CHAPITRE II
Comment Marie, restant Vierge, a-t-elle été mère; et comment, étant mère d'un homme, est-elle Mère de Dieu? — Raisons d'attribuer au Saint-Esprit la conception du Christ dans le sein de Marie.
Entrons plus avant dans le mystère de la maternité divine et cherchons à nous rendre compte de notre foi. La sainte Eglise ne défend pas cette recherche: elle la permet, elle l'approuve même et l'encourage, à condition qu'elle ne soit ni présomptueuse, comme si nous pouvions tout comprendre, ni indépendante, comme s'il nous était loisible de rejeter ce qui nous dépasse. L'étude légitime, celle dont les Pères et les maîtres de la saine théologie nous ont donné l'exemple et tracé les règles, part de la foi pour aboutir à la foi. F ides quaerens intellectum, dit saint Anselme. C'est la foi qui travaille à mieux entendre ce qu'elle croit pour le mieux croire, dans l'attente de la pleine révélation, réservée pour le siècle futur.
Le dogme de la maternité divine repose sur deux principes : Marie est mère de Jésus, réellement et véritablement sa mère; étant mère de Jésus, elle est par là même la Mère de Dieu, parce que ce Jésus, dont elle est mère, n'est pas un homme divinisé, mais la personne unique du Fils de Dieu, fait homme pour
l6 L. I. — DOGME DE LA MATERNITE DIVINE
nous. Voilà ce que nous croyons; voilà ce dont il faut demander quelque intelligence aux maîtres delà science sacrée.
I. — Marie est vraiment la mère de Jésus. Ouel est, en effet, le rôle essentiellement propre à toute mère dans ce travail admirable qui donne un homme au monde, un nouveau serviteur à Dieu? D'abord, elle fournit de sa substance vivante et prépare le germe dont la fécondation mystérieuse, et ranimation plus mystérieuse encore, vont faire un être nouveau; puis, avant de produire cet être à la lumière, elle le développe par son action maternelle jusqu'àce qu'il puisse vivre de sa vie propre et se détacher du sein qui le réchauffe, comme un fruit mûr de l'arbre sur lequel il a poussé. Telle est, quant à la substance, la fonction d'une mère dans cette œuvre où se forment, les hommes.
Et c'est aussi la double part qui revient à Marie dans la formation de l'homme par excellence, le Seigneur Jésus. J'en ai pour garantie les paroles de l'Archange, au jour de l'Annonciation : « Voici, dit-il, que vous concevrez dans vos entrailles, et que vous enfanterez un fils que vous appellerez du nom de Jésus » : car la première influence maternelle a pour terme la conception; et la seconde, l'enfantement ou la naissance. Il importe peu que Marie n'ait pas elle-même et par sa propre vertu produit Famé de son fruit ; tel n'est pas, non plus, le privilège des autres mères. Il suffit que par son concours vital elle ait contribué, comme toute autre mère, à rendre la matière capable de recevoir l'âme spirituelle dont la production comme l'infusion sont essentiellement réservées à Dieu, l'auteur de la nature. Rien de plus clair assurément que
CH. II. LE COMMENT DE LA MATERNITE DIVINE Iy
celte identité de concours entre la maternité de la Vierge et celle des autres femmes.
Mais c'est ici que l'ignorance ou l'impiété nous arrêtent. Comment osez-vous dire que vous trouvez en Marie tous les éléments d'une vraie maternité, quand, d'après la croyance catholique, elle a conçu virginalement, par la seule opération du Saint-Esprit, à l'exclusion de tout autre agent extérieur, si nécessaire qu'en soit l'influence à la production des êtres vivants? Oui, nous osons le dire et nous le pouvons en toute vérité. Qu'il ait plu à Dieu, pour l'honneur de la mère et pour la gloire du fils, d'écarter de cette conception tout ce qui pourrait en ternir la pureté virginale, cela n'empêche aucunement Marie d'y remplir les fonctions qui conviennent à la mère. S'il y a un rôle supprimé, ou, pour mieux dire, un rôle suréminemment suppléé par l'Esprit de Dieu, ce n'est pas celui de la mère, mais le rôle paternel.
