CHAPITRE III
Ce qu'est la dévotion à la Sainte Vierj^e pour les Saints dans la gloire. — Comment elle leur procure un surcroît de béatitude accidentelle: plus de joie, plus de lumières, plus de pouvoir sur le cœur de Dieu, principalement s'ils furent plus zélés, au temps de leur pèlerinage, pour le culte de Marie.
I. — Abordons la troisième question sur les avantages que procure aux serviteurs de Marie la dévotion qu'ils ont pour celte divine mère. Elle concerne les bienheureux habitants du ciel. Eux aussi reçoiventils, dans leur état présent de gloire, quelque bienfait dont leur amour pour Marie soit la source ? Je n'ai pas à rappeler comment leur béatitude, même substantielle, est une grâce qu'ils lui doivent, après Jésus, son Fils. C'est ce que disent assez les titres de cause de notre allégresse, de porte du ciel, d'échelle du paradis, de mère de notre salut que lui donne universellement le peuple chrétien. L'Eglise ne nous permet pas d'oublier une vérité si glorieuse pour sa reine, puisqu'elle nous apprend à lui dire la touchante invocation du Salve Regina : « Tournez vers nous vos regards miséricordieux, et montrez -nous, après cet exil, Jésus le fruit béni de vos entrailles w.Non, personne n'entre dans la bienheureuse patrie que soutenu, protégé, introduit par elle. L'affirmer ce n'est pas faire injure à Jésus-Christ, puisque lui-même a voulu cet ordre, et qu'il procède de ses mérites.
i3ZÎ0 L. X. BIENS ATTACHÉS AU CULTE DE MARIE
Mais, encore une fois, là n'est pas la question présente. Il s'aoril de savoir si les serviteurs et les enfants de la Vierge, une fois entrés dans la gloire, doivent la remercier de ses soins maternels et lui garder une éternelle reconnaissance, sans toutefois pouvoir désormais attendre aucun bien de son actuelle influence. Assurément, si puissante qu'elle soit auprès de Dieu, son intercession ne saurait plus les élever, même d'un degré, dans la béatitude substantielle; car elle ne va pas jusqu'à faire de l'état du terme un état semblable à celui de la voie. Au ciel, plus de mérites et, par conséquent, plus de changements dans la mesure de gloire et de bonheur attribués par la divine sagesse à chacun des élus.
Mais, si la béatitude essentielle est indépendante de Marie, on ne peut en dire autant de ses accessoires ; et c'est là que la présence et l'influence de la sainte Vierge se révèlent pour l'utilité, la consolation et la joie de ses dévoués serviteurs. Gomment, en eiîet, cette union de la mère avec ses enfants, dans la possession de l'éternelle beauté, serait-elle [indifférente pour ceux-ci, quand elle est si pleine de jouissances pour la mère?
Croyez- vous que ce ne soit rien pour le cœur de Marie que de contempler cette multitude de fils, venant les uns après les autres prendre place auprès d'elle au céleste banquet? Ils arrivent de la vallée des larmes, échappés, grâce à sa protection vigilante, aux mille dangers parmi lesquels tant d'autres ont péri ; et leur totale délivrance ne ferait pas battre plus suavement son cœur maternel? Souvenez-vous de ce que ressentit la mère de douleurs, quand parut devant elle son Jésus, victorieux de la mort et du tombeau; et
cil. III. SURCROIT DE BIÎATIÏUUE 34 I
VOUS aurez quelque idée de ce (ju'elle doit éprouver chaque fois qu'une nouvelle aine, passant du purgatoire aux délices du paradis, vient saluer en elle sa libératrice et sa mère. Analogie d'autant plus frappante que Marie voit en chacun des élus son Fils glorifié : car il n'en est aucun qui ne soit un membre vivant du Christ, appartenant à la plénitude du Christ.
Or, si telle est la joie de Marie dans cette bieidieureuse rencontre, quelle ne doit pas être celle des serviteurs et des enfants ? Au lieu de considérations toujours plus ou moins froides, voici quelques faits bien capables de nous faire sentir combien grande est leur allégresse à la vue de cette Reine du ciel. J'ai dit plus haut comment le désir de la contempler face à face consumait un saint Stanislas Kotska, au point de lui rendre intolérable une vie passée loin de sa présence. Imaginez maintenant, s'il est possible, avec quels élans de cœur il alla, ses désirs exaucés, se prosterner amoureusement devant elle et s'enivrer de ses resplendissantes beautés.
Maintes fois, les saints Pères ont déployé toutes les ressources de leur éloquence pour peindre le triomphe de Marie dans sa bienheureuse Assomption. Or, ce qui les charme par-dessus tout, ce qu'ils décrivent avec plus d'amour, ce sont les chants d'allégresse poussés par les habitants du ciel, à l'arrivée de leur Souveraine: tant il est vrai que la présence de Marie porte la joie dans tous les cœurs. « Oh! que ce jour fut donc glorieux, s'écrie le pieux Eadmer; que ce fut pour tous les siècles une heureuse et admirable fête ! Ce n'était pas vous seulement, ô notre Dame, qu'il exaltait d'une manière ineffable; le ciel lui-même où
VOUS pénétriez, et tout ce qu'il renferme, recevait de votre présence un indicible éclat ; car vous le remplissiez jusque dans ses dernières profondeurs de la splendeur presque infinie de vos vertus, de vos grâces et de vos miséricordes. Ceux-là même qui, dès les premiers jours de la création, avaient mérité d'en être les heureux citoyens, ceux-là, dis-je, tressaillirent d'une joie nouvelle; et ce fut pour eux un accroissement de bonheur que de contempler celle qui, par le fruit béni de sa virginité, réparait l'intégrité de leurs phalanges... » (i).
Prétendre que cette gloire de la Vierge est en quelque sorte une quantité négligeable pour le bonheur des élus serait, du même coup et pour les mêmes causes, refuser toute influence béatifiante à la sainte humanité du Sauveur. Ce n'est pas là ce que pensait l'auteur du livre si connu dont je citais tout à l'heure un fragment. Puisque la terre elle-même, cette misérable terre, a été si prodigieusement glorifiée par la présence du Christ et de sa mère, « considérez, je vous prie, quelle gloire, quel bonheur, quelle jubilation ce sera pour tous ceux qui seront admis à l'éternelle béatitude, de contempler Dieu, Notre Seigneur, devenu leur semblable dans la substance de sa chair ; de le voir gouverner en souverain maître le ciel, la terre et les enfers ; de le sentir qui les entoure d'une affection plus que fraternelle, et leur accorde sans retard, sans contradiction, sans parcimonie, tout ce qu'ils peuvent souhaiter. Considérez aussi quel sera le transport de leur joie, quelle leur propre élévation, quand ils verront de leurs yeux cette Reine de qui leur
(i) Eadmer, de Excellentia B. V. M., c. 8. P. L. eux, 672, sq.