IS.. LX
(2) Biblia Mariana, n. 20. 0pp. Alberti M., t. XX, p. 22.
(3) Adamus Perseniae, serm. 2 de partu Virginis. P. L. ccxi, 715.
(4) Ibid., 763. A noter encore cet hymne chanté par nos pères, au moyen âge.
Ecce ad te confugio, Virc:o, nostra salvalio, Fons salutis et veniae, Mater misericordiae.
NuUus enim confundelur, iSicut reor, nec perdtliir, Qui se tibi commendabit, Oui te pure invocabit.
lllepotest desperare, Qui te non vult invocare; Tota enim nostra salus A te sola progredilur.
Nunquam possum desperare, Si te volo invocare, Per te enim me salvari, Per te credo reparari.
Mone, Hijmni laiini medii aevi, n. 557, de Beata Virgine, t. II, p. 36o.
dra jamais : c'est chose impossible » (i). Voilà ce qu'atteste après tant d'autres le vénérable Pierre de Blois ; et c'est aussi le sentiment exprimé chez le même auteur par un pieux anonyme, affirmant qu'il n'y a pas de mort éternelle pour quiconque aura dévotement et persévéramment servi et invoqué la Mère de Dieu (2).
Ne craig-nons pas de multiplier les témoig-naçes établissant une vérité si consolante. On lit, dans les Dialogues de sainte Catherine de Sienne que Dieu, lui dévoilant un jour les voies par lesquelles sa providence avait préservé de l'enfer un malheureux pécheur, dit à sa fidèle servante : « Je n'avais pas oublié son amour et sa vénération pour la glorieuse mère de mon Fils; car j'ai décrété pour l'honneur de ce Fils bienaimé que tout homme, juste ou pécheur, qui se réfugierait près d'elle, touché d'une dilection respectueuse, ne pourrait jamais devenir la proie du monstre infernal. Cette bénie Vierge est un parfum suave et délicieux que j'emploie pour attirer à moi les hommes, et surtout l'âme dos pécheurs )> (3).
Le vénérable Jean Lansperg prête à Notre Seigneur un langage semblable : « J'ai commis à ma mère, pour qu'elle les distribue, tous mes trésors de grâce et de miséricorde, alors que je lui donnai pour fils, dans la personne de Jean, tous mes enfants et surtout les pécheurs pour lesquels j'étais attaché à la croix. C'est pourquoi, tel est son zèle, telle sa diligence à remplir son office, qu'elle ne permet pas, autant du moins qu'il est en elle, la perte d'aucun de ceux qui
(i) Ludov. Blesens., Canunes vilac spiritualis, c. i8. (a) Ibid , inier dicta Patrum, c. 5.
(3) S. Catherine de Sienne, Dialogues, ch. iSg, t. II, p., 1(^2, Paris, i855.
lui ont été confiés, principalement s'ils invoquent son assistance... C'est donc s'aveug-ler grandement et travailler soi-même à sa propre ruine que d'attaquer cette trésorière de mes grâces, et de refuser de la tenir pour avocate auprès de moi, comme je suis moi-même l'avocat des hommes auprès du Père. Non, il n'est pas de moyen plus sûr de se précipiter soi-même en enfer, que de s'aliéner celle dont l'intercession a tant de fois arrêté les effets de ma juste colère : car, elle une fois écartée, personne ne s'interposera pour retenir ma main prête à frapper les coupables » (i).
C'est encore le même Lansperg qui, dans une de ses lettres, écrivaitcette pressante exhortation : «Oui, je vous exhorte à aimer toujours plus la Vierge Marie, notre Dame. Voulez-vous échapper à tous les périls, ne pas succomber dans les tentations, être consolé dans vos épreuves et porter sans fléchir le poids des tristesses; voulez-vous être uni très étroitement au Christ, vénérez, aimez, imitez sa très pure, très douce, très aimable et très puissante mère. N'en doutez pas, elle sera pour vous une mère très aimante, si vous la cherchez elle et son amour : car elle est si humble qu'elle ne méprise personne, si miséricordieuse qu'elle ne rejette aucune prière; et, vous le savez, elle a reçu de Dieu le pouvoir de dispenser les trésors de la grâce confiés à ses mains, et de relever les pécheurs, mais tout particulièrement ceux qui l'aiment... Oui la chérit est chaste, qui l'embrasse est pur, qui l'honore est pieux, qui l'imite est saint. Personne ne l'aime sans être aimé d'elle; personne parmi ses déoots n'a
(i) Joan. Lansperg;., Opusc. spirit. Alloquioram L. I,can. /a. 0pp., t. W, p. 486, sq. Colon. Agripp., i63o.
Jamais péri... En verlii du privilège et de l'emploi qu'elle a reçus gracieusement de son Fils Jésus, qui l'aime arrive à la pénitence; qui lui est dévoué, à la grâce; qui l'imite, à la gloire. C'est donc une grande g-râce, un bienfait insig-ne de la divine bonté que d'avoir de la dévotion pour cette bienheureuse Vierg-e, de se confier en elle, de mettre par elle son espoir en Dieu, de souhaiter enfin d'imiter ses vertus» (i).
Saint Laurent Juslinien, commentant les paroles adressées du haut de la croix par Notre Seig-neur à sa mère: « Aucun de ceuxqui vous invoqueront, lui faitil dire, ne sera dédaigné de moi; et pas un de vos dévots serviteurs ne sera finalement exclu de ma présence » (2). C'est donc avec raison que l'angélique saint Jean Berchmans, au dire de ses historiens, avait constamment ces paroles dans le cœur et sur les lèvres : « Si j'aime Marie, je suis assuré de la persévérance, et j'obtiendrai de Dieu tout ce que je voudrai».
Ici, comme partout, nous voyons l'Orient catholique en parfait accord de pensées avec noire Occident : témoin ce beau passage d'un sermon du patriarche Germain de Constantinople : « La respiration n'est pas seulement le signe, mais la cause de la vie; de même aussi le nom de l'immaculée Vierge, Mère de Dieu, s'il se trouve partout, en toute occasion, dans la bouche des serviteurs de Dieu, est une preuve qu'ils sont vivants, et tout ensemble un principe producteur et conservateur de la vie » (3). Témoin encore cette invocation de
(i) J. Lansperg., ibicL, Epp. paraenet , L. i, cp. 23, t. I, p. 1,37, sq.
(y) S. Laurent. Justin., Di triumph. Christi agone, c. 18.
(3) S. Gerinan. Constantinop., Serin, in S. Mariae Zonam. P. G. xcviii, 38o.
saint Jean Damascène : «Fille de Joachim et d'Anne, ô ma Souveraine, agréez la prière de l'un de vos serviteurs. C'est un pécheur, il est vrai; mais il vous aime ardemment, et vous regarde comme la seule espérance de sa joie, comme la protectrice de sa vie, comme sa médiatrice auprès du Seigneur, comme le gag-e certain de son salut «(i). Témoin aussi le discours sur les Louanges de la bienheureuse Vierge Marie ; discours qui semble d'origine grecque, bien qu'il ait trouvé place parmi les œuvres de saint Ephrem : « Je vous salue, porte du ciel... Avocate unique des pécheurs... Clef du royaume céleste... Salut assuré de tous les chrétiens qui recourent sincèrement à vous »(2). Les Menées des Grecs nous offrent dans leurs chants les pensées des saints qui, du moins pour une grande part, en sont les auteurs. Or, rien de plus fréquent que d'y trouver une assurance de salut pour les serviteurs de Marie. « Voilà que votre Fils adopte manifestement ceux qui louent en vous la Fille du céleste Père » (3). « Comparé à vous, le soleil est sans éclat: car c'est de vous qu'est né le Dieu revêtu de chair qui élève vos clients et vos serviteurs jusqu'à la lumière de sa divinité » (4). « 0 vierge immaculée, vous avez porté dans votre sein le Dieu éternel, au-dessus de tous les êtres ; et, de plus, à tous ceux qui célèbrent vos louanges vous accordez comme récompense
(i) s. Joan. Damasc, Serin. inlSalivit. B. V. Deiparae, n. 12. P. G. xcvi, 680.
(3) Orat. de Laudlb. B. M. V. 0pp. S. Ephraem (latine et graece), t. III, 575, sq.
(3) Men.y S. Josephi confess., i4 mart. , od. 9, de S. Benedicto, Piet. Marian. Graec. n. 266.
(4) Me/i., S. Theopliau., 16 janv., od. 5, de cath. S. Pétri. Pietas Mai'., n. 99.
le salut de leurs âmes » (i). — « Par vous, ô Vieri^e bénie, notre prière monte avec une souveraine confiance vers Dieu votre Fils ; et nous avons l'assurance absolue de n'être pas trompés dans notre attente » (2). — « Pour tous ceux qui vous louent avec une volonté pieuse, vous êtes le salut éternel » (3). « Le Christ, ô notre Dame,... admet à la présence de la Trinité tous ceux qui d'un même amour et d'une même foi vous offrent de dignes louanges » (4)- — «Vierge très pure. Vierge immaculée, nous vous saluons comme le port, le rempart et l'armure de vos clients; plus encore, comme notre introductrice au royaume céleste, une introductrice qui leur épargnera la confusion d'en être jamais repoussés (5). — « Celui qui s'est revêtu de notre chair en vos entrailles, vous voyant sous la croix transpercée d'un glaive et toute inondée de larmes, sentit en lui-même une incroyable compassion pour vous. C'est pourquoi, voulant répandre la rosée de ses consolations sur votre douleur, il vous dit : Cessez de pleurer, ma mère. Je souffre, mais c'est de grand cœur. Mort, je me relèverai bientôt du tombeau, afin de glorifier tous ceux qui vous donneront honneur et louange w (6).
C'est par saint Alphonse de Liguori que j'ai commencé rénumération de ces témoignages, et c'est aussi
(i) Mon., S. Josephi coaf., 3 jaii., in MaUil. precib., od. G. Pietas Mar., n. 28.
(2) Men., Anonym., 17 mart., oi. i.deS. Alex. Pietas J/rt7\,n. 2G8.
['.')) Men., Philoili. pair., od. i el 4 caii. i,de SS. Pair. Coac. œcum. Pleins Mar., n. 424.
(4) Men., S. Joseph, conf.,20 maii,od. 9, de S. Thallio. Pietas Mar. n. 3G2.
(h) Men., Anonym., 2 april., od. 5, de S. Tito thaumat. Pietas Mariana, n. 36a.
{CijMen., Anonym., 8 april., de SS. Herodioue, Agabo el soc. Pielas Mar., n. 332.
'aSQ L. X. — BIENS ATTACHÉS AU CULTE DE MARIE
chez lui que j'ai trouvé plusieurs d'entre eux. Qu'on me pardonne, si j'en appelle encore, non plus à l'autorité de ses écrits, mais à celle de sa propre conduite. Il saisissait toutes les occasions d'inspirer à ceux qui l'approchaient une dévotion tendre et filiale pour la Mère de Dieu, comme le gage le plus assuré de leur salut éternel. Sa Vie nous en donne maintes fois la preuve.
« Soyez dévots à la Vierg-e, leur disait-il, et la Vierg-e vous sauvera ». « Si tous ceux qui viennent me faire visite, disait-il encore, emportaient de ma cellule la dévotion à la Madone, cela suffirait pour les sauver ». Un jeune homme qui se disposait à partir pour le noviciat, étant allé trois fois lui demander sa bénédiction, reçut trois fois cet avis : « Si vous voulez persévérer, recommandez-vous sans cesse à la Sainte Vierge». Ce docteur de l'Eglise, si riche de mérites et de vertus, regardait sa propre admission dans le royaume céleste comme indissolublement liée avec la dévotion qu'il avait pour Marie. Un soir, c'était dans les dernières années de sa vie, le vénérable vieillard se demandait anxieusement s'il avait récité son chapelet dans la journée. Le frère, chargé de veiller sur le saint infirme, lui dit pour le tranquilliser: Je crois que nous l'avons récité. « Vous croyez, vous croyez, reprit-il. En êtes-vous bien sûr? Vous ignorez donc que de cette dévotion dépend mon salut » (i)?
(i) s. Alph. de Lujuori, par le P. Berthe. L. vi. c. i3, t. II, p, 579. Je lis au même endroit du même ouvrage qu'une des plus grandes consolations du saint, dans la solitude à laquelle l'avaient condamné ses infirmités, était le souvenir de ce qu'il avait fait pour propager la confiance en Marie. Le 25 octobre 1874, un frère lui lisait quelques pages sur la Sainte Vierge. Quel est cet ouvrage, demanda-t-il ? C'est, lui futil répondu, votre livre sur les Gloires de Marie. Mon Dieu, s'écria-t-il, que je vous remercie de m'avoir fait écrire ce livi'e en l'honneur de votre
en. I. — BIENFAITS POUR LA VIE PRESENTE 287
A bien considérer les choses, il n'y a rien là qui doive nous étonner. En effet, c'est, d'une part, un point de doctrine acquis que, dans ses desseins providentiels, Dieu nous octroie toutes ses g-râces, et surtout les grâces de choix, par la médiation de Marie. D'autre part, il n'est pas moins certainement établi que, de par la volonté divine, les intercessions particulières de la Sainte Vierg-e en faveur des hommes sont, en règle générale, attachées à la dévotion qu'ils ont pour elle, aux prières qu'ils font monter vers son trône. Donc, être serviteur de la Mère de Dieu, c'est réaliser les conditions mises par la divine miséricorde à la réception de ces grâces victorieuses qui font les prédestinés. Si donc Notre Seigneur m'a donné d'aimer sa mère, de l'honorer, de recourir comme un fils à sa protection maternelle, je trouve dans cette grâce un gage, un signe grandement consolant qu'après l'avoir servie dans cette vallée de larmes je serai près d'elle et de son Fils au séjour des élus.
Tels étaient, on peut le dire, les sentiments unanimes des chrétiens, maîtres et fidèles, quand le Jansénisme vint, par sa funeste influence, jeter le trouble dans les âmes. « Ne croyez pas, faisaient-ils dire par la Vierge elle-même, ne croyez pas que vous soyez du nombre des prédestinés pour quelque petit culte que vous me rendez, si vous n'avez point de charité » (i). Or le petit culte dont parle si dédaigneusement le donneur d'avis, c'est celui-là même que saint Alphonse de Liguori devait recommander comme un
mère. Oh! qu'il est doux, au moment de la mort, de penser qu'on a pu contribuer à implanter dans les cœurs la dévotion à la Sainte Vierge, (i) Avis salutaires de la Sainte Vierge à ses dévots indiscrets, | 2,
gag-e de salut : « visiter les images de la Madone, réciter son Rosaire, jeûner pour lui plaire le samedi et la veille de ses fêtes », porter ses livrées, faire partie des cong-régations et des confréries érigées en son honneur (i).
