CHAPITRE IV
Ce qu'est la dévoùonà la sainle Vierge pour des pécheurs morts dans rimpéuilence. — Marie les retire-t-elle de l'enfer, ou les accompagne-l-elle au tribunal de Dieu pour les soustraire à la semence de réprobation? — Interprétation vraie des formules où les sectaires ont prétendu rencontrer et signaler sur ce point les illusions des serviteurs de Marie.
L'auteur des Auis salutaires insinue perfidement que la dévotion vulg-aire à la sainte Vierg-e, c'est-àdiie, la dévotion communément admise de son temps parmi les catholiques, pasteurs et fidèles, donnait aux pécheurs morts dans l'impénitence finale l'espérance d'être défendus au jug-ement de Dieu par celte divine mère; mieux encore, l'espérance d'être libérés même des flammes éternelles, y fussent-ils déjà condamnés. C'est ce que supposent les avertissements qu'il nous adresse par la voix même de Marie : « Gardez-vous des tromperies du diable qui, sous prétexte d'une dévotion aisée et tout extérieure, endort les pécheurs dans une fausse confiance... Je me garderai bien de défendre ces faux dévots au jug-ement de Dieu » . Et encore : « Il n'y a point de privilèg-e accordé aux pécheurs impénitents qui les délivre des flammes éternelles, quoiqu'ils présument qu'ils soient de mes dévots... L'on n'a point entendu dire avec vérité que j'aie déli-
cil. IV. PÉCHEURS MORTS IMPENITENTS 353
vré de l'enfer ceux qui ont méprisé de faire une véritable pénitence » (i).
Etudions successivement les deux parties de l'accusation pour veng-er les catholiques d'imputations si grossières, et tout à la fois pour déterminer ce qu'une saine doctrine peut admettre sur cette matière.
I. — Est-il vrai que la Sainte Vierg-e retire de l'enfer ceux de ses clients que leur impénitence finale aurait précipités dans ce lieu de tourments? On nous montre, même chez les Pères et les Saints, des textes qui sembleraient l'insinuer : « Par vous, disait saint Bernard à Marie, par vous le ciel est rempli, et l'enfer vidé ; Per te coelam impletiim est, inferniis euacuàtas )). Donc, il y a des hommes que la Vierg-e, en considération de leur dévotion pour elle, a retirés des abîmes où les avait précipités leur impénitence.
Pour expliquer ce texte du saint abbé de Clairvaux, et d'autres passag-es analogues qu'on rencontre à chaque pag"e chez une foule de panég^yristes de la vSainte Vierge, il suffît de distinguer une double manière de soustraire une âme aux peines éternelles : ou bien en la délivrant alors qu'elle les a réellement encourues, ou bien en l'empêchant miséricordieusement d'y tomber. C'est ainsi que les théologiens disting-uent une double rédemption, lorsqu'il s'ag-it du péché d'origine et des maux qu'il entraîne après lui. Il y a la rédemption commune qui se fait au baptême, en vertu de laquelle les enfants d'Adam le pécheur sont purifiés, mais après avoir été souillés de la tache héritée de
(i) Avis salutaires.. . § ii, n. 2. L'auteur n'a pas le privilège de l'invention. Ces calomnies, il les a prises chez le ministre Drelincourt. Avertisspments contre les missionnaires, q. 267 ; Réplique à M. du Bellay. Sect. 45, 596162.
leur père. Il y a la rédemption spéciale et plus sublime qui les préserverait de la faute dont, par le malheur de leur descendance, ils ont contracté la dette, et telle fut la rédemption de la Vierg-e Immaculée.
Lisez les textes les plus incriminés, et vous verrez avec évidence que, si des auteurs catholiques parlent de la délivrance des supplices éternels, grâce à la protection de Marie, c'est la délivrance anticipée, la délivrance par voie de préservation qu'ils ont en vue. Ce malheureux était depuis longtemps plongé dans tous les vices, et buvait l'iniquité comme l'eau ; mais, au milieu de ses désordres, il conservait encore un reste d'amour filial et de dévotion pour la Mère de miséricorde. Son impénitence ne l'avait pas empêché de lui rendre quelques hommag-es, de faire monter vers elle quelques prières. Voilà qu'une maladie soudaine et terrible vient fondre sur cet obstiné ; la mort arrive foudroyante ; mais avant qu'elle ait frappé le dernier coup qui va le jeter au fond des abîmes, il lève un regard suppliant vers Marie, et Marie, du haut du ciel, lui tendant une main secourable, le réconcilie par la pénitence avec son Juge. Ne peut-il pas lui dire, en toute vérité : « Si je ne suis pas perdu, je le dois à votre miséricorde ; vous avez tiré mon âme du plus profond de l'enfer » (i). Et, ce qui doit aviver sa reconnaissance jcnvers elle, et tout à la fois justifier l'expression qu'il emploie pour la rendre, c'est que ce genre de préservation n'est pas un moindre bienfait que la délivrance, arrachant un coupable au supplice qui déjà serait en voie d'exécution. Ainsi, toute proportion gardée, la faveur est plus grande pour la Mère
(i) Psalm., Lxxxv, j3.
de Dieu, préservée par le sang- de son Fils du péché d'origine, que pour nous que la vertu du même sang en a simplement purifiés. Donc jusqu'ici rien ne justifie les récriminations du Jansénisme.
