CHAPITRE IV
Autres preuves de l'antiquité du culte de la Mère de Dieu. — Prédication des anciens Pères, monuments lituri^iques, faits particuliers de recours à Marie, érection d'églises et célébration de fêtes en son honneur. — En quel sens le développement de ce culte a-t-il eu son origine dans la définition de la maternité divine, au concile d'Epnèse, et considérations sur ce même développement.
I. — Les monuments des catacombes ne sont pas seuls à proclamer le culte des premiers chrétiens pour Marie; et je parle surtout du culte d'invocation, puisque c'est lui que les adversaires de la bienheureuse Vierge ont surtout combattu. Cent fois, dans les Actes et dans les Lettres des Apôtres, nous voyons ceux-ci réclamer des fidèles l'assistance de leurs prières et de leurs vœux. Or, si les chrétiens de ces temps primitifs demandaient à leurs frères d'intercéder pour eux, parce que ces frères étaient les disciples et les amis du Christ, est-il possible qu'ils aient alors oublié d'implorer auprès de la Mère du Christ l'aumône de ses intercessions devant le trône du Christ? Mais si, dès cette époque, on pria Marie vivante, on dut la prier mieux encore, lorsque son Fils l'eut appelée de la terre au ciel, de la mortahté à l'immortelle gloire; car, une infinité de témoignages en font foi, c'est principalement vers les justes morts dans le Seigneur qu'en ces premiers temps, comme toujours, montaient les prières des chrétiens.
Dira-t-on que cette preuve est trop abstraite, et qu'on voudrait des lémoig-nages précis, déterminés, attestant, pour l'Eg-lise primitive, l'usage d'honorer et d'invoquer la Mère de Dieu. Je réponds d'abord que les cimetières chrétiens nous en ont déjà fourni plusieurs de ce genre. Si ce sont des témoignages écrits qu'on demande, il serait, je l'avoue, assez difficile d'en produire ; tout d'abord, parce qu'il nous reste très peu d'ouvrages antérieurs à la paix de l'Eglise, au commencement du iv^ siècle; en second lieu, parce que ceux de ces ouvrages qui nous restent sont, pour la meilleure part, des livres d'apologétique et de controverse, et, par conséquent, des œuvres où l'on ne doit pas chercher ce qu'était alors la prière chrétienne.
Nombre d'auteurs, il est vrai, se sont appuyés sur des discours ou des homélies qui contiennent de belles et fréquentes invocations à la Vierge Mère ; homélies et discours qui seraient du iv^ siècle^ du iii^ et même d'une époque plus reculée de notre ère. Je ne m'en servirai pas, directement au moins. C'est que je ne voudrais employer ici que des documents parfaitement authentiques. Or, comme j'ai eu plus d'une fois l'occasion de le faire remarquer, en citant la plupart de ces œuvres dans le cours du présent ouvrage, ces discours de saint Grégoire de Néocésarée, de saint Méthode, de saint Epiphane, de saint Athanase, de saint Jean Ghrysoslôme, de saint Cyrille de Jérusalem, de saint Ephrem, et d'autres, sont tous, aux yeux de la critique moderne, d'une authenticité pour le moins douteuse (i).
(i) Voir en particulier s. Grégoire de Néocésarôe, Iwm. s in Annun-
Pourtant, lors même qu'aucune de ces œuvres n'aurait pour auteur celui des Pères auquel elle est attribuée, elles témoigneraient encore, au moins indirectement, en faveur du culte d'invocation rendu à Marie, à l'époque prétendue de leur composition. En effet, on ne les aurait pas mises ou reçues, dès la plus haute antiquité, sous le patronage des grands hommes auxquels on en a fait honneur, si l'on n'avait pas été persuadé que c'était bien là ce qu'ils croyaient, ce qu'ils pensaient et ce qu'ils faisaient, avec les chrétiens de leur temps. Or, semblable persuasion, à un siècle ou deux de distance, ne pouvait guère être erronée. Si donc personne ne s'étonnait d'entendre des Pères, comme saint Grégoire le Thaumaturge et les autres que je nommais tout à l'heure, invoquer la Mère de Dieu; si cela paraissait naturel, c'est que vraiment ce culte déprécatoire n'était pas une nouveauté dans l'Eglise de Dieu (i).
ciat., P. G., X, 1169; — S. Méthode, de Anna, Simeone et Deipara, P. G., xviii, 382 ; — S. Cyrille de Jérusalem, homilia de Occursu Domini, P. G., XXXIII, 1187, seqq.; S. Athaiiase, OT.de Annunciatione,P. G., XXVIII, 913, sqq.; S. Jean Chrysostome, lect. nocturni secundi pro feslis B. M. Y. per anniim ; S. Ephrem, Orat. de Laudibus B. Virg., cl Oraiiones ad Deiparani. 0pp., t. 111 (çraece-latine,, pp. 524-552; 57/1-578. Pour le dire, eu passant, il serait difficile de trouver ailleurs, même dans les Oraisons de saint Anselme ou de saint Bernard, un sentiment aussi vif de la bonté miséricordieuse de Marie, une si haute idée de son incomparable puissance, plus d'onction et de confiance filiale, une conviction plus profonde de la nécessité qui nous presse de recourir en tout et j)artout à i\[arie, que dans ces invocations attribuées au célèbre moine syrien. Ajoutons que Assemani, qui édita le premier ses œuvres, défend l'authenlicité de ces prières. 0pp. , t. 111 (graece et lat.), Proleg., c. 8, p. 54; col. t. 11, Prolog , lvh, sqq. D'ailleurs, comme il le fait remarquer en ce dernier endroit, il y a des cantiques du saint en l'honneur de la B. Vierge, dont on a le texte syriaque indiscutable.
Nicolas [La Vierge oiuani dans l'Eglise. L. 111, c. 4) a donné de larges extraits des prières de S. Ephrem à la Mère de Dieu.
(i ) Pour ne parler que de l'évêque de Néocésarée, S. Grégoire le Thaumaturge, qui s'étonnerait de le voir honorer et prier spécialement la Sainte Vierge, ([uand il est constant qu'il avait reçu par elle la vraie doctrine de la foi sur la Trinité, comme nous l'avons montré précédemment.