L'unanimité que nous avons constatée parmi les vrais catholiques,on la retrouve, mais renversée, parmi les partisans de la secte et ses fauteurs plus ou moins conscients. C'est ainsi que Baillet, loin de reconnaître dans la dévotion des pécheurs envers la Mère de Dieu un gage de conversion future, une marque la plus légère de prédestination, nie « que cette dévotion puisse être véritable ». Et de peur que les exemples de grands pécheurs extraordinairement ramenés à Dieu, grâce à leur amour pour cette divine mère, n'inspirent trop de confiance à leurs semblables, il nous avertit de « chercher dans l'Evangile des sûretés suffisantes contre les fables qu'on pourrait avoir inventées sous le spécieux titre de révélations, d'apparitions, de prédictions et de miracles.. . ; moyens, dit-il, imaginés parle père du mensonge contre la vérité éternelle » (2). Ne lui parlez pas de l'application faite à Marie par l'Église des textes où la sainte Écriture a chanté les louanges de la divine Sagesse; application si propre à confirmer les sentiments des Saints et des Docteurs ; il vous répondrait insolemment et lourdement : « L'Eglise, pour honorer Marie,... a poussé, si on l'osait penser, au delà de ce que l'on peut imaginer dans les bornes delà condition humaine, lorsqu'elle a emprunté
(1) Vie de S. Alphonse de Lig., 1. c.
(2) Adrien Baillet, De la dévotion à la Sainte Vierge et du culte qui lui est dû. (Paris, 1693), p. 63, 64, 257, etc.
de l'Écriture, en faveur de cette Mère de Dieu, ce que le Saint Esprit n'a dicté que de la Sagesse éternelle >> (i).
Le grave Nicole, un des hommes de Port-Royal qui passaient pour les plus modérés, n'a pas évité ces excès. Examinant « la maxime qui se répand assez ordinairement dans plusieurs personnes du menu peuple, qu'on ne saurait périr éternellement quand on est dévot à la Sainte Vierge », il ne lui trouve aucune signification qui ne soit ou fausse ou dangereuse. C'est pourquoi, « la prudence chrétienne veut que l'on s'abstienne d'avancer cette maxime parmi le peuple; et même il faut en désabuser ceux qui en sont prévenus, et qui la prennent dans un mauvais sens » (2) : ce qui pratiquement revient à blâmer et même à condamner tant de saints et de pieux auteurs qui l'ont enseignée dans leurs ouvrages, pour la gloire de la mère et la consolation de ses enfants (3).
(i) Id., Ibid., p. 203.
(a) Nicole, Instract. théoloff. et morales sur l'oraison domin., la sahitat. angélique, etc. VU" inslr., c. 8.
(3] Il ne sera pas sans utilité de rapporter ici les différents sens examinés par Nicole et le jugement qu'il en fait. Premier sens : « Toute dévotion envers la Sainte Vierge, quand elle serait même destituée de tout amour de Dieu, et qu'elle serait tout, extérieure, ne laisserait pas de donner l'assurance du salut ». « Maxime, dit-il, certainement fausse et erronée », soit parce qu'il n'y a point de bonnes œuvres en particulier auxquelles le salut soit infailliblement attaché ; soit « parce que des actions de dévotion faites sans amour (de charité) ne seraient pas même des bonnes œuvres ». — Second sens : « Quand même elle (la dévotion à la S. Vierge) ne naîtrait que d'une charité imparfaite, et qu'elle serait jointe à des crimes, on ne laisserait pas d'être certainement sauvé ». « Erreur indubitable... car, si on est souvent damné avec une charité imparfaite pour Jésus-Clirist, lorsqu'elle ne convertit pas le cœur, on ne l'est pas moins souvent avec ces dévotions imparfaites pour la Sainte Vierge qui naissent d'un amour commencé ». — Troisième sens : « Si l'on a une vraie dévotion envers la Sainte Vierge qui procède d'une charité justifiante, on ne la peut jamais perdre, et l'on sera infailliblenient sauvé ». « Encore une erreur visible » ; car « on peut perdre en cette vie la vraie dévotion à la Sainte Vierge, jointe à la charité justifiante, comme on peut (suivant la foi) perdre cette cha-
Malheureusement, les efforts des nouveaux docteurs ne restèrent pas sans résultat. A force d'exagérer les périls de la croyance populaire, ils en vinrent à la rendre suspecte, même à des écrivains catholiques, et, ce qui est plus déplorable encore, à priver ainsi la Sainte Vierge des hommages qu'elle lui procurait.
III. — Essayons de préciser la doctrine commune, puisque des chrétiens ont pris à lâche d'en dénaturer la signification pour s'arroger le droit de la proscrire. Ce sera, du même coup, mettre à néant toutes les attaques qu'ils ont dirigées contre elle, et contre la dévotion qu'elle suppose et qu'elle encourage.
Deux choses sont à considérer : premièrement, l'assurance du salut que donne la dévotion envers la Mère de Dieu ; secondement, la nature de la dévotion dont cette certitude est le fruit. Or l'une et l'autre ont des degrés. Et pour parler tout d'abord de la certitude, manifestement il ne peut s'agir ici d'une certitude absolue, d'une certitude qui exclue toute crainte, toute espèce de doute. « Personne, enseigne le Concile de Trente, aussi longtemps qu'il est dans cette vie mortelle, ne doit être assez présomptueux pour croire avec certitude qu'il est absolument du nombre des prédestinés : comme s'il était vrai qu'il ne puisse plus pécher quand il est une fois justifié, ou qu'il doive se
nté ». — Quatrième sens : « Si l'on persévère toute sa vie dans une vraie dévoliou envers la Sainte Vierge, qui naisse d'une charité suffisante à la justification, on sera certainement sauvé, et alors cette proposition sera très vraie ; mais il est pourtant dangereux de l'avancer, parce que ce sens n'est nullement naturel,. et que le peuple est porté à prendre ces paroles dans un des trois premiers sens que nous avons marqués, qui sont faux et erronés ». D'ailleurs, ce ne serait rien dire de la dévotion à Marie, qu'on ne puisse avancer « de toute bonne œuvre, du culte de tout saint qui procède d'une charitéjustifiante». Nicole, L.c
CH. 1. BIENFAITS POUR LA VIE PRESENTE 29 f
promettre un repentir assuré s'il venait à pécher. Car, en dehors d'une révélation spéciale, on ne peut savoir ceux que Dieu s'est choisis » (i). Donc, la certitude du salut dont parlent nos auteurs ne peut être qu'une grande, une très grande probabilité, tout au plus ce qu'on appelle d'ordinaire la certitude morale.
Il faut en dire tout autant de V impossibilité de la damnation pour les serviteurs de la Reine du ciel. A prendre cette expression au sens strict, on aurait le droit de la regarder comme insoutenable et contraire même aux principes de la foi; car, s'il est rigoureusement impossible qu'un serviteur de Marie se perde, il devient également nécessaire qu'il soit sauvé. Mais il n'est pas dans l'intention de ceux qui l'emploient de lui donner une signification si rigoureuse. Eux-mêmes s'en défendent et montrent, par nombre d'exemples empruntés soit aux Saintes Ecritures, soit au langage usuel, que, dans un foule de cas, le terme impossible peut s'entendre d'une très grande difficulté, d'une impossibiHté morale, qui, l'une et l'autre, ne portent aucune atteinte à la liberté.
Or, parce que cette assurance du salut a sa raison d'être dans la dévotion envers la Mère de Dieu, il suit manifestement de là qu'elle doit être proportionnelle à la même dévotion, d'autant plus solide ou d'autant plus faible qu'on sera plas ou moins parfaitement le serviteur et l'enfant de Marie. Votre culte pour elle va-t-il jusqu'à vous rendre imitateur de ses vertus : êtes-vous chaste, patient, scrupuleux à garder les commandements de son divin Fils; fuyez-vous jusqu'à l'ombre du mal ; en un mot, êtes-vous de ceux que
[i) Concil. Trident., sess. VI, cap. la.
leur amour pour Marie porte efficacement à suivre avec fidélité l'avertissement donné par elle aux serviteurs de Cana : « Faites tout ce qu'il vous aura dit »; c'est à vous surtout que la dévotion envers la Sainte Vierge est une marque assurée de prédestination. Toutefois, vous avez encore à craindre, non pas du côté de votre céleste protectrice, mais du vôtre : car cette dévotion même, vous pouvez la laisser refroidir en vous, la perdre même. Il y a des exemples d'un pareil malheur. S'il en est ainsi, disaient le Jansénisme et ses fauteurs, pourquoi nous annoncer la dévotion à la Sainte Vierge comme un signe, un gage infaillible de salut? En effet, pourvu que je fasse pénitence et qu'une fois justifié j'observe fidèlement la loi divine, à l'exemple de Marie, je serai certainement du nombre des élus, quand bien même je n'aurais pas eu de particulière dévotion pour elle. Au contraire, si je ne remplis pas ce double devoir, eussé-je multiplié sans fin mes pratiques de dévotion, il n'y aura pour moi ni pardon ni salut. N'est-ce pas une loi de la justice éternelle, que le ciel est pour quiconque paraît au jugement revêtu de la grâce, et seulement pour lui? Il est vrai, répondons-nous, personne n'est sauvé, s'il ne porte la charité dans son cœur. Mais le culte pieux de la Sainte Vierge n'en est pas moins un gage de prédestination pour ceux-là même qui, justifiés par la pénitence, marchent ensuite avec courage dans les voies de la justice. Pourquoi? Parce que c'est à leur dévotion pour Marie qu'ils devront les grâces de choix qui assureront leur persévérance, les relèveront de leurs chutes s'ils viennent parfois à faillir, et finalement les conduiront, sous la protection de leur céleste mère, à la bienheureuse éternité.
Gage et signe de salut pour les justes, la dévotion à Marie l'est aussi pour les pécheurs : je parle de ces âmes qui, trop faibles et trop lâches pour rompre les liens du péché, gémissent de leur servitude, et demandent par Marie la force de volonté qui leur manque, afin de reconquérir la liberté des enfants de Dieu. Sans doute, l'état où je les suppose est incompatible avec le salut. Tant que ces égarés y demeurent, ils sont loin de Dieu, quelques témoignages de respect, et d'amour qu'ils offrent à sa mère. Mais ils peuvent, et doivent même espérer que Marie, touchée de leur misère, fera jaillir sur eux du cœur de son Fils ces grâces victorieuses qui transforment un pécheur, et le ramènent humilié et repentant entre les bras du Père qui est aux cieux.
Je me demande ce qui pourrait infirmer cette espérance. Serait-ce que Marie n'aime pas les pécheurs, et que leurs invocations ne sauraient la toucher? Mais tout en elle proteste contre une si désolante doctrine : sa bonté, sa miséricorde, sa mission; tout, jusqu'à son existence même.
Serait-ce que Jésus-Christ ne l'exaucerait pas si, confiante dans son emploi de médiatrice, elle s'approchait du trône de la grâce, intercédant pour ces malheureux coupables? C'a été la persuasion des sectaires que nous avons en vue. Quelques-uns même s'emportèrent jusqu'à prêcher que, « s'il arrivait que la Sainte Vierge, importunée par les vœux, par les respects et par les prières d'un pécheur, voulût se rendre sa médiatrice auprès de son Fils, son Fils pour punir le pécheur d'avoir voulu surprendre sa justice, et d'avoir abusé de la bonté de sa mère, lui donnerait la mort et le damnerait; de même que Salomon fit mourir Ado-
nias, parce qu'il s'était servi de l'intercession de Betlisabée, sa mère, pour lui demander une grâce qui eût fait tort à sa puissance et à son autorité » (i). Paroles et pensées qui sont autant de blasphèmes contre la Vierge et contre son Fils : contre la Vierge dont elles nient la puissance d'intercession; contre son Fils, qu'elles transforment en un tyran sans entrailles pour les malheureux, sans cœur pour sa mère.
Serait ce peut-être que le pécheur lui-même rendrait inutiles par son obstination la tendresse de la médiatrice et la bonté paternelle du Médiateur? Mais nous parlons d'un pécheur qui gémit de son état; qui crie du fond de sa misère et de son impuissance, implorant la main puissante et secourable qui seule peut le relever, le fortifier et le sauver. Donc, le privilège promis aux dévots serviteurs de la Vierge n'est pas seulement pour les justes; d'autres peuvent s'en prévaloir, puisque leur dévotion pour elle leur obtiendra des grâces efficaces de pénitence et de sincère conversion.
Outre les pécheurs dont je viens de parler, il en est d'autres, plus enfoncés dans leurs désordres et moins désireux d'en sortir. Ils ont bien quelque velléité de revenir un jour à Dieu. Mourir dans sa disgrâce et paraître devant lui, sans avoir déposé le far'deau de leurs crimes, est un malheur auquel ils ne sont pas résignés. Mais ce retour et cette conversion, ils les retardent indéfiniment. Leur disposition présente est de vivre au gré de leurs caprices et de leurs passions.
(i) Extrait d'un sermon prêché à Paris, vers 1C75, le jour de la Nativité de notre Dame. Cf. Apologie desdtvots de la Sainte Vierge, p. 42. Bruxelles, 1675.
S'ils prient la Mère de miséricorde, s'ils l'honorent, ce n'est pas avec le dessein d'obtenir par elle grâce et secours pour sortir actuellement à'nn si funeste état, puisqu'ils ont l'intention d'y persévérer, mais uniquement dans l'espérance de s'arrêter avant l'heure fatale, et de ne pas mourir sans être réconciliés avec Dieu .
