‹ La Mère de Dieu et la mère des hommes (volume 3)Chapitre 58 sur 81 · CH. III. UÉVÉLATIONS DES CATACOMBES · texte numérisé non relu

CH. III. UÉVÉLATIONS DES CATACOMBES

tectrice des itmes, même les moins fidèles (i). Suivant d'autres, l'Orantc, dans ces sortes de groupes, est l'Eg-Use. D'autres, enfin, voient dans l'Orante et la Vierg-e Mère et l'Eg-lise : l'Eg'lise personnifiée dans la Vierge et la Vierg-e exemplaire et type de l'Eglise par sa maternité virg-inale (2). Telle est, je crois, l'opinion du chevalier de Rossi; et ce qui la rend fort probable, c'est l'habitude où l'on était, dès les temps les plus reculés, d'exprimer par une seule et même fig-ure la Mère du Christ et son épouse. J'ai trop long-uement développé ce type pour avoir besoin d'en reprendre à nouveau la preuve et l'explication (3).

(1) Les Catacombes de Rome et la doctrine catholique, par dom Maur. WoUer (Irad par l'abbé J. Aller), | VII, p. 38, suiv.

(2) Je ne parle pas ici des peintures où le bon Pasteur est entouré de deux ou plusieurs Crantes. Alors, en effet, cetle pluralité, dénote assez que les Crantes symbolisent les âmes des personnes renfermées dans les tombeaux, elles représentent comme appartenant, en qualité de brebis, au Pasteur suprême. Peut-être, mais ce n'est pas une certitude, faudrait-il faire une exception pour une scène du cimetière de Calliste où la position toute particulière de l'une des Crantes dans le groupement a fait croire à quelques archéolo!ï;ues que c'était la Sainte Vierge. Voir Raff. Garrucci, Storia dell'arte crist., t. II, tav. i5.

(3) Qu'on me permette de traduire un passag;e important du grand ouvrage de M. de Rossi, relatif au sujet qui nous occupe, il parle de l'image du Pasteur alternant dans les cryptes de Lucine avec celle de rCrante, et se demande l'interprétation qu'il faut donner à cette dernière. « Que, sur les sépulcres, des ligures d'hommes et de femmes en prière aient été peintes pour représenter les défunts, c'est une chose très connue, dont la Rome souterraine fournirait des preuves nombreuses. Mais on a très justement remarqué que ces images sont bien plus souvent des images de femmes que d'hommes; et que, de plus, la. femme Orante a coutume d'être peinte en face du Pasteur. Le comte Grimouard de Saint-Laurent a pensé que l'Crante ainsi jointe au Pasteur était la Vierge JMarie. C'est un point dont je ne veux pas entreprendre l'examen, parce que cela nécessiterait une trop sérieuse et trop longue discussion.

Je dirai seulement que j'estime évident que les Oranies du genre de celles dont nous parlons reclament une interprétation plus haute et plus connexe avec l'image du bon Pasteur que celle qui verrait simplement en elles une représentation de personnes défuntcf'. Il me paraît donc ou que nous devons adopter l'idée de M. de Saint-Laurent, ou penser à l'épouse du Pasteur, l'Eglise. De même, en effet, que, dans les écrits apostoliques et chez les plus anciens Pères, l'Eglise fut personnifiée par une vierge sans tache et sans rides, ainsi les monuments la repré-

[i'do L. XI. LE CULTE DES ENFANTS POUR LEUR MÈRE

Quoi qu'il en soil, que l'Oranle debout près du Pasleur représente ou Marie seule ou la Vierg-e personnifiant l'Ég-lise, c'est toujours la Mère du Sauveur que nous avons sous les yeux. Aussi, M. deRossi, si pondéré dans ses jugements, n'a-t-il pas hésité à ranger cette représentation parmi les Images choisies de la Sainte Vierge dans les catacombes romaines (i).

soiitenl sous la forme d'une femme et d'une femme en prières, d'une Oranle. Aujourd'hui, les archéologues en conviennent (Cf. Garrucci, Miiseo Later. p. 120; TX/-/, a» éd., p. 102). Mais, parce que je ne veux pas entreprendre une dissertation prolixe, je m'abstiens d'énumérer les preuves de mon dire et je me contente de sig-naler ce fait, que la tradition de ce symbole s'est conservée jusqu'aux siècles plus rapprochés de nous Dans un rouleau liturgique pour la bcnédictioa du cierge pascal, volume orné de miniatures du xh ou xii" siècle, et conservé dans la Bibliothèque Barberinc, une image à'Orante, semblable à celles des catacombes, porte ce mot : Ecclesia.