CH. IV. ANTIOUrriî ET DÉVELOPPEMENT /ji^Q
Je ne m'appuierai pas directement, non plus, sur les antiques Liturgies, qu'elles portent les noms de Pierre, de Jacques ou de tout autre apôtre. On pourrait me répondre que ces Liturg-ies, fussent-elles, quant à leur substan3e initiale, l'œuvre des premiers disciples du Seigneur, rien ne prouve manifestement que les invocations de la Vierge qu'elles contiennent ou mentionnent, n'aient pas été surajoutées plus tard. Ce n'est pas à dire pourtant qu'il n'y ait à tirer aucune preuve de ces respectables monuments du culte chrétien. Consultez-les tous, à quelque Eg-lise qu'ils appartiennent, aux communions séparées de nous par le schisme ou par l'hérésie, comme à l'Eglise mère et maîtresse, partout et toujours elles vous offriront, même dans la partie la plus vénérable et la plus immuable, je veux dire, dans le canon de la messe, un appel à l'intercession de la Mère de Dieu (i). Donc, à l'époque où les Nestoriens et, quelques années plus tard, les Eutychéens rompirent avec l'Eglise catholique, la bienheureuse Vierge était universellement en possession de son culte parmi les fidèles. Personne, en effet, n'oserait avancer que, si cette coutume liturgique n'existait pas alors, elle fut, dans les temps postérieurs, empruntée par les hérétiques à la véritable Eglise du Christ : hypothèse d'autant plus invraisemblable que, par la nature même de leurs erreurs, un grand nombre d'entre eux, les partisans deNestorius,en première ligne, devaient être moins portés à glorifier la Mère de Dieu (2). Donc, indépendamment de toute autre consi-
(i) Marie n'est pas, il est vrai, directement invoquée dans les saints mystères ; le prêtre sacrifiant ne s'adresse ([u'à Dieu; mais il appuie ses demandes sur les prières et l'intercession des Saints, et premièrement de la Mère de Dieu.
(2) V^oir les textes de ces invocations de la Mère de Dieu' (les Nesto-
45o L. XI. LE CULTE DES ENFANTS POUR LEUR MÈHE
dération, les livres liturg-iques suffiraient à démontrer avec certitude que, pour trouver les origines du culte déprécatif de la Sainte Vierg-e, on doit remonter au delà du concile d'Ephèse. Et, parce que rien n'est plus incompatible avec les variations que la prière universelle, nous voilà reportés bien loin dans les âges qui précédèrent et l'hérésie nestorienne et le concile qui la frappa de ses anathèmes.
Ce n'est pas l'unique argument qu'on puisse tirer de la Liturgie. Plus d'une fois nous avons cité les Menées des Grecs, c'est-à-dire, le volumineux recueil de leurs offices mensuels. Or, rien n'est plus fréquent que de trouver dans les hymnes et les cantiques des Menées une dernière strophe consacrée, soit à célébrer quelque privilège de la Vierge, soit à réclamer sa puissante intercession. Aussi le P. Simon Wagnereck, jésuite bavarois, a-t-il pu, dans le livre auquel il a donné pour titre Pietas Mariana Graecoram^ la Piété des Grecs envers Marie, détacher des hymnes, affectés à chaque jour de l'année liturgique, des centaines de strophes où Marie reçoit le double culte de prière et de louange.
riens disent, la Mère du Christ) dans Renaudot, Liturgiar. Orient. Collectio, t. II, pp lO, 95; 187, 256, sSy ; t. I, p. 5i5, etc. Consulter aussi YitnzingtT, Ritus Orientaliam, t. II, p. 245; t. I, p. 282, etc., etc. Voici cequ'on lit dans ce dernier ouvrage. Z,'Or</o matrinionii des Nestoriens. « Que I-i prière de la Vierge Marie, Mère de Jésus, notre Rédempteur, nous soit nuit et jour un perpétuel rempart ». L'Ordo Baptisini des Jacobites d".\lexandrie porte: « Saint, saint, saint, le Tout-Puissant... Par l'intercession de Sainte Marie, Mère de Dieu, accordez-nous le pardon de nos péchés «.Et encore: « Conservez ces baptisés dans votre foi sans tache par les prières de notre commune Dame, la Sainte et pure Marie, Mère de Dieu ». A noter encore ce passage delà liturgie nestorienne des bienheureux Apôtres : « Mère de Notre-Seigneur, priez pour moi le Fils unique qui est né de vous, pour qu'il me remette mes manquements et mes péchés, et qu'il reçoive de mes mains débiles et coupables le sacrifice que ma faiblesse offre sur cet autel, par votre intercession pour rnoi, mère sainte ». Renaudot, op. c, comment, ad liturg. coplic. S. Basilii, t. I, p. 256.
Ces offices, il est vrai, ont subi bien des remaniements et des additions dans la suite des âg'es, et très nombreux sont les hjmnographes qui ont travaillé à élever ce vaste monument. C'est au huitième siècle surtout que semblent être dus les plus beaux cantiques avec saint Jean Damascène, saint Çosmas et d'autres d'une autorité presque égale pour auteurs. Ce qu'il est plus important de savoir pour la question présente, c'est que saint Jean Damascène, poursuivi par la haine des Iconoclastes, trouva dans la Laiire de saint Sa.bbas, où il s'était réfugié, c un bel ordre de prières fixé par un Tijpicon ou Rituel qui^ renouvelé par ses soins, a fini par prévaloir dans tout le rite oriental » (i). Or, « cet office, notre saint père Sabbas l'avait reçu des saints Euthyme et Théoctiste; lesquels l'avaient eux-mêmes reçu par tradition des anciens, et particulièrement du confesseur Chariton » (2) : ce qui nous reporte, à travers les cinquième et quatrième siècles, jusqu'à l'ère des martyrs. En effet, Chariton vint à Jérusalem sous l'épiscopat de saint Macaire, vers 3i2, et c'està lui qu'il faut reporter (de 828 à 335) la fondation du monastère qui fut plus tard celui de saint Sabbas. Euthyme, né vers 877, et Théoctiste habitèrent ensemble cet antique monastère, et le premier, au moins, vivait encore, quand saint Sabbas vint se consacrer à Dieu dans la même Laure. Par où l'on voit comment la transmission des hymnes qui furent le précieux noyau du Typicon a pu s'opérer sans hiatus, des pre-
(i) Léon. Allati., de Libris ecclesiast. Graeoorum, Proleg-. n. 70.
(2) Simeon Thés salonic. De sacra precations, c. 3o3 de Typico hierosolym. 1'. G., clv, 556. Voir éi^alement la vie de S. Euthvine, Acta SS. Jaa., t. II, p. 668, etc.
mières années du quatrième siècle jusqu'aux temps de saint Sabbas, à qui l'Eg-lise grecque en doit le premier recueil.
La conclusion naturelle à tirer de ces faits, c'est que le culte déprécatif et laudatif envers Marie contenu dans les odes du Typicon a comme elles son origine dans l'ère des martyrs. Pour rejeter cette conséquence il faudrait prouver que les strophes innombrables à l'honneur de la Vierge furent toutes de composition plus récente ; or, rien ne donne le droit de le supposer: d'autant plus que dans le Recueil grand nombre d'entre elles sont données sous le nom du premier rédacteur, saint Sabbas.
