plus profond que cette doctrine : c'est par l'intermédiaire des Saints que les bienfaits de la divine bonté s'épanchent sur les hommes ; c'est donc aussi par leur intermédiaire, je veux dire, en les priant d'intercéder pour nous auprès de Dieu, que nous devons aller aux sources de la même bonté pour y puiser de nouvelles effusions. Nous l'avons entendu, cette loi en vertu de laquelle l'ordre de la prière doit répondre à l'ordre des bienfaits, Dieu luimême l'a posée: les bienfaits descendant de Dieu par l'entremise des Saints, c'est par la même entremise que la prière doit monter à Dieu.

Telle est la doctrine enseignée par l'Ange de l'Ecole sur la nécessité où nous sommes d'invoquer les Saints en général; çt l'on peut ajouter, la Reine des Saints en particulier : car le grand docteur l'a enseigné luimême, la médiation de Marie prime celle de tous les autres élus. Au fond, cela revient à dire : Nous sommes redevables des grâces à 1 intercession de Marie; donc il nous est nécessaire de les demander par elle.

(i) s. Thom., In Sent, iv, D. 45, q 3, a. 2.

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Donc, tout ce qui démontre qu'elle est le canal nécessaire des faveurs divines prouve aussi, du môme coup, qu'elle doit être l'objet et le canal de nos prières.

On le sait déjà, cette proposition : toutes les grâces nous arrivent de Jésus-Christ par l'intercession de Marie, n'est pas identique à cette autre : On n'obtient les grâces de Dieu qu'à la condition de les demander par elle. En effet, on peut concevoir, et de fait il arrive que Marie nous obtienne des g-râces, encore que nous ne l'ayons pas priée. Donc, on se trompe quand, sans explications d'aucune sorte, on apporte le passag-e suivant de saint Alphonse de Liguori pour établir directement la nécessité du culte de prière envers la Sainte Vierge : « Nous disons avec le père Suarez que, selon le sentiment universel aujourd'hui dans l'Eg-lise, l'intercession de Marie ne nous est pas seulement utile, mais nécessaire. Il ne s'ag"itpas toutefois ici d'une nécessité absolue; la médiation de Jésus- Christ nous est seule absolument nécessaire; mais d'une nécessité morale, fondée sur cette raison que, comme le pense saint Bernard, Dieu a résolu de ne nous accorder aucune grâce autrement que par l'intercession de sa mère » (i). Ceux qui se sont appuyés sur ce texte n'ont pas assez compris qu'il énonce seulement la nécessité des intercessions de Marie pour nous. Au reste, je n'en doute pas, le pieux et très docte serviteur de la Vierge en aurait tiré, comme une conclusion naturelle de cette première vérité, la nécessité où nous sommes de l'invoquer nous-mêmes, si c'avait été le lieu de la rappeler : car, dans son

(1) s. Alph. de Liguori, Gloires de Marie, P. 1, c. 5, | i.

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Traité de la prière, il reconnaît expressément, à la suite de saint Thomas dont il transcrit les mêmes paroles que nous citions tout à l'heure, l'enchaînement nécessaire entre l'une et l'autre proposition (i).

Suarez, auquel il faisait allusion dans son texte, a très nettement signalé la même liaison. Après avoir exposé l'immense pouvoir de la Sainte Vierge auprès de Dieu, sa tendre sollicitude pour notre salut, la multitude et la perpétuité des invocations que l'Église fait monter vers elle, il conclut : « Donc l'Eglise estime que l'intercession de la Vierge nous est plus utile et plus nécessaire que celle de tous les autres saints; donc nous devons aussi l'invoquer plus que tous les autres ensemble » (2).

Des auteurs en assez grand nombre, par exemple, le bienheureux Grignion de Montfort, ont des litres comme celui-ci : « Excellence ti nécessité de la dévotion à la Sainte Vierge ». Or, les développements qui suivent ces litres vont presque tous à montrer la médiation de Marie comme étant, après celle de Jésus- Christ, le canal universel des grâces (3): « tellement, ajoute le bienheureux, qu'il ne faut pas mêler la dévotion à la très sainte Vierge avec les dévotions aux autres saints, comme si elle n'était pas plus nécessaire, et comme si elle était de surérogation » (4) : ce qu'il confirme par l'autorité des plus saints docteurs.

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