CHAPITRE PREMIER
Admirable universalité du culte de la Reine du ciel. — Monuments et manifestations multiples de celte universalité.
Nous avons étudié, dans les chapitres précédents, ce que la bienheureuse Vierge a fait et continue de faire pour répondre à sa qualité de Mère des hommes. Il importe donc, si notis ne voulons pas laisser notre travail incomplet, de rechercher maintenant la manière dont les enfants ont reconnu la sollicitude et les bienfaits dune si parfaite mère. C'est ce que nous allons entreprendre, mais avec la conviction que nous resterons nécessairement au-dessous de notre lâche. Aussi bien, serait-ce une témérité sans excuse de prétendre épuiser en quelques pages un sujet qui, pour être traité d'une manière convenable, exigerait des volumes. Nous nous contenterons donc de quelques indications sommaires; heureux si des lecteurs, désireux d'approfondir une matière si féconde., se reportent aux sources où nous allons puiser; plus heureux encore, s'il se trouvait quelqu'un d'entre eux qui
SyG L. XI. CULTE DES ENFANTS POUK LEUR MÈRE
voulût, par amour par Marie, condenser dans un travail substantiel la multitude des ouvrages déjà composés sur les manifestations séculaires du culte des chrétiens pour la Mère de Dieu.
I. — Une des manifestations les plus éclatantes de ce culte consiste dans l'érection d'églises et de sanctuaires dédiés à l'honneur de Marie (i). Or, dit le Père Grasset, en abordant cette première manifestation du culte que l'Eglise et les enfants de l'Eg-lise ont rendu, de tout temps, à la bienheureuse Vierge, « je ferais un gros volume, si je voulais dresser la liste de tous les temples qui lui ont été bâtis par tout le monde après sa mort «(2). On peut voir ce qu'il dit pour établir une affirmation si étonnante; voici d'ailleurs quelques chiffres qui prouveront qu'elle n'a rien d'exagéré.
Aujourd'hui même, après les ruines accumulées dans les derniers siècles, le nombre de ces églises ou sanctuaires est incalculable. Sans sortir de la France, trente cathédrales portent le vocable de Notre- Dame (3). Sur les églises paroissiales de la ville de Paris, une douzaine sont érigées sous le même titre. Il serait impossible d'énumérer les chapelles ou sanctuaires consacrés à Marie dans toute l'étendue de notre territoire. Ce qui peut en donner quelque idée, c'est le liombre même des localités dont le nom renferme celui
(i) Ce n'est pas qae les éçlises soient, proprement dédiées ou consacrées aux Saints : elles le sont à Dieu seul, mais en l'honneur, en mémoire et sous le vocable des Saints et de la Reine des Saints.
(2) P. Jean Grasset, La véritable dévotion envers la S. Vierge... P. n, Trait, iv, q. 3.
(3) Chartres. Amiens, Paris, Reims. Coutances Bayeux, Rouen. Séez, Clcrmont, Le Puy, Mende, Rayonne, Auch, Avignon, Cambrai, Dierne, Kvreux, Fréjus, Gap, Grenoble, Luçon, Marseille, Monlauban, Moulins, Nancy, Nîmes, Rodez, Tarbcs, et Verdun. Strasbourg;' compklerait le nombre de trente.
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de Notre-Dame. Le Dictionnaire des communes en signale expressément plus de cinquante; et ce n'est sans doute que la moindre partie de celles qu'il pouvait énumérer, comme le prouve cette noie : « Cherchez par leur nom propre les communes qui ont le surnom de Notre-Dame, et qui ne se trouveraient point ici «. D'ailleurs, les localités indiquées appartiennent à toutes nos provinces : témoignage évident de l'universalité du culte de la Mère de Dieu sur la terre de France.
Oui dira maintenant combien nombreux sont les lieux de pèlerinag-e portant le même titre? Pour la Lorraine seule le catalogue des sanctuaires de Notre- Dame en enregistre jusqu'à cinquante; et la proportion semble être la même pour nos autres anciennes provinces.