Ce qui confirme la haute antiquité du culte de Marie, c'est un autre monument d'une liturgie sacrilège, dont il a été déjà question dans cet ouvrage. Je veux parler du culte d'adoration proprement dite, rendu par les Collyridiens à la bienheureuse Mère de Dieu, dans le courant du quatrième siècle. Ils allaient, nous le savons, jusqu'à lui offrir des sacrifices par le ministère des femmes, comme ils l'eussent fait pour une déesse. Manifestement, ils n'auraient eu ni cette pensée, ni cette audace, s'ils n'avaient pas trouvé le culte de la Vierge établi dans l'Eglise de Dieu. L'erreur est une corruption de la vérité, soit par excès, soit par défaut. Elle la suppose en la mutilant. Aussibien, saint Epiphane, qui nous a conservé le souvenir d'une adoration si monstrueuse et l'a combattue dans ses écrits, ne reproche pas aux nouveaux hérétiques d'honorer Marie. Ce qu'il condamne, c'est de lui vouer un culte qui n'est dû qu'à la majesté suprême, à Dieu seul. « Qu'on honore Marie, s'écrie-t-il, mais que personne ne l'adore : car ce culte
eu. IV. ANTIOIJITÉ ET DEVELOPPEMENT 453
est le propre duPère, du Filsetdu Saint Esprit » (i). Or, l'honneur qu'il revendique pour Marie, tout en lui refusant Tadoralion, c'est celui-là même que, depuis longtemps, l'Eg-lise offrait aux martyrs; un honneur religieux, fondé sur l'excellence surnaturelle de la créature; un culte, par conséquent, de louange, de vénération, d'invocation. Et comme il est peu de Pères à parler si magnifiquement des prérogatives de Marie que ce savant docteur du quatrième siècle, n'avonsnous pas lieu de conclure que, d'accord avec la sainte Eglise, il lui offrait les hommages les plus parfaits après ceux qu'il réservait exclusivement à Dieu?
IL — Est-il possible de confirmer cette antique attestation de la confiance des Chrétiens dans l'intercession de Marie par des faits particuliers? Oui. J'en choisirai deux parmi plusieurs autres ; et la raison de cette préférence, c'est qu'ils me paraissent avoir une force singulière pour montrer combien familière devait être aux fidèles des premiers âges l'invocation de la Mère de Dieu.
Nous prendrons le premier chez l'un des plus illustres Pères du i\^ siècle, saint Grégoire de Nazianze. Dans son panégyrique de saint Cyprien d'Antioche, il raconte comment le futur martyr, encore étranger à la foi et fort adonné aux pratiques de la magie, s'enflamma d'amour pour une vierge consacrée à Dieu, du nom de Justine. Dans le délire et l'aveuglement de sa passion, il ne craignit pas de recourir à la puissance des démons pour séduire cette vierge, objet de ses poursuites.
|i) Adu. Haeres., haer. 79, n. 8. P. G., xui, 763.
Or, dit saint Grégoire, la jeune fille eut bientôt senti le péril qui menaçait sa pudeur; car c'est le privilège des âmes pures de n'être pas longtemps sans découvrir les pièges du diable. « Que va-t-elle donc faire pour échapper à cet ouvrier d'iniquité? A défaut d'autres ressources, elle se réfugie près de Dieu, et contre un détestable amour elle appelle son époux à sa défense, celui-là même qui délivra Suzanne et sauva Thècle... Et quel époux? Le Christ qui chasse les esprits mauvais... Et puis, elle se jette suppliante aux pieds de la Vierge Marie, la conjurant de venir au secours d'une vierge en péril ; Virginenique Mariam snpplex obsecrans ut periclitanti virgini opem ferret » (i). Cette invocation de Marie ne fut pas stérile ; car Cyprien, guéri de sa folle passion, devint bientôt pour Justine un compagnon de martyre et de gloire.
Ce fait, arrivé durant la persécution de Dioclétien, est bien remarquable. Supposons que l'invocation de Marie fût alors chose inouïe parmi les fidèles; croyez- vous que saint Grégoire eût ainsi raconté simplement le recours de Justine à cette puissante protectrice ; croyez-vous surtout qu'une jeune fille se fût comme naturellement réfugiée dans ce pressant besoin sous l'aile de Marie ? Ne fallait-il pas qu'elle eût appris, dans le sein de l'Eglise, à voir en elle le secours des chrétiens, la mçre qu'ils peuvent appeler en aide toutes les fois qu'un danger les menace, qu'une grande grâce leur est nécessaire (2) ?
(i) s. Gregor. Nazian., Or, 2^, in landem S. Cypriani, n. lo, ii. P. G., XXXV, ii8i.
(2) II importe peu que Grégoire de Nazianze ait fait erreur en identifiant Cypnen d'Antioclie avec Cyprien de Carthage (/. c, n. 6). Cela
Le second fait est la conversion de l'illustre pécheresse, connue sous le nom de sainte Marie Egyptienne. Lui aussi est antérieur au concile d'Ephèse, puisque l'on s'accorde assez g-énéralement à placer celte conversion vers l'année 383. Marie, venue toute enfant dans la grande ville d'Alexandrie, y vivait depuis vingt-sept ans dans le plus honteux désordre, quand elle s'embarqua pour la Palestine avec la foule des pèlerins qui s'en allaient adorer la Croix du Sauveur à Jérusalem. Le voyage, dans son intention et dans la réalité, fut pour elle une continuation de sa vie précédente. La curiosité, bien plus que la piété, la conduisit, à la suite des autres fidèles, vers l'église où se vénérait la Croix. C'est là que l'attendait la divine miséricorde. Trois fois repoussée par un bras invisible, elle ouvrit les yeux sur son malheureux état, et courant se prosterner devant une image de la bienheureuse Vierge, elle la supplia toute en larmes de la faire arriver jusqu'à la Croix de son Fils. Elle s'engageait par une promesse solennelle atout quitter ensuite pour aller partout où sa médiatrice voudrait la conduire. On sait comment cette prière fut exaucée par la Mère de miséricorde, et comment, dès le lendemain, la pécheresse, purifiée de ses fautes et fortifiée par la communion, alla, sur l'ordre de Marie, s'enfoncer dans le désert pour y pleurer sa vie criminelle. Là, comme elle le raconta plus tard au solitaire Zozime, elle fut pendant dix-sept ans agitée de tentations furieuses; mais toujours défendue et toujours déliviée
n'intcresse pas la véracité de son témoig'naj^e en faveur de l'usage cl.rétieii de recourir à l'intercession de la Mère de Dieu.
par la Mère de Dieu qu'elle invoquait à grands cris dans son eflfroyable solitiide (i).
11 ne faut pas, ce me semble, de longues réflexions pour conclure de ce récit combien l'usage de recourir à l'assistance de la divine mère était alors chose naturelle et commune. Autrement, verrait-on une personne sans mœurs et livrée dès son enfance aux pires débauches prier ainsi publiquement, à l'entrée d'une église, devant une image de la Vierge, et n'avoir plus désormais d'autres recours efficace contre les emportements d'une chair rebelle que ses invocations répétées à la Mère de Dieu (2).
