CH. II. MULTIPLE VARIÉTÉ DES LOUANGES
IV. — Il est une dernière forme de louange qu'on ne saurait passer totalement sous silence, parce qu'elle se rattache par les liens les plus étroits aux deux procédés qui font la matière du présent chapitre. Je veux parler de ces long-ues séries d'Ave, dont les sermons des Pères et les cantiques sacrés du moyen âg-e nous fournissent tant et de si riches monuments. C'est la continuation et le développement de la louange que l'Archange Gabriel adressa le premier, de la part du ciel, à la Vierge bénie : Je vous salue, pleine de grâce; Ave, gratia plena. L'Envoyé céleste a, pour ainsi dire, entonné l'hymne, et d'âge en âge, sous tous les climats, la terre le poursuit avec un ensemble et des
transformation opérée, lorsque lés arlistes, au temps de Michel-Ange, di'laissèrenl les Livres saints étudiés par les anciens peintres pour se livrer exclusivement à l'étude de l'antique. Ils perdirent le sens de la symbolique des vieux âges. Parmi les exemples que le savant archéologue apporte à l'appui de son dire, il en est qui reviennent à notre sujet. « Les anciens arlistes, écrit-il, voulant exprimer dans leurs représentations de la Sainte Vierge le beau titre de cause de notre joie, irouvèrent dans l'Ecriture le raisin comme symbole ordinaire de l'allégresse. Ils mirent donc une grappe dans la main de Marie ou de l'Erfanl Jésus; mais cette grappe se change en cerise chez Carrache et n'est plus qu'une sorte d'enfantillage. Sans doute que, comprenant aussi peu la pomme. symbole du péché d'Adam, qui faisait penser à Marie comme à l'avocate d'Eve, il ne vit dans ces divers fruits qu'un amusement du divin Enfant, et j'ai grand'peur que Mignard, tout en conservant les types, n'y ait pas vu plus d'intention.
« Une petite statue du xiii* siècle représente l'Enfant Jésus caressant une colombe; une autre, de la même époque à peu près, mais de plus grande dimension, à Saint-Denis, représente la colombe se débattant et retenue par l'Enfant Jésus qui lui tient les ailes. Si quelqu'un doutait que ce fût là un emblème de l'àme reposant sous la protection de la Mère de Dieu, et conservée par elle malgré ses infidélités et ses répugnances, nous lui citerions un tableau de Pinturricchio où la Mère de Dieu se laisse patiemment becqueter le dcigt par la colombe; et la légende, pour ne laisser aucun doute sur la pensée du peintre, porte : Mater misericordiae. D'autres peintures et sculptures semblables, où l'Enfant Jésus tient la colombe dans sa main, portent: Maria santissima délie grazie, Mater orationis (à Rome). Or ce louchant emblème est devenu prosaïquement une madonna del gatto sous la main de Baroccio,ou une Santa familia del perritto, sur la toile de Murillo ». Le Christianisme a-t-il nui au développement des connaissances humaines, etc. par Acheri (Ch Cahier), pp. 224, suiv.
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variations admirables. Dans ces Aue^ répétés sans fin, les Pères et ceux qui les ont suivis disent à Marie tout ce qu'elle est en elle-même et tout ce qu'elle est pour nous; mais avec quelle abondance d'allusions bibliques et de symboles, avec quel charme, avec quelle onction, ceux-là seuls peuvent en avoir l'idée qui ont médité ces productions des hymnograplies et des orateurs chrétiens. Telle est d'ailleurs la multitude de ces pieuses salutations que des volumes entiers ne suffiraient pas à les contenir. Pour ne parler d'abord que des Orientaux, je ne sais si, à partir au moins du cinquième siècle, où nous les trouvons sur les lèvres de saint Cyrille (i), je ne sais, dis-je, s'il en est un seul parmi leurs Pères'^à prêcher les mystères de la Mère de Dieu, sans donner libre cours à ce genre d'hommages, dans l'une ou l'autre de ses homélies. Parfois même on rencontre des sermons qui, presque du commencement à la fin, ne sont autre chose qu'un hymne de triomphe et qu'un chant de prière, dont chaque phrase et chaque membre de phrase débute par VA ve. Je citerai comme modèle du genre le deuxième sermon de saint Jean Damascène sur V Annonciation de la bienheureuse Vierge (2). Retranchez une demi-page d'exorde, et vous ne trouverez pas autre chose dans ce discours que des salutations, partagées en dix longues séries, qui prouvent bien avec quelle vérité le même Père disait, en jouant sur le nom de la Vierge, dans un autre de ses discours : Je vous salue, Marie ; vous qui êtes comme infinie
(i) s. Cyrill. Alexand., hom, ii e diversis. P. G. lxxvii, io3i, sqq. •Cf. I" P., t. I, p. 85.
(2) S. Joan. Damasc, serm in Annunc M. Deiparae. P. G. xcvir 65o, sqq.
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(Mup'!a), si l'on considère l'infinité des louanges dues à vos mérites (i) » : ce qu'il démontre pratiquement par une nouvelle et splendide série d'Ave. Je citerai comme exemple encore les salutations que l'Eglise fait réciter à ses prêtres dans les derniers nocturnes pour la fête et pour l'Octave de la Conception Immaculée de Marie ; salutations tirées des sermons de saint Germain de Constantinople, de saint Sophrone, de saint Taraise et de saint Epiphane (2).
On comprend assez que ces Pères, dont la plupart ont composé des cantiques et des hymnes, ne pouvaient saluer Marie dans leurs discours, sans traduire les mêmes salutations en chants poétiques. Aussi bien, l'ont-ils fait avec plus d'abondance encore dans leurs vers que dans leur prose, comme on peut s'en convaincre en parcourant la Patrologie grecque, éditée par Migne. Je signalerai parmi les autres saint Josèphe, moine basilien du ix® siècle, saint Jean Damascène et Jean le Géomètre (3).