Un livre bien intéressant, publié dans ces dernières années, estcelui qui a pour titre le Douaire de Notre- Dame (i). Il nous apprend quelle multitude d'églises, au xv^ siècle, avant la réforme, étaient dédiées àl'honneur de Marie par toute l'Angleterre. Londres, à elle seule, en avait au moins dix-huit. De plus, en celles-là même qui portaient le titre d'un autre saint, églises d'abbajes, églises collégiales, églises paroissiales, il y avait pour le moins, sauf de très rares exceptions, un autel de Notre-Dame, avec une messe journalière dont le célébrant attitré portrait le nom àe prêtre de Marie. Les grandes églises, qu'elles fussent dédiées sous le vocable de la Vierge ou d'un autre saint, avaient généralement leur chapelle deMarie{'j.) ; tant la catholique
(il Oar Lady's Dowry, hy Rev. T.- Bridg-ett.redempt, .London, 1875. (■2) Oar Lady's Dowry, P. 11, c. 3, p. i56, suiv. ; c. 7, p. 260. suiv.
Ang-leterre d'alors tenait à mériter son titre de Douaire de Notre-Dame.
Les autres parties de lachrétienté n'étaient pas moins riches en sanctuaires de la Vierg^e. Rome, et c'est justice, l'emportait sur toute autre ville; qu'on en juge par le temps présent, où vous n'y trouverez pas moins de cinquante églises notables, dédiées sous diiï'érents titres à la Reine du ciel. On dirait, écrit quelque part nn pieux auteur, de vraies litanies de marbre et d'or (i). Le reste de l'Italie ne le cédait pas à la capitale du monde chrétien, si l'on s'en rapporte aux chiffres que donnait, au dix-septième siècle, le P. Spinelli dans son bel ouvrage sur Marie Mère de Dieu, trône de Dieu : car il énumérait pour la seule ville de Naples cinquante-cinq églises ou chapelles considérables, érigées en l'honneur de Marie; et sur ce nombre onze, au moins, étaient célèbres ou par des reliques insignes ou par la splendeur des miracles (2).
Remontons-nous à des époques plus reculées, nous savons par les histoires que les églises des vingt-sept abbayes et. des dix évêchés, fondés par Gharlemagne,
(1) Je lisais dernièrement, un ouvrage intitulé : Plain reasons af/ainst joining the Church of Rome, by Richard Fred. Littledale, London, 1884, L'auteur, un anglican, compte pami les raisons de rester si'paré de rÉj;lise de Rome ce fait que la Sainle Vierge y est plus adorée que le Chi'ist lui-même. En effet, dit-il, d'après l'Année liturgique à Rome (5» éd. 1870), il y a 20 têtes de Noire Seigneur contre 89 de la B. Vierge. Ce qui l'indigne surtout, c'est que, sur 100 églises ou chapelles. 4 y sont dediéi-s à la S. Trinité, i5 à Notre Seigneur avec 4 au Crucifix et 3 au S. Sacrement, plus 2 au S. Esprit Total, 27 pour les trois personnes de la Triuiti'. Quant à la S. Vierge, elle en compte lai pour elle seule, c'est-à-dire, quatre fois plus que le Père . le Fils et le S. Esprit réunis. Même scandale au sujet du Rosaire qui donne dix fois plus d'Ave que de Paler, etc. (| XVUI, p. 53, suiv.) : comme si toute prière à la Vierge n'allait pas à Dieu; comme si la dédicace d'une église à la Mère de Dieu excluait du même coup une dédicace plus haute au culte de Dieu.