A ces deux faits, on pourrait en ajouter un troisième qui nous a été transmis par saint Jean Damascène. Celui-ci voulant prouver contre les Iconoclastes l'antiquité du culte des saintes images: « Voici, dit-il, ce qui est écrit dans la vie du bienheureux Basile, composée par Hellade,son disciple et son successeur dans l'épiscopat. Un homme très saint vint jadis prier devant un tableau de Notre-Dame, où l'on voyait aussi représenté le martyr du Christ, Mercure. Or, il conjurait la Vierge de faire disparaître l'impie Julien, l'empereur apostat. Là même, il apprit par l'image ce qui devait arriver. Car il vit le martyr s'évanouir à
(1) Voiries Bollandistes, ActaSS., 2 april., p. ■^ô; it., VHa B. Ma riae ^-Effi/ptiacae. P. G.,lxxxvii (2a p.), 3697, sqq.
Les Bollandistes admettent l'authenticité du rtcit. C'est à tort que Nicéphore Calliste a attribué celui ci à saint Sophrone : car celte Vie fut écrite au cinquième siècle, d'après une tradition soigneusement conservée chez les moines à qui Zozime, presque centenaire, l'avait lui-même racontée (n. 40 et 4i de la Vie, p. SyaS).
(2) Au cinquième siècle la persécution du roi arien, Hunéric, fit d'innombrables martyrs. Ceux de Tipasa sont célèbres entre tous : car bien qu'on leur eût coupé la langue, ils gardèrent l'usage de la parole. Or, les Actes de leur martyre rapportent que, pendant leurs supplices, ils ne cessaient d'invoqurr les noms de Jésus et de Marie : nouveau témoignage du culte déprécatif envers la Mère de Dieu.
cil. IV. — ANTIQUITE ET UEVELOl'PEME.NT i|'»7
ses yeux pour quelques inslanls, puis reparaîlre portant entre ses mains une javeline ensanglantée(i) ». Ce fait confirmerait immédiatement ce que nous apprenait le précédent, c'est-à-dire, la coutume où étaient les chrétiens du quatrième siècle de recourir à l'intercession de Marie. Mais est-il bien authentique, c'est une question qu'il serait difficile de résoudre, tant que de nouveaux documents ne nous auront pas apporté plus de lumière : car nous n'avons plus cette histoire d'Hellade(2).
(i) s. Joan. Damasc, de hnaginibas. or i. P. G. xciv, 1277.
(2) On ne pourrait alléguer en confirinalion de ce dernier fait l'autorité d'une autre vie de saint Basile, altribuJe, mais à tort, à saint Amphiloque, ami intime de l'évèque de Ci'sarée. L'auteur y raconte que la dernière entrevue de Basile avec Julien se termina par de terribles menaces de l'empereur contre la ville de Césarce ; menaces qu'il se proposait d'exécuter à son retour de l'expédition de Perse. Basile mit son peuple en prière sur le mont Didyme, où s'élevait une église très vénérable et très honorée delà JNlèrc de Dieu. Or, pendant que les fidèles invoquaient la protection divine, « Basile vil en songe la multitude de la milice céleste, couvrir la montagne, et au milieu des esprits angéliques une femme assise sur un trône qui leur dit : Appelez moi Mercure; il ira tuer ce Julien qui a si perfidement agi contre mon Fils et Seigneur Jésus Le saint, couvert de ses armes, vint à l'ordre de la Reine du ciel et partit siir-le-champ pour remplir son message ». Ou sait ce qu'il advint du persécuteur. (Cf. Bollan l , Appendix de vita S . Basilii apocnjpha. Die i4 jun , n. 36, t. XXI, p. 944'-
Ni les Bo'.landistcs, ni Baronius, ni B.^llarmin n'ont reconnu cette vie ■comme digne de foi, au moins dans toutes ses parties, tant elle contient d'erreurs évidentes. Les Bollandistes, après avoir noté les nombreuses incorrections dont fourmille le récit, fout justement remarquer combien il serait incroyable qu'un fait de celte importance, s'il était véritable, n'eût été signalé ni par saint Basile dans ses écrits postérieurs contre le prince apostat, ni par saint Grégoire de Nazianze dans les éloges qu'il a faits de son glorieux ami. Tout porte d'ailleurs à croire que celte vie de saint Basile est une œuvre du vii« ou viu'' siècle, et par conséquent ne peut avoir Amphiloque pour auteur.
Tillemoat [Histoire ecclés., t. IX, adnot. 82. Vie de saint Basile) soup(^onne que le récit, conservé par saint Jean Damascène, pourrait bien n'être qu'une variante de la légende apocryphe de saint Amphiloque. Cette filiation ne paraît pas démontrée : car les deux narrations se distinguent par de notables différences. Dans la première, la vision n'est pas attribuée nettement à saint Basile; en oulre, ce n'est pas dans une apparition céleste que se manifeste la Mère de Dieu, mais par une de ses images; d'où il suit que la fausseté d'un récit n'emporte pas nécessairement la fausseté de l'autre.
Un tém oig'nage splendide du culte de Marie, dans le cours du quatrième siècle, serait la Tragédie du Christ soiijfrant, s'il était prouvé que saint Grégoire de Nazianze en est l'auteur, comme jadis on le croyait assez généralement. Qu'on en juge par l'invocation qui la couronne. « 0 Verbe, agréez en ma faveur l'intercession de votre mère, et de ceux à qui vous avez accordé le privilège de rompre nos fers. Et vous, ô Vierge sans tache, digne de tout honneur. Vierge bienheureuse, vous habitez maintenant les célestes parvis, dépouillée de l'humaine corruption, revêtue du manteau de l'immortalité, incapable comme Dieu (i) de sentir jamais les atteintes de la vieillesse. « Du haut du ciel écoutez favorablement mes paroles. Vierge illustre entre toutes, daignez entendre ma prière. A vous seule, parmi les mortels, comme à la Mère du Verbe, appartient un honneur au delà de toute mesure. Plein de confiance, j'ose, ô ma Souveraine, vous offrir cet hommage et déposer sur votre tête virginale une couronne de fleurs cueillies dans la plus belle des prairies. Ç'estque vous m'avez toujours comblé de grâces sans nombre, me protégeant contre tous les genres de périls, et me sauvant de mes ennemis visibles, et plus encore des invisibles. Ce que je souhaite surtout, c'est de sortir de ce monde, après avoir vécu sous votre tutelle et vous avoir eue pour la plus agréée des protectrices auprès de votre Fils. Ne permettez pas que je devienne la proie du mal, ni que je sois un objet de risée pour l'ennemi et le corrupteur des hommes. Défendez-moi, arrachez-moi au feu éler-
(i) Le poète ne prétend pas donner à Marie le titre de dieu, ni celui de déesse; ce serait une impiété. Il n'y a là qu'une compaj
même paraison.
GH. IV. ANTIQUITÉ ET DÉVELOPPEMENT liô^
nel et aux ténèbres, par la foi qui prépare la justice et par votre incomparable bénignité. Par vous la grâce nous est venue de Dieu: c'est pourquoi je vous chante aujourd'hui mon hymne de reconnaissance.