(i) Id., serm. 2 in Nativ. Dei Genitr. M., n. 7, cum sqq. Ibid., 690, sqq.
(9) S. German. Const., serm. in Ingressuni Deiparae, P. G. xcviii, 3o4-3o8 ; S. Sophron., in SS. Deip. Ànnunciat., n. 18, P. G. lixxvii, 323'/; S. Taras., hom. in SS. Deip. Praesentat., P. G. xcviii, 1497, sqq.; S. Epiphan., or. de Laudibiis M. Deigenit., P. G. xliii, 4g6, sq. Pour avoir quelque idée de la multitude de ces salutations, toutes identiques quant à la substance, voyez encore S. André de Crète, hom. sur la Nativité, V Annonciation et le Sommeil de la Mère de Dieu (P. G. xcvu); Jacques le Moine, sur l'Annonciation (P. G. cxxvn, 657 et suiv.) ; Modeste de Jérusalem, panégi/r. sur le Sommeil de la Vierge (P. G. Lxxxvi, 33oi,suiv.); Jean le Géomètre, hom. sur l'Annonciation, n. 35, et suiv. (P. G., cvi, 844, suiv.); Titus de Bostra. hom. sur S. Jean Baptiste, n. 9. (P. G. lxxxv, 1772); Antipater de Bostra.hom. sur VAnnonciat. (P. G. lxxxv); Basile de Séleucie (P. G. lxxxv, 444. et alibi passim); S. Théodore Studite, 5« dise, sur le Sommeil de la Vierge, n. 4; it., sermon sur la Nativité de la même Vierge [P .G. xax, 735, suiv., 864, 877) ; Léon le Philosophe, serm. sur l'Assomption, P. G., cvii, i58); S. Ephrem ou tout autre auteur caché sous le nom de ce ve- Bérable Père, discours sur les Louanges de Marie, Mère de Dieu, etc.
(3) Patrol. G., t. GV et CVI.
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Entre tous les chants de ce g'enre, composés par les hymnographes de l'Orient, aucun n'est comparable à l'hymne acathiste. C'était un hymne de reconnaissance, où l'église de Gonstanlinople rendait grâces à Marie d'une triple délivrance dont elle se croyait redevable à la miraculeuse protection de sa puissante et divine patronne. Cet hymne renferme vingt-quatre strophes, suivant le nombre des lettres de l'alphabet, les plus courtes alternant avec les plus longues. Chacune de ces dernières se divise en deux parties, l'une contenant l'historique ou la doctrine, et l'autre, une salutation à Marie douze fois répétée, mais de telle sorte qu'à chaque Aoe réponde un titre différent, sauf la douzième salutation qui revient identiquement la même: Salut, épouse immaculée. Quant aux strophes plus courtes, elles se terminent par l' Alléluia (i). Le nom d'hymne acathiste lui vient de cette circonstance spéciale qu'on le chantait debout, comme notre Te Deum.
Je n'ai parlé que des longues séries d'Ave, parce que, si l'on voulait indiquer les invocations plus courtes qui revêtent cette forme, il faudrait nommer la plupart
(i) V. le canon de S. Joseph sur cet hymne. Pat. Gr., cv, 1020-1028. Le volume suivant, cvi, i336, suiv., donne l'historique des événements où se révéla la protection singulière de Marie, sauvant Gonstanlinople d'une triple invasion de barbares, sous Héraclius d'abord, puis sous Constantin Pogonat et sous Léon l'Isaurien. La première composition date de l'époque où Gonstanlinople fut délivrée miraculeusement, sous Héraclius, des attaques dirigées contre elle par Sarbar et Chagan (G26). Cf. P. G. xcii, i334, sqq.Les uns l'attribuent à Georges de Pisidie, cartophylace de l'église de Gonstanlinople sous Héraclius, d'autres au patriarche Sergius, d'autres encore soit à S. Joseph, un des hymnographes les plus féconds sur la Sainte Vierge, soit à Georges de Nicomédie. Cette différence d'attribution* doit venir en grande partie de ce qu'il fut, à diverses époques, augmenté et retouché. Le P. Nie. Nilles, Galendarium manuale ulriusque Ecclesiae Orient, et Occident., l'a reproduit en entier d'après la traduction latine de Constantin Lascaris, t. n, pp. i57-i83.
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des auteurs ecclésiastiques de l'Orient qui ont fait le panégyrique de la sainte Vierge.
En Occident, les salutations ne sont pas moins nombreuses, avec cette différence pourtant que ni les orateurs ni les sermonnaires ne les ont prolongées à Tinfini comme les Grecs. Ils sont plus concis et plus sobres. Chez eux, point de ces envolées qui finissent par nous fatiguer, malgré les beautés qu'elles renferment. En retour, les hymnographes du moyen âge ne le cèdent en rien à ceux de l'Orient; ils les surpassent même. On en sera persuadé pour peu qu'on parcoure les Recueils plus ou moins littéraires, mais toujours si pleins d'onction naïve et de piété, connus sous les dénominations de Rosarium, Laadatoriiim, Saluloriarn, Psalteriiim, Prosarium, etc. A signaler en particulier le Psautier de Notre-Dame^ dans les oeuvres de saint Anselme de Gantorbéry(i); à signaler aussi un petit Psautier de saint Bonaventure, comme se rapprochant de plus près des salutations grecques, quoiqu'il soit plus méthodique et plus long : car il se compose de trois fois cent cinquante Aue, développés chacun en quatre bouts-rimés (2).