CH. II. I.'ÉGLISE, FILLE DE MARIE
trop substantiel pour notre faiblesse, elle l'a fait chair et sang-, pour qu'il put nous être servi dans le sacrement eucharistique. Par elle, nous avons donc vraiment reçu le pain céleste; et l'homme a mangé le pain des Anges, devenu la nourriture des enfants, cibiis infantium. Panem angeloriim mandacavit homo (i). C'est donc ajuste titre que l'Eg-lise met dans la bouche de Marie, comme une invitation pressante de nous asseoir à la table sainte, ces paroles de TEcclésiastique : « Je suis la mère du bel amour et de la sainte espérance... Venez à moi vous tous qui me désirez et remplissez-vous de mes générations )) (2) ; et ces autres encore tirées des Proverbes : « Venez, mang-ez mon pain, et buvez le vin que je vous ai mêlé » (3).
On objectera peut-être que Marie, lorsqu'elle prêta l'acquiescement nécessaire à l'Incarnation du Fils de Dieu, ne soupçonnait pas le mystère de la Cène; et que, par conséquent, l'Eucharistie ne peut être en ellemême un don formel que nous devions à son amour de mère. A quoi nous répondrons, tout d'abord, que la Vierge, en acquiesçant aux propositions divines, a
panem coeli ; lacla pretium mundi ; praebe la.nbenti mamillam, ut pro le ille praebeal percutienti maxillam » Ibid., 867. Voir aussi le sermon 21 de salut ^Elrède, sur la Nativité de la B. V. Marie. P. L. cxcv, 323, sqq .
(i) Psalm., Lxxvii, 24.
(2) Eccll., XXIV, 26.
(3; Frov., IV, 3.
Serait-il téméraire de voir dans le miracle de Cana quelque image du rapport de la B. Vierge avec le sacrement de l'autel? Rien de plus ordinaire à nos anciens docteurs que d'en appeler au merveilleux changement de l'eau en vin pour confirmer celui qui se fait dans l'Eucharistie. Le miracle de Cana peut donc être considéré comme le symbole anticipé du mystère eucharistique. Or, c'est à la prière de Marie que Jésus opéra ce premier miracle. N'est-il pas naturel d'en conclure qu'elle a dû concourir pour sa part à l'institution du sacrement, où Jésus-Christ nous donne son corps pour aliment et son sang pour breuvage"?
voulu par là même, d'une manière au moins implicite, toutes les conséquences de l'Incarnation. Mais voici quelque chose de plus concluant encore. N'est-il pas vrai que la Sainte Vierge savait, à l'heure du grand sacrifice, quelle en serait la suite, et comment la victime, alors offerte d'une manière sanglante, serait jusqu'à la fin des siècles immolée mystiquement sur nos autels pour être, dans l'état extérieur de victime, l'aliment des fidèles? Elle le savait, dis-je, n'eût elle pas eu plus de lumières que le commun des Apôtres: car Jésus-Christ en avait fait la promesse publique (i), et celte promesse il venait d'en inaugurer au Cénacle la mystérieuse réalisation. Donc, la bienheureuse Vierge, s'associant à l'oblalion de Jésus-Christ sur la croix, en voulait expressément la conséquence naturelle, je veux dire, et le sacrifice eucharistique et la participalion de tous à l'hostie mystiquement immolée. N'estce pas assez pour que nous lui devions, après Jésus- Christ, le sacrement de la divine Eucharistie (2)?
Quelques auteurs sont allés plus loin dans ce rapprochement entre la Mère du Sauveur el le Sacrement de l'autel (3). Ils ont écrit que Jésus-Christ, « ayant pris sa chair de la chair de Marie, c'est identiquement la propre chair de Marie qu'il nous donne à manger pour notre salut » (4)- Cette idée, ils prétendent l'avoir reçue de saint Augustin, comme ils lui prêtent encore cette autre sentence : « Caro Christi caro Mariae,là chair
(i) Joan., VI 52, sqq. ; Luc, xxii. 19, 20.