Confessons pourtant qu'il est, sur ce point, un autre ordre d'assertions qui sembleraient se prêter davantage à ses critiques. Des auteurs, jaloux de mettre en relief le pouvoir tout miséricordieux de Marie, se sont demandé si ce pouvoir s'étendait à préserver de l'enfer, non plus seulement des âmes que leurs crimes allaient y précipiter, au cas où sa bonté maternelle ne leur eût pas obtenu de son Fils la grâce d'un suprême repentir et d'un suprême pardon ; mais aussi des âmes séparées de leurs corps avant d'avoir effacé leurs crimes, et méritant, par suite, d'être livrées par une sentence irrévocable aux éternels supplices ? Il est d'ailleurs bien entendu qu'il ne s'agit dans cette question que de cas très rares et tout à fait exceptionnels, tant ils seraient en dehors de la loi commune.
Or, si l'on y prend garde, la question présente un double sens. C'est qu'en effet ces âmes peuvent être considérées dans une double situation, c'est-à-dire, soit avant le jugement de Dieu, soit après le prononcé de la sentence. Si la question portait sur des coupables déjà condamnés par le juste juge, et par conséquent rejetés de sa présence et séparés de l'assemblée des élus, elle devrait être résolue négativement. Les portes de l'abîme, une fois refermées sur les ennemis de Dieu, ne s'ouvrent plus pour laisser passage à leurs captifs ; l'étang de soufre et de feu ne vomira jamais ses victimes. Vainement crieraient-elles vers la Mère de miséricorde ; vainement lui rappelleraient-elles les hommages qu'elles lui rendirent aux jours de leur
3jG L. X. BIENS ATTACHÉS AU CULTE DE MARIE
pèlerinage; elle n'a pour eux ni amour, ni prière, parce que le temps de la miséricorde est passé (i).
(il Quelques auteurs ont bien parlé d'an arrêt provisoire ; arrêt en vertu duquel des pécheurs, morts dans l'inimilié de Dieu, seraient, en considération des liommages rendus par eux à la Reine du ciel et sur sa prière, condamnes seulement à im enfer temporaire, au bout duquel Dieu leur accorderait une 8;ràce efficace de re(jenlir. Retirés du lieu des supplices, ils seraient justifies par la péiiilence, soit par delà le tombeau, soit plus probablement en cette vie. Dieu réunissant à cet effet 1 ànie du coupable à son corps miraculeusement soustrait à la corruption. Un pareil sentiment me paraît absolument insoutenable. Rien, ni dans la sainte crilure. ni chez les Pères, ni dans l'enseignement catholic(ue, n'est de nature à lui donner même une ombre de probabilité. De tous les faits plus ou moins authenti()ues, dont le moyen àe;e nous a conservé la mémoire, il n'en est aucun qui le suppose. Parmi ces pécheurs ra|)pelés à la vie pour faire pénitence de leurs crimes, je n'en vois pas qui soient donnés comme ayant subi temporairement le vrai supplice de la damnation. La légende de Trajan, délivré de l'enfer par l'inlercessiou de saint Grégoire le Grand, ne fait pas exception. Quelques théologiens, et saint Thomas entre autres, ont admis le fait sur Fautoritede saint Jean Damascène qu'ils estimaient l'avoir raconté dans sou discours sur les Défunts. La légende s'y lit, il est vrai, mais les savants qui font autorité dans la matière s'accordent presque universellement à rejeter cet ouvrage comme apocryphe. Dès le treizième siècle, Albert-le-Grand tenait ce prétendu miracle « pour fabuleux », {in IV Sent , D. 20, a. i8|, et plus récemment le cardinal Baronius, dans ses Annales, en a longuement démontré la complète inanité Cf Léon. Allât., in Prolegoin. ad 0pp. S. Joan. Dainasc, n. Zt 33. P. G. xciv, 1^3. sqq. ; item, Lequien, adnunit. ad hanc oratlon. praemissa, ibid., 583 Da reste, et ceux qui supposent I.t vérité du miracle et ceux qui la révoquent en doute ou qui la nient' s'accordent avec Albert le (jrand, quand il dit à ce profios. « Si 1 on arrivait à mettre la main sur quelque document démonstratif, voici quelle serait ma réponse : Trajan n'était pas mort pour recevoir la sentence finale de sa condamnalion, mais pour manifester la eloire de Dieu par les mérites du B. Grégoire. Ainsi le Seigneur a-t-il dit de Lazare : Celle maladie n'est point à la mort; mais elle est pour la gloire de Dieu afin que le Fils de l'homme soit manifesté par elle, (Jean xi, 4)- Car si cet empereur avait dépassé le temps que Dieu lui destinait pour mériter, quand même il eùtété ressuscité des milliers de fois, jamais il n'eût fait pénitence, confirmé qu'il serait dans le mal. Or, sans pénitence, point de pardon ni de salut pour le pécheur v. Albert. M. l. c.