Cela posé, je suis d'avis que les deux interprétations de l'Oranle allant de pair avec le Pasleur, peuvent se fondre en une seule : de façon que les confroutations qui nous portent à reconnaître la Vierge Marie, et celles qui favorisent la personnification de l'Eglise, ne soient pas contraires, mais qu'elles s'accordent entre elles et nous amènent au même point. L'Eglise, dans le langaiçe de l'antiquité chrétienne, transmis jusqu'à la fin du moyen âge, est appelée vierge et mère. Je ne citerai pas des textes sans fin dans une chose si obvie. Qu'on se reporte parmi les plus anciens à la magnifique lettre de Lyon sur ses martyrs (Euseb.. V, I); qu'on voie, de même, comment l'auteur des Actes des SS. Nérée et Achillée, voulani les faire passer pour un écrit du premier siècle, y fait entrer cette idée de l'Eglise vierge mare, épouse du Christ {Acta Saiictorum, t. IIL maii, p. 8).

Dans le plus grand baptistère de l'Eglise romaine, celui de Latran, Sixte 111 fil graver en lettres majuscules une épigramme sur le baptême et sur la maternité de l'Eglise, où l'on peut lire : Virgineo foetu genitrix Ecclesia natos — Quos spirante Deo concipit, amne parit. Ces quelques notions nous font entendre que la Vierge Mère de l'Evangile fut regardée comme le type de l'Eglise; etsainlÀmbroise,au ch. i4 de Institutione Virginis enseigne expressément que multa in figura Ecclesiae de Maria propheLata sunt. Donc l'Orante. accompagnant le Pa.stcur, peut renfermer en soi, dans l'intention des anciens fidèles, les deux significations qui ressortent de la confrontation des monuments antiques, celle de la Vierge, Mère du Christ, et celle de la vierge mère, épouse du Christ. l'Eglise ». G. B. de Rossi, La Roma sotterranea cristiana. t. I, c. 6, p. 34? suiv.

On lit encore dans le Ballettino di Archeol. crist. du même auteur (t. V, pp. 84-85) : Lorsque l'Orante, compagne du Pasteur, est représentée dans les scènes du céleste séjour, elle personnifie en Marie l'Eglise des saints triomphant et priant pour leurs frères qui combattent rlîiiis 1 ârèiic

(i) G -B. de Rossi. Iinagini scelle délia B. Vergine nelle calncombe romane, p. 9.

Outre l'Orante dessinée en pendant avec le bon Pasteur, la catacombe

CH. m. — UÉVÉLATIONS DES CATACOMBES 4^1

L'image de la Sainle Vierg-ejCjuc nous avons étudiée tout d'abord, était à gauche du bon Pasteur. A droite, sur la même voûte, apparaît un troisième groupe, composé de trois personnages : un homme, une femme, un enfant, dans l'attitude de la prière, en d'autres termes, debout et les bras étendus. C'est, disent les uns, la sainte Famille au temple de Jérusalem, comme semble l'indiquer l'âg-e de l'enfant; d'autres voient dans ces trois personnes la famille qui possédait le tombeau, sans qu'il soit possible de juger, en l'absence de sig-nes caractéristiques, quelle est de ces deux opinions la plus conforme à la vérité.