(2j L'Eucharistie, c'est le sacrifice du Calvaire prolongé. Doi.c la- participation de la B. Vierge à celui-ci appelle sa participation à celle-là.
(3) Quoique j'aie déjà signalé cette opinion dans une note de la 1° P. , L. 11, c. 3, il est utile de la réfuter plus amplement ici.
(/|) De carne Mariae carnem accepit, et ipsain Mariae carnem nobi-. manducandamad salutem dédit. S. Augustin sur le psalra. xcviii, auquel on renvoie, ne dit rien de semblable.
eu. II. — l'i:glise, Fii.r.E de marie 4?
de Jésus-Christ est la cliair de Marie » (i). Donc nous donner l'une c'est nous donner l'autre, et mang-er celleci c'est manger celle-là.
Plusieurs même, appuyés sur des données physiologiques plus que singulières, ont cru pouvoir affirmer qu'une part de la substance de Marie, passée dans la substance du Seigneur, s'y conservait dans sa réalité individuelle; en sorte que l'œil de Dieu voit dans le corps du Christ telles particules qui furent originairement dans celui de sa mère. Et voilà comment dans l'Eucharistie nous recevons la chair de la Vierge comme enchâssée dans le corps du Fils (2). Je n'ai pas besoin de dire combien pareille opinion répugne à la science, et comment, par ailleurs, elle n'a pour elle aucune autorité sérieuse. Rêverie pieuse, peut-être, mais indigne d'être prise en considération (3;. C'est le cas de redire l'adage bien connu: Marie n'a besoin, pour être exaltée, ni de nos mensonges, ni de nos inventions humaines, tant elle est grande par elle-même (4).
(i) Comme référence ils citent le sermon du saint docteur sur l'Assom[)tion de Marie. J'ai déjà fait remaniuer, s'il m'en souvient bien, que le sermon sur rAssom[)tion, inséré dans l'appendice de saint Auji^ustin (P L. xxxix, 2129, sq ), est une œuvre du moyen às^e. Du reste, il ne coiiiient ni l'unni l'autre des textes cités Le livre de l'Assomption de la Vierge qu'on trouve encore en appendice (xl, i i4i), n'appartient pas davantai^'e à l'illustre docteur, quoiqu'il soit une œuvre de mérite. C'est là qu'on peut lire, au ch. 4 quelque chose qui se rapporte, quant aux mots, au texte mis en avant par les auteurs dont j'ai parlé ; mais le sens n'est pas clui qu'ils en voudraient tirer : « Caro enim Jesu est caro Mariae, et multo specialius (juam Judae coelerorumque fratrumejus quibus dicebat : Frater enim et caro nostra est (Gen.,xxxvn, 37). Caro euim Chrisli quamvis fuerit... glorificata, eadem tamen carnis mansit et itianet na/ara, quae suscepla est de Maria ».
(2) L'hypothèse fût-elle vraie, ces particules ne seraient pas plus la chair de la Vierge que les aliments, une fois entrés dans notre organisme, ne sont la substance de tel ou tel animal qui nous les a fournis. ■ (3) Le P. Thcopli. Raynaud dans ses Dipti/cha Mariana, Parte i, p. 5, n. 24. (Opp , t. VII, p. 65) parle longuement de ces opinions étranges pour en montrer le faible et le danger. Je les aurais passées sous silence, si on ne les retrouvait pas dans plus d'un ouvrage moderne.
(4) Cf. S. Bernard., ep. 174,. ad Canonic. Liijd.) n. 2. P. L. CLxxxii, 333.