La solution donnée par saint Thomas mérite d'être rapportée. C'est à propos de la question, si les sufTrages des vivants peuvent être de quelque ntililiî pour ceux qui sont en enfer, qu'il s'est objecté le cas de Trajan, délivré par la prière de saint Grégoire. Voici la réponse principale : « Quant au cas de Trajan, on peut admettre avec probabilité qu'il a été rappelé à la vie par les prières du R. Grégoire, et qu'ayant ainsi re(;u la grâce du repentir il a obtenu la rémission de ses péchés, et par conséquent la remise de sa peine ; comme on le voit dans tous ceux qui turent miraculeusement ressuscites d'entre les morts, parmi lesquels plusieurs étaient idolâtres et damnés. De tous ces hommes il faut
Etudions maintenant la question dans le second sens. C'a élé l'opinion de quelques Pères et de plusieurs ç^rands théologiens, entre autres de saint Thomas, au
dire semblablement qu'ils n'avaient pas élé Jînalem''nt. condamnés à l'enfer. Ils l'étaient, il est vrai, si l'on regarde ce qne méritaient leurs actes criminels (c'est-h-dire, les causes inlerieures) ; mais, suivant les causes supérieures, en vertu desquelles ils allaient être rappelés à la vie, il devait être autrement disposé de leur sort.... Il ne s'ensuit pas que les sufFras;-es aient communément cet effet : car autres sont les choses qui arrivent suivant la loi commune, autres les faveurs accordées à quelques-uns par un sino;ulier privilège; de même que tout autres sont les limites des choses humaines et tout autres les prodiges opérés par la vertu divine, comme parle saint Augustin dans son livre de Cura pro mortuis gerenda ». S. Thomas, in IV Sent. D. l\b, q. 2, a. 3, sol. i, ad 5.
Cette distinction du saint docteur entre les causes inférieures et les causes supérieures est bien remarquable. Aussi là retrouvons-nous souvent chez lui comme principe de nombreuses solutions. « Paul, dit-il, ne fut jamais réprouvé suivant la disposition du divin conseil, qui est immuable ; mais, s'il le fut, c'était seulement suivant la disposition de la sentence divine répondant aux causes inférieures qui sont assez souvent modifiées et changées ». C'est pourquoi la prière d'Ktienne, encore qu'elle ait aidé l'effet de sa prédestination, n'en fut pas la cause. S. Thom. de Verit.,(\. 6, a. 6, ad. 2.
La même distinction lui sert encore à expliquercertains textes, d'après lesquels il semblerait, à première vue, que Dieu n'exauce pas les suffrages qui lui sont offerts en faveur des âmes du purgatoire. Supplem. Siirnmae, q. 71, a. 6, ad i. C'est aussi par elle qu'il maintient la vérité de plusieurs oracles, où l'événement parait en désaccord avec la prédiction. Il remarque, en effet, que la prescience divine connaît les choses futures d'une double manière : Elle les voit en elles-mêmes, et comme elles lui sont éternellement présentes ; elle les voit dans leurs causes, c'est-à-dire, elle voit l'ordre des causes à leurs effets. Ces deux connais^ sauces ne sont jamais ni séparées, ni séparables dans l'intelligence de Dieu; mais elles peuvent l'être sous la révélation prophétique. Celle-ci reflète-t-elle la prescience divine en tant qu'elle voit le?; choses futures en elles-mêmes, 1 événement repond infailliblement à la prophétie. Au contraire, la révélation prophétique est-elle seulement une manifestation de la prescience divine, en tant que celle-ci connaît l'ordre des causes à leurs effets, il peut se faire que les faits ne répondent pas à ce qui a été prédit. Et pourtant, même alors on ne peut accuser la prophétie de mensonge ou d'erreur. Pourquoi? Parce qu'elle signifiait simplement que telle ou telle chose devait arriver suivant la disposition des causes inférieures. Par exemple, Isaïe dit à Ezéchias : Tu vas mourir, et tu ne vivras plus (xxxviii, 2 ; c'est comme s'il avait dit : telle est la disposition présente de ton organisme que la mort doit s'ensuivre. Jouas prêche de la pari de Dieu : Encore quarante jours, et Ninive sera détruite (Jon,, ni), c'està-dire, les crimes de Ninive ont mérité que Dieu la détruise, ce laps de temps écoulé. Ainsi en devait-il arriver conformément aux causes inférieures. Rien de plus vrai : mais suivant les causes supérieures, c'est-à-dire suivant l'intervention divine, se manifestant à la suite des prières d'Ezéchias et de la pénitence des Ninivites, il arrivait ce que
moins dans ses œuvres de jeunesse, que des hommes morts dans la disgrâce divine n'ont pas été livrés aux flammes éternelles, parce que Dieu, sur la prière de tel ou tel de ses serviteurs, au lieu de porter contre eux la sentence qui, conformément à la loi commune, les aurait à jamais retranchés du corps mystique de Jésus-Christ, leur avait miséricordieusement avec la vie rendu la faculté de se purifier par la pénitence et par les sacrements de l'Eglise; ce qu'ils prouvent, dit le Père Grasset, dans son remarquable traité de la Véritable dévotion à la sainte Vierge^ par de nombreux exemples, entre autres par celui de plusieurs idolâtres que deg-rands saints ont rappelés à la vie (i). Peut-être que les faits rapportés dans les histoires ne sont pas tous d'une certitude indiscutable. Je veux croire même de plusieurs qu'ils ne furent pas suffisamment constatés par ceux qui les premiers en firent le récit, et que les ouvrages des Pères qui nous en ont conservé la mémoire sont pour la plupart d'une authenticité nulle ou très douteuse. Il serait difficile pourtant de nier tous les faits de ce g^enrcj et quand,
Dieu avait prévu et voulu de toute éternité; Ezéchias revenait à la sant<^ et Ninive était épargnée. S.Thom., 2-3, q. 17T, a. 6, ad. a.