Il faut bien le dire, une dévotion si imparfaite est bien loin d'inspirer une infaillible confiance : car, je le répète, l'assurance du salut que donne la dévotion pour la Sainte Vierge est proportionnelle à la mesure de cette même dévotion. Or, est-ce avoir pour Marie les dispositions d'un serviteur et d'un fils, que de se résigner de gaieté de cœur à demeurer si constamment en opposition avec ce qu'elle aime, et de résister opiniâtrement à ses appels? (^ui me prouve même qu'une dévotion si languissante et si faible ne sera pas ellemême étouffée sous la masse d'iniquités dont on la charge; et n'ai-je pas des raisons trop sérieuses d'en prévoir le triste abandon? Je dirais à ces obstinés : Prenez garde; la mort a des surprises, et qui se détache ainsi de Dieu finit souvent par abandonner aussi la Mère de Dieu pour ne plus l'honorer, pas même des lèvres. Mais n'allez pas toutefois laisser périr ce germe, éteindre cette étincelle (i). C'est encore un don de Dieu. Combien de conversions dont « l'évidente origine se rencontre, sous les ruines de l'éduca-
(i) « Ne quis tamen obtrectaiidi cupidus nostra haec (de sainte non consequenda sola exteriorum symbolorum devotione), aliorsum accipiat, quasi cultum èrga B. V. deserendum peccalori esse doceamus, iiihilque prodesse ejus preces aliosve pios actus, si de sua conversione non cogitei, ad verte ndum id ex superioribus propositionibus non consequi : peccatoris enim oratio impetratoria est ex mera Dei misericordia. . . . etiam sine proposito emendandae vitae; dummodo non lam obstinato sit animo, ut omne poenitentiae consilium perpetuo abjecerit — » Benedict. XIV, de Festis B. V., c. 6. de feslo B. V. de Monte-Carmelo,
tion relig-ieuse, dans un dernier débris de dévotion pour Marie, conservé par le souvenir d'une mère ou d'une sœur, dans un Ave Maria récité tous les soirs, dans un scapulaire, dans une médaille religieusement portée sur la poitrine, dans une messe entendue rég-ulièrement à certains jours, en l'honneur de la Reine du ciel )) (i)?
Il V a une dernière dévotion, si toutefois il est permis d'employer ce mot, dans laquelle la plupart des auteurs dont je citais les témoignages, au commencement de ce chapitre, ne voient aucun gage, aucun signe de prédestination. C'est celle de ces présomptueux qui s'encourageraient, grâce à quelques hommages rendus à la Mère de Dieu, à persévérer dans leurs désordres avec une plus entière sécurité. Il importe de
(i) Mgr Pavy, évêque d'Alger, Du culte de la très Sainte Vierge, III P., ch. 5.
On pourrait citer par centaines les faits qui confirment cette affirmation du pieux prélat. Un des plus frappants est la conversion de Laly, capitaine des Deux-Associés, c'est-à-dire d'une des prisons flottantes oîi tant de prêtres, condamnés à la déportation, trouvèrent la mort, à l'époque de la Terreur. Laly fut certainement l'un des hommes les plus féroces et les plus impies parmi tant de monstres qui persécutèrent alors les prêtres fidèles. On ne peut lire sans horreur les outrages et les tortures de tout genre qu'il leur infligea dans la rade de Rochefort. Voir l'ouvrage intitulé : Les prêtres et les religieux déportés sur les côtes et dans les îles de la Charente-Inférieure, par l'abbé Manseau, curé-doyen de Saint-Martin-de-Ré.
Or, il arriva, par un juste jugement de Dieu, que le misérable jacobin, au retour du calme, dans les premiers jours du xix^ siècle, tomba, lui et sa famille, dans la plus affreuse misère. Bien des fois l'aumônier de l'hospice de Saint-Martin-de-Ré chercha par de charitables avances à le tirer de l'espèce de désespoir qui pesait sur cet homme, exécré, et repousse de tous, au point de pouvoir à peine se montrer au dehors de sa triste retraite. Laly ne répondait aux démarches du prêtre que par le silence ou de grossières injures. Un jour pourtant,contre toute attente, on le vit entrer dans l'église, brisé par la souffrance, humilié, repentant. Ce n'était plus le même homme. Après avoir fait l'aveu de ses crimes, et reçu le pardon, « il avoua à son confesseur que jamais il n'avait manqué, même pendant ses plus grandes fureurs révolutionnaires, de réciter chaque jour ÏAve Mariai, C'était pour accomplir une promesse faite à sa pieuse mère mourante; et VAve Maria l'avait sauvé. V. l'ouvrage cité, t. I, p, 35i.
en, I. BIENFAITS POUR LA VIE PRÉSENTE 297.
bien saisir la différenco entre celte dernière classe de pécheurs et celle qui précède. Les premiers restent, il est vrai, dans l'inimitié de Dieu, mais avec l'intention de se convertir un jour, et c'est dans cette intention qu'ils demeurent fidèles à leurs pratiques de dévotion envers Marie. Les autres se flattent aussi du même espoir; mais, en attendant l'heure dernière, fixée pour leur retour, ils s'enhardissent à vivre d'une vie criminelle par cela même qui devrait les en retirer. Telle est leur disposition de cœur que, si la Mère de Dieu n'était ni si miséricordieuse ni si bonne, ils ne se hasarderaient pas à pécher avec la même persévérance et la même tranquillité; en sorte que leur dévotion, par un renversement odieux, leur devient comme un stimulant à vivre dans l'impénitence. C'est à cette dernière catégorie de pécheurs qu'il faut appliquer le terrible arrêt, porté par saint Alphonse de Liguori : « Quand nous disons qu'il est impossible qu'un serviteur de Marie vienne à se damner, cela ne s'entend pas de qui se prévaudrait de sa dévotion pour pécher avec plus d'assurance. C'est donc bien à tort, ce nous semble, que l'on nous reproche de tant exalter la miséricorde de Marie pour les pécheurs, sous prétexte que ces malheureux s'en autorisent pour pécher plus librement : car nous disons que de tels présomptueux se rendent dignes de châtiment et non de miséricorde » (i). Ainsi parlaient, avant lui, les pères Jean Crasset, Benoît Plazza, Paul Segneri, Etienne Binet, Cornélius à Lapide (2)^ Antoine Velasquez et Spinelli, pour ne pas citer les autres, dans les endroits même
(i) s. Alphonse de Liçuori, Gloires de Marie, P. i, c. {2) Cornel. a Lapide, Comment, in Eccli., xxiv, 3i.
OÙ ils ont le plus instamment proposé la dévotion à Marie comme une marque et comme un gage de prédestination. Ce n'est pas, en effet, être serviteur de Marie que de s'abriter en quelque sorte derrière elle pour outrager plus impunément son Fils. A ceux-là donc ce sont des menaces et non pas des espérances qu'il faut apporter.
Oue dirons-nous finalement à de tels présomptueux? Leur ferons-nous un devoir de laisser là des pratiques « et des prières qui (vu leurs dispositions présentes), bien loin de les sanctifier, ne peuvent servir qu'à les corrompre^) (r)? A Dieu ne plaise! Autant vaudrait dire à ce riche du monde qui, connaissant les promesses faites à l'aumône, se rassure par ses libéralités envers les pauvres de Jésus-Christ contre la crainte de ses jugements, jusqu'à ne plus s'inquiéter de les prévenir; autant, dis-je, vaudrait l'engager à être désormais sans pitié pour les malheureux, ses frères. Non, mille fois non; je n'arracherai pas à ces égarés, à ces endurcis, leur dernière planche de salut. Ce n'est pas leur dévotion telle quelle qui, par elle-même, est mauvaise, mais le sentiment qui la stérilise et qui la vicie. D'un côtéj je leur ferai sentir combien de pareilles dispositions sont dangereuses pour eux-mêmes et outrageantes pour cette Vierge toute pure et toute sainte qu'ils prétendent honorer; et, de l'autre, je m'efforcerai, non pas de leur ôler du cœur toute confiance en celle que les Pères ont saluée comme l'espérance des désespérés, mais de la purifier, de la rectifier, de la perfectionner.
Et si, pour leur malheur, rien ne pouvait les sous-
(i) Bourdaloue, Serm. sur la déoot. à la S. Vierge, a part.
CH. I. BIE.NFAITS POUR t.A VIE PRESENTE 299
traire aux illusions funestes qu'ils nourrissent , ni leur persuader de chercher par Marie la lumière el la force qui leur manquent , ni finalement les préserver de la colère du Juge; je n'en conclurais pas que la dévotion envers la bienheureuse Vierge n'est ni un signe ni un gage de prédestination : car ceux-là n'avaient que l'extérieur et le masque de cette dévotion, quoiqu'ils prétendissent s'en approprier les privilèges et le bénéfice. Encore moins étaient-ils des enfants qui regardent en vérité Marie comme leur mère, qui l'aiment comme leur mère, qui espèrent en elle comme dans une mère : car, je le répète, ce n'est pas faire envers elle œuvre de fils, mais d'ennemi mortel, que de la rendre en quelque sorte fautrice et complice de ses propres outrages envers Jésus, le bien-aimé de son cœur.
Je doute qu'il y ait beaucoup de pécheurs à se bercer de si criminelles illusions. Si les auteurs des dixseptième et dix-huitième siècles ont lancé contre eux de tels anathèmes, c'est moins peut-être pour les avoir rencontrés nombreux sur leur route que pour ne pas donner la moindre prise aux Jansénistes. En tout cas, je n'oserais aller, comme plusieurs d'entre eux, jusqu'à voir dans ce désordre la présomption proprement dite qu'il faut ranger parmi les péchés contre le Saint Esprit, à moins toutefois qu'on n'en vienne à cet excès d'attendre le salut, après une vie de crimes, indépendamment de toute pénitence, même finale, par la seule vertu des quelques hommages rendus à la Vierge Marie. Alors, en effet, se vérifierait dans ces impénitents ce que l'Ange de l'Ecole enseigne de la présomption formelle : « attendre le pardon sans repentir, et la gloire sans mérites : présomption qui est propre-
ment une espèce du péché contre le Saint Esprit », dit le saint docteur (i).
Ces considérations suffisent pour distinguer ce qu'il y a de captieux et de faux dans les objections opposées par Nicole et ses adhérents contre la légitimité de la formule traditionnelle, sans qu'il soit besoin d'entrer en de plus longs détails.
IV. — Impossible de fermer ce chapitre, avant d'avoir fait quelques remarques sur la première des promesses attachées à la dévotion du Scapulaire; et, par ce dernier mot, j'entends \ç. Scapulaire du Mont-Carmel. L'histoire de ses origines est connue. Vers le milieu du treizième siècle, un religieux carme, le bienheureux Simon Stock, suppliait la Sainte Vierge, « Fleur du Carmel, mère de toute bonté, mère sans tache », de montrer qu'elle était vraiment pour son Ordre une mère, « en le recommandant, par quelque signe sensible de sa bienveillance, auprès de ceux qui le persécutaient ». Et « Notre Dame lui apparut en grand cortège, et tenant en main l'habit de l'Ordre, elle lui dit : Ceci sera la marque du privilège que j'ai obtenu pour toi et pour tous les Carmes : celui qui mourra revêtu de cet habit n'aura pas à souffrir des feux éternels»; privilège qui, dèsle commencement, fut regardé comme appartenant non seulement aux religieux Carmes, strictement dits, mais encore aux confrères qui leur seraient légitimement affiliés par l'imposition du Scapulaire (2). Telle est, d'après l'antique tradition, la grande promesse faite par la Mère de Dieu. Il faudrait
(i) s. Thom., 2-3, q. 21, a. i et a. 4-
(a) « Hoc tibi erit et candis Carmelitis privilegium : in hoc mo-
GH, I. BIENFAITS POUR LA VIE PRÉSENTE 3oi
êlre aveugle pour n'y pas voir la dévotion du Scapulaire donnée comme un signe de prédestination, puisqu'elle assure la préservation de l'enfer à quiconque aura le bonheur de mourir, revêtu des livrées de Marie.
Je n'entreprendrai pas de répondre en détail à toutes les questions que soulève ce premier privilège du Scapulaire: L'apparition de la bienheureuse Vierge au B. Simon Stock est-elle authentique; la promesse ii'estelle pas restreinte aux seuls religieux Carmes; le seul fait de mourir en portant le Scapulaire est-il un signe assuré de salut, etcomment peut-on concilier une prérogative si extraordinaire avec ce que nous savons de la nécessité de la pénitence et de l'état de grâce pour être admis au nombre des élus? Contentons-nous de quelques mots sur chacune de ces questions, en signalant toutefois les auteurs qui les ont moins sommairement étudiées. Mais, avant tout, notons que l'Eglise n'impose pas comme obligatoire la croyance au privilège, quel que soit d'ailleurs le poids des raisons qui militent en faveur de l'apparition céleste et de la promesse.
Premièrequestion. — Larévélation,faiteparla Sainte Vierge au bienheureux Simon Stock, est-elle authentique? Des auteurs, parmi lesquels le gallican Launoy tient la première place, l'ont vivement contestée; mais elle a pour elle, outre la croyance commune des fidèles, son insertion dans les légendes du Bréviaire, et les témoignages rendus, après examen des textes, par des hommes de grande autorité dans ces matiè-
riens aeterniini non patientur incendium ». Tiré de la Relation du P. Pierre Swai/nton, secrétaire de S. Simon Stocks sur la révélation du saint Scapulaire.
3o2 L. X. — BIENS ATTACHÉS AU CULTE DE MARIE
res. C'est, par exemple, Benoit XIV, écrivant dans ses commentaires sur les Fêtes de la bienheureuse Vierge : « Quant à la vision (de saint Simon Stock), nous la croyons véritable, et nous estimons que tous doivent la tenir pour telle » (i). C'était, avant lui, le P. Théophile Raynaud dans celui de ses opuscules qui a pour titre : Scapulaire de Marie expliqué et défendu (2); ouvrage qui valut au savant jésuite les remerciements du Général du Mont-Carmel, offerts au nom des représentants de l'Ordre réunis, à Rome, en chapitre général. J'omets les écrivains du Carmel, pour citer encore un autre célèbre jésuite, le père Papebrock qui, après avoir élevé des doutes sur la vision du saint, et notamment contre la grande promesse, finit par se déclarer satisfait des explications apportées par les Carmes (3).
Il est vrai pourtant que jusqu'ici l'Eglise, en relatant dans les leçons du Bréviaire le fait même de l'apparition, se taisait sur leprivilège spécial « en vertu duquel quiconque mourra pieusement revêtu de l'habit du Carmel, ne souffrira pas les flammes del'enfer » (4). Mais cela même vient d'être explicitement inséré, du consentement de Léon XIII, dans l'office de saint Simon Stock, récemment approuvé pour toute l'Eglise d'Angleterre. On y lit, en effet, dans la troisième leçon du second nocturne : «Comme le B. Simon priait la bienheureuse Vierge de distinguer entre tous son
(1) Benedict. XIV, De Festis B. V., c. 6, de Festo B, V. de Monte Carmelo, | 8.
(2) Theoph. Reynaud., Scapulare marianum illnstratum et defensum., t VIL
(3) Papebroch., Responsion. ad P. Sébastian, a S. Paulo. Par. 2. Resp. ad a. ao. Voir Henoîl XIV, à l'endroit cité.
(4) Cf. Offic. B. V. de Monte Garni., 16 Jul.
CH. I. — BIENFAITS POUR LA. VIE PRÉSENTE 3o3
Ordre de Carmel par quelque privilège spécial, elle lui apparut, accompag-née d'une multitude d'Anges, tenant dans ses mains le scapulaire de l'Ordre, et elle lui dit : Ceci sera pour toi et pour tous les Carmes le signe demandé, le privilèi^e spécial en vertu duquel quiconque mourra pieusement revêtu de cet habit, ne souffrira pas des feux éternels ».