La même incertitude ne plane pas sur une remarquable peinture du môme cimetière de Priscille, que les connaisseurs les plus consciencieux n'hésitent pas à reg"arder comme le premier et le plus ancien tableau du mystère de l'Annonciation. L'Ange y est représenté sans ailes, sous la forme et les traits d'un jeune homme. Il se tient debout, ]}endani qu'il parle à la Yierg-e, et la Vierg'e est assise sur un siège ; probablement afin de montrer par la diversité des postures l'inégalité du mérite et de la dignité (i).

de Calliste offre encore une Crante gravée sans lui sur une pierre' sépulcrale, ayant, comme le Pasteur, deux brebis à ses côtés, lesquelles ièveut vers elle, comme vers le Pasteur, un regard plein d'une ardente et tendre supplication. Manifestement celte Crante ne peut représenter le martyr ou le personnage enterré dans la chambre où elle est reproduite. C'est ou l'Eglise ou Marie, ou l'une et l'autre à la fois, comme nous le disions tout à l'heure, à propos d'autres peintures analogues ; et, s'il fallait éliminer Tune des deux, il semble qu'il faudrait incliner de préférence vers la symbolisatioii de la Vierge ; car c'est elle que les monuments désignent plus expressémeot dans cette pose, comme nous l'apprennent les Vei'res dont il sera bientôt question. On sait que, sur les médailles byzantines et dans les œuvres de l'art grec, en générai, la Vierge est souvent représentée dans l'attitude antique de la prière. N'est-il pas raisonnable de considérer dans celle coutume un prolongement de ce qui se faisait dans les premiers âges?

(i) Mgr Wi'pert, explorant les galeries du cimetière des SS. Pierre et

l\^2 L. XI. LE CULTE DES ENFANTS POUR LEUR MERE

Signalons une dernière peinture appartenant encore au cimetière de Priscille. Elle nous montre une Orante entre deux scènes. L'Orante est vraisemblablement la personne ensevelie dans V arcosoliuni (i). Le premier groupe, à gauche, se compose d'un vieillard assis dans une chaire, d'une jeune fille debout devant lui, et d'un jeune homme se tenant à la gauche de la jeune fille. Le jeune homme porte entre les mains un long voile, d'autres disent une tunique : en tout cas, ils s'accordent à voir le vêtement dont on usait dans la consécration des vierges. En face, et de l'autre côté de rOrante, est une femme assise, coiume le vieillard, avec un enfant entre les bras. Voici l'interprétation donnée par l'abbé Wilpert, et acceptée comme vraie par M. de Rossi. L'arcosolium, qui porte la fresque, serait le tombeau d'une vierge consacrée à Dieu, et

Marcellin, découvrit un cubiculam à moitié encombré de terre, et remarqua sur la^voùte des j)eintures dont le caractère de style fixe l'oripine vers le milieu du troisième siècle. Dans l'un des cadres voisins de l'entrée se trouvaient représentés une femme assise et, devant elle, un personnage qui lui adressait la parole. A la suite on aperçoit l'adoration des mages, lesquels montrent de la main une étoile peinte sous la forme préconstantinienne du monogramme du Christ : ce qui autorise à prendre le premier groupe pour une scène de l'Annonciation ; d'où cette autre conclusion que le groupe analogue du cimetière de Sainte-Priscille est vraiment aussi la peinture du même mystère, bien que quelques critiques protestants l'aient nié. Voir Orazio Marucci, Revue de l'Art chrétien, 3« livr., p. 271.

(i) On appelle de ce nom les monuments aiqués qui se rencontrent si fréquemment dans les catacombes et généralement dans tous les cimetières chrétiens. L'arcosolium était donc un sarcophage, surmonté d'un arceau cintré. Dans la plupart de ces monuments l'espace vide circonscrit par l'arc qui surmonte le tombeau est orné de peintures ; quelquesuns en outre portent des bas-reliefs sur le devant du sarcophage. Il y a des arcosolia qui se rapprochent beaucoup de la forme de nos autels, de ceux du moins qui sont appuj^és à la muraille. Le sarcophage, au lieu d'être placé directement sous l'arc, fait saillie sur l'aire de la crypte, et les retombées de ce même arc portent sur des pieds-droits et non sur la table de marbre qui sert de couvercle au tombeau. Les arcosolia qui contenaient les corps des martyrs étaient creusés dans les chapelles où se tenaient les assemblées chrétiennes, et c'étaient les autels où l'on offrait communément le saint sacrifice. Voir Martigny, aux mots : Arcosolium et autel.

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cette vierg-e serait l'Orante. La scène de gauclie reproduirait l'acte de sa profession ; celle de droite, que le vieillard indique du doigt à la jeune fille, représenterait la Mère de Dieu comme le type, le modèle et la protectrice des Vierges chrétiennes (i).