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Avouons-le, toutefois, il est un sens suivant lequel on peut dire en vérité que, dans la communion, nous recevons la chair de Marie. Sans doute, autre est le corps de la Vierg-e, autre celui de son Fils. Rien dans la mère n'appartient en propre au Fils; rien dans le Fils n'appartient en propre à la mère; puisqu'ils ont deux natures et sont deux personnes absolument distinctes en tout ce qui les constitue. Mais cela même n'empêche pas que la chair de Jésus ne soit d'une certaine manière la chair de Marie. Si Juda pouvait dire à ses frères, en parlant de Joseph: Ne souillons pas nos mains de son sang-: il est notre frère et notre chair ; une mère peut à meilleur titre nommer le fruit de ses entrailles, non seulement son fils, mais sa chair; parce que cette chair du fils vient orig-inairement de la chair maternelle comme de son principe.
Or, ce qui est vrai de toute mère l'est encore à meilleur titre de Marie. Une première raison, c'est qu'étant mère vierg-e elle ne partage avec personne le privilèg-e d'avoir formé de sa substance le corps de son Fils. C'est ensuite que son influence maternelle l'emporte en intensité, si je peux ainsi dire, sur celle de toute autre mère; car Jésus n'est pas seulement le fruit de son corps, mais aussi, mais principalement, de son cœur, de son humilité, de sa foi^ de son amour, de sa virginité, de toutes les vertus, en un mot, qui du sein du Père ont attiré le Verbe dans ses entrailles. C'est enfin parce que le double amour qui, dans les générations communes, unit si étroitement le fils à la mère atteint en Marie le plus incomparable degré de perfection : d'un côté, en effet, ce n'est pas en vertu d'un amour humain, si pur qu'il puisse être, qu'elle a conçu ce Fils bien-aimé du Père, mais par l'Amour incréé
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qui est le Saint Esprit; et, de l'autre, l'amour qui lui fait aimer cette chair du Christ comme sa chair et plus que sa chair, ne peut avoir d'égal, puisqu'elle l'aime comme la chair de son Dieu (i).
Faut-il s'étonner, après ces considérations, d'entendre saint Pierre Damien conclure une méditation semblable par ces belles paroles : « Ici, mes bien-aimés frères, pesez, je vous en conjure, combien nous sommes obligés à la bienheureuse Mère de Dieu, et quelles actions de grâces nous lui devons rendre après Dieu pour un si grand bienfait. Car ce corps du Christ
(i) Le P. Poiré a tiré de ces pensées une belle et touchante conséquence. « Puisque notre bonne mère a préparé ce pain céleste pour la nourriture de nos âmes, elle se rend jalouse... que nous nous en approchions souvent... Car si vous avez à cœur mon service, quel plus grand service me pouvez -vous rendre que de remercier et t;Iorifier le Tout-Puissant des choses grandes qu'il a faites en moi? Et quel remerciement plus noble que celui que vous ferez par mon propre Fils, lorsque, le tenant dans vos mains et dans vos poitrines, vous le lui présenterez en mon nom ?... Vous témoignez votre dévotion envers les autres Saints, visitant leurs reliques, les baisant, les honorant, et vous vous plaignez que le [)aradis vous ait ravi les reliques de mon corps. Mais cessez de vous plaindre : voilà le corps vivant de mon Fils qui est chair de ma chair, partie de ma substance et le tout de mes atrections; attachez-y hardiment les vôtres. Que si vous désirez unir vos cœurs au mien, approchez vous de mon Fils, avec qui je ne suis qu'un et en qui vous mangez tout ensemble ma propre substance pour recevoir plus abondamment mon esprit ». P. Poiré, Triple couronne, IV» Part., c. 9, § 2, n" 9.