« En résumé, conclut un auteur récent, l'évidence historique dont nous avons apporté les titres est suffisante, plus que suffisante pour établir l'authenlicilé du récit de l'apparition de Notre Dame et de la promesse faite à saint Simon Stock. La créance générale du monde cathohque, la promulgation de l'Eglise enseignante, l'acceptation de l'Eglise enseignée, rien ne manque par ailleurs de ce qui peut prouver l'origine surnaturelle de Scapulaire » (i). On peut donc croire pieusement à ce privilège et mettre sa confiance dans la vision qui le communique et l'atteste.
Deuxième question. — La grande promesse s'étendelle jusqu'aux associés, membres de la confrérie du Scapulaire? La réponse affirmative ne peut faire aucun doute, et personne n'a jamais contesté ce point particulier, après avoir admis les autres. Celui-là même qui écrivit la relation de l'apparition miraculeuse, sous la dictée du bienheureux Simon, je veux dire le P. Pierre Swaynton, rapporte la subite conversion d'un seigneur laïque, passant, au moment de la mort, du plus épouvantable désespoir à la paix des enfants de Dieu, par l'application du vêtement privilégié (2).
(i) Le Scapulaire de N. D. du Monl-Carmel... revu et traduit de l'anglais du R. P. Clarke S. J.. par un Carme déchaussé (2«éd.i.I. P., p. 38, 39. 11 va sans dire que les termes Église enseignante, Église enseignée, ne peuvent avoir ici leur signification strictement dogmatique.
(2) Le Scapulaire du Mont-Carmel, etc., p. xli, suiv.
3o4 L. X. — BIENS ATTACHÉS AU CULTE DE MARIE
Troisième question. — Le fait de mourir revêtu du Scapulaire est-il un sig'ne assuré de salut; et comment concilier un privilège si extraordinaire avec la nécessité de la pénitence et de l'état de g-râce pour être admis au nombre des élus? C'est cette question qui jadis souleva les plus grandes difficultés. On calomnierait les défenseurs du Scapulaire en prétendant que, d'après eux, le fait seul de mourir sous la sainte livrée de Marie préserve de l'enfer, quel que soit d'ailleurs l'état dans lequel on paraît devant Dieu. Sur ce point, non plus, nul désaccord : le Scapulaire de la Vierge du Garmel, pas plus que les autres pratiques de dévotion envers elle, ne saurait suppléer ni aux mérites ni à la pénitence. Il ne s'ensuit nullement que l'entrée dans la confrérie du Scapulaire soit inutile aux associés : car porter le Scapulaire, c'est se créer comme une espèce de droit à la protection singulière de la Reine du ciel, et se préparer à recevoir de ces grâces de conversion qui amollissent les cœurs les plus durs et les ramènent à Dieu (i).
Jusqu'ici la réponse est claire. Mais il reste à résoudre la seconde partie du problème. Supposons un homme qui meure revêtu du Scapulaire; ajoutons que cet homme, notoirement infidèle à ses devoirs les plus
(i) Le P. Théophile Raynaud a déjà résolu la même objection dans ses dissertations sur le Scapulaire du Carmel. « At nihil singularis privilegii habebunt sodales Mariani, si promissio tantum ferai eos potituros salute, si servent mandata et pie vitam exigant. Aeque enim Christian! omnes, etiam si Scapulare non gestaverint, si servent mandata et pie vitam exilant, sah'abuntur : et tanquam vere praedestinati deducentur ad montem sanctum vitae aeternae Quae ergo utilitas Scapularis ad eum finem? Magna plane per omnein modurn. Est enim Scapularis gestalio tessera et pignus uberis gratiae auxiliatricis, a Deipara sodalibus suis exoratae. cujus intervenlu servabunt mandata, et vitam sancto fine concludent. Et haec est vis illa specialis quam agaosci volumus in gestatione ScapularisJuxtaDeiparae sponsionem. » Scapulare Marian, îllustratam et defensum. O. vu. 0pp., t. VII, p. 2y3, sq.
CH. I. — BIENFAITS POUR LA VIE PRESENTE 3o5
sacrés, ait été la victime de l'une de ces surprises foudroyantes qui semblent ne permettre aucune préparation prochaine au dernier passage. Peut-on le regarder comme un élu de Dieu, pour cette unique raison qu'on a trouvé sur son corps le vêtement de la Reine du'Carmel? S'il faut entendre en toute ri^^ueur les paroles de la grande promesse du Scapulaire, on doit répondre par l'affirmative : In hoc moriens aeterniim non patietur incendiiim. Non pas, encore une foisj que le Scapulaire puisse 'tenir lieu de repentir et de mérites; mais parce que la dévotion à la Sainte Vierge dont ce pécheur faisait profession, et dont il portait le symbole, lui aurait valu, antérieurement à la perte du sentiment et de la vie, des dispositions suffisantes pour qu'il mourût justifié. Telle est, si je ne me trompe, l'interprétation stricte qui tend à prévaloir, et c'est elle, en particulier, que je trouve dans la savante étude sur le Scapulaire de Notre-Dame du Mont-Carmel dont je faisais mention tout à l'heure. Le théologien à qui on la doit se défend d'ailleurs de procurer par cette doctrine aucun encouragement au péché. Pourquoi? Parce que celui qui serait assez malheureux pour s'endormir dans le crime, et se rendre sourd aux appels de la miséricorde, faisant de son Scapulaire un motif d'impénitence, ne se trouvera plus, au lit de la mort, couvert des livrées de Marie. Dieu Notre Seigneur, pour l'honneur de sa mère, ne permettra pas qu'elles soient si outrageusement profanées. Il arrivera, pour une cause ou pour une autre, que cet endurci soit enfin dépouillé du vêtementdans lequel il avait mis une si présomptueuse confiance ; ce sera par accident, par oubli, plus souvent par la honte d'en paraître couvert aux yeux des compagnons
3o6 L. X. — BIENS ATTACHÉS AU CULTE DE MARIE
et des complices de ses désordres; souvent aussi par cette indifférence à 1 eg-ard des choses saintes, effet trop ordinaire de la persév^érance dans le mal; peut être même par je ne sais quel désespoir. Le démon, jaloux de s'assurer sa proie, saura bien faire qu'au moment suprême elle n'ait plus une sauveg-arde sur laquelle elle avait tant compté. Cette interprétation de la Promesse est sérieuse et fortement appuyée ; bien capable, par conséquent, d'eng-ag-er les fidèles à se ranger parmi les associés du Scapulaire, pour l'honneur de la Sainte Vierg'e et le plus grand bien de leurs âmes.
Je n'oserais pourtant conclure avec certitude : (( Mourir avec le Scapulaire, c'est mourir dans l'amitié de Dieu, grâce à la persévérance ou g-râce à la conversion » ; et cela, pour trois raisons principales. C'est d'abord qu'une évidence du salut, égale à celle qu'on peut avoir d'une mort sous le vêtement de la Reine du Carmel me paraîtrait bien extraordinaire. C'est encore parce qu'on ne trouve pas généralement chez les anciens auteurs une aussi grande assurance ; et j'entends chez ceux-là même qui ont combattu pour soutenir le privilège du Scapulaire. Certes, ils donnent bien celui-ci comme un gage de prédestination; mais sans aller, je crois, jusqu'à dire qu'il n'y aurait plus de doutes fondés sur le salut d'un pécheur qui rejetterait, même au moment de la mort, les secours de la religion, eût-il conservé jusqu'à son dernier souffle le vêtement sacré de Marie (r).
(i) Pourtant, le Vén. Père Claude de la Colombière n'admet pas l'hypothèse d'un chrétien mourant avec le Scapulaire dans un état de damnation. « 11 ne faut point vous flatter, on ne passe d'une vie licencieuse et déréglée à la vie éternelle que par la voie d'une sincère pénitence ; mais ce repentir sincère, cet heureux moment, la plus tendre des mères
En troisième lieu, les paroles de la Promesse pourraient peut-être admettre une interprétation plus large. Magnifiques sont aussi les promesses faites à ceux qui s'enrôlent dans les Congrégations sous la bannière de la Vierge. Oui dira pourtant que c'est assez, pour en recueillir le bénéfice, d'être inscrit sur les registres d'une Congrégation, quand même on vivrait oublieux de tous les devoirs d'un enfant de Marie, ccmme un infidèle et non comme un chrétien? Seraitce là, vraiment, demeurer congréganiste de la Sainte Vierge? N'est-il pas permis de penser que celui-là, non plus, n'appartient pas de droit à la confrérie du Scapulaire, qui se contente d'en "porter matériellement les insignes, semblable à ce déserteur qui, dans sa fuite^ garde encore l'uniforme des soldats fidèles? Et voilà peut-être ce que signifient les avertissements donnés par le bienheureux Simon Stock, dans le récit de sa vision : « En conservant, mes frères, cette parole dans vos cœurs, efforcez-vous d'assurer votre élection par de bonnes œuvres, et de ne jamais défaillir; veillez dans l'action de grâces pour un si grand bienfait; priez sans cesse^ afin que la promesse à moi communiquée se vérifie pour la gloire de la Très Sainte Trinité, du Père, de Jésus-Christ, du Saint Esprit et de la Vierge toujours bénie » (i).
saura bien vous le ménager. Lorsque vous y penserez le moins, elle fera luire sur votre âme un rayon de lumière surnaturelle qui tout d'un
coup vous détrompera Si cependant, malgré toutes ces grâces, vous
vous obstinez à ne pas changer de vie, si vous fermez les yeux à tant de lumières... en un mot, si vous voulez mourir dans votre péché, vous y mourrez... Mais yous ne mourrez point sous le Scapulaire. Vousmêmes, oui, vous-mêmes, plutôt que de mourir en réprouvés sous ce saint habit, vous vous en dépouillerez o. Serm.sur le Scapulaire, prêché dans l'église des Carmes, à Lyon. Le théologien Billuart, prêchant sur le même sujet, a adopté les sentiments du vénérable, ou, pour mieux dire, a copié presque mot à mot son texte.
(i) Relation du P. Swaynton, déjà citée. Voir Benoit XIV, de Feslis ... I 7 et 8.
3o8 L. X. BIENS A.TTACHÉS AU CULTE DE MARIE
Quoi qu'il en soit de ces différentes interprétations,, le privilège,simiséricordieusementattaché par la Sainte Vierge au Scapulaire du Carmel, n'est pas en cause, et toujours il est vrai de dire: «Quiconque mourra pieusement (i) portant cet habit ne souffrira pas les flammes de l'enfer ». Oui, je n'en doute pas, un pécheur, si criminel et si obstiné qu'il ait été jusque-là, un pécheur que la mort trouve aux pieds de Marie, couvert des livrées de Marie, ne périra pas : car eût-il avalé l'iniquité comme l'eau, cette Mère de miséricorde vers laquelle il lève un regard humble et confiant, obtiendra pour lui de son Fils celte grâce efficace qui, changeant les coeurs, fait du plus désespéré pécheur un enfant de Dieu.
Je terminerai ces longs mais utiles développements par quelques réflexions d'un prélat qui fut singulièrement dévoué au culte de la Sainte Vierge. Elles seront comme le résumé de tout ce chapitre. « Sans doute, la dévotion à Marie n'est parfaite que lorsqu'elle est devenue le vivant reflet de sa foi, de son humilité, de sa pureté angélique, de son union avec Dieu, de sa charité, de sa douceur et de sa résignation ; mais, pour être encore imparfaite, cette dévotion n'en peut être pas moins véritable et sincère. C'est un germe de bénédiction qui, s'il est cultivé, produira tôt ou tard des fruits de pénitence...
« Ici, prêtres du Seigneur, nous vous conjurons de prendre garde à vos paroles. Défiez- vous de ce zèle amer et peu éclairé qui fait consister entièrement la dévotion à la Sainte Vierge dans l'étroite imitation de
(i) Le mot pieusement est ajouté dans la leçon de l'Office approuvé pour les catholiques anglais.
CH. I. BIENFAITS POUR LA VIE PRESENTE SoQ
ses exemples, et qui, hors de là, ne reconnaît rien de bon, rien d'utile dans les pratiques de l'Eglise, instituées en son honneur. Prêcher que la piété envers Marie, de la part de ceux qui vivent dans le désordre, est une piété mensong-ère, injurieuse à Jésus Christ et à sa mère, une observance dérisoire, une vaine et criminelle confiance, c'est fausser la règle et outrepasser la vérité; c'est arrêter le courant de la grâce; c'est, à force de sécheresse et d'exagération, enter le désespoir sur la faiblesse, quand l'intention de l'Eglise est de greffer le repentir sur la miséricorde...
(( Mais c'est à l'heure de la mort surtout qu'il importe de se rappeler que Marie est le refuge des pécheurs. . . Quelle qu'ait été la vie des pauvres mourants, pressez-les de demander cette grâce (la grâce d'un acte de sincère repentir) par Marie. S'ils furent dévoués à son culte, vous l'obtiendrez à coup sûr; et l'eussent-ils entièrement oubliée, l'eussent-ils même blasphémée, vous pouvez à coup sûr l'obtenir encore : car elle s'appelle Notre-Dame du Remède, Notre-Dame de Bon- Secours, Notre-Dame de Délivrance, Notre-Dame de la Bonne-Mort, l'Espérance des coupables, le Port assuré des naufragés... l'Espérance des désespérés (i) ».
(i) Mgr. L.-A. Pavy, Du culte de la très Sainte Vierge, pp. i33, J-34.
CHAPJTRE II
Ce que procure aux âmes du Purgatoire la dévotion qu'elles ont eue pour la Sainte Vierge. — Généralités sur l'aide prêtée par les élus du ciel aux défunts. — Réalité et mode de l'assistance spéciale qu'ils reçoivent de la Mère de Dieu, — Indulgence et Bulle sabbatine. — Questions incidentes.
I. — La providence maternelle de la Sainte Vierge sur les enfants qui lui furent confiés au Calvaire les suit au delà de la mort. Et parce qu'il en est qui, sortant de cette vie d'épreuves, ne sont pas jug^és dig^nes d'être, sans retard, admis à la gloire, encore qu'ils soient morts dans le Seigneur, nous allons tout d'abord nous demander quelle est sur eux la bienfaisante influence de la Mère de Dieu.
C'est un article de la foi catholique que les âmes, condamnées aux expiations du Purg-atoire , peuvent être, non seulement soulagées dans leurs souffrances, mais encore délivrées, par les prières, par les satisfactions, par les bonnes œuvres, par l'offrande et l'application qui leur est faite du saint sacrifice, en un mot, parles suffrages des vivants (i).