Telles sont les fresques relatives à la Sainte Vierge, découvertes dans un seul cimetière, et, je le répète, le plus ancien peut-être de tous, puisque ses premières cryptes remontent aux temps apostoliques. On y trouve en substance tout ce qu'on pourra voir de Marie dans les monuments postérieurs. Je n'ajouterai rien à ce que j'ai dit, en passant, sur les autres catacombes. Gela suffit pour faire comprendre quelle place considérable y tenaient les représentations de la Mère de Dieu.

III. — Mais il est une autre classe de monuments, qu'il n'est pas permis de passer entièrement sous silence. Je veux parler des verres dorés, dont il faut reporter la date aux m'' et iv^ siècles. On a recueilli plus de quatre cents fragments, soit de petites coupes aux pieds arrondis en ovale, soit de cratères à anses d'une dimension plus considérable ; ils étaient encastrés dans le ciment des loculi (2). Ces fragments sont ornés de figures, et voici comment on les obtenait. L'artiste chrétien appliquait au fond du vase une feuille d'or sur laquelle il gravait au burin, inscriptions, scè^ nés et figures bibliques; puis il versait par-dessus une couche de verre en fusion ; ou bien, selon d'autres, il

(i) Procès-verbal de la Confér. d'Archéol. chrét. du 8 mai 1888] Bulletins, 1887-1889, p. 82;Oraz. MsiTucchi, Eléments d'archéol. chréi^^ l. J, c. 8, g 2.

(2} On désignait par ce dernier nom les niches creusées dans les parois des couloirs et des cryptes pour y déposer les morts.

adaptait sur la feuille d'or une mince plaque de verre, qui, sous l'action du feu, devenait adhérente au fond de la coupe.

Le double fond, enveloppé dans le mortier, a résisté à l'action du temps, tandis que les frêles parois du verre, que rien ne protégeait, ont presque toujours péri. C'est à peine si l'on a pu découvrir jusqu'ici deux ou trois coupes intactes. Peut-être aussi ne fixait-on d'ordinaire dans le ciment que des débris de vase. Quoi qu'il en soit, les chrétiens se servaient des verres ainsi décorés dans les agapes qui suivaient les solennités du baptême, du mariage et des funérailles, ou bien encore aux fêles publiques des martyrs et des Saints. De là résulte leur haute importance pour le sujet que nous traitons.

Or, un très grand nombre de ces verres représentent une femme dans la posture ordinaire de la prière, c'est-à-dire, une Orante, Bien qu'on puisse en plusieurs cas douter si l'artiste a prétendu graver l'image de la Mère de Dieu, assez souvent aussi l'incertitude n'est pas possible : car au-dessus de la figure on lit en toutes lettres le nom de Maria. Le P. Raphaël Garrucci a publié plusieurs de ces images qu'on peut trouver expliquées etreproduites dans son ouvrage sur les Verres historiés des catacombes {i). Dans les unes, la bienheureuse Vierge se lient debout, les bras étendus, enlre saint Pierre et saint Paul; dans les autres, elle apparaît dans la même posture, mais entre deux arbres. De plus, il y a ce détail singulier que les deux

(i) Vetri ornati de fijare in oro trovati nei cimiteri dei cristlani primitivi di Roma, vaccolti e spiegati da Rajf. Garrucci, S. J.

Les verres en question sont à la table IX, sous les numéros 6, 7, 10, II. L'identification des Crantes des n. 8 et 9 avec la S. Vierge est douteuse. V. pp. 26-37.

CH. ni. — RÉVÉLATIONS DES CATACOMBES ^35

apôtres ont chacun un rouleau ou dans la main, ou tout près d'eux, à la hauteur du visage. Ces volumes seraient ceux des saintes Ecritures, suivant l'interprétation la plus probable. Du reste, l'âge des monuments se détermine, non seulement par celui des débris au milieu desquels on les a découverts, mais encore par la forme même et la disposition des vêtements.

Pour se rendre compte des attributions de ces différentes images d'Orantes, quelques remarques sont indispensables.