« Salut donc à vous, Mère Vierge et tout aimable ; salut à vous, belle par-dessus toutes les vierges, plus élevée que les Ordres célestes, notre souveraine, Reine de toute la création, et joie du genre humain. Soyez toujours la bienfaitrice de votre peuple, et, pour moi, le salut et la vie. Procurez-moi, ô ma Souveraine, la délivrance de mes péchés et le parfait salut de mon âme » (i). On ne saurait malheureusement s'appuyer trop sur ce fragment poétique. Les critiques les plus graves en refusent la paternité au Théologien de Nazianze(2). Plusieurs ont pensé que le Christ soiijfrant était l'œuvre du grammairien Apollinaire : attribution qui suffirait à conserver sa valeur au témoignage, puisque cet Apollinaire est du quatrième siècle, aussi bien que saint Grégoire (3). Mais, de nos jours, cette attribution même est tellement contestée qu'on va jusqu'à désigner le douzième siècle, comme étant la date probable de la composition de la Tragédie (4).
(i) Christus patiens, vers 2627, seqq., dans l'appendice des OEuvres de saint Grégoire de Naz. P. G., xxxviii, 3335, sqq.
(3) Tillemont, par exemple (t. IX, saint Grégoire de Nazianze, adnot. iio); Dupin, Labbe, Baillet, Baronius et D. CtXWtr {Histoire des auteurs sacrés, t. VU, p. ig6).
(3) Les Apollinaire, deux savants chrétiens de Laodicée, le premier, grammairien, l'autre, c'était le fils, rhéteur, s'étaient persuadés qu'il était possible de conjurer les désastreux etTets de l'ordonnance de Julien l'Apostat, défendant aux maîtres chrétiens l'enseignement des auteurs classiques, en revêtant les saintes Ecritures de la forme qu'il admirait dans les chefsd'œuvie de l'antiquité : projet qui fut loin de répondre aux efforts que l'entreprise leur avait coûtés. De là, sans doute, l'attribution du Christ souffrant à l'un de ces Apollinaire. Voir Tiilemo nt,/. c. ; Boissier, La fin du paganisme, t. I. p. 204, Socrale, Hist. ecct. m, r6.
(4) <■ C'est probablement, dit Bardcnhewer, une œuvre du xii* siècle, dont Théodore Prodromus serait l'auteur ». Les Pères de l Eglise, leur vie et leurs œuvres.
46o L. XI. LE CULTE DES ENFANTS POUR LEUR MERE
Mais, quoi qu'il en soit de ce dernier argument, nous n'en conclurons pas moins, autorisés par des monuments incontestables, que, longtemps avant la définition du concile d'Ephèse, la Mère de Dieu recevait en cette qualité les prières et les hommages des chrétiens; et, que si les grands évêques qui, comme Cyrille d'Alexandrie et Basile de Séleucie, prirent une telle part à cet acte à jamais mémorable, ont enrichi leurs discours d'admirables louanges et d'ardentes supplications à l'adresse de Marie, c'est qu'ils avaient appris des anciens à la prier tout aussi bien qu'à la vénérer.
III. — Les églises et les solennités consacrées à l'honneur de Marie témoigneraient évidemment en faveur d'un culte de louange et de prière. Si donc nous trouvions les unes et les autres dans les siècles antérieurs à la grande assemblée d'Ephèse, ce serait une démonstration nouvelle et sans réplique de la haute antiquité de ce culte dans l'Eglise, Or, cette démonstration n'est plus à faire ni pour les fêtes ni pour les sanctuaires dédiés à la Mère de Dieu. Il serait malaisé, je l'avoue, d'établir avec certitude l'époque où remontent les plus anciennes fêtes et les plus anciens sanctuaires spécialement consacrés à Marie. Sur l'un et l'autre point les écrivains ecclésiastiques ne sont pas d'accord; et je n'ai ni la compétence ni le temps nécessaires pour élucider ici de si graves questions.
Pour parler tout d'abord des fêtes, il est manifeste que la Sainte Vierge avait sa place dans les solenni tés de l'Eglise, avant le concile d'Ephèse, puisque la première réfutation publique de l'hérésie qui niait sa divine maternité fut faite par saint Proclus, aux ap-
CH. IV. — ANTIOUITÉ ET DÉVELOPPEMENT ^Gl
plaudissementsdu peuple de Constantinople,dans une solennité célébrée tout particulièrement pour g-lorifier cette divine mère (i).
Si les sermons dont je parlais au commencement de ce chapitre étaient authentiques, et si les titres qu'ils portent, venaient de leurs auteurs, ils suffiraient pour établir avec certitude que plusieurs des fêtes principales de la Vierge étaient tout au moins en usage dès les troisième et quatrième siècles. Mais, comme je l'ai dit, l'un et l'autre de ces points est plus que douteux. Il faut donc recourir à d'autres preuves.
Avant tout, il est nécessaire ici de faire une remarque importante: c'est que, fût-il impossible de signaler une seule fête à l'honneur de la Vierge, avant la seconde moitié du quatrième siècle, le culte de Marie n'en serait pas moins certain pour les âges antérieurs. En effet, culte et fêtes ne sont pas des termes tellement corrélatifs que l'un ne puisse jamais aller sans l'autre. Les fêtes emportent le culte, puisqu'elles en sont une des expressions les plus manifestes; mais le culte peut aller sans des fêtes. Direz-vous que les chrétiens n'ont pas toujours honoré la naissance du Sauveur? Et pourtant la fête de Noël était encore inconnue dans notre Occident vers le milieu du troisième siècle; à plus forte raison, l'était-elle en Orient, puisque c'est de Rome que celui-ci l'a reçue. La plus ancienne mention de son existence est le calendrier philoca/ien, dressé à Rome, en 336. Saint Jean Clirysostome, dans une homélie prononcée vers l'an 386, affirme de la même solennité que son introduction dans l'église d'Antioche ne datait que d'une
(I) I« Partie, 1. i, c. i ; t. 1, p. 12.
dizaine d'années (i); et c'est vers l'année 43o seulement qu'elle semble avoir été adoptée par l'ég-lise d'Alexandrie (2).
Ce qui tendrait encore à confirmer la vérité de cette première remarque, c'est l'opinion de ceux qui prétendent que l'Eglise de Rome ne paraît avoir célébré aucune fête particulière de la Vierge avant le septième siècle, alors qu'elle adopta les quatre fêtes byzantines, c'est-à-dire, l'Annonciation, la Nativité, la Présentation et la Dormition de la Vierge (3). Il serait, en effet, par trop absarbe de prétendre que jusque-là la Mère de Dieu ne recevait ni culte de louanges ni culte de prières, au centre de l'Eglise catholique. Du reste, fût-il vrai que l'introduction des fêtes de la Vierge à Rome, ne remonte pas au-dessus du septième siècle, il ne s'ensuit pas que leur première institution date de cette époque. C'est ainsi que les pays de rite gallican paraissent avoir célébré, dès le sixième siècle, une fête de la Mère de Dieu (4). Dans la vie de •saint Théodore, l'illustre fondateur de tant de monastères, lequel vivait au milieu du cinquième siècle, il est fait mention d'une fête de la Sainte Vierge, si solennelle qu'elle attirait un grand concours de peuple (5). Si le premier monument incontestable de l'Annonciation est un canon du concile in Trullo, tenu à Constantinople, en 692, le décret suppose la fête et ne la crée pas, puisqu'il permet seulement d'y célébrer
(i) s. Joan. Chrysost., P. G. xlix, 35i.