(a) Ant. Spinelli, Maria Deipara, troniis Dei, pp 740, 747- Le même auteur comptait 52 églises de la Vierge à Rome, et ce nombre, ajoutaitil, était au-dessous de la réalité. Ibid., pp. 722, 789.
eu. I. — l'univeksalité de leur culte 379
étaient pour la plupart consacrées à la Mère de Dieu. Saint Henri, qui mourut dans les commencements du onzième siècle, lui aurait élevé mille sanctuaires (1), et Jacques d'Aragon I, dit le Conquérant, jusqu'à deux mille en action de grâces pour ses victoires sur les Maures (2).
Pour parler spécialement des lieux de pèlerinages, où l'on conservait et vénérait des images miraculeuses de Notre-Dame, VAtlans Marianus en comptait de son temps plus d'un millier dans notre Occident (exactement, ioo5). Et ce recensement ne s'était pas fait à la légère : car l'auteur, pour le dresser avec plus d'exactitude, avait interrogé près de quatre cents religieux de son Ordre, répandus dans toutes les provinces, et c'est sur leurs données qu'il avait composé son précieux catalogue, comme il se plaît à l'alïirmer luimême (3).
II. — Une autre manifestation de l'universelle dévotion pour Marie, c'est la consécration de provinces et de royaumes entiers à sa gloire. Nous avons déjà vu comment la capitale de l'empire d'Orient l'avait reconnue pour sa protectrice et sa patronne. On connaît aussi le titre, si cher à la France, de Royaume de Marie,
(i) Adobald. trajectens., Vita S Henrici.
(2) Goinesius, de Gestis Jacobl 1, L. i.
(3i Atlans Marianus, m quo S. Dei Geuilricis M. imaginum miracul. origines .. describuntur ; Auctore Guill. Gumppenberq, S. J., f", Munacliii, 167a. Cet allas se trouve dans la Suinma Aurea de Bourassé*(t. XI et XIJ), avec des AddUamenla pour les temps plus rapproch's de nous.
Pour plus amples dtftails, consulter encore le P. Ant. Spinelli, Tract, de Feslis Deiparae, t. II ; le P. Justin de Miechow., Discursus praedicabiles, dise. 220; le P. Poiré, Triple couronne, Iv . 1, c. 12; le P. Grasset, /. c. ; le B. Canisius, de Maria Virgine. . . L. v c. 28, sqq. ; l'abbé Pous^et, Histoire des principaux Sanctuaires de la Mère de Dieu ; l'abb.' Boisnard, Les Sanctuaires de Marie; etc.
regniim Galliae regnnm Màriae; titre confirmé par un acte solennel de Louis XIII, dans la première moitié du dix-septième siècle. L'Angleterre catholique se glorifiait d'être le Douaire de Marie ; l'Irlande appelle encore Marie la Dame ou la Maîtresse des tribus (i). La Hongrie est laFamille de Marie, Familia Mariana (2) ; le Mexique, la Nation de Marie (3). Un décret de la diète de i655, sous le roi Jean-Casimir, proclama la Sainte Vierge Reine de Pologne ; depuis ce temps les Polonais l'invoquent dans les Litanies comme Reine du ciel et de la Pologne, à quoi les Lithuaniens ajoutent : Duchesse de Lithuanie {l\). La Flandre se glorifie d'être le Patrimoine de la bénie Vierge (5).
Si je n'ai parlé jusqu'ici ni du Portugal ni de l'Espagne, ce n'est pas que ces deux nations se soient
(i) Lady or Mistress of the Tribes.
f2) Boliand. Acta SS., t. XLV, p 77a.
(3) Pareri de' Vescovi salla definiz. deW. Immac. Concept., t. III, p. 175.
(4) Montalembert, Œuvres, t. IV, p. 245. Paris, 1860.
(5) Cf. P. Possoz, Le Pèlerinage de N.-D. de la Paiœ, à Ennetièreeii-Wappe, p. 7.
