CH. III. SURCROIT DE BÉATITUDE S^O
ramoiir de charilé qui embrassera chacun des élus dans la mesure deleurgrâce et de leur g^loire, il y aura dans le cœur des prédestinés quelque chose de spécial pour ceux des justes auxquels ils furent unis par des liens plus étroits, aux jours de leur commun pèlerinage (i). Consolante pensée quisertàmieux entendre ce que les serviteurs de la bienheureuse Vierge sont en droit d'attendre pour le temps où la mort les aura mis en présence de leur mère.
Et, pour revenir aux exemples cités, croyez-vous que la vue de Marie n'apportera pas au cœur de Stanislas une allégresse bien autrement grande qu'à celui de mille autres saints ? Quoi ! dans cette bienheureuse patrie des âmes, un fils, retrouvant sa mère, éprouverait à se jeter entre ses bras une consolation plus A'ivc sans comparaison qu'à saluer d'autres élus, même plus élevés en gloire ; et ce ne serait pas une jouissince particulière pour ceux qui furent ici bas les enfants et les serviteurs dévoués de Marie, de la contempler dans ses beautés et de se réjouir de son triomphe ? Et la Vierge elle-mêm.e ne leur montrerait pas qu'elle se souvient de ce qu'ils furent pour elle, en leur prodiguant des caresses dont personne au ciel ne sera certainement jaloux? J'ai parlé de ces choses en balbutiant; mais, ou je me trompe fort, ou l'on peut reconnaître en elles un fond de vérité. Ni la grâce ni la gloire ne font taire la nature, encore qu'elles la perfectionnent. Or, étant supposée la dévotion que j'ai dite, c'est à la nature elle-même que j'en appelle pour confirmer de son suffrage les privilèges attribués
(il s. Thomas. 2-2, q. 2^, a. 12. Cf. la Grâce et la Gloire, L. ix, h. 7, t. II, p. 2i3, 214.
35o L. X. BIENS ATTACHÉS AU CULTE DE MARIE
aux serviteurs plus empressés et plus constants de la Vierge Marie (i).
Il resterait encore à dire ce que la Mère de Dieu fait au ciel pour cette multitude innombrable d'enfants
(i) Dante, dans la Divine Comédie, rend d'une manière admirable le bonheur de contempler Marie dans sa gloire. Saint Bernard montrait au poète les Saints des deux Testaments. Le voici maintenant qui lui fait admirer la Mère de Dieu.
Riguarda ornai nella faccia ch'a Cristo Piu s'assomiglia, chè la sua chiarezza Sola ti puô disporre a veder Cristo.
lo vidi sopra lei tanta allegrezza Piover, portata nelle menti santé Creale a trasvolar per quella altezza,
Che quantunque io avea vislo davanle, Di tanta ammirazion non mi sospese, Ne mi mostrô di Dio tanto semblante.
E quell'amor che primo le discese, Canlando ; Ave, Maria, s:ratia plena, Dinaiizi a lei le sua ali distese.
Rispose alla divina cantilcna Da tutte parti la beata corte, Si ch'ogai vista sen fé più serena
Regarde maintenant ce visage le plus semblable à celui du Christ : celui dont la beauté peut seule te préparer à le contempler lui-même.
— Et je vis pleuvoir sur elle une si grande allégresse qu'elle rejaillissait sur les saints esprits, créés pour planer à ces hauteurs.
— Rien de ce que j'avais contemplé jusque-là ne m'avait rempli d'une telle admiration, ni ne m'avait montré si parfaitement la ressemblance de Dieu.
— Et cet amour, qui jadis descendit ici-bas, lui chanta, les ailes étendues devant elle -.Ave, Maria, gratia plena.
— De toute part, la cour bienheureuse répondit au divin cantique, et tous les fronts brillèrent d'une sérénité nouvelle.
Le poète, devant un spectacle si divin, se tourne vers son guide pour lui dire :
O père saint, qui, pour m'accompagner, avez daigné quitter la douce place à vous marquée par l'éternelle bonté,
— Quel est cet Ange qui regarde avec tant d'allégresse les yeux de notre Reine, tellement embrasé d'amour qu'il paraît tout de feu"?
— Ainsi j'avais de nouveau recours à celui qui se baignait dans la beauté de Marie, comme l'étoile du matin dans le soleil.
— Et il me dit : Toute l'innocence et toute la grâce qui peuvent être dans un ange ou dans une àine, il les possède, et nous le voulons tous ainsi,
— Parce que c'est lui qui porta la palme à Marie, quand le Fils de Dieu daigna prendre sur lui notre fardeau .
'Dante, Del Paradiso, L. xxxii).
CH. JII. SURCHOIX DE BEATITUDE 35 1
moissonnés par la mort, avant leur régénération dans le Christ. Hélas! il faut bien l'avouer, Marie ne les attire ni ne les rejette; c'est comme si elle ne les connaissait pas.Ilsne sontni ses serviteurs ni ses enfants, et c'est pour eux une impossibilité de le devenir jamais. Sortis de ce monde sans la grâce et la charité, ils ne sauraient plus acquérir ni celle-ci ni celle-là. Prenez un infidèle, si perdu qu'il soit dans l'erreur et le vice, les sources de la grâce sont ouvertes pour lui; dans son infidélité même, il est par destination enfant de Marie, comme il est enfant de Dieu . Peut-être un jour deviendra-t-il en réalité l'un et l'autre. Aussi l'Eglise prie-t-elle pour lui, tandis qu'elle n'a pas de suffrages pour « ces hommes de quelques jours » dont rien ne saurait plus changer l'état. Ce n'est pas à dire que leur sort soit tellement misérable qu'il valût mieux pour eux être du nombre de ceux qui ne recevront jamais l'être. Privés de la vision divine pour laquelle ils avaient été faits, ils ignorent leur malheur, et cette perte, si effroyable qu'elle soit, ne peut leur être un supplice ; mais, encore une fois, la Mère de Dieu n'est pas leur mère, et, par conséquent, elle ne leur peut rien communiquer de sa gloire et de sajoie.