(2) Perefjrinat. Sylviae. P. G., lxxxviii, 197. Cf. Duchcsne, Or/^rmes du culte chrétien, ch. VI, | 5, n. 2, d'où nous avons tiré cetle remarque.
(3) Duchesne, op. cit.
(4i Duchesne, Liber Pontijicalis, t. I, p. 38 1. (5j Surius, II jan-, c. 28.
la messe parfaite, lors même qu'elle tombe en carême. Elle est supposée pareillement comme ancienne par le dixième concile de Tolède (656), qui la transfère au huitième jour avant Noël, comme avaient déjà fait plusieurs églises, afin que le temps du carême n'empêchât plus de lui donner une octave.
Thomassin, dont on connaît la sévère critique, après avoir rapporté ces faits et d'autres du même genre, n'hésite pas à conclure que les solennités principales de la Sainte Vierge, qu'on trouve célébrées généralement par toute l'Eglise, dès la première moitié du septième siècle, avaient commencé depuis longtemps à se répandre parmi les églises particulières : car « un intervalle de deux cent cinquante ou de trois cents ans n'est pas trop long pour faire que, sans aucun statut général de l'Eglise, la seule dévotion, soit des particuliers, soit des églises séparément, ait fait d'une dévotion libre une observation générale dans toute la chrétienté » (i).
Benoît XIV, sur cette question de l'antiquité des fêtes de la Sainte Vierge, et notamment de la fête de l'Annonciation (2), enchérit encore sur le docte Oratorien, qu'il juge trop timide dans ses affirmations. Ce qui porterait à croire qu'il ne le fait pas sans raison, c'est que la solennité de l'Annonciation de Marie se trouve universellement célébrée chez les chrétiens de toute communion et de tout rite. Grecs, Coptes, Syriens, Chaldéens, Ethiopiens : d'oij l'on pourrait naturellement conclure que son institution est antérieure à la séparation des églises. Quoi qu'il en soit, le
(i) Thomassin, Traité de la célébration des Fêtes, L. ii, c. 12, | 9. ^2) Beiiedicl., xiy, de Festis B. ['., c. 3 (al., | 46}.
seul fait de la prédication de saint Proclus est une preuve incontestable que, du moins en Orient, les solennités en l'honneur de Marie précédèrent le concile d'Éplièse. Et cette conclusion tiendrait encore, lors même que l'histoire ecclésiastique n'enregistrerait aucune fête spéciale de ce genre. Car, et c'est une remarque de Thomassin, les solennités de la Naissance et de l'Incarnation du Seigneur étaient par leur nature elle-même des fêtes de Marie. Pouvait-on célébrer ce double mystère du Fils, sans fêter du même coup la Vierge en qui et par qui ils s'étaient opérés ? Aussi l'on peut dire que, par une touchante pénétration, la mère est honorée dans les fêtes du Fils comme le Fils l'est, à son tour, dans celles de la mère.
Passant des fêtes aux églises dédiées à Marie, nous rencontrons tout d'abord, en Orient, la grande église d'Éphèse, celle-là même où fut solennellement proclamée la maternité divine de la bienheureuse Vierge (i) : témoignage incontestable que ni son culte privé ni son culte public ne furent inaugurés par ce concile (2).
(i) I« Partie, L. i, c. i ; 1. 1, p. i3.
(2) Plusieurs anciens itinéraires et Pèlerinages de la Terre Sainte font mention de la basilique de Sainte-Marie, située dans la vallée de Gethsémani, près du tombeau de la Vierge: par malheur ces documents sont postérieurs au cinquième siècle ; et, comme ils se taisent sur la date de la fondation, ils ne suffisent pas par eux-mêmes à faire remonter la construction de cette basilique, soit au quatrième siècle, soit même aux débuts du cinquième. J'en dirai tout autant de Véglise de Sainte Marie qu'ils nous décrivent comme aliénante à la Basilique du Saint Sépulcre ou de la Résurrection. Voir [es Jtinera et Peregrinationes Terrae Sanctae, lingua latina, saeculo iv-xi exarala, édités par Tobler, et particulièrement ceux d'Antonin le martyr, t. I, pp. ioo,io4; de saint Arculphe, ibid., pp. i5o, i5i, 167; de Théodose, ibid., p. 66; du vén. Bède, 217 et 221.
M, de Vogué, dans ses Eglises de Terre Sainte, pense que la petite église qui recouvrait le tombeau de la Vierge, date du iV siècle. 11 en
eu. IV. ANTIQUITÉ ET DEVELOPPEMENT /j05
11 serait intéressant d'étudier les origines de la Basilique romaine, connue sous nom de Sainte-Marie-Majeure. Cette vénérable église est, dans son ensemble et malgré de nombreuses retouches, un monument de la première moitié du v" siècle. Ce fut le pape Xyste III (432-/|4o) qui la fit bâtir, presque immédiatementaprès la conclusion du concile d'Eplièse (i). Elle était comme un trophée élevé en mémoire du triomphe de la Mère de Dieu, ainsi que l'attestaient non seulement le texte de l'inscription dédicatoire, qui se déveloj)pait en mosaïque au-dessus de la porte d'entrée, mais encore la conception générale de la décoration. De là, sans doute, on est en droit d'inférer la préexistence du culte de la Sainte Vierge. Mais, pour avoir une preuve palpable et directe, il faudrait remonter plus haut dans le cours des âges, et montrer que le nouvel édifice n'était qu'une restauration plus splendide d'un monument antérieur, également consacré à la mémoire de la Vierge Mère. C'est ce que Benoît XIV, après bien d'autres, a conclu de l'antique tradition, consignée dans le Bréviaire (2), et suivant laquelle la basilique de Libère, remplacée par celle de Xyste III, avait été construite sur la demande même de Marie ; demande confirmée par le célèbre miracle de la Neige. Je ne rapporterai pas les arguments qui, suivant le docte Pontife, « suffisent à rendre moralement évidente la vérité du prodige » (3). Comme le pape
donne même l'historique depuis cette époque, mais il avoue qu'elle ne fut mentionnée que plus tard dans les Itinéraires. L. c, c. vin, p.3o5 et suiv.
(i) « Hic (Xj-^stus III) fecit basilicam quae ab aniiquis Liberii cof^nominabatur, juxta macellum Libiae », dit le Liber Pontifical is.
(3) Fête de N. -Dame des Xeiges.