Pour Jes autres particularités intéressantes sur les nations consacrées à Notre-Dame, cf. Bonilinius, Reruin Hiingaric, Decad. Il, l. i, p. 179; Dom Guéranger, L'année litiirg., i'Avent; Gravois, de ortu et progressa caltus ac festi Iinm. Concept., sum. p. 32 (Lucae, 1764); Pareri de' Vescovi, yo\. i, p. 26a, vol. ix, p. 129; Mdira.cc\,Caesares Mariani, c. 5, | 6; Fr. Coster, Libellas de Sodalit. B. M. (Antwerp. 1G07), in praefat,; Mandas Marianas, sive specifîcatio omnium mundi locorum in quibus B. Virgo Deipara colitur (Colouiae, i644); Régna, provinciae et oppida sub palronata B. Virginis, auctore Ferreolo Locrio Paulinale, in D. Nicolai apud Atrebates parocbo (dans la Summa aurea, t. XI, pp. io65-iio8); Pietas Mariana britannica, by Edmund Waterton (London, 1879), etc.
C'est de cet ouvrage que j'ai tiré les dernières remarques sur la consécration des nations à Marie. 11 faut le lire pour concevoir à quel point le culte de la bienheureuse Vierge avait pénétré dans toute la vie religieuse, sociale et privée du peuple anglais, avant que le schisme et l'hérésie vinssent chasser Marie de son Doaaire. 11 est consolant d'espérer que la Reine du ciel reprendra pleine possession d'une terre où elle fut si universellement honorée.
CH. I. — l'universalité de leur culte 38 I
moins consacrées à Marie. Personne n'ignore la coutume si répandue dans l'un el l'autre pays de prendre au baptême les noms des principaux mystères de la Vierge. Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est que dans le Nouveau Monde, où la civilisation chrétienne fut d'abord portée par ces deux peuples, leur piété envers Marie aimait à donner aux établissements fondés par eux les noms de ces mystères. Que l'on jette les yeux sur une carte de l'Amérique du Sud, elle apparaîtra comme la table d'un livre à' Heures de la Vierg-e. De toutes parts, on y trouve des Conceptions, des Nativités, des Assomptions, des Dolorès, des Loretto, et d'autres appellations semblables (i).
Les colonies protestantes ont prévalu dans l'Amérique du Nord; mais, là où les catholiques furent les premiers à se fixer sur un sol qui ne portait encore aucun nom connu, ils lui imposèrent celui de Marie: témoin le Marijlarid de lord Baltimore; témoin la Ville-Marie du Canada (2), les Montagnes de Notre- Dame, etc.
J'ai sig-nalé plus haut, comme une preuve de l'universalité du culte de Marie, le grand nombre des localités qui portent, en France, le nom de Notre-Dame. En montant vers les pays du Nord, on retrouve un phénomène semblable. Rien de plus commun que de voir le nom de Marie entrer dans les dénominations de célèbres abbayes, pépinières de villes et de bourgades. Tels sont, par exemple, dans l'ancienne Allemagne, Marienfeld, Marienstern, Marienthal, Marienvald, Marienzell, c'est-à-dire, Champ de Marie, Etoile
(i) Philpin, Union de Marie aux fidèles.. . p. 213. {2) Ville-Marie est le nom donné par les Français à la ville de Montréal, lors de sa 1" fondation.
de Marie, Val de Marie, Forêt de Marie, Cellule de Marie; tels encore, pour la Prusse, Marienberg-, Marienburg-, Marienwerder, Montagne, Forteresse ou Prairie de Marie. Le Danemarck, la Suède et la Norvèg-e vous offriraient des noms du même g"enre. Et qu'est-ce que cela signifie, sinon la reconnaissance universelle de la royauté de Marie sur les terres soumises à Jésus, son Fils?
L'universalité du culte de Marie, universalité dans l'espace et dans le temps, se révèle aussi dans la multitude toujours croissante des fêtes célébrées dans toute l'Eglise en son honneur; et plus encore peut-être par le nombre presque infini des solennités locales et particulières. Je n'en dirai pas davantag^e sur ce sujet, parce qu'il en a été question déjà dans les pages antérieures à celles-ci (i).