(i) V Eleemosynas, sacrificium, caeteraque bénéficia posse prodesse defunctis credimus». Professio Jidei praescripta Waldensibns ab Innocentio III. « Credimus ad poenas hujusmodi relevandas prodesse eis vivorum suffragia, missarum scilicet sacrificia, orationes et eleemosynas et alla pietatis officia quae a fidelibus pro aliis fidelibus fier! consueverunt, secundum Ecclesiae conslilula ». Professio fidei a M. Paleologo, in C . Œcum. Luqdun. II Gregorio X ohlata. Profession de foi renouvelée au Concile de Florence dans le Décret d'Union. Enfin dans le Concile de Trente (sess. 25, de Purgatorio), il est dit que l'Église ca-
CH. II. ASSISTANCE POUR LE PURGATOIRE dll
Toutefois, si l'Eglise a défini la valeur et l'ulililé des suffrages ofîerts par les fidèles de la terre en faveur de leurs frères, morts avec une expiation imparfaite, on ne trouve pas qu'elle ait fait une définition semblable sur l'assistance que ces mêmes âmes peuvent recevoir des bienheureux citoyens du ciel. La cause en est, sans doute, dans la nature des erreurs qui motivèrent les définitions. Les hérétiques s'attaquèrent soit à l'existence même du Purg-atoire, soit à la faculté que peuvent avoir les vivants de porter secours aux âmes que la justice divine y purifie. Ils rejetèrent ég'alement l'invocation des Saints et le pouvoir qu'ils ont d'intercéder auprès de Dieu pour ceux qui cheminent encore dans la voie. L'Eg-lise opposa ses anathèmes à l'une et à l'autre négation. Si elle ne porta pas de sentence expresse sur la question spéciale qui nous occupe, c'est que la vérité sur ce point n'était pas formellement attaquée. Mais, parce que les deux erreurs condamnées avaient pour conséquence naturelle l'exclusion de toute intervention secourable des élus du ciel en faveur des âmes souffrantes, l'Eglise n'a pu les rejeter sans que la même intervention ne sorte aussi comme une conséquence de ses décrets.
Du reste, ni la nature des choses, 'ni l'enseig-nement pratique deTEg-lisene nous laissent en doute sur cette matière. J'ai dit : la nature des choses. D'après la doctrine de saint Thomas, deux choses concourent à rendre les suffrages des vivants profitables aux défunts : la charité qui les relie les uns aux autres
Uiolique.iastruilepar l'Esprit Saint, enseigne, conformément aux saintes Ecritures et à l'antique tradition des Pères et des saints Conciles, non seulement qu'il y a un Purgatoire, mais « que les âmes détenues dans ce Purgatoire y sont aidées par les suffrages des fidèles et par le très agréable sacrifice de l'autel ».
dans l'unité du même corps vivant du Christ, et l'intention qu'ont les vivants de secourir les morts. Il résulte de là, continue le saint docteur, que, parmi les œuvres que nous pouvons offrir à Dieu pour venir en aide aux âmes souffrantes, celles-là tiennent le premier rang, où se révèlent davantage soit la communion dans la charité, soit l'intention directe de soulager le prochain. Au premier point de vue, nul suffrage pour les défunts n'égale l'offrande du sacrifice de l'autel; car l'Eucharistie, de sa nature, est le sacrement de l'union, le principe et le lien de la charité, puisqu'elle contient le Christ en qui toute l'Eglise est unie comme sur le plus inébranlable des fondements. .. Au second point de vue , la prééminence sur les autres bonnes œuvres appartient à la prière, parce que la prière a cela de propre qu'elle se porte par une intention plus directe vers celui pour lequel on invoque la divine miséricorde (i).
Or, qui peut douter qu'à ces deux titres les bienheureux du ciel ne puissent assister les membres du Christ, trop incomplètement purifiés pour entrer encore avec eux dans la gloire. Ne leur sont-ils pas unis par la charité? Non plus seulement par une charité dont les liens peuvent malheureusement se relâcher et se rompre sous l'effort des tentations et des passions, mais par une charité que rien ne saurait plus diminuer ni détruire. Les uns et les autres, en effet, sont immobilisés dans l'amour; et ceux qui jouissent et ceux qui souffrent adhèrent pour toujours vivants au corps vivant de Jésus-Christ, leur commun Chef.
Où mettrons-nous donc l'obstacle qui les sépare, et
(i) s. Thom., Supplem., q. 71, a. 9.
CH. II. ASSISTANCE POUR LE PURGATOIRE 3l3
défend aux plus heureux de compatir efficacement à la souffrance des autres? Serait-ce peut-être qu'ignorant leurs épreuves ils ne sauraient avoir l'intention de leur tendre une main secourable? Penser de la sorte serait méconnaître les conditions de connaissance où sont les élus dans la patrie. Il n'en est pas de leur science des choses du purgatoire comme de la nôtre, si vaguCjSi obscure, si indéterminée. Du même regard qu'ils contemplent les infinies beautés de Dieu, leurs yeux plongent dans ces prisons où Dieu retient ses enfants et leurs frères. Et, s'ils n'en pénètrent pas tous les mystères; s'ils n'entendent pas, chacun en particulier, tous les cris d'amour et d'angoisse, toutes les supplications qui s'en échappent, au moins voientils, entendent-ils ce dont leur mesure de béatitude et leur charité dans le Seigneur demandent qu'ils soient instruits. Donc, de ce chef encore, ils l'emportent sur les hdeles vivant dans l'exil de la terre, et mieux que nous ils peuvent tourner leur intention vers le soulagement et la délivrance de leurs frères du Purgatoire.
A l'appui de cette même vérité j'invoquerais, déplus, l'enseignement pratique de l'Eglise. Cet enseignement je le trouve dans la sainte Liturgie, c'est-à-dire, dans les prières que l'Eglise universelle a, de tout temps, mises sur les lèvres de ses enfants et de ses prêtres : car, au témoignage du grand pape saint Céleslin, la loi de la prière répond à la loi de la croyance et la manifeste.
Ce n'est pas à dire que les fidèles de la terre ne possèdent aucun moyen de soulager leurs frères souffrants qui leur soit exclusivement propre: par exemple, le sacrifice de l'autel, l'aumône, les indulgences
3l4 L. X. BIENS ATTACHÉS AU CULTE DE MARIE
octroyées par l'Eglise. Ce que j'avance, c'est que Dieu n'a pas refusé à ses élus déjà couronnés l'honneur et le bonheur de venir en aide aux âmes de qui sa justice exige un complément d'expiation.
Un fait, entre autres, montre à quel point l'Eglise primitive était convaincue de l'assistance prêtée par les saints du ciel aux âmes des défunts: c'est la pratique funéraire, si chère aux premiers chrétiens, de rechercher pour eux-mêmes un lieu de sépulture tout près du tombeau des martyrs; pratique devenue vulgaire parmi eux, surtout à partir du quatrième siècle, et si fréquemment rappelée par la formule « Ad martyres, ad Sanctos ; anle, rétro martyres, etc. ». En effet, que prétendaient nos ancêtres dans la foi, quand ils mettaient leur dépouille mortelle en contact aussi immédiat que possible avec les saintes reliques? Se concilier la faveur et le patronage des amis de Dieu ; mériter d'être assistés par eux après leur mort, et, par conséquent, obtenir, grâce à ce puissant patronage, une entrée plus certaine et plus prompte dans le royaume du Père.
Cette intention nous est révélée, non seulement par la nature même des faits, mais par une foule d'inscriptions et d'anciens textes. On trouvera ceux-ci dans les ouvrages spéciaux qui traitent des Antiquités chrétiennes (i). « Je ne vois pas, dit saint Augustin, à quoi pourrait servir aux morts d'être ensevelis dans un lieu voisin de la Mémoire des Saints, si ce n'est que ceux dont ils étaient aimés, voyant près de qui reposent leurs morts, les recommandent à ces mêmes
(i) Voir, par exemple, le Dictionnaire des Antiquités chrétiennes de Martignij, aux mots « Ad Sanctos, ad Martyres ».
CH. II. ASSISTANCE POUR LE PURGATOIRE 3x5
Saints, comme à des patrons qui doivent les assisterde leurs prières auprès de Dieu » (i). Doctrine également développée par saint Maxime de Turin, dans son homélie sur les martyrs Octavien, Adventitius et Solutor : « Les martyrs nous protèg'ent pendant la vie, et nous reçoivent au moment de la mort; là, pour nous préserver de la souillure des péchés, ici, pour nous arracher à l'horreur de l'enfer. Et c'est pour cela que nos ancêtres ont voulu que nos corps fussent associés aux ossements des Saints » (2).
Paulin de Noie obéissait au même sentiment de piété, quand il faisait transporter les restes de son jeune fils Gelsus près des martyrs de Complutum (3), probablement les deux frères Juste et Pasteur, couronnés ensemble en 3o4, dans la persécution de Dioclétien. C'est ce qu'il atteste lui-même dans l'une de ses plus belles poésies : « Nous l'avons envoyé dans la ville de Complutum, afin qu'étant uni de près aux martyrs par l'aUiance du tombeau il puise dans le sang- des Saints la vertu qui purifie les âmes » (4)- Enfin, pour citer un dernier exemple, Constantin voulut, lui aussi, être enseveli au milieu des monuments érigés par sa munificence aux douze Apôtres, dans la basilique qu'il leur avait dédiée à Constantinople. Et en cela, dit Eusèbe, son historien, il fut guidé par un double motif : d'abord par le désir de participer aux prières que les fidèles adresseraient aux Apôtres; « ensuite et surtout, par la ferme conviction que leur
(i) s. August., De cura pro mortuis gerenda, c. 4, n. 6. P. L. xl,
(2) S. Maxim. Taurin,, Hom. de SS. 81, P. L. lvii, 428.
(3) Aujourd'hui, Alcala, en Espagne.
(4) S. Paulinus noi.,Poem. XXXIV, vers. 6o5, sqq. P. L. lxi, 689.
3l6 L, X. BIENS ATTACHÉS AU CULTE DE MARIE
Mémoire serait d'une grande utilité pour son âme » (i). Ainsi voit-on se vérifier dans le corps mystique du Christ la belle parole de saint Paul, célébrant l'unité qui doit en relier harmonieusement toutes les parties: « Dès qu'un membre pâtit, tous les autres lui compatissent ; dès qu'un membre est glorifié, tous les autres se réjouissent avec lui » (2). Assurément, ces justes, détenus au purgatoire, sont heureux du bonheur de leurs frères arrivés avant eux au séjour de la béatitude; donc, la même charité qui les anime doit nécessairement incliner les bienheureux compréhenseurs à compatir aux membres souffrants du même corps, et, par conséquent, à les soulager dans leur épreuve présente.
II. — Mais, après ces quelques notions générales, n'oublions pas que nous avons à parler tout spécialement de la bienheureuse Mère des hommes. Si les fidèles de la terre et les saints du ciel peuvent et veulent porter secours à leurs frères du purgatoire, est-il possible que Marie ne le puisse ou ne le veuille pas,
(i) Euseb.,m vita Constantini, L. iv, c. 60. P. G. xx, ino, sq.
Saint Thomas, parlant des secours que les vivants peuvent donner aux défunts, apporte ces deux raisons pour expliquer l'utilité qu'il y a d'être enseveli dans un lieu sacré. 0 Quod ulterius sepultura in loco sacro mortuo prodest, non quidem ex ipso opère operato, sed niagis ex ipso opère opérante, duni scilicet vel ipse defunctus, vel alius, corpus ejus in loco sacro disponens, palrocinio alicujus sancli eum committit, cujus precibus per hoc credendus est adjuvari, et etiam patrocinio eorum qui loco sacro deservinnt, qui pro apud se tumulatis frequenlius et specialius orant ». In IV Sentent. ,D . 45, q. 2, a. 3, sol. 3.
Notons, en passant, que la satisfaction de ce désir donna parfois naissance à des abus regrettables. L'un des plus fâcheux fut la mutilation de monuments consacrés aux martyrs. Ces monuments étaient ornés de fresques. Plus d'une fois, ces peintures ont été détruites, au moins partiellement, parce que des mains indiscrètes n'ont pas craint de les entamer pour introduire des locuii dans le voisinage immédiat des sarcophages où reposaient les saintes reliques. Voir Martigny, Dictionnaire ».. ., aux mots, Arcosoliam, etc.
(2) I Cor., XII, 26.
comme eux et plus qu'eux? Ce serait chose souverainement incompréhensible, puisqu'elle est plus unie qu'eux tous à ces âmes par les liens de la charité; puisque son amour pour elles l'emporte incomparablement sur tout autre amour; puisque personne, en dehors de Dieu, ne connaît aussi clairement leurs aspirations, leurs angoisses et leurs appels; puisqu'elle reste leur espérance au séjour de rexpiation, comme elle le fut pendant les jours de leur pèlerinage; puisque cette communion des Saints qui réunit entre elles les trois grandes parties du royaume de Dieu, l'Eglise militante, l'Eglise triomphante et l'Eglise souffrante, elle en est, après Jésus-Christ, le nœud et le centre ; vraie mère de toute la famille de Dieu.
Voulez-vous sur ce point un témoignage éclatant de la sainte Eglise? Lisez ses prières liturgiques, et tout spécialement celles que les prêtres adressent à Dieu, par son ordre, au sacrifice de la messe : « 0 Dieu, vous qui donnez si libéralement le pardon, vous qui aimez le salut des hommes, nous le demandons à votre clémence, que, par l'intercession perpétuelle de la bienheureuse Vierge et par celle de tous les Saints, ceux de nos frères... qui ont passé de ce monde, arrivent au partage de l'éternelle béatitude » (i).
Les Saints n'ont qu'une voix pour exalter cette fonction miséricordieuse de la Reine du ciel. Elle console, elle encourage, elle soulage, elle délivre. Non contents de l'attester, plusieurs ne craignent pas d'en rapporter des applications bien étonnantes : c'est ainsi qu'au dire de saint Ildefonse 'chaque fois que le cours de l'année liturgique ramène la fête de l'Assomption
(i) Oraisons du Missel pour les défunts.
3l8 L. X. — BIENS ATTACHÉS AU CULTE DE MARIE
de la Vierge, il y a pour toutes les âmes du purg-atoire un adoucissement de peine. Marie fait participer ces ténébreuses demeures à la joie du ciel et de la terre (i). Sainte Françoise romaine, si connue pour ses merveilleuses visions, fut admise à contempler la gloire de la Reine du ciel dans sa triomphante Assomption. « Elle comprit que toutes les âmes alors détenues en purg-atoire entrèrent à la suite de la Mère de Dieu dans les parvis célestes ; de môme que les âmes des anciens pères renfermées dans les limbes avaient accompagné le Christ montant au ciel, le jour de son Ascension » (2).