Faites l'application de ces principes au cas qui nous occupe, et vous aurez l'intelligence de la réponse donnée par le docteur Angélique. Tout homme mourant dans l'inimitié de Dieu est jugé et condamné aux supplices éternels. C'est la loi générale; c'est ce qui doit résulter, suivant les causes inférieures de son état criminel. Mais Dieu, pour des causes supérieures et par un privilège extraordinaire, peut suspendre ses jugements et donner à ce coupable le temps et la faculté de se réconcilier avec son juge.
Tel est aussi le sens de la réponse faite par Estius, à propos de cas plus ou moins semblables à celui de Trajan : « Quant aux autres personnes, il faut répondre qu'elles n'étaient pas absolument damnées, mais que Dieu, par une providence <»xtraordinaire, avait suspendu leur sentence; et que, d'un autre côté, les Saints par celte inspiration divine qui leur faisait opérer des miracles, avaient prié pour elles, afin que, rappelées à la vie, elles fussent sauvées par la foi et par la pénitence ». Eslius, in IV Sentent., D. 45.
fi] P. J. Grasset, La vérit. dévotion à la S. V. I« partie, Tr. t, q. i3.
CH. IV. PÉCHEURS MORTS IMPENITENTS 35g
SOUS un prétexte ou sous un autre, on irait jusqu'à rejeter les plus anciens, il en resterait de plus voisins de nous absolument indubitables. Et, pour en citer quelques exemples, saint François Xavier, au témoignage d'Urbain VIII, dans sa Bulle de canonisation, ressuscita trois idolâtres dont l'un était, depuis un jour au moins, dans le tombeau. On répondra peut-être qu'il est incertain si ces morts étaient, ou non, du nombre des ennemis de Dieu. Accordons que leur sort fasse doute, encore qu'il soit bien probable que, vivant en idolâtres, ils soient aussi morts en idolâtres. Mais que dira-t-on de ces enfants décédés sans baptême, à qui les prières des Saints ont rendu la vie matérielle pour le temps nécessaire à la réception du baptême et, par lui, de la vie surnaturelle? Quiconque a lu l'histoire sacrée des derniers siècles confessera que les faits de ce dernier genre s'y trouvent consignés en maint endroit, sans qu'il y ait aucun motif raisonnable de les révoquer en doute. D'ailleurs, il est constant que l'âme de ces enfants n'était pas au ciel ; il fallait donc que la sentence finale eût été suspendue pour eux (i).
Retournons aux infidèles rappelés à la vie par l'Apôtre des Indes. Voici comment j'argumente. Ces hommes étaient des adultes, en plein exercice de leur raison. Donc, de deux choses l'une : ils étaient morts ou dans l'état de grâce ou dans l'état du péché, amis de Dieu ou ses ennemis. Si vous prenez la seconde hypothèse, nous n'avons plus rien à démontrer : voilà des pécheurs dont le jugement de condamnation est suspendu pour qu'ils rentrent dans l'état de la voie, capables de se justifier par la pénitence. Si vous pré-
(i) Cf. Snmmam Auream, t, IV, p. 88, cum ant. et seqq.
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ferez la première, il vous faudra bien avouer que la sentence finale appelant les justes à l'éternelle récompense n'avait pas encore été rendue pour eux, à l'heure où la voix du thaumaturge les rappelait à la vie. Or, si la sentence bienheureuse peut être suspendue, pourquoi l'arrêt de condamnation ne le serait-il jamais ? Quand on se souvient que la miséricorde en Dieu surpasse le jugement (i), ce qui doit le plus étonner, ce n'est pas que Dieu ramène un pécheur à la vie d'épreuve pour le sauver, mais plutôt qu'il diffère une sentence qui, d'après la loi commune, devrait suivre immédiatement la mort, et dès ce moment immobiliser pour jamais un juste dans sa grâce (2).
Or, pour en revenir à la bienheureuse Vierge, si les prières des Saints ont eu ce privilège, comment pourrait-on le refuser à la Reine des Saints, en qui, nous l'avons prouvé, se concentrent toutes les prérogatives accordées aux amis de Dieu? D'autant plus que, parmi les faits racontés par les anciens auteurs, la plupart sont attribués tout spécialement aux intercessions de la Mère de Dieu, récompensant par cette grâce extraordinaire ou la dévotion que de pauvres pécheurs avaient eue pour elle, ou, s'il s'agit de petits enfants rappelés à la vie pour recevoir la grâce du baptême, exau çant les vœux de parents chrétiens qui mettaient toute leur confiance en elle.
Avant de passer à la seconde partie de notre sujet, il nous faut répondre à une question et à une objec-
(i) Jac, II. i3.
(2) Il y a des faits où la mort dans le péché semble absolument certaine. Tel est le cas de ce malheureux qui, s'étant pendu par désespoir, fut ressuscité par saint Ignace, se confessa de son crime, et, l'absolution reçue, rendit son âme à Dieu. Vie de S. Ignace de Loyola par Bartoli (trad du P, J. Terrien). L. i, c. 10, t. I, p. i54.
en. IV. PÉCIIEUK.S MOUTS IMI'KNITENTS 30 I
tion. La question regarde l'état de ces pécheurs privilégiés, à partir de leur mort temporaire jusqu'à leur retour à la vie ; l'objection porte sur les espérances trompeuses que la doctrine précédemment exposée peut nourrir dans les chrétiens livrés à leurs vices.