IlL — Une autre universalité non moins admirable est celle des serviteurs de la bienheureuse Vierge. On a fait des livres rien que pour consacrer une courte notice aux plus célèbres. La Somme d'or, Siimma aurea, publiée par l'abbé Migne, a réuni ces notices sous le titre généial de Famille de Marie (2). Elles sont l'œuvre d'un clerc rég-ulier, le Père HippolyteMaracci, et formaient chez lui la matière d'une dizaine de volumes. On y voit comme autant de groupes, le& Souverains Pontifes, les Cardinaux, les Evêques, les Empereurs, les Rois, les Princes, les Fondateurs de religions, les Héroïnes, les Lis (c'est-à-dire les Vier-
(1) II« partie, L. vu, c. 2. Voir l'ouvrage intitulé Fasti Mariani... Auclore Fr. G. HoKveck (Friburgi Brisgoviae, 1892). [1] Siirnmaaurea, t. X et XI.
en. I. — l'universalité de leur culte 383
ges), et les Ordres dévoués à Marie (i). Finalement la Somme d'or fait entrer dans la Famille de Marie les Confréries et Congrég-ations de cette bienheureuse Vierge, et celles-là surtout qui fleurissent actuellement sur notre terre de France (2) .
Faisons un retour sur lesCong-rég-ationsetles Ordres religieux : car c'est là qu'on peut trouver une des plus splendides manifestations de la dévotion pour Marie. Faut-il s'en étonner, quand on sait que la vie religieuse est, par sa nature, une école de perfection? Ce qui serait inexplicable, ce serait de ne pas rencontrer le culte le plus fervent et le plus assidu de celle que Dieu a faite la Mère de la divine g'râce, le modèle de toutes les vertus, la protectrice sing-ulière des enfants de Dieu, parmi des hommes destinés par une vocation spéciale à reproduire la vie du Seigneur Jésus dans ses différents mystères. Nous l'avons vu, la bienheureuse Vierge est au berceau de toutes les familles religieuses. C'est d'elle après Dieu qu'elles sont nées, et par elle aussi qu'elles se conservent ou sont rétablies dans l'esprit de leur première institution.
Une des choses qui prouvent le plus sensiblement quelle alliance intime existe entre les familles religieuses et la bienheureuse Mère des hommes, c'est que nombre d'entre elles ont été fondées dans le but spécial de glorifier quelqu'un de ses mystères, ou quelqu'une de ses fonctions maternelles. Un auteur que
(i) Pontifices ^[ariaoi, Antistiles Mariani, Purpura Mariana, Cœ;:ares Mariani, etc., etc.
(2) Il resterait à compléter celte Famdia Marine par un dernier volume sur les Petits enfanta; et ce ne serait pas le moins intéressant de tous, car la divine mère, comme son Fils, trouve sa louane,'e parfaite sur les lèvres des innocents.
je citais, il n'y a qu'un instant (i), l'a montré par de nombreux exemples. C'est ainsi que les filles spirituelles de sainte Elisabeth, sœur de saint Louis, devaient être la commémoration vivante de V Humilité de Notre-Dame ; et que le Annonciades, instituées par une fille de nos rois, sainte Jeanne de Valois, avaient pour but d'imiter les dix vertus qui furent pour la Sainte Vierge la préparation à sa divine maternité. C'est encore ainsi que les Hospitaliers et les Hospitalières de Notre-Dame continuent les chastes soins prodigués par elle à l'humanité dans la personne de Jésus, de Joseph et des membres mystiques du Christ. Les Cisterciens reproduisent la vie contemplative et laborieuse de la Vierge Mère, à Nazareth. Les Servites et les Brigittins honorent le mystère delà Compassion; les religieux de Notre-Dame de la Merci, la coopération de la Vierge à la rédemption du monde ; l'ordre de Fontevrault, l'adoption de saint Jean par Marie sous la croix du Sauveur. Oui pourrait énumérer en détail toutes les Congrégations s'honorant des noms de la Vierge, ou de ses mystères et de ses secourables fonctions? Il y a les congrégations des Sept-Douleurs, de la Consolation, de l'Assomption, de la Charité de Notre-Dame, de sa Visitation, de l'Immaculée Conception, du Cœur de Marie ; de Notre-Dame du Calvaire, de Notre-Dame de la Miséricorde, de Marie Réparatrice, de Marie Auxiliatrice, et cent autres du même genre : multitude toujours vivante et toujours croissante, en dépit des obstacles suscités par l'enfer et ses alliés.