Dans ses Gloires de Marie, saint Alphonse de Lio"uori se fait l'écho complaisant et convaincu de récits ou d'assertions analogues. Il rappelle, en particulier, le passage où le chancelier Gerson montre Jésus-Christ s'élevant au ciel avec sa mère, « et^ tout autour, la captivité du purgatoire délivrée pour l'honneur de celle qu'il s'apprêtait à couronner comme la Souveraine de la grâce, la Reine et la Mère de miséricorde» (3). Quelques lig'iies plus bas, il mentionne encore la pieuse opinion du vénérable Denis le Chartreux, suivant laquelle une faveur semblable se renouvellerait, chaque année, dans les solennités de Pâques et de Noël. « Tous les ans, dit ce docte et g'rave auteur, la bienheureuse Vierg-e, aux fêtes de la Naissance du
(1) s. Ildefoase., serm. 5 de Assunipt. (inter dubios). P. L. xcvi, 263. Je dois ajouter que plusieurs interprètes ont pensé que l'auteur parlait ici de l'enfer et des damnés. Userait de ceux qui «. pia quadam temeriiate » auraient tenu pour admissible un moment de relâche dans les supplices éternels, aux jours oùl'iiglise célèbre les plus grands mystères de notre salut ; opinion qui ne serait plus tolérable aujourd'hui. Du reste, le texte comme je l'ai dit, peut s'entendre du purgatoire.
(2) Hippol. Maracci, Gleric. Regul., Fundalores mariani, c. 28 (Romae, 1648), p. 262.
(3) Gerson., Tract. IV super Magnificat. 0pp., t. IV, p. 287.
GH. II. — ASSISTANCE POUR LE PURGATOIRE SlQ
Seig-neiir et de sa Résurrection, descend avec une multitude d'Anges au purg-atoire, afin d'en retirer grand nombre d'âmes » (r).
Les Révélations àa sainte Brig-itte sont pleines d'assurances, données, par la Vierg-e elle-même, au sujet de cette protection de Marie pour ses serviteurs et ses enfants du purgatoire. « Je suis la Reine du ciel, disait-elle un jour à notre sainte; je suis la Mère de miséricorde... et la voie par où les pécheurs reviennent à D^eu. Il n'y a pas de peins au purgatoire qui ne devienne, à cause de moi, plus légère et plus facile à supporter qu'elle ne le serait sans moi » (2). Une autre fois la bienheureuse Brig'itte entendit le Fils dire à la Vierg-e Marie : « Vous êtes ma mère ; vous êtes la Reins du ciel ; vous êtes la Mère de miséri-
(i) Dionys. Carth., serin, in Assumpt. 2. Cf. S. Alph. de Li,^., Gloires de Marie, P. i, c. 8, §2.
S. Pierre Danaien racontesur ce sujet un failbiea curieux qu'il affirme teair d'un prclre digne de foi, lequel le lui aurait donné comme arrivé tout récemment à Rome, « ante paiicos annos ». Le voici littéralement traduit du latin. Une femme de Rome entrait, le jour de l'Assomption, dans la basilique érigée en l'honneur de la B. Vierge, au Capitole. Grande fut sa surprise d'y voir une de ses voisines, morte depuis un an. La foule ne lui permettant pas de l'approcher, elle alla l'attendre, au sortir de l'égHse, dans une ruelle par où elle devait passer. N'ètes-vous pas, lui dit-elle, Marozia, ma voisine, défunte depuis quelque temps? — Oui, je la suis. — Et comment êtes-vous maintenant? — L'autre lui avoua qu'elle avait beaucoup souffert eu purgatoire pour quelques fautes d'enfance, dont elle s'était confessée mais dont elle n'avait pas reçu l'absolution « Aujourd'hui, continua-t-elle, la Reine du monde a prié pour nous, et m'a tirée avec beaucoup d'autres du lieu de l'expiation; et si grande est la multitude des âmes ainsi délivrées qu'elle surpasse en nombre tous les habitants de Rome. Voilà pourquoi nous visitons en action de grâces les lieux consacrés à notre glorieuse Dame ». Et comme preuve de la vérité de l'apparition, l'heureuse captive de la divine justice annonce à son amie que, dans un an, jour pour jour, elle serait morte elle-même. Ce qui arriva suivant la prédiction. S. Pet. Damiah. Opusc, xxxiv, Dispal. de variis apparition, et niiraculis, c. 3. P. L. cxLv, 586, 58?.
(2) Révélât. S. Birgittae, L. vi, c. 10; t. II, p. 16.
corde ; vous êtes la consolation de ceux qui sont en purgatoire, et l'espoir des pécheurs de la terre » (ï).
III. — De quelles manières Marie vient-elle en aide à ceux de ses fils et serviteurs qui gémissent dans le purgatoire? Il y a sur cette question des réponses unanimes et d'autres plus ou moins discordantes. Je dirai d'abord ce en quoi docteurs et théologiens n'ont qu'une seule et même doctrine ; nous verrons ensuite sur quels points ils diffèrent, et comment, au fond, la divergence est plutôt dans les mots que dans les choses.
Signalons comme la première manière, et peut-être comme la plus fréquente, par où Marie porte assistance à ses enfants du purgatoire, la pensée et la volonté qu'elle inspire aux fidèles vivants de prier, de souffrir et de travailler pour leur délivrance. Vous ne songiez pas à vos frères souffrants ; tout d'un coup vous vous sentez émus de leur état, pressés de les secourir et d'avancer pour eux l'heure où, libres de toute dette, ils seront admis à l'éternel banquet. C'est la mère de ces heureux infortunés qui vous appelle à seconder sa miséricorde.
Un jour, Jean Ximenès, un des plus saints frères coadjuteurs de la Compagnie de Jésus, répandait son cœur devant une image de la Vierge immaculée. Or,
(i) Révélât., h. i, c. i6; t. I, p. 38. J'ai voulu rapporter ces textes de la sainte, soit parce qu'ils sont de grande consolation pour les dévots de Marie, soit parce qu'ils sont généralement reproduits défectueusement, avec des références inexactes. Du reste, il est bien entendu que les faits, racontés dans ces dernières pages, pas plus que d'autres du même geure, ne s'imposent pas à notre croyance. Ce qu'il faut surtout en retenir est une persuasion très fondée de la miséricordieuse puissance de Marie pour soulager et délivrer les âmes souffrantes, qui mettent leur espérance en elle.
tandis qu'il priait, il lui vint une sorte de scrupule sur sou peu de zèle et de compassion pour les âmes souffrantes, a Ximenès, 'lui dit alors une voix mystérieuse mais bien distincte, souviens-toi des défunts ». Oui, répondit le pieux serviteur de Marie, je le ferai. Et de ce jour à celui de sa mort, c'est-àdire, pendant les huit années qu'il survécut, il offrit toutes ses bonnes œuvres de mortification et de dévotion pour les âmes du purg-aloire (i). Combien d'autres traits pourrait-on joindre à celui-ci, s'il était permis de percer les voiles qui nous cachent l'action divine sur les cœurs. Puisqu'il plaît à notre Dame de mendier ainsi nos suffrages pour des âmes qui lui sont chères, entrons dans ses desseins de miséricorde, et ne craignons pas de trop faire pour en seconder la douce influence (2).
Admirons les voies de laProvidence. Notre Seigneur, tant sont infinis ses mérites et surabondantes ses satisfactions, pourrait en un instant payer toutes les dettes de l'Eglise souffrante. Pourquoi ne l'a-t-il pas voulu? C'est le secret de son cœur et de sa justice. Nous pouvons, du moin-, savoir que, s'il s'est lié ainsi lui-même, c'est pour donner aux hommes, et particulièrement à sa mère, une plus grande part dans l'œuvre de ses largesses. Or, la mère elle-même entre dans les vues du divin Maître, Elle aussi prétend soulager les morts par le moyen des vivants; elle veut devoir la délivrance des âmes de ses enfants autant à notre charité qu'à son propre crédit; elle fait taire en quelque sorte sa com-
(i) P. L. Du Pont, Vie du P .Balihasar Alvarez, ch. ^/J.
(2) Ces considérations prouvent que c'est ciiose convenable d'abandonner aux mains deMarie toutes ses œuvres satisfactoires, pour qu'elle en dispose, comme elle le veut, en faveur des défunts qu'elle a spécialement dessein de soulager.
passion, afin que nous ayons plus libre champ d'exercer la nôtre. Du reste, qu'elle nous voie seulement répondre à ses avances, et ses suffrages maternels s'ajoutanl à nos œuvres en décupleront le prix aux yeux de la divine justice. N'est-ce pas afin de répondre à cette pensée du Fils et de la mère que les souverains Pontifes ont accordé tant d'indulgences applicables aux défunts, en vue des prières et des autres exercices de piété à l'honneur de cette très douce Vierg-e (i)?
A ce premier mode de secours Marie peut enjoindre un second : c'est d'offrir pour ces âmes, captives de la divine justice, non pas des satisfactions actuelles, puisque l'état de la béatitude exclut toute possibilité de souffrance et d'expiation; mais les mérites expiatoires de sa carrière mortelle. Ils forment, il est vrai, après les satisfactions du Christ, le trésor de l'Eglise; mais son Fils ne l'en a pas tellement dépossédée pour enrichir son épouse terrestre, qu'elle ne puisse ellemême en disposer suivant son libre vouloir.
Jusqu'ici les théologiens sont d'accord. Là où cesse l'unanimité de doctrine, c'est quand il s'agit de décider si les prières de la Sainte Vierge suffisent par elles-mêmes à obtenir de son F"ils la délivrance des membres souffrants du Christ, ou même un allégement à leur martyre (2). Suarez, parlant en général des prières séparées de toute satisfaction, estime « pieuse, probable et peut-être vraie », l'opinion qui leur atlri-
(i) Le P. M. Philpinde P., prêtre de l'Oi-at. de Londres ; Union de Marie aux fidèles... i part., cli. 7.
(9) Bellarmin euseigue expressément que nous pouvons parc?e simples prières, en dehors de toute satisfaction, porter assistance aux âmes des défunts. De Purgatorio, \. 11, c. i5. Théophile Raynaud concède ce pouvoir aux prières des voyageurs, et le refuse plus probablement à celles des compréhenssurs. Scapulare Marianuni. . . Q. \, 0pp., t. VII, p. 289.
bue le pouvoir de fléchir la divine justice. Toutefois, elle est, selon lui, « très incertaine et peu fondée en raison ». En effet, personne ne peut obtenir pour soimême, indépendamment de toute satisfaction, et parle mérite unique de ses propres prières, la rémission de la peine encourue par ses infidélités. Or, ce qu'on ne peut faire pour soi-même ou peut encore moins le faire en faveur des autres : car en ces sortes de matières,^ toutes choses cg-ales d'ailleurs, la prière est d'autant plus efficace qu'on prie pour soi-même. Donc, demander que les âmes des défunts soient libérées gratuitement, c'est-à-dire, indépendamment de leur salispassion propre ou de tout genre de paiement offert pour elles, c'est s'exposer grandement à n'être pas exaucé. Cela, pourtant, ne va pas à nous faire regarder comme inutiles et vaines les prières que nous adressons à Dieu, pour qu'il daigne les soulager dans leur épreuve. Pourquoi? Parce que nous entendons nous conformer, en priant, à l'ordre de la divine providence, qui fait dépendre de l'expiation la rémission de la peine ou totale ou même partielle. En conséquence, avec le caractère d'impétration propre à la prière, nous offrons, implicitement au moins, la valeur satis/acioire inhérente aux prières de cette vie mortelle (i). D'où cette conclusion manifeste que les prières de la bienheureuse Vierge, pour obtenir aux âmes du purgatoire ou l'allégement ou la cessation de leurs peines, devraient avoir comme accompagnement ses satisfactions personnelles, ou peut-être provoquer son miséricordieux Fils à faire, en faveur des âmes singulière-
(i) Suarez, de Sacr . Poeniteniiae,T). 48, s. 5; p. 5o4(éd. Veoet., 1748),
meut patronnées par elle, une application spéciale des mérites qui lui sont propres à lui-même (i).
Si les Saints ne peuvent, de leur autorité propre,^ offrir en paiement à Dieu les satisfactions des autres élus, puisqu'elles ne leur appartiennent pas, rien ne les empêche d'en solliciter l'offrande auprès de ceux qui les possèdent. Et c'est encore un moyen pour la Sainte Vierge de secourir ses enfants : car est-il un habitant du ciel qui hésiterait à présenter a Dieu le trésor entier de ses propres satisfactions sur un désir, et pour les protégés de sa reine? Enfin, comme il arrive fréquemment que les suffrages, offerts dans l'Église pour certaines âmes déterminées, ne leur soient pas applicables, ou parce que Dieu les a déjà reçues dans sa gloire, ou parce qu'étant rejetées loin de sa face à cause de leurs crimes, il n'y a plus de pardon pour elles, ne peut-on pas croire que Dieu Notre Seigneur en transmette le bénéfice aux âmes qui lui sont désignées par les vœux de Marie ?
Ainsi peuvent se concilier pratiquement deux opinions contraires en apparence : et l'opinion d'après laquelle les Saints et la Reine des Saints ne peuvent, par leurs seules prières, faire cesser ni même alléger l'épreuve des justes condamnés au purgatoire, et l'opi-
(i) Suarez s'est demandé si les saints du ciel peuvent obtenir de Jésus-Christ par leurs prières qu'il applique lui-même aux défunts la quantité de ses propres satisfactions, nécessaireet suffisante pour qu'ils soient délivrés. Une délivrance ainsi obtenue serait (^raiuj/c et du côté du donataire et du côté de ses avocats; mais la justice aurait néanmoins pleine satisfaction du côté du Christ. Le grand théologien ne regarde pas ce genre de suffrage comme improbable. Pourtant, il ne croit pas que les Saints demandent, au moins régulièrement, un pareil mode d'application ou de rémission. C'est que Jésus- Christ, cause et source universelle de toute rémission de la peine, ayant établi des instruments et comme des causes secondes pour appliquer ses satisfactions, il n'a pas coutume d'en faire l'application de lui-même, en dehors des moyens institués par lui. Si donc il le fait quelquefois, c'est par une économie spéciale qui ne tombe ni sous la science, ni sous la loi. L. c, p. 5o5.
cil. H. ASSISTANCE POUR LE PURGATOlFiE 3'20
nion qui leur attribue ce pouvoir d'impétratiorij bien que ces prières, attendu l'état de béatitude, n'aient pas, comme les nôtres, un mérite expiatoire; car toute prière, faite au ciel par Marie, porte avec elle l'offrande d'une satisfaction proportionnelle au soulagement qu'elle sollicite, satisfaction de la Vierge elle-même, satisfaction de Jésus -Christ, satisfaction des autres saints, trop heureux de mettre leurs mérites à la disposition de la mère commune.