Commençons par la difficulté qui fait l'objet de la question. On a dit que peut-être la séparation de l'âme et du corps était imparfaite et, par conséquent, qu'il n'y avait pas mort véritable. Le miracle ne serait plus une résurrection, mais une guérison subite, extraordinaire. Cette opinion ne peut cadrer avec les faits sur lesquels on raisonne, et, par suite^ doit être absoment rejetée. Est-ce donc, par exemple, que les idolâtres, rendus à la vie par saint François Xavier, n'étaient que des létharg-iques? Où cela mènerait-il, si l'on allait généraliser une semblable explication, et que deviendraient les plus grands miracles opérés par tant de Saints ? Ce qu'on peut dire de plus probable dans une question si obscure, c'est que ces âmes, séparées momentanément de leurs corps, semblent devoir rester privées de sentiment et de conscience, jusqu'à ce qu'il ait plu à Dieu de les rétablir dans leur premier état. De là vient cette ignorance profonde où elles sont de tout ce qui s'est passé pendant la durée de la séparation. Je n'ignore pas que plusieurs anciens récits nous parlent de visions surprenantes des choses de l'autre monde, dont quelques âmes auraient été favorisées. Ce sont là des cas isolés sur lesquels il ne m'appartient pas de porter un jugement. Toujours est-il qu'on ne peut regarder comme réelles ces sortes de visions qui supposeraient l'exercice des facultés organiques : car une âme séparée ne saurait autrement connaître qu'à la manière des esprits.
Si donc il était prouvé que, dans certains cas, il s'est vraiment produit quelque phénomène de ce g"enre, il y aurait là une preuve que la mort n'était qu'apparente, à moins toutefois que les visions fussent purement spirituelles. Voilà, ce me semble, tout ce qu'on peut dire de certain sur la question posée, dans l'état présent de nos connaissances, et vu la pénurie de renseignements plus indiscutables.
L'objection, comme il est aisé de le voir, vient de l'école janséniste. Elle ne tient pas contre le plus simple examen. Est-il possible, en effet, qu'il se trouve des hommes assez aveugles pour négliger, soit pendant leur vie, soit à la mort, le salut de leurs âmes, sous prétexte qu'ils pourraient, grâce aux intercessions de Marie, faire pénitence de leurs crimes, après être revenus du tombeau? Autant vaudrait dire qu'il ne faut pas parler des miracles de guérison opérés par la sainte Vierge, de peur que les hommes n'en prennent occasion de s'exposer de gaieté de cœur aux pires maladies. Du reste, ne serait-ce pas manifestement se rendre indigne d'une si extraordinaire faveur que de vivre mal, dans l'espérance insensée de l'obtenir, après tout une vie passée dans le crime et l'impénilence? Qu'on me montre un seul homme qu'un si fallacieux espoir ait jamais endurci dans ses péchés, et j'avouerai, si l'on veut, que ce pouvoir de la Vierge est chimérique, sans fondement dans les faits, incapable d'être pris au sérieux.
Si l'objection avait quelque valeur, c'est contre les conversions tardives, contre celles-là surtout qui se font à l'heure de la mort, qu'il faudrait la retourner : caries pécheurs qui se flatteraient présomptueusement de revenir, après avoir persévéré dans leurs désordres,
CH. IV. PÉGHKURS MORTS IMPENITENTS 363
à l'amilié de Dieu par l'intercession de Marie, attendraient plus facilement son assistance efficace pour les moments qui précèdent la mort que pour le temps qui la suit. Devrons-nous donc prêcher que Marie n'a pour ces derniers instants ni pouvoir ni miséricorde ; et dire au criminel qui voudrait alors tendre vers elle une main suppliante, que sa confiance est vaine et sa perte assurée? Je le sais, il y a eu des sectaires à tenir une doctrine si désespérante : mais ceux-là ne connaissaient ni le cœur de Jésus, ni celui de sa tout aimable mère.
II. — Ces explications suffisent pour entendre en quel sens et dans quelle mesure la bienheureuse Vierge arrache ses enfants et ses serviteurs aux abîmes de l'enfer, et pour réfuter du même couples plaintes pharisaïques des sectaires. Il n'est pas plus malaisé d'expliquer les formules où les Pères et les Saints implorent le patronage de Marie, pour qu'elle les assiste au jugement de Dieu. Personne n'a jamais soutenu que cette Mère de miséricorde accompagne au tribunal de Jésus-Christ les pécheurs morts dans l'impénltence, afin de plaider leur cause, de répondre pour eux aux accusations de l'ennemi du salut, et finalement de leur obtenir une sentence favorable, en récompense de leurs hommages et de leur dévotion pour elle. Sauf le cas souverainement rare où l'arrêt de la divine justice serait suspendu, la sentence est nécessairement une condamnation à laquelle la Vierge elle-même applaudit. On peut mettre au défi le malencontreux auteur des prétendus Avis salutaires de citer aucun ouvrage sérieux, où soit enseignée la doctrine contre laquelle il veut nous mettre en ç^arde.