Celte pensée que la chair de Jésus, reçue dans le sacrement de l'autel, est d'une certaine manière la chair même de Marie, consolait merveilleusement saint Ignace de Loyola, comme il l'a consigné lui-même dans ses notes spirituelles. 9 Gomme je me préparais à monter à l'autel après m'ètre habillé pour la messe, et pendant la messe, j'éprouvai de 1res vives motions intérieures, accompagnées de larmes abondantes, de san'^lots, et même, à ditt'érentes fois, de la perte de la parole. Et je sentais et je voyais que Notre Dame m'était propice devant le Père, de sorte que, dans les oraisons que j'adressais soit au Père soit au Fils, dans la consécration même, je ne pouvais ne pas la sentir et la voir comme celle qui était une partie de la grâce immense que je recevais en esprit, et la porte par où celle grâce me venait. A la consécration surtout, elle me montra que sa chair était dans la chair de son Fils ; et l'intelligence de ces choses était si vive que je ne pourrais l'écrire... » Extrait du journal où le saint recueillait ses lumières et goûts intérieurs, pendant qu'il écrivait les Constitutions de sa Compagnie. Conslitl. S. J. latinae et hispanicae ciim Déclarât., pp. 35i, 352. Append. xviii, Matriti, 1892.
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qu'elle a engendré et porté dans son sein, qu'elle a enveloppé de langes, qu'elle a nourri de son lait avec une si maternelle sollicitude, c'est ce même corps que nous recevons de l'autel; c'est son sang que nous buvons au sacrement de notre rédemption. Voilà ce que tient la foi catholique, et ce que la sainte Eglise enseigne. Non, il n'est pas de parole humaine qui soit capable de louer dignement celle de qui le Médiateur de Dieu et des hommes a pris sa chair. Quelque honneur que nous lui puissions donner, il est au-dessous de ses mérites, puisque c'est elle qui nous a préparé de ses chastes entrailles la chair immaculée qui nourrit les âmes... Eve a mangé un fruit qui nous a privés de l'éternel festin; Marie nous en présente un autre qui nous ouvre l'entrée du banquet céleste » (i).
Le dévot panégyriste de Marie, qu'on a longtemps confondu avec saint Epiphane, n'a pas craint de nommer la Mère des vivants un champ non cultivé de main d'homme qui, recevant la semence du Verbe, s'est couronné d'une gerbe admirable; un four intelligible, clibaniis intellectualis, qui a livré comme nourriture au monde ce pain de vie, tout brûlant du feu de la divinité, dont le Christ Sauveur du monde a dit : Prenez et mangez : Ceci est mon corps qui est broyé pour vous. 0 mes bien-aimés, qu'elle est donc riche la table où nous convie la Vierge, et de quels mets ineffables elle est fournie » (2) ! Pour la même cause et dans le même sens, Richard de Saint-Laurent appelle Marie la nourrice de l'Eglise, une Bethléem spirituelle.
(i) s. Petr. Damian., serm. 45, in Nativ. B. M. V. 2, P. L. cxliv,
(2) Hom. 5, de Laudibus SS. Deiparae, inter 0pp. S. Epiph., P. G. XLiii, 492, 496.
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c'est-à-dire une maison de pain, le grenier d'où est tiré le froment des élus : car elle a produit le pain vivant, ce pain descendu des cieux qui nous réconforte à l'autel » (i). Elle est, pour Georges de Nicomédie, « la table qui porte la vie, une table où le pain préparé de Dieu nourrit d'une ambroisie céleste quiconque y participe » (2).
A ces textes, que d'autres on pourrait ajouter ! « 0 Vierge, chantent les Grecs en leurs Menées, nous vous célébrons dans nos louanges comme la table spirituelle, où nous est servi le pain vivant et vivifiant des âmes qui est le Christ » (3). Et encore : « Mère de Dieu, champ fertile où s'est formé l'épi de vie, cet épi unique, l'aliment des chrétiens » (4)-'« Vous êtes le nouveau tabernacle de la sainteté... la table divine sur laquelle a été servi le pain dont sont nourris ceux qui vous proclament la pure Mère de Dieu )> (5). Ainsi peut-on vraiment dire, après Auguste Nicolas, que
(i) Ricard, a S. Laurent., de Laudibus B. M., l. i, c. 24; col. L. XI, c. I, n. 20, etc.