La première se rapporte aux deux apôtres, Pierre et Paul. D'autres monuments les montrent encore ayant entre eux, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, une Orante ; et cette Orante ne peut être Marie : car c'est un autre nom qui est gravé, celui d'Affne, par exemple, ou de Peregrina, ou encore, comme sur le célèbre sarcophage de Saragosse, celui de Floria. Or, les deux apôtres, dans ces images, signifient l'Eglise, du moins suivant une opinion très vraisemblable (i). D'où il suit que VOrante, désignée par le nom de Marie, ne peut être la personnification de l'EgUse, mais signifie tout simplement la Mère de Dieu.

La seconde remarque concerne le symbolisme des arbres, substitués aux deux apôtres, dans plusieurs images d'Orantes. D'après les uns, ces arbres (et j'en dirai autant des blés chargés d'épis qui parfois les accompagnent ou les remplacent) figurent aussi l'Église, mais surtout l'Eglise triomphante; car les Pères ont coutume de comparer les âmes saintes soit aux arbres fruitiers, soit au froment d*élection. C'est l'explication donnée par le P. Garrucci (2). Suivant

(i) R. Garrucci. Vetri, p. 27, n, 7.

(2) Ibid., n 8.

d'autres, et cette nouvelle explication ne diffère pas, quant au fond, de la précédente, ces emblèmes seraient le type du paradis. En effet, pour les anciens Pères, le paradis est le verger éternel, séjour des saintes jouissances où fleurs et fruits ne cessent de s'épanouir ou de mûrir. C'est sous des couleurs analogues que, dans les Actes do sainte Perpétue et de ses compagnons de martyre, Saturus dépeint le ciel des élus : « Quasi viridarium, arbores haberis rosae et omne geniis flores » (i). Au chapitre troisième des mêmes Actes, on voit les martyrs réunis dans ce verger céleste, « sous de grands rosiers qu'une douce brise effeuillait sans cesse, et se repaissant à satiété de parfums inénarrables, m viridario,sub arbore rosae... odore inenarrabili alebamiir^ qui nos satiabat». Ainsi les textes répondent aux monuments, et ce que ceux-ci pourraient avoir d'obscur s'éclaire à la lumière de ceux-là (2). Donc, cette figure d'Orante qui représente la Vierge, soit entre les apôtres, soit principalement entre deux arbres, image abrégée du paradis, est Marie dans la gloire. Quelle conclusion tirer de ces figures, si ce n'est qu'elle est là, dans son office de médiatrice, révélé par son altitude suppliante?

Faisons une troisième remarque. La coutume de prier debout n'était pas exclusive chez les premiers chrétiens. Ils priaient encore à genoux et prosternés. Les Actes des Apôtres nous en fournissent un illustre exemple : « Et nous étant mis à genoux sur le rivage, nous priâmes, » dit le compagnon de saint Paul (3). J'en trouve une autre preuve dans la Vie de saint Jac-

(î) Act., c. II.

(2) L'abbé Martigny, Dictionnaire..., au mot : Paradis.

(3) Act., XXI, 5.

cil. m. RÉVÉLATIONS DES CATACOMBES 43?

ques le Majeur, de qui les genoux s'étaient durcis comme ceux d'un chameau par suite de ses longues et fréquentes prières. Nous avons un troisième exemple dans les Actes du martyre de saint Ignace (i). Il est superflu de chercher d'autres preuves (2).

Insistons plutôt sur un détail fort important. C'est que les chrétiens avaient adopté cette dernière manière de prier comme une marque de deuil, une démonstration de douleur et de tristesse. Ainsi Notre Seigneur avait pris cette attitude humiliée dans sa prière au jardin de Gethsemani (3). L'Eglise primitive, modelant sa manière de prier sur celle du Seigneur, avait prescrit, dès le principe, qu'on priât debout, les dimanches etdurantle temps pascal, en signe dejoie; à genoux d'ordinaire, le reste de l'année, en signe de pénitence. Cette règle estmentionnée par Tertullien (4), par l'auteur des Questions et Réponses aux Orthodoxes^ attribuées par erreur à saint Justin (5), et par un curieux passage de saint Jérôme, où nous lisons: « Saint Paul resta à Éphèse jusqu'à la Pentecôte, temps de joie et de victoire, où nous ne fléchissons pas les genoux, ni ne nous courbons vers la terre, mais où, ressuscites avec le Seigneur, nous nous dressons vers le ciel » (6).