Encore moins les serviteurs de Marie sont-ils assez ignorants pour concevoir le jugement qui attend tous les hommes, au sortir de la vie, comme une reproduction grandiose de ce qui se voit dans les tribunaux humains : ici un accusé, tremblant et consterné, là des témoins à charge et à décharge, des avocats qui plaident en faveur du coupable, niant les crimes ou les atténuant avec de chaleureux appels à la pitié du juge. Ils savent trop bien que la conscience du juge éternel qui sonde les reins et les cœurs ne peut pas plus être trompée qu'elle n'a besoin d'être éclairée; que sa volonté n'est pas hésitante, et qu'il ne peut avoir qu'une règle dans les sentences qu'il porte, la vérité. Leur prêter d'autres sentiments serait les supposer trop simples et trop ignorants des ohoses de Dieu. Si donc ils nous peignent parfois les jugements divins sous ces figures ; s'ils nous montrent surtout la miséricordieuse Vierge paraissant devant son Fils pour défendre la cause de ses clients et leur obtenir une sentence favorable, ils n'ont qu'un but : montrer par des allégories, tirées de l'appareil des tribunaux de la terre, combien grand, combien efficace, combien nécessaire est le patronage de la Mère des hommes à. qui veut sortir justifié du tribunal de Dieu.
Certes, ce n'est pas chose nouvelle de voir les Pères et le Saint-Esprit lui-même dans les Ecritures mettre à notre portée par des analogies, des comparaisons et des figures ce qui, dans sa nature intime, échappe à notre pauvre intelligence. Les exemples de ce procédé fourmillent, et, sans sortir du sujet actuel, nous les trouverions en grand nombre. Ainsi, l'Écriture, voulant exprimer la rectitude et l'intégrité parfaite des jugements de Dieu, nous le monlre pesant dans une ba-
lance les mérites des hommes et leurs démérites (i). De même encore, s'il s'agit de rendre saisissante la manifestation des oeuvres sur lesquelles portera la sentence divine, elle parle de livres ouverts (2). Ailleurs, il est fait mention du livre de vie, c'est-àdire, de la connaissance divine où sont inscrits les noms des prédestinés à la j,'-loire (3). L'Eg-lise, dans la partie de sa Liturg-ie qui regarde les morts, a fait sienne cette façon de peindre les scènes du jug-ement universel. Lisez, par exemple, les strophes du Dies irae. Ce n'est pas, encore une fois, que les choses doivent se passer sous cette forme; mais il fallait employer ces métaphores ou d'autres semblables, afin de faire entendre aux hommes des réalités trop inaccessibles pour qui voudrait les considérer en elles-mêmes (4). Donc, rien de plus simple et deplusintelligible que ces prières adressées àMarie parles Saints pourqu'elledaig"ne les assister au jour terrible du jugement et le leur rendre propice. C'est comme s'ils lui demandaient ù'i leur obtenir, par sa toute puissante intercession, les grâces propres à les sauver de la divine colère : grâce d'éviter les fautes qui donneraient à Satan des droits sur eux et qui leur mériteraient une juste condamnation; grâce de laver dans les larmes de la pénitence celles qu'ils ont malheureusement commises; grâce surtout de lutter victorieusement, aux approches de cette heure suprême, contre les embûches de celui que l'Ecriture appelle l'accusateur de nos frères (5); grâce,
(i) Dan., V, 27 ; Job, xxxi, 6; Apoc, vi, 5. (s) Dan., vu, lo; Apoc , xx, la :
(3) Phil., IV, 3; Psalm., lxviii, 29, etc.
(4) Eccli., XXIV, 32; Apoc, XXII, sq. Cf. S. Thom., i p., q. 24^ a. I, sqq.
(.5) Apoc, XII, 10.
par conséquent, de comparaître purs de toute faute, libres de toute entrave, au tribunal de Dieu. Que nous obtenions ces grâces par l'entremise de Marie, nous aurons le droit de le proclamer bien haut : elle nous aura défendus comme la meilleure avocate et sauvés de la sentence fatale ; tout comme l'habile conseiller qui fournit au criminel les moyens d'éluder ou de paralyser les accusations portées contre lui, l'arrache vraiment àlasentence de mort, bien qu'il n'intervienne pas de sa personne dans l'acte du jugement.
Que ce soit là vraiment la signification des formules si injustement cridquées, c'est ce dont il est impossible de douter, quand on les lit dans leur contexte. Apportons quelques exemples. « Que nous ayons par vous le bonheur d'être sauvés, ô clémente, ô pieuse, ô très douce Marie. Et lorsque sera venu le jour de la colère, le jour de la tribulation et de l'angoisse, que le souverain Juge ne nous punisse pas suivant l'énormité de nos crimes, mais que par vous nous soyons trouvés dignes de miséricorde » (i) ! Cette prière est du bienheureux Amédée de Lausanne. En voici une plus ancienne, qu'elle ait été composée par saint Ephrem, ou par tout autre écrivain des anciens âges : « Assistezmoi toujours, Vierge miséricordieuse, Vierge clémente et bénigne. Délivrez-moi de l'aspect ténébreux des démons, des puissances de ténèbres... Rendezmoi propice mon Seigneur et mon juge, et que, dans le terrible jugement, votre bonté me procure la droite bienheureuse, afin qu'échappant aux éternels supplices j'hérite par vous des biens immortels w (2)! Et ail-
(ï) s. Amadcus L&nsan. ,hom. 8, de Laadibus B. M. P. L. clxxxviii, i346.