(2) Georg. Nicom., or. 6 in SS. Disparue ingressum. P. G. c, 1424.
(3) Men., 3o maii, ode 2 et 6, de S. Isaaco, in clausula.
(4) Men., 18 maii, od. 6, de ss. Martyr. Petro, etc., in claus.
(5) Men., can. S. Pétri, od. 5 (Pitra, ïlijmnologic des Grecs, p. cxvil. « Et d'autant qu'outre les espèces du pain ce très auguste Sacrement nous est encore donné sous celles du vin, les saints Pères n'ont pas oublié de le rapporter à la Vierge. Car saint Jean Damascène et saint Epiphane l'appellent pour cela la vigne plantureuse qui a porté le raisin de douceur et le nectar de la vie éternelle. L.e patriarche de Constantinople, saint Germain, dit qu'elle est le cep mystérieux qui a été planté de la main de Dieu pour donner aux églises le raisin d'incorruptibilité; et saint Ambroise prend la similitude de la coupe faite au tour dont il est parlé es Cantique (Cant., viii, 2), et dit que c'est le sein de la Vierge dans lequel la Sagesse divine a mêlé le vin précieux qu'elle promet à son banquet éternel (Prov., ix, 1 — 5). Enfin les autres affirment que si le saint Sacrement est l'arbre de vie, Marie en est le paradis ; s'il est la pomme d'immortalité, Jlarie est l'arbre qui l'a porté ; s'il est l'agneau de la Pàque mjstique, c'est Marie qui l'a fourni; s'il est le charbon séraphiiiue d'Isaïe. Marie est comme la tenaille avec laquelle il a été pris sur l'autel de la divinité «(pour être déposé sur nos lèvres). P. Poiré, la Triple couronne, 4'= part., c. 9, | a, n. 2.
Marie, grâce à la part qu'elle a prise aux mystères du Sauveur, « a communié le monde ». Entendez plutôt saint Bernard : « O bienheureuse femme, femme bénie entre les femmes, c'est dans vos chastes entrailles que ce pain céleste a été cuit au feu de TEsprit Saint » (i). Et saint Pierre Chrysologue, sur les paroles de l'Oraison dominicale : Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. « Lui-même a dit : Je suis le pain descendu du ciel (2), Oui, il est le pain qui, semé dans la Vierge, fermenté dans la chair, façonné dans la Passion, cuit dans la fournaise du tombeau, renfermé dans l'Eglise, porté sur les autels, nourrit tous les jours les fidèles d'un aliment céleste » (3).
(t) s. Bernard., Serm. de Natal. Dont, s, n. 4- P. L- clxxxiii, i2i.
(2) Joan. VI, o3, 5i .
(3; S. Petr. Chrysol., Serm. 67. P. L. lu, 892.
Voulez vous une autre manifestation des sentiments de l'Eglise latine sur les rapports entre la B. Vier;:;e et le sacrement de l'autel, vous la trouverez dans le mode employé en plusieurs endroits pour conserver la sainte Euchariste. Tantôt on mettait la sainte réserve dans une espèce d'armoire, armariam, armarioluin, « plus riche et plus précieuse que tout autre meuble, dit saint Jean Chrysoslôme, dans ses homélies sur saint Matthieu : car au lieu de riches atours, elle renferme la j^ràce et la miséricorde du Seiçneur ». Or ces armoires, en certiiines églises, étaient « en quelque sorte confiées à la garde de la Sainte Vierge. C'est ainsi qu'à l'abbaye de Saint-Nicolas d'Angers deux ciboires étaient renfermés derrière le rétable du grand autel dans une petite armoire non sculptée, au-dessus de laquelle se voyait l'image de la Vierge avec deux Anges en adoration ». MoL'on, Voyage littér., p. 102. Il y avait quelque chose de semblable à N.-Dame de la Ronde, à Rome. Id., ibicl., p. A07.