(3) La légende est au Bréviaire romain, cinq août. On trouvera la
MERE DES HOMMES. — 11. — 3o
Libère a siégé sur le trône pontifical vers le milieu du iv^ siècle (352-366), nous aurions, pour cette époque, une église expressément érigée par un souverain Pontife àl honneur de la Sainte Vierge. Encore Benoît XIV est-il d'avis que la basilique de Libère ne fut pas la première de ses églises bâties dans la capitale du monde romain. « Les archéologues, écrit-il au même endroit des œuvres (i), font mention de quelques autres églises également dédiées, à Rome, sous le vocable de la très Sainte Mère, antérieurement à la dédicace de la basilique de Sainte-Marie-aux-Neiges. Pour nous il nous suffit de pouvoir soutenir qu'avant la dédicace de cette dernière église le pape Calliste avait déjà consacré, au delà du Tibre, une église à la Mère de Dieu « (2). Quoi qu'il en soit de celle der-
discussion sur l'aulhenticité du fait dans le De Festis B. Mariae Virginis, c. 7, n. 6, sqq.
(i) Ibid., n. i8.
(2) On lit dans le Liber Pontificalis : « Calislus, natione Romanus.... Hic fecit basilicam trans Tiberim ». « C'est, dit l'abbé Duchesne (Liber Pontificalis, t. I, p. i4i, col. p. 206), la basilique de Sta Maria in Trasteverè qui, dans son état actuel, ne remonte qu'à Innocent H. Elle doit sa fondation au pape Jules (337-352), qui la lit conslruire trans Tiberim... juxta Callistum... >>. « Au double vocable (de Calliste et de Julesl, ajoute le même auteur, vint se superposer, dès le vue siècle, celui de Sainte Marie ». Ce qui ne prouve pas toutefois qu'elle n'était pas antérieurement une église de la Mère de Dieu.
Au sujet de la fondation de la basilique de Sainte-Marie-Majeure par le pape Libère, et des circonstances miraculeuses qui l'auraient déterminée, Benoît XIV, répondant à ceux qui objectent l'absence de monuments contemporains, note tout d'abord, « que le consentement d'auteurs appartenant à toute nation (comme c'est le cas présent), est d'une grande autorité, là même où les monuments font défaut «.Puis il ajoute: « Une pieuse tradition ne doit pas être rejetée sous prétexie qu'elle manque de monuments contemporains, si les siècles postérieurs l'approuvent; comme l'a sagement tait remarquer Papebrock dans ses Réponses au P. Sebastien (P. n, p. 365), quand il dit: Il arrive souvent aussi que la substance d'une tradition est de telle nature que ce serait une témérité de la révoquer en doute, alors même que les témoignages des contemporains feraient défaut». Benedict. XIV, o/). cit., c. 7, n. i5.
Citons enfin pour mémoire la très vieille église connue sous le nom de
nière conjecture, nous sommes bien loin des opinions qui font dater seulement de la seconde moitié du V® siècle, soit la fondation des ég-lises érigées sous le vocable de la très Sainte Vierge, soit le culte de prière et de louange que lui rendent les chrétiens.
On ne saurait dire à quelle époque précise apparurent en Orient les églises et les basiliques de la bienheureuse Vierge. Ce que nous savons d'une manière positive, c'est qu'Ephèse, avant même que Nestorius eût attaqué la maternité divine, possédait sa grande basilique de la Mère de Dieu. Ce fait, que nous ignorerions sans une lettre de saint Cyrille, nous mènerait tout naturellement à présumer que cette basilique n'était pas la seule, encore que les histoires n'en signaleraient aucune autre.
Laissons à d'autres le soin d'examiner deux faits qui, s'ils étaient démontrés, contribueraient grandement à mettre en évidence l'antiquité du culte laudatif et déprécatif de la Mère de Dieu. Le premier serait l'érection faite au Carmel d'un sanctuaire à la Vierge, du vivant même de cette divine mère. Le second, peut-être moins sujet à controverse, est l'acte du premier empereur chrétien dédiant Constantinople au Dieu des martyrs (i) et la mettant sous la protection spéciale de la Sainte Vierge. C'est ce que rapportent les deux historiens grecs, Zonaras etCedrenus. II est, du moins, absolument certain que, dans les siècles suivants, la Sainte Vierge était vénérée comme la pa-
Sainie Marie l'Ancienne, sancta 3Iaria antiqua, qui, mise derni^rement au jour dans le forum romain, paraît avoir été dédiée à la Mère de Dieu, des le quatrième siècle.
(i) Euseb., Vita Constantini, L, m, c. 47-
tronne et la prolectrice de la ville (i), sans qu'on puisse indiquer, postérieurement à Constantin, la date de cette consécration.
Arrêtons-nous dans ces recherches. Aussi bien, que faudrait-il de plus pour établir de la manière la plus incontestable la préexistence du culte de la bienheureuse Vierge aux controverses nestoriennes? Oui, dès le quatrième siècle, Marie était universellement honorée et priée par les chrétiens, objet de vénération, d'espérance et d'amour. Tout le démontre, les sanctuaires, les fêtes religieuses, les écrits des Pères et ceux-là même qui furent attribués à cette époquç, bien que l'origine en soit plus rapprochée. Et ce culte ne nous apparaît pas alors comme une nouveauté : car, aussi loin que nous puissions porter les veux dans les âges qui précèdent, autant qu'il nous est permis de soulever les voiles sous lesquels la vie chrétienne était alors cachée, Marie se révèle à nous, comme elle se manifestera plus tard, la plus haute, la plus sainte des créatures, médiatrice entre les hommes et Dieu. Il en est de son culte comme de toutes les autres grandes institutions chréliennes. Ce qui va se développant à travers les âges existait dès la première origine. Non nova, sednove. C'est l'arbre qui grandit; c'est le fleuve qui élargit ses bords et creuse son lit ; mais l'arbre et le fleuve parlent l'un et l'autre des commencements, a principio.
Quelle joie pournous, chrétiens du vingtième siècle, de nous rencontrer aux pieds de notre célesle mère avec toute la grande famille de Dieu, qui est aussi la
(i) Cf. Tillemont, Hist. des Empereurs. Constantin, a. 67 ; Earcnius, ann. 33o, | 4-
sienne, je veux dire, en compag-nie des fidèles de lous les pays et de tous les âges; et combien vive sera notre confiance d'être exauces par elle, si nous pensons à tant de générations successives qui ne l'ont jamais invoquée sans recevoir avec plénitude, par sa maternelle intercession, grâce, secours et bienfaits.
IV. — Je ne le nierai pas, la dévotion à Marie, encore qu'elle ne tire pas son origine du concile d'Ephèse, prit, à partir de cette époque, un plus splendide développement. On peut en indiquer plusieurs causes.
