‹ La Mère de Dieu et la mère des hommesChapitre 20 sur 78 · CH. I. LE FAIT DE LA MATERNITE · texte numérisé non relu

CH. I. LE FAIT DE LA MATERNITE

est Dieu même » (i). Encore quelques années, un savant auteur ecclésiastique, dans la lutte contre Paul de Samosate qui prétendait que le Verbe ne s'était pas fait chair, mais s'était contenté d'habiter dans un homme, s'écriera de son côté : « Ce ne serait pas là une génération de Dieu, mais la négation même de cette génération... Une Vierge, Fille de la Vie, a enfanté le Verbe vivant et subsistant du Père » (2). Passez au quatrième siècle, et vous trouverez sous la plume de saint Ambroise des expressions comme celle-ci : « Enceinte du Verbe, la Mère du Seigneur est pleine de Dieu.iJ/«^r Domini Yerbojoeta, Deo plena est » (3).

Telle était la foi de l'Église, des années et des siècles avant que le concile d'Ephèse eût sanctionné de l'infaillible autorité de son jugement le titre et la qualité de Mère de Dieu. On pourrait multiplier les témoignages à l'infini, mais ceux-là suffisent, d'autant mieux qu'ils viennentde toutes les parties du monde chrétien. Aussi bien, ne renferment-ils pas autre chose que cet article du symbole récité par les fidèles de tous lespays et de tous les âges : « Je crois en Dieu le Père tout-puissant... et en Jésus-Christ son Fils unique, Notre Seigneur, qui est né de l'Esprit-Saint et de la Vierge Marie » (4). Si le Fils unique de Dieu a été

(1) Tertull., c. Prax. c. 27. P. L. ir, 190. « Quod concept t, id peperit..., sed ille qui natus est, Deus ».

(2) Episl. ado. Paul uni Samosat. Concil. Labbe iv (éd. Coleli, Venet., 1728), col. 876. Cette lettre, souvent attribuée à saint Denys d'Alexandrie, semble à de graves critiques ne pas être de lui ; mais en tout cas, elle appartient à son temps.

(3) S. Ambros , in Luc, h. 11, n. 2 5, P. L. xv, c. i52i.

(4) C'est ce que dit le Symbole des Apôtres sous toutes les formes qu'il revêt dans les différentes églises. Voir l'Encbiridion de Denzinger, n., 1 et suiv.

conçu et est né de Marie, comment Marie ne seraitelle pas Mère de Dieu? Or, encore une fois, cette croyance est aussi ancienne que l'Église : car les premiers témoins de la tradition la donnent, non comme une règle inventée de leur temps, mais comme la foi de leur baptême, universellement et constamment professée dans l'Eglise de Dieu (i).

Faut-il s'étonner après cela de voir les Pères du concile d'Ephèse invoquer à l'envi contre Nestorius toute la tradition catholique, persuadés que c'était assez pour mettre à néant ses blasphèmes de leur opposer les saints et les docteurs des siècles précédents (2)?

Et ce n'est pas seulement le dogme de la maternité divine qui, dès les premières origines, fait la croyance de tous les chrétiens, maîtres et fidèles. Ce nom de Mère rie Dieu (Beotoxoc), que le quatrième siècle verra disputer à Marie ; ce nom qui résume si merveilleusement la foi de l'Eglise au plus grand privilège de la Vierge, avait depuis longtemps passé dans le langage des chrétiens. Il y jouissait du droit de cité, quoique l'usage en fût moins universel qu'il ne le fut plus tard, alors qu'il devint l'expression dogmatique et comme le rempart de la croyance attaquée.

Saint Cyrille d'Alexandrie ne manqua pas de faire de cet antique usage une arme redoutable aux partisans de Nestorius (3). Des amis de l'hérétique, comme

(1) Cf. Denzing., Le. n. i.

(2) S. Cyril. Alex., Apolog . pi'o XII Capp. P. G. lxxvi, 'S20, sqq.

(3) C'est ce que faisait en particulier saint Cyrille d'Alexandrie, l'immortel champion de la maternité divine de la glorieuse Vierge : « Je trouve, écrit-il, que l'évêque Alhanase d'éternelle mémoire l'appelle souvent Mère de Dieu, comme aussi nos bienheureux pères Théophile, Basile, Grégoire, Attique et plusieurs autres saints évêques qui ont vécu de ce temps là... Car si Notre Seigneur Jésus -Christ est Dieu,

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Jean d'Antioche et Théodoret, assez heureux pour ne pas le suivre dans sa défection sacrilège, attestent expressément que « les pins anciens des prédicateurs de la foi orthodoxe sont d'accord, conformément à la tradition apostolique, pour attribuer à Marie le titre de Mère de Dieu » (i). Nous avons encore dans les mains nombre d'ouvrages où les Origène, les Méthode, les Alexandre etDenys d'Alexandrie, les Athanase.les Basile, les Epiphane, les Grégoire de Nazianze,et bien d'autres lui donnent couramment ce nom (2). Et ce qui montre plus clairement que tous les textes et que tous les témoignages combien cette appellation était familière aux premiers fidèles, c'est le reproche que leur adressait Julien, l'empereur apostat, bien des années avant le concile d'Ephèse : « Vous autres chrétiens, disait-il, vous ne cessez d'appeler Marie Mère de Dieu » (3).