Tantôt le saint ciboire était suspendu au-dessus de l'autel, en forme de tour, de colombe, de coupe ou de coffret Or à la Ferté, près de Ghàioas, c'était une vierge enlevée au ciel par les Anges, qui le portait. V. Martène et Durand, Voyage littér., t I, i"= p., p. 226. Dans les monastères de l'Ordre de Citeaux, une statue de la Vierge, portant l'Enfant-Dieu sur le bras gauche, soutenait de la main droite un petit pavillon dans lequel était suspendue l'hostie consacrée. — Dans l'église abbatiale de la Trappe, l'abbé de Rancé fit inscrire ces vers au-dessus de la statue de la Vierge qui tenait à la main la suspense eucharistique : Si quaeras Natum cur Matris dextera gestet,
Sola fuit tanto muncre digna Parens.
Non poferat fungi majori muncre Mater,
Non poterat major dextera ferre Deum.
CH. II. l/ÉGLISE, FILLE DE MAIUE 53
Jusqu'ici je n'ai guère parlé que de la nourriture divine qui nous a été préparée par le ministère de Marie. Il faudrait, pour épuiser le sujet, exposer niainlenant le rôle de cette Vierge bénie dans son rapport avec le Prêtre de la nouvelle Alliance; comment la consécration de notre Pontife s'est opérée dans son sein par l'union de la nature divine à l'humanité du Christ; comment elle fut le premier et le plus saint des tabernacles où reposa la grande victime, et le premier autel où le Dieu de l'Eucharistie s'offrit pour la gloire du Père et le salut des hommes; comment enfin, nous donnant Jésus-Christ pour souverain Piètre, elle nous donnait en lui tous les prêtres ministériels, ses représentants et ses organes. Mais ces différents points de doctrine nous les avons déjà traités par avance, et c'est assez de les avoir brièvement rappelés^!).
Il nous fallait aussi nous étendre tout spécialement sur la divine Eucharistie, parce qu'elle est le sacrifice de la Loi nouvelle, et le sacrifice par excellence, consommation et couronnement de tous les autres (2) ; et que de ces derniers on peut dire, aux mêmes titres que de celui-là, que l'origine en est, après Jésus-Christ, dans Marie. Que sont-ils, en effet, si ce n'est la vertu du sang de Jésus-Christ comme incorporée pour notre sanctification dans les signes sensibles qui les constituent? Or, si le sang dont ils appliquent la vertu vient originairement de Marie ; si c'est de son consentement qu'il a été versé, comment eux-mêmes ne viendraientils pas d'elle?
(i) Voir en particulier i" Partie, L. m, c. 2. (2) S. Thom., 3 p., q. 65, a. 3.
Ajouterons-nous qu'ils en procèdent encore sous un autre point de vue : c'est que l'opération du Saint Esprit, qui les rend efficaces, est comme le prolong-ement et l'extension de celle qui féconda le sein de la divine Vierge. « La même vertu du Très-Haut, la même opération du Saint Esprit qui a fait engendrer à Marie le Sauveur, fait engendrer le fidèle à l'eau régénératrice » (i). C'est ce que saint Léon dit du baptême; et l'on pourrait, en les modifiant, appliquer les mêmes paroles aux autres sacrements de l'Eglise.
Oui ne voit, après ces considérations, combien l'influence de la sainte Église le cède à celle de la Mère de Dieu dans l'œuvre de notre sanctification par le sacrifice de l'autel et par les sacrements? Oui ne voit aussi comment sont vérifiés les noms de Vierge sacerdotale, (V Assistante à.{xVon\AÎQ éternel, si souvent attribués à Marie? Elle les a mérités pour la participation que nous avons dite au sacrifice du Calvaire ; et, par une conséquence naturelle, ils lui conviennent au même titre, à raison de son rôle dans l'institution des sacrements de l'Église et dans leur administration (2). Mieux encore : elle en est digne parce qu'elle est, au ciel, notre médiatrice auprès du Pontife le grand Médiateur, comme lui toujours vivante et toujours dans l'acte de la médiation en faveur des rachetés. Puissante certes est la voix de l'Église auprès du Christ,
(i) s. Léo, Serm. in natal. Dom. 5, c. 5. P. L. liv, 211.