(2) 0pp. S. Ephraem. Syr., Oratio ad V. Deip , t. lV,p. bbg.
leurs, dans une autre prière : « Ouvrez-moi les entrailles de votre miséricordieux Fils... Réformez ma vie si misérable, afin qu'appuyé sur votre médiation je comparaisse innocent devant le juge, dont vous me concilierez la bienveillance, et que j'évite les châtiments dont il frappe les impies » (i). Et encore : « Lorsque mon âme devra quitter ce corps misérable, soyez là pour alléger mes angoisses, et pour me conduire jusqu'aux célestes demeures, afin que je ne sois pas arrêté par la puissance des ténèbres, et traîné dans les profondeurs de l'enfer. Que par vous,ô Epouse de Dieu, mon juge apaisé jette sur moi des regards favorables, et que je me voie délivré des flammes éternelles » (2).
A noter encore cette prière de saint Germain de Constantinople : « Daignez, ô Mère de Dieu, nous favoriser de toute joie, de toute santé, de toute grâce ; au jour de l'avènement de votre très clément Fils, Notre Seigneur, alors que nous comparaîtrons tous devant le souverain juge, usez, je vous en conjure, de votre bras puissant, justement confiante que vous êtes en votre autorité de mère, pour nous dérober aux flammes vengeresses et nous mener à la béatitude sans fin » (8).
Finissons par une exhortation de Richard de Saint- Victor : « Attachons nous à Marie, la Mère de miséricorde et la porte du ciel ; nous aurons la confiance de trouver la miséricorde à la porte du jugement, et d'entrer par cette porte dans l'éternelle vie » (4}- « Salut
(i) Sd., Or. ad Deigenit., p. 539.
(3; Id., ibid., p. 533.
(3) S. German. Conslant., Or. in SS. Mariae Zonam. P. G. xcxiii,
(4) Ricard, a S. Victore, InCantica, c. xxxuk. P. L. cxcvi, 5i8.
donc, ô Marie, pleine de grâce, Reine du monde et Mère de miséricorde , sauvez-nous de la ruine ; fontaine de vie, canal de pardon, hâtez-vous de venir à notre aide, lorsque la mort sera proche, afin que nous puissions nous réjouir éternellement dans votre compagnie » (i). Et « pour que je ne sois pas livré aux flammes dévorantes, ô Vierge, que je sois défendu par vous, au jour du jugement. — 0 Christ, faites qu'au sortir de ce monde j'arrive par votre mère à la palme de la victoire » (2).
On lit sur ce sujet un chapitre bien instructif dans les Révélations de sainte Brigitte. La bienheureuse Vierge y rapporte à sa fidèle servante comment s'est passé le jugement de Charles, son fils, dont la sainte pleurait la mort récente, a Or, lui dit la Vierge, afin que ce qui se fit alors^ en un seul instant, devant l'incompréhensible majesté de Dieu soit intelligible pour toi. Je vais te ^exposer dans une suite de tableaux et sous des images corporelles » (3). Déjà Marie, dans une première vision, avait dit à Brigitte de quelle manière elle avait assisté le moribond pour écarter de lui toute trace d'amour charnel, toute pensée, toute affection qui pût déplaire à Dieu ; avec quelle sollicitude elle l'avait soutenu dans son agonie, de peur que l'excès des souffrances ne le jetât dans le désespoir; comment, à l'heure même de la mort, elle avait pris sous sa garde cette âme qui était sienne, écartant les démons qui s'élançaient pour la dévorer.
Voici maintenant le drame du jugement. La sainte « se vit transportée dans ung-randet magnifique palais;
(i) Id., Ibid , c. XLii, 524.
(2) Tiré du Dies irae.
(3) Révélât. S. Brigittae. L. vu, c. i3.
eu. IV. l'IîCIIEUR.S MORTS IMPENITENTS 3G )
le Christ était assis à son tribunal, dans toute la majesté d'un empereur portant le diadème en tète, avec une infinité d'anges et de saints rangés autour de lui comme autant de ministres. Et sa très digne mère était debout près de lui, prêtant une oreille avide au jugement. Il y avait aussi devant le Juge une âme toute tremblante^ nue comme l'enfant nouvellement né; elle paraissait aveugle, en sorte qu'elle ne voyait rien (i), bien qu'elle eût pleine conscience de tout ce qui se disait et se faisait dans le palais. Or, un ange se tenait près de cette âme, à la droite du juge, et un démon à la gauche; mais ni l'un ni l'autre ne touchait l'âme. Et le diable s'écria : Ecoutez, Juge tout-puissant. Voici la plainte que je dépose à vos pieds. Il y a une femme, qui est tout à la fois ma maîtresse et votre mère, une mère si passionnément aimée de vous, que vous lui avez donné puissance sur le ciel, sur la terre et sur nous, démons infernaux. Or, cette femme m'a fait tort à l'occasion de l'âme ici présente. Je devais suivant toute justice en prendre possession dès sa sortie du corps, et la présenter dans ma compagnie devant votre tribunal. Et voici, ô juste Juge, que cette femme, votre mère, m'a prévenu ; elle s'en est emparée de ses mains, avant même qu'elle se fût exhalée par la bouche et l'a amenée sous sa puissante tutelle jusqu'à votre trône.