Ne croyez pas que ce fût une vaine formule, dans la bouche des fidèles ou des maîtres de la foi ; car saint Grégoire de Nazianze, celui que la profondeur et la sublimité de sa doctrine ont fait surnommer le Théologien, écrivait à la même époque ces mémorables paroles : « Nous ne séparons pas en Jésus- Christ l'homme de Dieu ; mais nous confessons que l'un et l'autre ne sont qu'une seule et même personne... S'il y a quelqu'un à nier que la Sainte Vierge Marie

qui peut douter que celle qui l'a engendré ne soit Mère de Dieu ? C'est cette foi que les disciples de Dieu nous ont transmise, c'est ce que les saints Pères nous ont appris ». S. Cyril. Alex., ep . i4, ad Acacium. P. G. lxxvii, 97. Cf., ep. 8. Ibid. 69.

(1) Joan. Antioch., ep. ad Xestor. n. l\. P. G. lxxvii, i456. Théodoret., Hneret. Fabul. L. iv, c. 2, P. G. lxxxiii, 436.

(2) Cf. Petav.,rfe Incarn. L.V,c. 10, n. 9, sq.

(3) S. Cyrill. Alex., L. vui, c. Julian. P. G. lxxvi, 901.

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est Mère de Dieu, celui-là est hors de la divinité », c'est-à-dire, il est séparé de Dieu, hérétique et réprouvé (i).

III. — Un fait qui démontre plus éloquemment encore à quel point la doctrine exprimée parle nom de Mère de Dieu, et ce titre lui-même, avaient pénétré profondément l'esprit et le cœur des masses chrétiennes, c'est ce qui se produisit quand Nestorius osa proposer, à Gonstantinople, les blasphèmes qu'il tenait de Théodore deMopsueste, son maître. Au rapport de l'historien Socrate (2), ce fut par la bouche du prêtre Anastase que l'évèque attaqua pour la première fois dans sa chaire épiscopale la maternité divine de Marie. Anastase, amené d'Antioche par Nestorius, était son confident et le dépositaire de tous ses secrets. Un jour qu'on célébrait une grande solennité, il monta en chaire sur l'ordre de l'évèque, et commença par donner de grandes louanges à la bienheureuse Vierge Marie. Mais, ajouta-t-il, pour cela même qu'elle mérite des louanges si véritables, ce serait crime et folie d'en inventer de fausses. Donc, « personne ne doit appeler Marie Mère de Dieu. Marie n'est qu'une femme et Dieu ne peut naître d'une femme » (3).

Cette attaque ouverte contre l'antique foi, raconte l'historien Socrate, jeta le plus profond trouble parmi les prêtres et les laïques (4). L'un de ces derniers,

(1) S. Gregor. Naz., ep. ad Cledon. 1. P. G. xxxvn, 177.

(2) Socrat., H. Eccl. L. vn,c. 3a. P. G. lxvii, 808, sq.

(3) S. Cyril., dans la 8e de ses lettres, rapporte que l'évèque Dorothée, un autre affidé de Nestorius, s'écria, celui-ci présent, devant le peuple : « Si quelqu'un dit de Marie qu'elle est Mère de Dieu, qu'il soit anathème ». P. G. lxxvii, 60.

(4) Socrat., H. EccL, L c. Cf. Theophan., H. Eccl. P. G. cvm, 1220.

Eusèbe, avocat de l'impératrice et plus tard évèque de Dorilée, se leva du milieu de l'assemblée, protestant contre un pareil blasphème (i). Grands furent le scandale et l'émoi dans Constantinople. Mais Nestorius, loin de contredire son porte-voix, prit la défense d'un discours qu'il avait lui-même inspiré. « Depuis quelques jours, dit-il dans un premier sermon, nous sommes assiégés de questions frivoles. On nous demande s'il est permis de donner à la Vierge Marie le titre de Mère de Dieu, ou s'il faut l'appeler seulement mère de l'homme? Dieu avoir une mère! Elle est donc excusable la gentilité, quand elle donne des mères aux dieux. Non, excellent homme, Marie n'a pas enfanté Dieu... La créature n'a pas engendré son Créateur, mais un homme instrument de la divinité, un homme porte-Dieu » (2). Telle fut l'indignation des auditeurs à des paroles si manifestement impies qu'un simple moine, enflammé d'un saint zèle, s'avança, au moment de la communion, pour jeter à la face de Nestorius l'accusation d'hérétique, et l'empêcher •de participer aux saints mystères ; et que le peuple de Constantinople tout entier, à l'exception des quelques fauteurs de l'évèque, s'abstint de communiquer avec lui (3).

Or, au moment où la controverse était la plus ardente, il se produisit un fait qui prouve à quel point la foi à la maternité divine de la bienheureuse Vierge

(s) S. Cyrille d'Alexandrie semble rapporter celte protestation non .pas au discours d'Eusèbe, mais à l'un des premiers sermons de Nestorius lui même.