(2) Non habet characterem sacerdotalem, /orma^i^er, fateor ; habet autem emineniius ad reconciliationem peccatorum, ad apertionem paradis!, quia vere ponitur felix coeli porta, ad auxiliandum contra potestates acreas, contra calamitates et miserias omnes, tam animarum quam corporum, quoties placucrit scilicet illos miséricordes oculos ad nos convcrtere ; quoties voluerit nos, tanquam pia mater filios, quanquam débiles et foedos curandos. purgandos suscipere. Gerson, Tract. III super Magnificat. Op., t. IV, p. 272.
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son Époux; mais si prompt qu'il soit à écouter et à exaucer ses prières, les supplications de la mère ont encore plus d'autorité pour ouvrir le cœur du Fils, et faire descendre à flots les bénédictions célestes. Et l'Eg^lise le sait bien, puisqu'elle demande constamment à Marie de faire agréer ses prières auprès du grand Médiateur, et de se montrer ainsi doublement mère, mère du Seigneur Jésus et mère de l'Eglise et des enfants de l'Eglise. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet. Ce que nous avons dit non seulement de la bonté, de la puissance et de la miséricorde de Marie, mais encore et surtout de l'universelle prééminence de sa médiation (i), me dispense d'entrer dans de plus longs développements sur cette troisième fonction.
IV. — Reste la quatrième fonction de l'Eglise, ce que nous appelions le pouvoir pastoral. Faut-il croire aussi que la bienheureuse Vierge conserve encore en cela sa prééminence sur l'Eglise? Oui, répondronsnous. Aussi bien, l'Eglise ne la salue-t-elle pas comme sa Reine, comme sa Dame et la Souveraine universelle? Certes, je ne prétends pas qu'à elle ait été confié le gouvernement de l'Eglise de Dieu, avec le pouvoir formel de porter des lois, de régler la discipline et régenter même les Pontifes et les Conciles? Parfois, il lui plaît de donner des ordres à des âmes qui lui sont plus chères et de leur commettre des missions. Mais toujours elle exige que l'exécution de ses désirs reste subordonnée à la volonté des supérieurs légitimes, et de ceux-là tout particulièrement qui sont préposés au gouvernement général des fidèles du Christ. Une vi-
(i) II« partie, L. v, c. i ; L. vui, c. a, 3 et 4.
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sion dans laquelle Marie conseillerait d'outre-passer ou de mépriser les ordonnances des supérieurs visibles, devrait être tenue pour une tentation diabolique ou pour une illusion pure. Mais cela même ne prouve pas que la bienheureuse Vierg-e n'ait sa part de choix dans le ministère pastoral : autrement il faudrait mettre en doute l'autorité de Jésus-Christ lui-même, puisqu'il soumet les ordres qu'il donne personnellement aux mêmes conditions.
Que dirons-nous donc? Que cette participation de la Sainte Vierg-e au ministère pastoral est d'un ordre supérieur, tout ainsi que sa part à la dispensation des divins mystères. Elle y est très intimement mêlée, mais de la manière où elle le fut après la Pentecôte, avant sa glorieuse Assomption; avec cette double différence pourtant que son action est aujourd'hui plus puissante et moins visible à nos reg-ards. Que faudrait-il pour que cette intervention nous apparût dans toute sa grandeur et toute sa gloire? Qu'elle cessât pour un temps sur l'Église et que rien ne vînt la remplacer. Hypothèse irréalisable, mais qu'il nous est permis d'imaginer, afin de mieux concevoir quelle nécessaire influence a Marie dans la prospérité surnaturelle de la société chrétienne.