Le miracle, dans la formation de la nature humaine de Jésus-Christ, n'est pas à chercher du côté de Marie; il s'y trouve, il est vrai, plus éclatant que le soleil; mais c'est dans la vertu formatrice qu'il se révèle, dans cette vertu qui n'est pas la vertu de L'homme, mais la vertu du Très-Haut, couvrant Marie de son ombre et rendant sa virginité féconde.
« Comment ce que vous m'annoncez pourra-t-il se faire, demande la plus pure des vierges à l'archange; c.ir je ne connais point d'homme » ; c'est-à-dire, je n'ai ni ne peux avoir aucun rapport incompatible avec ma virginité. Et l'ange répondant lui dit : « Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre » (i). Entendez-vous le pro-
(i) Luc, i, 34, 3û.
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dige de cette conception, et commsnt Marie peut devenir mère, et véritablement mère, par une opération plus haute et plus sainte que toute influence d'un agent créé, par l'opération fécondatrice du Saint- Esprit; ou bien refuserez-vous à Dieu le pouvoir de suppléer Faction de sa créature et de produire par lui-même un effet que, dans l'ordre naturel des choses, il veut produire par elle?
Il est impossible de ne pas faire remarquer ici, pour la consolation des fidèles, l'analogie merveilleuse, qui se rencontre entre la génération temporelle du Fils de Dieu par nature et la naissance spirituelle des enfants adoptifs de Dieu. Relisons l'Evangile. Comment deviendrai-je la mère de mon Dieu, moi dont la virginité ne connaît pas d'homme? L'Esprit-Saint descendra sur vous, et le reste que nous savons. « Comment un homme déjà vieux pourra-t-il renaître », demande aussi, mais avec un cœur moins pur et moins docile, Nicodème, ce pharisien à qui Jésus-Christ prêche la régénération spirituelle des fils d'adoption? Et Jésus de lui répondre : «En vérité, en vérité, nul ne paut entrer au royaume de Dieu, s'il ne renaît de Feau et du Saint-Esprit » (i). C'est la même idée que FÉvangéiiste avait déjà consignée dans le prologue de son Evangile, quand il disait du Verbe fait chair : « A tous ceux qui Font re;u il a donné le pouvoir d'être faits enfan's de Dieu; — mais des enfants qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu» (2). Ainsi dans l'une et dans l'autre génération, Faction de l'homme
(1) Joan., m, 4, 5.
(o) Joan., i, 12, i3.
est absente; elle a cédé la place à l'opération du divin Esprit. Voilà pourquoi le Fils unique du Père est non seulement par lui-même, mais encore par sa génération temporelle, notre exemplaire et notre modèle à nous qui sommes nés de la grâce.
Encore que le Saint-Esprit soit avec Marie le principe du Verbe incarné, on ne peut l'appeler son père, et la cause en est évidente. C'est que, si l'opération du Saint-Esprit et l'influence paternelle ont un effet identique, tout autre est le mode de le produire. L'Esprit-Saint ne communique rien de sa substance, et la nature formée par lui dans le sein virginal de Marie n'est aucunement de même espèce que sa propre nature : ce qui suffit pour exclure toute idée de paternité véritable. Pour les mêmes causes, on ne peut dire que Marie soit, au sens propre, l'épouse du Saint- Esprit, bien qu'on lui donne parfois ce titre, mais dans un sens large et seulement par une lointaine analogie.
Outre cette différence fondamentale entre l'action du Saint-Esprit et l'opération du principe extérieur ■dans l'œuvre de la génération naturelle, il en est une autre qui mérite toute notre attention. Quoi qu'il en soit de certaines théories physiologiques presque universellement acceptées au moyen âge, il n'est pas absolument certain que la création de lame et son infusion dans le corps nouvellement formé coïncident immédiatement avec l'action fécondatrice du principe extérieur. Il semble, en effet, assez naturel d'admettre qu'un développement au moins initial de l'organisme doive précéder l'union de lame raisonnable avec le corps auquel celte âm3 va communiquer l'être et la vie.