(2) Nestor , serm. i, n° 6, 7. P. L. xlviii, 760,761 [inter Opp.-Marii Mercat.)

(3) Cf. P. Garner, Praejat. in 2 partent Opp. Marii Mercator. P. L. xLvm, 703, 704.

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était universelle, à cette époque, parmi toutes les classes de la société chrétienne. Proclus, ordonné récemment évèque de Cyzique, vint à Constantinople pour y remplir son ancienne fonction de prédicateur du peuple, qu'il exerçait encore après son élévation à l'épiscopat. D'autres disent qu'il s'y rendit sur une invitation spéciale de Nestorius. Quoi qu'il en soit, la réunion des fidèles fut très nombreuse, car c'était une fête des plus solennelles. Animé d'un saint zèle pour la gloire outragée de Marie, Proclus, trompant l'attente de Nestorius, commença son discours par ces paroles prononcées d'une voix vibrante : «Homélie sur Notre Dame, la Mère de Dieu ». Ce furent alors, et pendant toute la suite du sermon, des applaudissements et des acclamations dans l'auditoire (x).

Je ne pousserai pas plus loin le récit de cette lamentable histoire. Ce que j'en ai dit est plus que suffisant pour démontrer que l'Eglise, peuple et sacerdoce^ était d'accord dans la profession de la divine maternité de Marie. Nestorius lui-même le reconnaissait si bien qu'il n'osa jamais faire appel aux témoignages des anciens Pères, et qu'il disait des fidèles : « Je vois que les peuples sont pleins de religion et de piété, mais qu'ils ignorent absolument la vraie science de Dieu. Je ne leur en fais pas un crime; mais je le dis avec honte, les docteurs n'ont pas pris le temps de vous expliquer nettement et clairement ces dog-

(i) Nous avons encore le sermon de S. Proclus. Il commence par ces mots : « La solennité de la Vierge, mes frères, provoque aujourd'hui notre langue à célébrer ses louanges ». Cf. P. G. lxv, G8o, sqq. Or, circonstance bien digne de remarque, ce discours si justement célèbre eut lieu dans l'une des plus grandes fêtes de Marie, très probablement dans celle de l'Annonciation, rcù vjy.^O.iay.tû, comme le prouvent assez l'exorde et le reste du sermon. On peut lire sur ces détails historiques le P. Garnier, /. c. 700, 706.

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mes » (i). Ainsi reconnaissait-il lui-même qu'il avait contre lui le sentiment universel.

Aussi rien n'égala le saint enthousiasme du peuple chrétien, quand il connut la définition tant désirée qui proscrivait l'erreur, et confirmait solennellement à Marie son titre de Mère de Dieu. Apprenons-le du plus autorisé des témoins, S. Cyrille d'Alexandrie. Voici dans quels termes il a raconté la condamnation de NestoriiiSj dans une lettre écrite au clergé et au peuple d'Alexandrie. Tout d'abord il rappelle que la sainte assemblée s'est tenue dans la grande église d'Ephèse, consacrée sous le vocable de Marie Mère de Dieu; puis il ajoute : « Après avoir passé le jour entier dans ce bienheureux sanctuaire, nous avons condamné Nestorius, que la crainte avait retenu loin de la réunion des Pères; et, par une sentence solennelle, nous l'avons déposé de son siège et privé de l'épiscopat. Nous étions environ deux cents évoques, plus ou moins. Or, tout le peuple de la ville, depuis le commencement du jour jusqu'au soir, attendait impatiemment le jugement du saint concile. Quand il apprit que l'auteur de tant de blasphèmes avait été dépouillé de sa dignité, tous, d'une commune voix, commencèrent à bénir le concile et à glorifier Dieu de la chute de l'ennemi de la foi. Pour nous, à notre sortie de l'église, nous fumes reconduits jusqu'à notre demeure à la lueur des flambeaux et des torches, car il était déjà nuit. C'était partout une joie délirante; partout des feux allumés. Des femmes même marchaient devant nous portant des cassolettes où brûlait l'encens. Et c'est ainsi que le Sauveur prouva

(i) Nestor., Serin, s, ab init. Ibid. 3G3.

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sa toute-puissance à ceux qui voulaient lui ravir sa gloire » (i).

Après un témoignage si formel, qui oserait affirmer que le culte de la Mère de Dieu n'était pas le patrimoine commun des fidèles avant le concile d'Ephèse (2) ?

(t) S.Cyril. Alex.- ep. 24. P. G. lxxvij, 137.

(2) On a prétendu parfois que la grande Eglise d'Ephèse devait son titre à la réunion des évoques assemblés dans ses murs pour y condamner le grand ennemi de la Mère de Dieu. La lettre de S. Cyrille donne un démenti manifeste à cette opinion. En effet, elle fut écrite immédiatement après la déposition de Nestorius et la prescription de son hérésie. Or, comme on l'a vu, S. Cyrille dit expressément que la réunion conciliaire et définitive « avait eu lieu dans la grande église d'Ephèse, qui est appelée Marie, Mère de Dieu; r,xi; KaXïIxai Majna. ©cOto'ko; ». C'est donc qu'elle portait déjà ce nom.

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