Léon XllI nous disait plus haut ce que Marie, du haut du ciel, a fait pour conserver intact et pur le dépôt de la foi; comment c'est d'elle aussi, de sa tendresse et de sa providence, qu'il faut attendre le bienfait de l'unité, fruit insigne de sa maternité. Or, ne sont-ce pas là les deux emplois principaux du ministère pastoral : procurer aux fidèles du Christ et conserver en eux l'unité de croyance et l'unité d'amour? Si vous me demandez comment la bienheureuse Mère
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des hommes est ainsi le soutien le plus efficace de l'autorité des pasteurs au sein de l'Église, je vous la montrerai debout près du trône de son Fils, le Pasteur des pasteurs et le Pontife de nos âmes, médiatrice devant le Médiateur; et puis je vous ferai voir les Ang-es descendant du ciel à sa voix pour apporter assistance à l'épouse du Christ, sa fille, combattre les puissances de l'enfer et les empêcher de prévaloir jamais contre elle.
De tout ce qui précède il ressort manifestement que les deux maternités, celle de l'Eglise et celle de la Vierge Marie, ne sont nullement incompatibles entre elles. C'est chose manifeste, si l'on considère la maternité de Marie dans son élément principal, c'est-à-dire dans la coopération à l'œuvre de la rédemption consommée sur le Calvaire ; puisque l'Eglise, en tant qu'elle se distingue de la Mère de Dieu, n'y prit aucune part. Ce n'est pas chose moins évidente, s'il s'agit des fonctions ayant pour fin l'application des mérites du Christ et la répartition des grâces : car autre est le domaine de l'Eglise, autre celui de Marie. Loin de supplanter ou de gêner l'Eglise dans son action, la bienheureuse Vierge est pour elle une nécessaire et puissante auxiliatrice. Il n'en est pas dans l'ordre de la grâce comme pour celui de la nature. En celui ci, l'homme ne peut avoir qu'une mère, parce que ce qui fait la mère ne peut être partagé. Mais, dans celui-là, rien n'empêche que plusieurs causes coopèrent à des degrés différents à la génération complète des enfants de Dieu ; parce que la grâce, principe intérieur et forme de notre adoption, doit nous arriver, suivant les desseins de Dieu, par différents moyens sul^ordonnés les uns aux autres, et concourant, chacun dans
leur sp]ière,à la fin commune à tous, la sanctification de riumme et la glorification de Dieu.
Ici revient la conclusion par où nous terminions le premier chapitre, sur les rapports entre l'Ég-lise et Marie. Quoique l'Eglise soit la mère des fidèles, elle est elle-même une fille pour Marie, puisqu'elle a reçu par sa ministérielle entremise et qu'elle reçoit encore et la vie dont elle vit elle-même, et la vie qu'elle commuiii que à ses enfants. Oui, la maternité de l'Eglise et, ce qui revient au môme, l'Eglise elle-même, dans son existence et dans son action vivifiante et sanctifiante, dépend de Marie. Tel est, pour le plan divin, l'enchaîiiement harmonieux des choses et des causes que, si vous enleviez à Marie son rôle providentiel dans l'économie du salut, c'en serait fait de notre mère, la sainte Eglise. Par conséquent, nous avons eu raison de l'affirmer après les Pères, le rapport de similitude entre les deux mères est, dans un sens très vrai, le rapport de l'exemplaire à la copie : car, d'un côté, la Vierge a dans un degré siirémuieiit les perfections de l'Eglise; et, de l'autre, ces mêmes perfections dépendent de sa propre perfection.
Donc, cette bénie Vierge est vraiment, pour l'Eglise, ce qu'elle est pour tous les enfants de l'Eglise, une mère.