Parmi les secours accordés par la bienheureuse Vierge, il en est un qui mérite une mention particulière : ce sont les visites des Anges. Rien peut être ne fait mieux comprendre ce bienfait que le récit évangélique de l'agonie du Sauveur : « Et Jésus ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença d'être saisi de tristesse, et d'avoir le cœur pressé d'une extrême affliction. — Alors, il leur dit: Mon âme est dans une tristesse mortelle... — Et étant allé un peu plus loin, il se prosterna le visage contre terre, priant et disant: Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi, s'il est possible ; qu'il en soit néanmoins, non comme je veux, maiscomme vous le voulez... »(i). Voilà, toute proportion gardée, l'exemplaire et le type de l'un de ces justes qui gémissent au lieu de l'expiation, son angoisse, ses désirs, son abandon complet au bon plaisir de Dieu, son agonie.
« Alors un ange lui apparut qui le fortifiait ))(^). C'est la visite de l'envoyé de Marie. Que fait-il ? Il fortifie cette âme. Comment le fait-il ? Parfois en lui portant de la part de sa reine l'annonce d'une prochaine déli-
(i) Matth., XXVI, 37-40.
<2) Lirc., XXII, 43.
vrance ; parfois en lui disant combien elle l'aime, et quelle joie ce sera pour elle de le presser un jour, heureux et purifié, sur son sein. Sans doute, cette âme de juste endure avec patience et sans désespoir les rudes coups de la justice; sans doute encore, elle sait que la mère dont elle a voulu être l'enfant, s'intéresse du haut du ciel à ses douleurs. Mais pourtant quel réconfort de recevoir ses messages , d'entendre les encouragements qu'elle lui transmet, d'apprendre par son envoyé qu'elle sera bientôt près d'elle, ou, du moins, qu'elle est présente à sa pensée, à son cœur. Jugeons-en par ce que nous sentirions nous-mêmes si, plongés dans un abîme d'amertume, un ange venait de la part de Marie nous dire sa protection et son amour. L'agonie pourrait se prolonger, comme elle se prolongea peut-être pour Notre Seigneur, après la descente de l'ange ; mais comme nous serions autrement forts pour en supporter le poids ! Oui n'a lu dans les Œuvres de la grande sainte Thérèse un de ces récits où elle apparaît désolée, abattue, sans lumière, sans espérance, et comme séparée de son Créateur et Seigneur. Tout d'un coup, une voix se fait entendre au plus profond du cœur: Ne crains pas, je suis avec toi. Et ce mot, si court, si simple, dissipe les nuages, ramène le calme, pacifie, fortifie pour des semaines et des mois. C'est quelque chose d'analogue que produit la parole de la Mère de miséricorde chez ses enfants du purgatoire; et voilà pourquoi les visites angéliques dont nous parlent tant de pieux et de saints auteurs ne peuvent être ni inutiles à ceux qui les reçoivent, ni indignes de celle qui les leur procure.
IV. — Il pourrait sembler que nous avons à peu près oublié jusqu'ici la question spécialement annoncée dans le titre du présent chapitre ; à savoir, de quelle utilité peut être une dévotion sing-ulière envers la Sainte Vierge pour les âmes que la divine justice purifie dans le purgatoire, avant de les admettre au séjour des élus. Or, quand je parle de cette dévotion, sans prétendre exclure celle que les mêmes âmes professent actuellement au lieu de l'épreuve, j'entends surtout parler du culte de respect, de prière et d'amour qu'elles offrirent à Marie pendant la durée de celte vie mortelle. Est-il vrai que la bienheureuse Vierge, si miséricordieuse pour toutes ces âmes souffrantes qui, d'un seul cœur et d'une même voix, la conjurent de tourner vers elle un regard de pitié, tende une main plus secourable à celles qui l'ont plus honorée dans ce monde "?
C'est là, en règle générale, ce dont il ne semble pas permis de douter. A qui donc, pour le dire en passant, à qui s'adresse la promesse d'une prompte délivrance, attachée par la divine miséricorde à la dévotion du Scapulaire, si ce n'est aux serviteurs particuliers de Marie? Rien, du reste, n'est plus conforme aux dispositions de la divine providence dans le gouvernement des hommes. Pourquoi Dieu veut- il que les Saints interviennent pour nous auprès de sa miséricorde, et que ses grâces passent en quelque sorte par leurs mains, avant d'arriver jusqu'à nous?
Afin de les honorer lui-même et pour que nous les honorions avec lui. Donc, plus nous glorifions Marie, leur reine, par nos vœux et nos prières, plus nous acquérons de titres à recevoir par elle les dons de Dieu. C'est ce que nous avons déjà montré pour les
vivants. Or, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher le privilège des serviteurs de la Vierge de les suivre au delà de la mort ; tout, au contraire, tend à nous persuader qu'ils sont, au purgatoire, l'objet spécial de son active commisération. Tel a été le sentiment des Saints, comme en font foi les différents textes, où ils ont célébré la protection étendue par cette divine mère sur les âmes souffrantes. Témoin, entre mille autres, l'application que saint Bernardin de Sienne a faite à Marie de ce passage de l'Écriture : « J'ai marché sur les flots de la mer » (i) : « Si je marche sur ces flots, c'est afin de visiter mes serviteurs et de leur porter assistance dans leurs besoins, parce que je suis leur mère » (2). Or, le Saint, par les flots dont il est ici question, entend les peines du purgatoire. Rien, d'ailleurs, n'est plus commun, dans les ouvrages écrits à la gloire deMarie, que ce titre ou quelque autre semblable: « Marie secourt ses serviteurs dans le purgatoire » (2).
On pourrait objecter que Marie doit une assistance spéciale à ceux qui sont plus avant dans le cœur de son Fils, en eût-elle parfois reçu des hommages moins explicites et moins fréquents. A cette difficulté, deux réponses. La première, c'est qu'il estextrêmement rare que la dévotion envers la Sainte Vierge et la sainteté ne soient pas allées de pair. Mais, sans rejeter le cas d'une dévotion plus expresse avec moins de sainteté, je répondrai par une doctrine clairement exposée chez le docteur Angélique. Il enseigne donc que la perfection de la grâce n'est pas nécessairement la mesure
(i) Eccli.. XXIV, 8.
(a) S. Alphonse de Liguori, Gloires de Marie, i P., ch. 8,
des secours accordés aux âmes des défunts, en purgatoire. Telle personne riche, par exemple, pour qui le saint sacrifice est célébré grand nombre de fois, sera délivrée plus tùt que ce pauvre à qui n'est pas octroyée semblable faveur, quoique ce dernier, par le bénéfice même de sa pauvreté, puisse l'emporter en sainteté sur la première et lui doive être éternellement supérieur en gloire (i). Ainsi peut-il arriver que, pour avoir honoré plus constamment la Reine du ciel, une âme, moins charg'ée de mérites devant Dieu, soit plus miséricordieusement visitée par elle, et plus rapidement transférée du séjour de l'expiation à l'éternel repos. Et c'est à cettte conclusion, si je ne me trompe, que mène le privilège de V Indulgence sabbatine, s'il faut l'entendre suivant toute la propriété des termes.
y. — Nous avons parlé du premier privilèg-e attaché au Scapulaire de Notre-Dame du Mont-Garmel : c'est la grâce d'une bonne mort, et, par conséquent, l'enfer évité. Mais il est une autre faveur non moins extraordinaire, également promise à certaines conditions aux Confrères du même Scapulaire; je veux dire une prompte délivrance du purgatoire. Ce privilège, comme il est aisé de le voir, est différent du premier quant à l'objet, puisqu'il ne s'agit plus d'échapper au supplice éternel, mais aux peines expiatrices de l'autre vie. Il en diffère aussi quant à l'origine et quant aux conditions requises pour en jouir.
(i) s. Thom., in IV Sentent.. D. 45, q. 2, a. 4, sol. i, ad 3. « Niliil prohibet divites, quantum ad aliquid, esse melioris conditionis quam pauperes, sicut quantum ad expiationempoenae; sed hoc quasi niliil psL comparatum possession! regni coelorum in qua pauperes melioris conditionis esse osteadunlur per auctoritatem induclam (Luc, vi, 20) ».
33o L. X. BIENS ATTACHÉS AU CULTE DE MARIE
Et d'abord, le dernier privilège, appelé communément privilège du samedi, privilegium, diploma sabbat inum, ou bien encore Indulgence Sabbaline, se distingue de la Grande Promesse par son origine. En effet, il n'est pas compris dans la révélation faite à saint Simon Stock, en i25i. Ce fut soixante ans plus tard que la Mère de miséricorde, Notre-Dame du Mont-Carmel, daigna le manifester au pape Jean XXII, probablement à la veille de son élection. La Bulle par laquelle le Pontife aurait promulgué cette faveur avec plusieurs autres, accordées à l'Ordre du Mont- Carmel, serait du troisième jour de mars, la sixième année de son Pontificat (i322).
Plusieurs questions de grande importance se posent au sujet de ce document et de la partie de son contenu qui concerne ^\\\s<\\Tec[QVi\Q\\l\' Indulgence sabbat ine.
La première porte sur l'authenticité même de la Bulle pontificale, et, par conséquent, du privilège qu'elle promulgue. Impossible de traiter un pareil sujet en quelques pages. Il faudrait, pour l'épuiser, une longue dissertation qui ne peut trouver ici sa place. Si le gallican Launoy n'a vu dans la Bulle sabbaline qu'une grossière mystification ; si, de leur temps, les Boilandistes, dans la personne du savant Paprebrock,ont douté de la valeur du document pontifical jusqu'à le regarder plus vraisemblablement comme apocryphe (i) ; d'autres écrivains de la Compagnie de Jésus, d'accord avec les religieux Carmes, . ont combattu pour en soutenir l'authenticité. Tels,. 1
(i) Suspecta est mihi Bulla Sabbatina. — Non vacat mihi nunc deducere minuti.n argumenta quibus supposilionem moraliler certam ostendere non sit difficile, dit Papebrock dans ses Réponses aux attaquesdirigées conlre lui par les Carmes. Resp. agi. ■
cil. II. AS.SISTAXCE POUR LE PURGATOmE 33 1
par exemple, ceux que nous avons déjà vus lutter pour la défense de la Grande Promesse, le P. Théophile Raynaud, au dix-septième siècle, et de no.s jours le P. Clarke,dont la remarquable étude vient d'être traduite de l'anglais dans notre langue. Les plus grandes difficultés portaient sur l'impossibilité de produire l'autographe de la Bulle du 3 mars i322, sur l'absence du même texte de Jean XXII dans le Bullaire romain, sur le style anormal et plus qu'obscur de la pièce, enfin sur le silence gardé par les écrivains Carmes, au sujet du privilège en question, pendant presque tout le xiv*' siècle. Je renvoie ceux qui voudraient connaître plus à fond les solutions de chacune de ces difficultés aux deux auteurs que je citais en dernier lieu. Si elles ne font pas la pleine évidence, elles n'en sont pas moins sérieuses et de grand poids.
Benoît XIV, dans sonTraité des Fêtes de la Sainte Vierge, examine aussi la question. Il ne l'y résout pas aussi franchement dans le sens affirma tif, qu'il a paru le faire, en quelques mots, (!ans son grand ouvrage sur la Canonisation des Saints.
Quoi qu'il en soit, l'ère des controverses doit être considérée comme ayant été pratiquement close par un Décret très sage, émanant du pape Paul V. Sur la (in du seizième siècle, des débats extrêmement vifs s'étaient élevés au sujet de la Bulle Sabbatine et du privilège qu'elle promulgue, en Portugal d'abord, puis bientôt dans tout le monde chrétien. On vit même, au commencement du siècle suivant, l'inquisiteur d'Avignon aller jusqu'à faire défense aux religieux Carmes de prêcher le privilège devant les fidèles (i).
(i) Le P. Paul de Tous-les-Saints a raconté l'histoire de cette ardente
La cause fut portée devant le tribunal du Saint-Sièg-e. C'est alors que la Sainte Inquisition, par ordre de Paul V, promulg-uale déciel suivant, loué par Launoy lui-même, dit Benoît XIV, et récemment approuvé de ' nouveau par la Gong'régation des Indulgences, le pre- ' mier décembre 1886 : « Qu'il soit permis aux Pères Carmes de prêcher que le peuple peut croire pieusement à l'assistance attendue des Frères et Confrères de la Sodalité de la bienheureuse Vierge Marie du Mont-Carmel, à savoir, que cette bienheureuse Vierge aidera de ses prières continuelles, de ses sufïrages et de ses mérites, et d'une protection spéciale, après leur mort, principalement le jour du samedi (jour qui lui est consacré par l'Eglise), les Frères et les Confrères décédés en charité, — à condition qu'ils aient, pendant cette vie, porté le Sapulaire, gardé la chasteté propre à leur état, récité le petit Office, on, s'ils ne peuvent le faire, qu'ils aient observé les jeunes de l'Eglise et se soient abstenus de chair les mercredis elles samedis, à moins que la fête de Noël ne tombe l'un de ces jours (i) ».
Les leçons du Bréviaire romain, pour la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, s'accordent avec le \ Décret de Paul V. On y lit, en effet, que « la bienheureuse Vierge « console »,au purgatoire, avec une tendresse toute maternelle « ceux de ses fils qui, après s'être enrôlés dans la Confiérie du Scapulaire, ont fidèlement gardé les pratiques prescrites, et que, de
-controverse dans sa Clavis aurea, P. ii, c. i5. Quant au Décret de Paul V, on peut le trouver dans le Ballaire des Cannes, t. J, p. Gî; t. III p. 601.
(i) Ce décret fut publié à Rome, le i5 février i6i5, dans le Palais du Saint-Office,
eu. II. ASSISTANCE POUR LE PURGATOIRE 333
plus, suivant une pieuse croyance, sa protection. les fait passer bientôt, çrMa«^ocm5, à la céleste patrie » (r).