Rien de semblable en Jésus-Christ. La vertu formatrice de l'Esprit-Saint est si puissante qu'il lui suffit de toucher la matière pour la rendre apte à l'union. Ce corps pourra se développer ensuite; les organes s'y dessineront les uns après les autres, et dans leur ordre, suivant les lois normales de la croissance. Mais à l'instant même où le corps de Jésus Christ a subi l'opération formatrice de la vertu du Très-Haut, couvrant Marie de son ombre, l'âme en a pris possession; dès lors il tient d'elle et son mouvement et sa vie propre. Telle est expressément la doctrine des Pères. Ecoutez plutôt S. Jean Damascène qui parle au nom de tous les autres (i) : « Dès que la sainte Vierge eut donné son assentiment, l'Esprit de Dieu, suivant la parole du Seigneur apportée par l'Ange, survint en elle, afin de la purifier (2), et de lui donner la force de recevoir la divinité du Verbe et de l'engendrer de sa chair. Alors la Sagesse et la Vertu subsistante du Dieu Très-Haut la couvrit de son ombre (3); en d'autres termes, le Fils de Dieu, consubstantiel au Père, comme une semence divine, se façonna du très pur et très chaste sang de la Vierge une chair animée d'une âme intelligente et raisonnable; non pas suivant le mode ordinaire des générations humaines, non id (juidem seminali procreatione, mais à la manière de l'Artiste suprême, par le Saint-Esprit; et cette formation du nouveau corps ne se fit pas successivement, comme si elle eût procédé de la nature, mais dans un seul et même instant, par la toute-puissante vertu du
(1) S. Joan. Damasc ,de Fid.Orthod.L.Ul, c. 2. P. G. xciv, g85, sq.
(•?) C'esl-à dire la sanctifier d'une manière plus haute.
(3) Pour saint J. Damascène, comme pour plusieurs autres Pères, S. Athanase, S. Grégoire de Nysse, S. Cyprien, S. Hilaire, la Vertu du Très-Haut est ici la seconde personne de la Trinité.
Verbe de Dieu; et le Verbe, en produisant la chair, se l'unit dans sa propre personne. C'est qu'en effet le Verbe de Dieu n'a pas pris une chair préexistante dans une hypostase créée... ; donc au premier moment de son existence, cette chair fut à la fois chair du Verbe, chair animée, chair participante de l'intelligence et de la raison (i). Nous n'adorons donc pas un homme simplement divinisé par grâce, mais un Dieu fait homme. Le même Dieu parfait dans sa nature est devenu homme parfait dans la nôtre... uni qu'il est personnellement, sans confusion, sans changement ni division, à la chair qu'il a prise de la Vierge ; chair animée d'une âme intelligente et raisonnable; chair à qui l'être a été donné non pas en elle-même mais en lui » (2).
• (1) Sinnil atque caro exlitit, simul Dei Verbi caro, simul caro ani~ mata, raiionis particeps et intelligentiae. Id., ib.
(2) C'est là une des questions que les théologiens de l'Ecole ont le plus diligemment traitée. Tous n'ont qu'une voix pour affirmer qu'au momi nt où Marie prononça le fiai qui la rendit mère; à cet instant même le Saint-Esprit forma de sa pure et virginale subslance une chair apte à recevoir l'àme humaine; à cet instant même C2lte chair, vivifiée par une àme raisonnable, fut unie substantiellement au Verbe de Dieu. Donc pas d'intervalle entre ces trois choses : la formation du corps de Jésus-Christ, l'union du même corps avec l'âme dans l'unité d'une seule nature humaine, et l'entrée de cette nature dans la personne du Verbe fait chair. 11 se peut que plusieurs aient exagéré l'espace de temps qui s'écoule, dans les conceptions communes, entre la première fécondation du germe et l'infusion de lame; il se peut aussi que leur opinion sur le degré d'organisation requis pour que l'àme raisonnable s'unisse au corps en formation soit plus incertaine et même fausse. La question présente ne dépend pas de ces théories physiologiques. Ce qu'ils prétendent enseigner, et ce que nous devons enseigner après eux, nous l'avons dit, c'est que pour Notre Seigneur la chair sacrée qu'il reçut de sa mère n'exista jamais en dehors de l'union substantielle avec l'àme et de l'union personnelle avec la divinité. Du reste, ces mêmes théologiens enseignent aussi que le corps organique du Christ, une fois vivifié par l'àme, se développa suivant les lois naturelles, je veux dire, dans les conditions qui président en toute autre mère au développement de son fruit.