« Le catalogue des Ordres religieux, dit encore
[ï) Philpin, Union de Marie aux fidèles... I P., c. ii, § 3, p. 253.
C[i. I. — l'univehsalité de leur culte 385
notre auteur, ressemble à un calendrier plus que séculaire, où chacune des fêtes de Marie vient s'inscrire à son tour pour être célébrée, jour et nuit, dans toute la suite des âges, par quelques milices d'ang-es terrestres «. C'est la France surtout qui, dans ces derniers jours ou même dans ces derniers siècles, s'est le plus empressée de témoigner par le nom môme de ses familles religieuses, son dévouement pour la Mère de Dieu. La seule table des communautés de religieuses pour le diocèse de Paris en contient trente, au moins, qui portent ou le nom de Marie ou celui de quelqu'une de ses attributions. Qu'on juge par là quelle liste on aurait, s'il fallait nombrer toutes les congrégations et communautés de ce genre, répandues dans le monde chrétien.
IV. — Un autre témoignage de la dévotion universelle et profonde pour la Mère de Dieu, ce sont les ouvrages de tous genres, composés dans la suite des siècles, pour la faire mieux connaître, mieux aimer, mieux glorifier. En cela, comme en tout le reste, s'est réalisé l'antique adage: de Maria minquam satis.Kncune révélation n'est plus frappante que celle-ci, car si l'on a tant parlé, tant écrit sur Marie, c'est manifestement parce que les cœurs étaient avides de se répandre en ses louanges, insatiables aussi de s'en nourrir. Vous compteriez déjà par milliers les homélies, les panégyriques, les discours et les traités de toute sorte que vous offre la Patrologie grecque et latine, publiée par l'abbé Migne ; c'est aussi par milliers que se nombrent les hymnes et les cantiques de toute nature, de tout rythme et de toute forme, que nous ont laissés les poètes de l'Orient et de l'Occident,
à partir des âges les plus lointains jusqu'à l'aurore des temps modernes; et l'on sait assez que cette floraison ne s'est pas épuisée, de cette époque à nos jours. J'en atteste la multitude des Recueils, populaires ou savants, que je me sentirais impuissant à dénombrer.
S'il faut en croire Auguste Nicolas, dans l'un de ses livres sur la Vierge 3farie, il n'y aurait pas moins de vingt-deux mille ouvrages traitant des gloires, des privilèges et des bienfaits delà Mère de Dieu; et tout porte à penser que, dans ce total, on ne doit pas faire entreries ouvrages des anciens auteurs ecclésiastiques. Benoît XIII, un pape appartenant à l'Ordre des Frères Prêcheurs, comptait dans sa famille religieuse, et pour une période d'environ quatre siècles, trois cent quarante-quatre écrivains, qui s'étaient occupés spécialement de célébrer les louanges de Marie. Faute de documents authentiques, il m'est impossible de donner ici l'état de la littérature sacrée concernant la Sainte Vierge, dans les autres Ordres religieux. On pourra peut-être en juger par la BibliothecaMariana delà Compagnie de Jésus (i). En dehors des traités doctrinaux, des panégyriques, des sermons et des autres pièces qui se trouvent éparses dans les cours de théologie, dans les recueils de sermons ou de méditalions et dans les traités ascétiques, cette bibliothèque contient l'indication de deux mille et quelques ouvrages, spécialement consacrés à établir ou à propager le culte de la très Sainte Vierge.