(i) Officiuin B. M. V . de Monte-Carnielo, lect. 6. Quelques réflexions ne seront pas inutiles pour l'intelligence de ces textes. Ni le dcret ni la leçon du Bréviaire ne reproduisent liltéraleme; t les paroles de la Bulle Sabbatine, attribuée à Jean XXII : car celte Bulle, telle qu'on la donne communément, portait: Si les confrères du Carmcl, « à leur départ de ce monde, s'en vont précipitamment en Purg'atoire, Moi, leur mère, j'y descendrai gracieusement le samedi qui suivra Leur mort, et je les délivrerai ». La promesse est partout semblable quant à la substance ; mais la seconde rédaction, celle que le Saint-Office permet de prêcher, est modifiée de telle sorte qu'on omet ce qui était le plus vivement attaqué dans la première prise rigoureusement à la lettre; c'està-dire, et la fixation de L. délivrance au samedi qui suit immédiatement la mort, et la descente corporelle de la Sainte Vierge en purgatoire.
Et non seulement ce dernier point fut mis de côté par la Sacrée Congrégation, mais elle défendit même de représenter la Sainte Vierge descendant au purgatoire pour en retirer, chaque samedi, les âmes des confrères ayant réalisé les conditions requises : k car, dit le P. Théophile Raynaud, une pareille représentation, fondée sur une interprétation inexacte du texte de Jean X^XII, pouvait être une cause d'erreur pour les ignorants et les simples. Elle était de nature à leur faire regarder cette descente comme personnelle, tandis qu'elle est seulement imper sonnelle, c'est-à-dire, qu'elle consiste dans l'assistance accordée par cette divine mère, comme Paul a soin de le noter dans son Décret. Il semblerait, en effet, peu convenable à l'état de la gloire que la Sainte Vierge se fût engagée par une solennelle promesse à quitter si souvent le ciel pour pénétrer ainsi dans les ténébreuses prisons du purgatoire. C'est aussi la raison pour laquelle les théologiens enseignent que les apparitions des âmes glorifiées sont pour la plupart purement objectives et impersonnelles. Du reste, le secours promis aux serviteurs de Marie n'en estaucunementamoindri, commec'estchose manifeste )).P. Thcoph. Raynaud, Scapulare marianum. . . 9. 5. 0pp., t. VII, p. 289.
Il serait intéressant d'étudier plus en détail ce que disent nombre d'auteurs au sujet des visites faites par la Sainte Vierge à ses clients du purgatoire. Mais c'est une question très complexe où manquent les éléments de solution. On peut néanmoins énoncer quelques propositions très vraisemblables. C'est d'abord que pareilles visites, si parfois elles ont lieu, doivent être des exceptions à la règle commune. Le décret du SaintOi'fîce ci-dessus relaté nous porte à le croire, principalement s'il s'agit de visites personnelles, c'est-à-dire, de ces visites où la B. Vierge descendrait en personne et dans sa réalité propre. La rareté de semblables manifestations se déduirait encore de ce qui se passe entre la Vierge et les hommes vivant sur la terre. Car, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer (11° P., L. vni, c. 5, p. i32), au sentiment plus commun des théologiens. Notre Seigneur et sa sainte mère ne se révéleraient guère que par des visites impersonnelles, c'est-à-dire, par des représentations parfois objectives et réelles et parfois simplement imaginaires et subjectives Est-il nécessaire d'ajouter que, s'il s'agit des justes du purgatoire, il ne saurait être question de visions imaginaires, attendu que, séparés de leurs corps, ils n'ont que des opérations spirituelles. Pour la même raison, ils ne pourraient percevoir sensiblement aucune
Comme je l'ai déjà dil, ce Décret mit fin aux discussions. 11 ne tranchait pas la question théorique, puisqu'il n'affirmait pas absolument l'authenticité de la Bulle et de la promesse. 11 décidait seulement qu'il est permis de prêcher le privilège du samedi, et qu'i a le degré de probabilité requise pour qu'on puisse le croire pieusement, cesl-à-dire d'une foi humaine, sans témérité ni légèreté. Gela suffisait, et depuis cette époque on ne signale aucune opposition sérieuse, €t la pieuse croyance est généralement agréée sans contestation.
A vrai dire, telles sont les conditions requises pour jouir du privilège, que, même en faisant abstraction de la Bulle sabbatine, il serait encore raisonnable de compter sur le secours promis. Garder la loi de la chasteté, réciter chaque jour l'Office de la Vierge, jeûner et faire abstinence pour honorer la bienheureuse Mère des chrétiens^ gagner les nombreuses indulgences attachées par l'Eglise à la dévotion du Scapulaire, mourir enfin dans l'état de grâce, après avoir persévéré dans ces saintes pratiques, n'est-ce pas assez pour attendre avec confiance la protection singulière de la bienheureuse Vierge^, et la prompte délivrance qu'elle apporte? Vous qui prétendez que remplir les conditions auxquelles est attachée la réalisation de la promesse serait acheter à trop bas prix les magnifiques privilèges qu'elle renferme, ignorez-vous que la sainte Eglise n'en demande pas autant pour accorder une indulgence plénière, c'est-à-dire, une indulgence qui, gagnée dans sa totalité, suffit à éteindre les plus fortes
représentation objective et réelle. Si doncla Sainte Vierge daigne leur manifester sa présence, c'est uniquement de la manière qui convient à des esprits.
eu. II. ASSISTANCE POUR LE PURGATOIRE '^So
dettes envers la divine justice? Donc, on ne saurait, du moins, attaquer rauthenticilé de l'Indulgence sabbatine sous le prétexte que le privilège est quelque chose d'exorbitant. D'ailleurs, qui oserait la combattre de ce chef, quand l'Eg-lise a tant de fois supposé la vérité dei^ promesses, soit en attachant les plus nombreuses indulgences à la dévotion du Scapulaire, soit en donnant, par lorgane de ses Congrégations, des éclaircissements et des décisions authentiques sur les conditions exigées pour avoir droit à l'assistance spéciale affirmée dans la Bulle (i).
VI. — Il resterait à rechercher pourquoi la bienheureuse Vierge, étant d'un côté si compatissante et si miséricordieuse, et de l'autre si puissante sur le cœur de son Fils, elle ne demande ou n'obtient pas universellement, pour toutes les âmes souffrantes, la plus prompte et la plus entière délivrance de leurs peines. II semblerait que son amour et la gloire de Dieu s'unissent pour le réclamer. Son amour : car ceux qui souffrent sont les enfants bien-aimés de son cœur maternel. La gloire de Dieu: car, une fois transférés du lieu de l'épreuve à l'élernelie béatitude, ces heureux captifs y chanteraient plus librement et loueraient plus parfaitement le Dieu qui les a sauvés.
Voilà ce que nous pensons, nous, avec nos petites lumières. Mais nous ne considérons pas que la misé-
(i) Ainsi, par exemple, un Décret de la Congrégation des Indulg'ences, porté le 2 2 juin 1842, décide que le pouvoir d'imposer le Scapulaire u'implique pas f/eso( celui de commuer, en cas de nécessité, la récitation de l'office de Notre-Dame en quelque autre œuvre bonne. I3e même une réponse de la même Congrégation (18 août 1868) déclare qu'un prêtre ou un religieux, récitant son Oflice ordinaire et remplissant les autres conditions, peut gagner, par le fait même, l'Indulgence sabbaline, sans ajouter le petit Office de la Sainte Vierge.
ricorde de Marie, comme celle de Jésus, comme celle de Dieu, le Père des miséricordes, est faite de sagesse autant que de bonté. Une miséricorde qui ne serait pas marquée au coin de la sag'esse ne serait ni convenable à Dieu ni digne de sa mère. Encore donc que la misère, et surtout la misère morale, soit l'objet de la miséricorde. Dieu n'est pas tenu d'user d'autant plus de celle-ci que la créature s'enfonce plus profondément dans le mal (i). Or, la sagesse, pour Marie, c'est de conformer ses pensées et ses volontés au bon plaisir de Dieu. Donc, parce que Dieu ne veut pas, et c'est œuvre de sagesse, priver entièrement sa justice des réparations dues par les coupables, ni donner à ceux-ci l'occasion de ne pas venger sur eux-mêmes les injures de Dieu, sous prétexte que la miséricorde couvrira tout, indépendamment de leurs propres satisfactions, Marie ne peut ni ne veut épargner totalement à ses fils la peine méritée par eux.
Ajoutez cette autre considération déjà signalée plus haut. C'est que cette condescendance excessive n'irait à rien moins qu'à ravir aux vivants l'honneur et la joie de tendre une main secourable à leurs frères, et qu'elle relâcherait, par conséquent, les liens de charité qui doivent nous unir tous dans l'unité du même corps mystique, sous Jésus-Christ, notre commun Chef (2).
(i) « Deus repellit nostram miseriam secundum ordinem sapientiae, et ideo inducit miseriam poenae quibusdam, et permittit quosdam incidere in miseriam culpae ». S. Thom. in IVSentent., D. 46, q.a, a. i, sol. I, ad 2 et 3.
(2) Cette considération du corps mystique du Christ provoque une question fort intéressante, relative aux âmes du purgatoire. Sont elles, grâce à l'unité du corps dont elles sont les membres vivants, sont-elles dis-je, en état de nous aider de leurs prières, et par conséquent pouvons-nous, nous-mêmes, recourir utilement à leur intercession? La
CH. 11. ASSISTANCE POUR LE PURGATOmE 337
Faul-il le dire encore? II me semble que les justes eux-mêmes, au milieu de leurs épreuves, préfèrent cet ordre de providence à tout autre qui les leur épargnerait totalement. Car, s'il est un besoin comme naturel à des âmes tout embrasées de l'amour de Dieu, tels que sont les justes au purgatoire, c'est celui
réponse des anciens maîtres est {çéncralemcnl néjntiL'c ; el celie réponse ils l'appuient avec saint Thomas sur un double principe. Ces âmes ne connaissent pas nos prières; et les connusscutelies, leur condition ne leur permettrait pas d'intercéder en notre faveur, parce cpi 'elles sont dans un état de châtiment, sous le coup de la divine justice. Ce qui leur convient ce n'est donc pas de prier pour les autres, mais plutôt de voir les autres prier pour elles. S. Thom., 2 a, q. 8;, a. 4, ad 3 ; a. 11, ad 3. Cf. Navarr., Encliirid., de Orat., inpraelud., n. 2G et 29: Paludan., Ricard, aliosque, i.i /r5'e«/. D. i5.
Toutefois, depuis ces temps reculés, il s'est fait un revirement dans la pensée des théologiens, comme on peut le constater en parcourant leurs oeuvres. Suarez, en particulier, Bellarmin, Grégoire de Valence et Médina, pour ne pas parler des autres, tiennent comme fort probable l'opinion contraire à celle des anciens docteurs de l'Ecole. Cf. Suarez, rfe Religione, L. i de Orat. in coinmiini, c. 10, n 25-28; c. 11, n. 16, Si]q. -, Bellarm., de Purgatorio, L. 11, c. i5; Gregor. de Valentia, t. ill, D. 6,q. 2, punctoG; Médina, Cad. de Orat ., q. 4 et 5 El les faits paraissent coafirmer le sentiment embrassé par eux : car une foule de îidèles se recommandent à la protection de ces justes et reconnaissent à des signes extrêmement vraisemblables qu'ils ont reçu par eux le secours désiré.
Aussi bien, les deuxprincipes sur lesquels on se basait pour nier cette assistance des âmes souffrantes, semblent-ils assez douteux. Non, certainement, le séjour de rexpialion ne comporte pas la connaissance que les saints du ciel ont de nos prières ou de nos besoins. Mais si les justes du purgatoire ne voient ni ceux-ci ni celles-là dans la lumière de Dieu, par uituition, pourquoi ne les sauraient-ils pas par révélation, soit que Dieu les leur manifeste par lui-même, soit qu'il emploie le ministère des Anges? Ce n'est pas du côté de la connaissance que pourrait leur venir ['impossibilité absolue de prier en notre faveur.
Or, leur condition présente ne semble pas davantage y faire obstacle. 11 est vrai, ces âmes portent le poids de la justice divine ; incapables de satisfaire pour elles mêmes aux exigences de cette même justice, elles sont pourtant chères à Dieu comme des âmes immobilisées dans son amour Leur peine est celle des enfants et non pas celles des ennemis ou des esclaves. Nous leur sommes nous-mêmes unis dans le cœur de notre commun Père par les liens de la charité la plus étroite. Cela étant, pourquoi ne seraient elles pas émues de nos périls, inclinées à implorer pour ceux qui les invoquent la bonté divine et miséricordieusement écoulées? Nous-mêmes, bien que nous nous sentions chargés de mille dettes, nous avons la conflance de prier pour nos frères, et d'être exaucés, quand nous le faisons.
Telles sont les considérations principales apportées par les théologiens
de soufFrir en expiation de leurs infidélités. A qui en demanderait la preuve, on en montrerait mille dans l'histoire des saints les plus illustres. Certes, ils sont pressés de voir Dieu. Leur grande peine est d'être éloig-nés de sa présence ; mais ce désir est subordonné lui-même à la passion de laver de leurs larmes et, s'ils le pouvaient, de leur sang les moindres injures faites à la divine bonté.
de date plus récente, notamment par Suarez, et j'avoue qu'elles m'ont paru du plus grand poids.
Un fait, raconté par saint Grégoire le Grand, irait à confirmer cette opinion, s'il était plus certainement prouvé. Le saint rapporte donc d'un diacre appelé Paschase, homme d'une grande réputation de sainteté, qu'il guérit un démoniaque par le simple attouchement de la dalmatique étendue sur son cercueil. Or, il se montra plus tard à Germain, l'évéque de Capoue, comme étant encore exclu du ciel et dans un très pénible état d'expiation (S Gregor. M., Dinlog. IV, c. 4-)
Saint Thomas a vu l'argument qu'on pouvait tirer de ce fait pour établir !c droit d'invoquer utilement les âmes du purgatoire, puisque la prière tacite de j'énergumène et de ceux qui imploraient pour lui le diacre Paschase, avait été exaucée. Sans mettre le miracle en doute, il se contente de répondre que « ce qu'il faut principalement considérer dans les miracles est la foi et la dévotion de celui qui prie. Voilà pourquoi le Seigneur dit à la femme affligée d'un flux de sang : Votre foi vous a sauvée (!\Iatth.,ix, 33). Puis donc qu'on était convaincu que le diacre susdit était dans la gloire, si grande avait paru l'excellence de ses mérites, on le priait comme tel; et cette prière fut exaucée, grâce à la foi de ceux qui la faisaient; non pas que Paschase eût prié lui-mime pour 1 energumène, au purgatoire, mais afin que sa vie reçût de Dieu le témoignage qu'elle méritait », [in Sent., L. iv, D. i5, q. q, a. 4 sol. i, ad 3). Ne paraîtrait-il pas plus simple de dire, le fait une fois admis, que les saints du purgatoire, encore qu'ils ne puissent rien obtenir pour eux-mêmes, obtiennent pour nous les grâces demandées par leur intercession?