(i) Ruinart, t. VII, p. lo (édit. Véron),

(2) On peut lire sur ce sujet l'abbèMartigny, Z)tc/jonnaj/'e...,au mot: Prière.

\Z) Luc, XXI, 4i-

(4) Tertullian., De Corona militis, c. 3, P. L. ii.

(5) Quaest ad Ort/iod., resp. ii5, P. G. vi, i363.

(6) S. Hieron., in Prolojo Comment, ep. ad Ephes. P.L. xxvi, l^l^i. Ne peut-on pas rapporter à cette antique coutume l'attitude que nous prenons pour réciter FAngelus dans le temps pascal et les dimanches?

Dans la primitive Eglise, les catéchumènes priaient debout comme les fidèles, avec cette différence toutefois que ceux-ci tenaient le visage un peu levé vers le ciel (Tertull.,(/e Corona, c. 3), tandis que les premiers inclinaient légèrement la tète, parce qu'ils n'avaient pas encore obtenu

Or, les images de chrétiens priant à genoux font complètement défaut dans les monuments des catacombes; ce qui semblerait donner raison à ceux qui voient généralement dans les Orantes, représentées sur les tombeaux, autant de figures des âmes glorifiées, à moins toutefois que certains signes caractéristiques excluent ce symbolisme (i). Une médaille, conservée au musée chrétien de la Bibliothèque Vaticane, montre saint Laurent, étendu sur son gril, et son âme prenant l'essor sous forme d'une Oranle. Le^ Actes des saints Pierre et Marcellin rapportent aussi qu'on vit les âmes des deux martyrs monter vers le ciel sous les traits de deux jeunes filles richement vêtues. Ce qui tendrait à confirmer cette manière de voir, ce sont les inscriptions dont ces images sont fréquemmentaccompagnées : Ciim Deo inpace ; inpace anima ipsiiis ; et plus expressément encore : Viuis in gloriaDei. Quoi qu'il en soit de cette induction générale, il n'y a pas d'incertitude, quand l'Orante porte avec elle les attributions de la gloire; si, par exemple, elle apparaît au milieu des arbres et des fleurs, entre Pierre et Paul, symboles de l'Église triomphante, comme c'est le cas pour la Mère de Dieu. Donc, encore une fois, c'est Marie bienheureuse et glorieuse que symbolisent nos Orantes, et Marie dans l'acte de perpétuelle supplication, propre à la Mère des hommes : telle, enfin, que les Pères nous l'ont dépeinte après son admirable Assomption. Je n'irai pas plus loin dans ces descriptions et ces recherches. Que ceux qui souhaiteraient de plus amples renseignements se

par le baptême le titre (Venfanls du Père qui est au ciel: ce qui nous ramène aux idées précédemment exprimées.

(i) Voir sur ces ditltrenls points Martig-ny, L c.

cil. III. RÉVÉLATIONS DES CATACOMBES 439

reporlent aux ouvrages signalés, et tout spécialement à la collection des Images de Marie dans les Catacombes, publiée par le chevalier de Rossi (i), ou bien encore aux Verres à fond doré du Père Garrucci.

IV. — Le temps est venu de tirer nos conclusions en faveur de l'antiquité du culte de Marie. Or, rien n'est plus facile, même à l'aide des seuls monuments que nous venons de passer en revue. Et les protestants l'ont bien senti; car ils n'ont rien épargné pour jeter des doutes sur l'âge de ces images ou sur leur identification avec la Mère de Dieu; tant ils étaient persuadés que, ces deux points acquis, il leur faudrait avouer que le culte des chrétiens pour Marie n'est pas une invention postérieure au concile d'Ephèse, mais qu'il a ses racines dans l'antiquité la plus reculée, celle dont ils ont tant de fois célébré, pour nous l'opposer, la pure doctrine et la parfaite orthodoxie. Ce que nous avons dit, après les plus grands maîtres, nous dispense d'établir a nouveau les deux points combattus par eux. D'ailleurs, les négations ont bien dû s'atténuer