Je ne crois pas que personne ait encore entrepris de réunir tout ce que la science et la piété des serviteur de la Reine du ciel ont écrit pour la glorifier, et
(i) Bibliotheca Mariana, S. J., par le P. Ch. Sommervogel.
eu. I. UNIVERSALITÉ DE LEUR CULTE 887
je doute qu'on parvienne jamais à le faire. Mais ce que je sais bien, c'est que tous ces ouvrag"es, assemblés ensemble, suffiraient pour former une immense bibliothèque, qui dépasserait certainement de beaucoup le chiffre donné plus haut par Auguste Nicolas, si étonnant déjà qu'il paraisse. Or^ rien ne nous fait soupçonner que ce mouvement littéraire soit à la veille d'aller en décroissant. Peut-être le temps des in-folio est-il en voie de passer, quoiqu'il s'en publie, de nos jours encore, de grands et beaux volumes. Mais quel que soit le format qu'on choisisse, on ne cessera pas d'écrire sur la Mère de Dieu : de Maria minquam satis. C'est, d'un côté, que l'amour ne se lasse pas ; e t, de l'autre, que la matière est inépuisable, parce qu'on peut toujours étudier Marie sous de nouveaux points de vue, tant elle est pleine de (/races.
Voilà bien des témoignages en faveur du culte universel, rendu par ses fils à la Mère des hommes. Et pourtant, ce serait illusion de croire cette matière épuisée, quand on les a tous énumérés. J'ai nommé plus haut un ouvrage récemment publié par un catholique anglais, pour montrer à quel point le culte de la Sainte Vierge s'était emparé des institutions, des coutumes et de toute la vie des habitants de la Grande Bretagne, antérieurement à la triste séparation du seizième siècle (r). C'est là qu'il faut lire en détail les innombrables manifestations, publiques et privées, de l'amour des chrétiens pourleur mère, aux époques où la foi et la piété pouvaient s'épanouir au grand jour, librement, pleinement, sans entraves. Rois, princes, universités, collèges, ordres de chevalerie, corpo-
(i) Pietas Mariana Britannica.
rations, matelots, soldats, rivalisent de zèle pourla g-loire de Marie. Partout vous trouvez son nom, ses images, ses autels, avec mille pratiques qui rappellent sans cesse la mère aux enfants et les enfants à leur mère. Or, ce que cet auteur a fait pour l'Angleterre, d'autres l'ont fait ou pourraient le faire, avec la même vérité, pour les autres nations catholiques : car c'était partout le même amour, la même vénération, le même culte de la Mère de Dieu.
Et si, de nos jours, il n'est plus permis de faire au dehors une profession si g^énérale de sa dévotion pour la bienheureuse Vierge Marie, grâce à Dieu, son culte n'est pas renfermé dans les temples, ni restreint aux cérémonies dont les églises sont le théâtre ordinaire. Quand je lis chez les auteurs des siècles passés tant de pieuses et saintes industries, destinées à glorifier ma mère du ciel, à lui dire la confiance, les vœux et les prières de ses serviteurs : pèlerinages, érections de statues de Notre-Dame sur le bord des chemins, à la façade des maisons, aux coins des rues ; processions se déroulant à travers les campagnes, récitation du petit Office, du Rosaire et de l'Angelus, abstinences, œuvres de miséricorde en l'honneur de la Vierge, enrôlement dans ses congrégations et ses confréries, offrandes de cierges et d'ex-voto devant ses images, prières récitées en commun dans l'intérieur des familles, consécration des nouveau-nés à Marie; quand, dis-je, je hs ces manières si multiples et si variées de rendre à la Mère de Dieu les hommages qu'elle mérite , je peux regretter que quelques-unes d'entre elles tendent à disparaître; mais tout à la fois, je suis heureux de constater que le plus grand nombre survit encore à tant de bouleversements, et que la piété des