« Et la Vierge, Mère de Dieu, répliqua : Démon, écoute ma réponse. C'est à moi plus qu'à toi qu'il
(i) C'est donc se tromper grandement que de se figurer les âmes voyant le souverain juge, alors même qu'elles paraîtraient devant lui, dignes de réprobation. La vision de Dieu suit la sentence, pour ceux-là seuls immédiatement dont l'expiation est .consommée: car elle est nécessairement béatifiante.
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appartenait de présenter celte âme devant le vrai Dieu, son juge. Car, pendant qu'elle demeurait dans son corps, elle m'aima d'un grand amour. C'était sa consolation de méditer souvent en son cœur comment Dieu a daigné faire de moi sa mère et m'élever audessus de tous les êtres créés. C'est pourquoi, tout pénétré d'une reconnaissance amoureuse envers le Seigneur, il ne cessait de se dire en lui-même : Si grande est ma joie de voir Dieu, Notre Seigneur, aimer plus que toutes choses la Vierge Marie, sa mère, que je ne voudrais pas l'échanger contre aucun bien créé, aucun plaisir du monde. Mieux encore : s'il était possible qu'elle déchût, même un instant, de la dignité qu'elle possède auprès de Dieu, je serais prêt, afin de lui épargner ce malheur, à subir pendant l'éternité les supplices de l'enfer. Donc, à Dieu grâces infinies, gloire éternelle pour la bénédiction de grâce et l'immensité de gloire dont il a comblé sa mère. Vois donc, ô démon, dans quels sentiments il est mort. N'était-ce pas justice que cette âme fût commise à ma garde avant le jugement de Dieu, plutôt que de passer en des mains prêtes à la tourmenler? « D'accord, reprend le' démon; mais s'il était juste qu'elle fût sous votre sauvegarde avant le jugement, ses œuvres exigent qu'elle soit mienne après la sentence ». Puis il demande à Marie de quel droit et pour quelle cause elle l'a si efficacement protégée dans son dernier combat. Sur quoi la Vierge répond encore : (' Je l'ai fait en considération de l'ardent amour qu'il me portait, et de la joie que lui donnait mon privilège de Mère de Dieu. C'est pour cela que'j'ai obtenu de mon Fils qu'il fermât tout accès aux puissances infer- , nales auprès de cette âme qui m'était dévouée ».
Vient ensuite la description des accusations portées contre le défunt, devant le tribunal du souverain juge, et des réfutations victorieuses que l'ange oppose au démon ; réfutations qui supposent, il est vrai, beaucoup de fautes commises, mais des fautes pleurées et réparées par la pénitence, avant la mort.
Voilà donc en quel sens la bienheureuse Vierge intervient pour ses serviteurs au tribunal de Dieu : par les grâces qu'elle leur procure, grâces de repentir, grâces de protection contre les assauts du diable; et c'est là ce que signifiait tout cet appareil symbolique sous lequel fut présentée la scène du jugement aux regards étonnés et ravis de sainte Brigitte.
Je noterai la conclusion, parce qu'elle renferme un avertissement bien salutaire. Mais, pour la comprendre, il faut se rappeler que la plupart des grâces accordées à Charles étaient le fruit des prières et des pénitences de Brigitte. « Et l'ange dit à l'épouse du Christ (c'est-à-dire, à Brigitte) : Sache que le Seigneur ne t'a pas seulement favorisée de cette vision pour ta consolation propre, mais encore afin que les amis de Dieu apprennent tout ce qu'il daigne faire en considération des prières, des larmes et des choses crucifiantes qui lui sont offertes avec une charité persévérante à l'intention du prochain (i). Sache aussi que
(i) Je ne traiterai pas la question de savoir quelle censure Ihèolog'ique mériterait l'opinion suivant laquelle. .. les réprouvés recevraient quelque soulagement, au moins temporaire, en récompense de la dévotion qu'ils eurent pour INIarie. On ne peut nier que cette opinion ait eu jadis quelqies partisans. C'est un des sens probables du texte du pseudo- Ildet'onse, rapporté dans le précédent chapitre. Des Apocryphes ont aussi parlé d'une mitigation par répit ; témoin ce passage de VÂpocahjpse de la B. Vierge Marie : « Par l'intercession de Marie, ma mère, qui a beaucoup pleuré sur vous, et par celle de mon archange saint Michel et de la multitude des Saints, je vous accorde pour le jour de la Pentecôte une relâche de tourments, afin que vous glorifiiez le Père, le Fils et
ton fils n'aurait pas obtenu cette grande grâce si, dès son enfance, il n'avait pas eu la volonté d'aimer Dieu et les amis de Dieu, et de se relever de ses chutes, après être tombé dans le péché ».
le Saint-Esprit ». Robinson, Texts and Stndies, t. II, Apocrypha nnecdota, p. laG. C'est Jésus-Christ que le document en question fait ainsi parler. Inutile d'ajouter que ces rêveries n'ont pas la moindre autorité. Contentons-nous de rappeler ce jugement de Suarez: « Les suffrages des vivants ne peuvent procurer aux damnés ni mitigation, ni adoucissement, ni intermission de la peine éternelle que leur ont value leurs fautes mortelles non pardonnées. . . » Proposition, dit le grand théologien qui est prochaine de la foi, et dont la contradictoire est erronée)). Suarez, deSacr. Poenitentiae, D. 48, s. 5, p. 5o2 (Venet., 1748).