(i) Je dois pourtant indiquer, au moins pour mémoire, queljues autres fissures de la Vierge. La première a été dessinée par le P. Arthur Martin (V. Hagioglypt., p. 36) sur un tombeau de marbre, d'un style barbare, dans la crypte de Sainte-Madeleine, à Saint-Maximin. Elle représente Marie debout, dans la pose de la prière, c'est-à-dire, les mains étendues à la manière des Orantes, et vêtue de la dalmatique. Au-dessus de la tète on lit cette inscription : Maria Virgo Mlnester de Tempulo Jerosale. Ce qui prouve, pour le dire en passant, qu'à l'époque où fut érii^-é ce pieux monument la traditionnelle croyance que Marie avait été, dès son enfance, offerte au Temple, avait déjà cours parmi les fidèles.

M. Rohault deFleurylLa sainte Vierge. Etudes archéol. et iconogrr. t. I, c. 2^ parle enco:c d'une image de la Visitation qui serait la plus antique des représentations de ce mystère, et qu'il assure être antérieure h l'an 34o. Elle est reproduite sur une pierre dure, déposée au cabinet des Médailles de Paris, sous len. i332. Elle a comme dimensions i3 mm. sur i6. Les deux cousines se serrent mutuellement dans leurs bras, et l'on aperçoit entre elles une étoile et un croissant.

44o L. XI. — LE CULTE DES ENFANTS POUR LEUR MERE

et disparaître pour un grand nombre d'entre eux devant les preuves écrasantes et sans réplique que nous avons signalées (i).

Rejetés de cette première position, les adversaires du culte de la bienheureuse Vierge se sont retranchés dans une autre. A les en croire, ces figures de Marie, fresques, bas-reliefs, ou représentations gravées d'Oranies, n'ont aucun rapport avec le culte d'honneur que nous avons la prétention d'y rattacher. Ce sont purement des scènes historiques ou des décors accessoires, uniquement destinés à l'ornementation des tombeaux. Deux affirmations également contredites par les faits. Lors même que la simple représentation de la Vierge dans une scène de l'Epiphanie pourrait

(i) M. de Rossi, dans un de ses Bulletins d'archéologie chrétienne (édit. franc, par M. l'abbé Duchesne, 3» sér.. 5 année, )88o, p. 2a, suivv.1 revenant sur « la plus ancienne des peintures de la Vierge Marie que l'on connaisse aujourd'hui dans les cimetières romains », celle dont nous avons parlé plus haut, en première ligne, écrit à ce sujet : <i II était naturel qu'un résultat semblable et les raisonnements qui l'appuient excitassent chez certaines j;ersonnes des défiances, des répugnances, provenant d'opinions préconçues et de préventions étrangères à la science et à l'archéologie. Je regrette qu'un livre sérieux, le Diciionary of cristian antiquities de Smith, dont le second volume vient de paraître à Londres, ait mérité la censure sévère,mais juste, que lui inflie;e la docte et impartiale critique de M. l'abbé Duchesne. — L'article, Marie dans l'Art, est déparé par la mention de certains jugements insensés d'un cicérone qui place au sixième siècle des peintures du second, parce qu'elles représentent la Sainte Vierge, et que leur antiquité pourrait déplaire à certains touristes (Bulletin critique de littérature. . . Paris, i'"'juil. i88o, pp. 67-68). Dans l'histoire de l'art chrétien^ le second siècle et le sixième sont caractérisés d'une manière tellement différente que la confusion entre eux est impossible et absurde. . . De telles étrangetés se réfutent d'elles-mêmes ; elles n'obtiennent pas le moindre crédit parmi les savants et les connaisseurs, même prolestants. Mon étude sur l'âge de cette peinture se heurtait au préjugé, répandu alors, même parmi les catholiques, que les images de la Sainte Vierge avec son divin Fils n'ont été en usage que depuis la condamnation de Nestorius, au concile d'Ephèse. Malgré cela, elle fut accueillie avec une grande attention, surtout en Allemagne. Dernièrement, M. Victor Schultze, qui a pourtant pris à tâche de rabaisser autant que possible l'importance du monument et de contredire mes raisonnements, a été obligé de convenir qu'on peut en chercher la date entre i5o et 170, au temps des deux premiers Antonins ».

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