Si vous demandez les raisons pour lesquelles ils insistent avec tant d'application sur ce point de doctrine, ils vous en donneront deux principales, que je cite d'après saint Thomas (3 p., q. 33, a. i). a Ipsa
II. — Ces explications suffisent à nous montrer en Marie îa vraie mère, la mère vierge de l'homme; mais elles ne nous ont pas appris comment, en devenant mère de l'homme, elle est devenue la Mère de Dieu; les dernières seulement l'ont insinué. La solution dépend tout entière d'une vérité capitale entre toutes : cet homme dont la Vierge est la mère, cet homme qu'elle a produit de sa substance sous l'opération toute- puissante du Saint-Esprit, est personnellement le Fils éternel de Dieu. Demandons -nous ce qui fait qu'une femme est devenue la mère de telle ou telle personne. C'est évidemment que cette personne a reçu d'elle, par voie de génération, sa nature propre, celle qui lui vaut d'appartenir à la race humaine, en un mot, d'être un homme et cet homme. Voilà tout le mystère; il n'en faut pas chercher d'autre.
Or, le Verbe de Dieu qui de toute éternité subsistait comme Fils du Père, parce qu'il en avait reçu par voie de génération la nature divine, a daigné, dans les derniers temps, recevoir de la Vierge, et par la même voie, sa nature humaine. Pourquoi ne serait-il pas le fils de la Vierge au même titre qu'il est le Fils du Père; fils de la Vierge, en tant qu'il est homme,,
formalio corporis (Chrisli), in qua principaliter ratio conceptionis consistit, fuit in in&tanti, duplici ratione : primo quidcm, prcpter virtutem agentis infînitam scilicet Spiritus Sancti, per quem corpus Christi est formalum, ut supra dictum est; tanto enim aliquod agens potest citiusmateriam disponere, quanto majoris virtutis est : unde agens infînitae virlutis polest ininslanti materiam disponere ad debitam formam (quae est anima); secundo, ex parte personae Filii cujus corpus formabatur; non enim erat congruum ut corpus humanum assumeret nisi formatum (anima scilicet rationali); si autem ante formationem perfectam aliquod lempus conceptionis praecessisset, non posset tota conceptio attribui Filio Dei, quae non attribuitur ei nisi ratione assumptionis : et ideo in primo instanti quo maleria adunata pervenit ad locum generationis, fuit perfecte formatum corpus Christi et assumptum; et per hoc dicitur ipse Filius Dei conceptus ; quod aliter dici non posset ».
Cil. II. LE COMMENT DE LA MATERNITE DIVINE 2 3
Fils du Père, en tant qu'il est Dieu? Répondez-moi. Ce corps est-il le corps de Dieu: cette nature humaine est-elle l'humanité d'un Dieu? Si vous le niez, vous renversez le mystère même de l'Incarnation, puisque c'est nier que Dieu se soit fait homme. Si vous l'affirmez, c'est dire que la bienheureuse Vierge est véritablement Mère de Dieu, puisque Dieu tient d'elle et le corps et l'humanité par lesquels il est homme.
Xe m'objectez pas, comme le faisait insidieusement Nestorins, que Marie n'est pas une déesse pour avoir conçu et enfanté la nature divine. Dieu le Père n'a pas non plus conçu ou enfanté la nature humaine du Verbe incarné. Si donc l'unité de personne subsistant dans l'une et l'autre nature suffit pour qu'il puisse dire de cet homme : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances » (i); pourquoi la même unité ne permettrait-elle pas à Marie de dire, elle aussi, du Verbe fait chair en elle : « Voilà mon fils ; je l'ai engendré aujourd'hui » (2)? 11 y a de part et d'autre une égale raison, chacun des deux communiquant au Christ Jésus, par voie de génération, sa propre nature, le Père, sa divinité, et Marie, l'humanité.
Au reste, il n'est pas besoin de remonter si haut pour résoudre l'objection. Ecoutons encore l'Ange de l'Ecole : « Si quelqu'un prétend avec Nestorius que la bienheureuse Vierge n'a pas le droit d'être appelée Mère de Dieu, sous prétexte que le Verbe de Dieu n'a pas reçu d'elle sa divinité, mais uniquement sa chair mortelle, il ignore manifestement la portée de ses pa-
(1) Matth., m, 17.