La première est fondée sur l'état du christianisme dans le monde. Tant que l'idolâtrie n'était pas vaincue; quand les chrétiens vivaient plus ou moins noyés dans une masse païenne, le culte de la Sainte Vierge devait garder plus de réserve, demeurer plus contenu. Il y aurait eu péril à lui prodiguer trop ostensiblement les hommages dont sa maternité la rend digne, et cette maternité même créait l'obstacle. Car les ennemis de la foi auraient trouvé dans les manifestations trop publiques du culte une occasion de retourner contre les chrétiens l'accusation d'idolâtrie. Ils n'auraient pas su ni voulu distinguer la Mère du vrai Dieu de ces déesses, mères des faux dieux, que le paganisme adorait. Oui sait? Peut-être même les nouveaux convertis, à peine dégagés des superstitions qui les avaient si longtemps enchaînés, auraient-ils pris scandale des honneurs trop solennels ainsi rendus à iMarie.Mais, au cinquième siècle, tout danger de ce genre s'était évanoui. Le culte de la Vierge Mère, culte de louanges et culte de prière, n'avait plus à craindre d'être dénaturé; il pouvait s'épanouir à l'aise, en plein soleil, et les chrétiens ne trouvaient plus rien
ti'JO L. XI. — LE CULTE DES ENFANTS POUR LEUR MERE
qui dût comprimer leurs élans. Voilà pourquoi les hommages de vénération et d'amour envers Marie nous apparaissent plus nombreux, à mesure que l'ère des persécutions disparaît dans le lointain des années. C'est la pensée de Thomassin, dans son traité de la Célébration des fêtes ( i ) .
Mais il est une autre cause plus profonde encore et plus vraie. C'est comme une loi divine que tout, au sein de l'Eg-lise, pour se déployer largement et vivre d'une vie plus intense et plus universelle, a besoin de passer par la contradiction. Si l'Évangile a pris si rapidement possession du monde, c'est que le sang des martyrs a été une semence de chrétiens ; c'est que le vent furieux des persécutions, au lieu de l'éteindre, l'a promené de province en province et de rivage en rivage pour tout embraser.
La plupart de nos dogmes, pour trouver leur formule claire, nette et précise, ont dû subir les attaques de l'hérésie qui s'efforçait d'en corrompre la substance. Ainsi les grandes définitions de Nicée, d'Eplièse, de Chalcédoine et tant d'autres, ont été déterminées et préparées par les erreurs d'Arius, de Nestorius, d'Eutychès et des autres grands novateurs venus après eux. Il a fallu, dans le champ de la morale chrétienne, la corruption du monde romain et les gigantesques invasions des barbares, se ruant de tous côtés sur l'empire, pour hâter et mûrir les moissons de la vie religieuse qui furent l'honneur du cinquième siècle et des suivants. Plus tard, quand de nouveaux barbares eurent amoncelé partout les ruines, du terrain comme déblayé et nivelé par eux surgirent par milliers les
(i) Thomassin., L. u, c. 20, § 10.
cathédrales et les abbayes, monuments impérissables de la renaissance relig-ieuse au moyen âge. On ne finirait pas, si l'on voulait rappeler toutes les applications de cette loi. Voici, comme dernier exemple, l'hérésie de Jansénius, qui travaille à détruire dans l'âme des chrétiens toute confiance filiale envers la miséricordieuse bonté du Sauveur Jésus. C'est le prélude d'une manifestation nouvelle et plus pressante de cette même bonté, de cette même miséricorde. Le Cœur de Jésus se révèle aux hommes avec toutes les effusions de son amour, comme il ne l'avait pas fait jusqu'à l'apparition des doctrines désespérantes du Jansénisme; et plus l'enfer a redoublé d'efforts pour arracher des âmes l'amour et la confiance, plus aussi Dieu, par une revanche digne de lui, les attire entre ses bras et sur son cœur « avec des liens d'humanité, avec des chaînes d'amour » (i).
Telle fut, dis-je, la principale raison de l'épanouissement plus complet du culte de la Sainte Vierge, à dater du concile d'Éphèse. A vrai dire,Nestorius fut, à sa manière, le grand promoteur de ce mouvement. Il avait jeté comme un défi à la famille chrétienne^ en outrageant l'honneur de sa mère; et la famille chrétienne répondit à ses provocations par un redoublement de louanges, de vénération, d'hommages, de prières et d'amour. Le fleuve de dévotion envers Marie qui jusque-là coulait plus silencieusement à travers toutes les parties de l'ÉgHse, entravé subitement dans son cours par l'hérésie nestorienne, se grossit devant les obstacles, et les renversa pour déborder sur le monde. Or, ce qui est arrivé au cinquième siècle se renouvel-
(i)Os., XI, 4.
lera toujours dans la suite des temps. Tout effort de l'enfer pour étouffer ou pour amoindrir le culte de la Mère de Dieu sera l'occasion providentielle d'une expansion croissante. Iconoclastes, Albigeois, Protestants, Jansénistes seront les uns après les autres ce que fut Nestorius avant eux : les promoteurs involontaires du culte de Marie. Ainsi des invasions injustes, victorieusement repoussées, grandissent le peuple attaqué contre tout droit.
Ajoutons, comme dernière cause, la loi d'évolution. Je n'ai pas à dire ce que fait cette loi dans l'ordre de la nature, ni dans quelles limites elle se renferme; je n'entreprendrai pas non plus d'en montrer les multiples applications dans l'ordre supérieur de la grâce, qu'il s'agisse de la croissance individuelle ou du perfectionnement dans le domaine de la croyance et du culte de l'Église (i).
11 me suffit d'avoir constaté l'existence universelle de la loi. Or, pouvait-elle avoir un champ d'application plus favorable que la dévotion pour la Mère de Dieu? Quoi de plus simple et de plus naturel pour des enfants que d'étudier les perfections de leur mère, et de chercher chaque jour de nouvelles manières de lui témoigner l'amour et la vénération qu'ils ont pour elle? Et si cette mère est, comme Marie, le chef-d'œuvre de Dieu, un océan de grandeurs, de puissance et de miséricordes, où n'iront pas leurs inventions, et quand sentiront-ils le besoin de dire : c'est assez; assez d'honneurs, assez de fêtes, assez de prières, assez de louanges?
(i) Voir sur ce point notre traité de la Dévotion au S. Cœur de Jésus, L. IV, c. &.
CH. IV. ANTIQUITÉ ET DÉVELOPPEMENT lil^
Enfin, n'oublions pas l'association tant de fois reconnue de la bienheureuse Vierge et de son Fils dans tous les mystères. Si donc le culte du Fils comporte des manifestations toujours plus nombreuses et plus variées, ne faut-il pas, sous peine de rompre l'indissoluble lien qui unit la mère au Fils et le Fils à la mère, que celle-ci participe dans sa mesure à l'expansion du culte de Jésus-Christ? Donc, loin de nous scandaliser de voir Marie toujours plus honorée, toujours plus aimée, ce qui devrait nous surprendre et nous paraître souverainement étrange et contre nature, ce serait un recul oumême un arrêt définitif dans les hommages rendus par les chrétiens à cette Vierge, leur mère et la Mère de leur Dieu. Au reste, pour le dire encore, l'antique adage, non noua sed noue, reste sauf dans cet épanouissement successif de filiale dévotion : ce que nous croyons de Marie, ce que nous honorons en Marie, c'est cela même, et rien de plus ni de moins, que nos pères dans la foi croyaient et vénéraient, dès la première origine de l'Eglise, la maternité divine et la maternité de grâce, la Mère du Dieu Sauveur et la Médiatrice du salut.