(j) Psalm., 11, 7.
rôles. Une mère peut mériter ce titre., sans que tout ce qui constitue son fils soit dérivé de sa propre substance. En effet, l'homme est un composé d'âme et de corps, moins homme par celui-ci qu'il ne Test pas* celle-là. Or, en aucun homme l'âme ne vient de la mère : c'est Dieu qui la produit immédiatement par céation... De même donc qu'une femme est, en toute vérité, la mère de l'homme qui reçoit d'elle son propre corps, ainsi la bienheureuse Vierge doit être appelée Mère de Dieu, si le corps de Dieu a été pris de sa substance. Or, un corps est le corps de Dieu, du moment qu'il entre dans l'unité de la personne du Fils de Dieu, vrai Dieu comme son Père » (i).
(i) S. Thom., Compend. Theol. c. 222. On pourrait objecter contre celle réponse du Docteur Angélique : Il est vrai, une mère ne produit pas l'âme de son enfant, et ce n'ett pas elle non plus qui l'unit à son c rps. Mais elle n'est pas étrangère à cette double opération : car ii lui appartient de préparer les matériaux de l'être fulur; prépaiation qui. suivant la loi de la nature et l'ordre de la Providence, appelle l'infusion de l'âme et par conséquent sa création par Dieu. Je l'avoue, le rôle maternel de Marie n'appelle pas naturellement l'union du Verbe avec la matière élaborée par elle; et c'est pour cela que cette union est le miracle des miracles Mais il est faux de dire ou qu'elle ne peut être Mère de Dieu sans remplir strh tement ces conditions, ou qu'il n'y a rien en elle qui prédispose son fruit à celte incompréhensible union.
11 y a d'abord son consentement expressément sollicité de Dieu par le ministère de l'Archange, expressément donné par elle, quand elle dit son Jîat, comme nous le montrerons en son lieu. Il y a ces vertus incomparables et cette plénitude de grâce par où elle a mérité d'être choisie de préférence à toute autre pour la maternité divine. Il y a surtout en elle l'opération duSaint-E prit qui l'a rendue virginaîement féconde; et c'est là principalement ce qui esta médiler avec plus d'attention. On le sait, le rôle de la mère pour être efficace, c'est-à-dire pour mener la matière du nouvel être à ce degré déformation qui appelle l'àme, a besoin d'être complété par l'action d'un principe extérieur. A côté de a mère il faut le père. Or, je trouve quelque chose d'analogue dans la conception du Fils de Dieu fait homme. Que dit, en effet, Gabriel là Marie? L'Esprit-Saint surviendra en vous et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. Voilà le divin supplément du principe extérieur opérant dans les conceptions ordinaires. Dieu peut désormais unir une âme à ce corps virginaîement produit, puisqu'il remplit les conditions qui la reclament. Et ce composé de corps et d'âme n'étant pas seulement l'œuvre commune de l'homme, mais encore de l'Esprit fécondateur de Dieu, il est aussi de souveraine convenance qu'il soit reçu non plus dans une personne humaine, mais dans la personne même d'un Dieu.
Il importe peu que ce Fils ait existé, et de toute éternité,, avant celle que nous appelons sa mère. C'était encore une objection de l'impie Nestorius : Est-il croyable, disait-il, qu'un fils soit plus âgé que sa mère? Non, s'il n'a qu'une seule nature, cela n'est pas croyable. Oui, si, préexistant comme Dieu dans sa nature divine, il emprunte par voie de génération une seconde nature, la nôtre, à une mère mortelle. Antérieur à cette mère dans sa nature divine, il lui devient postérieur suivant sa nature humaine; Verbe dès le principe, avant tout principe, par sa naissance éternelle; homme, au milieu des années, par une naissance temporelle.
Mais, disent encore les ennem's de la Vierge Mère, pour qu'il y ait véritable naissance, ne faut-il pas que le Fils reçoive l'existence de sa mère; et, comment peut-il en recevoir l'existence, celui qui préexiste à cette mère? Vaines subtilités qui s'évanouissent aux splendeurs de la foi. Nous ne disons pas que Jésus- Christ tienne de Marie son être de personne, puisque nous enseignons qu'il est éternel. Ce que nous disons.
Les paroles de l'Ange : c'est pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu, ideoque quod nascetur ex te Sanctnm, vocabittir Filias Dei ; ces paroles, dis-je, expriment-elles cette eonelusiou qu'une fécondation virginale emporte après elle la conception non pas seulement d'un homme, mais d'un Homme Dieu, c'est ce qu'il serait difficile de nier, quand on les a bien comprises. Qu'on le remarque bien, je ne dis pas que le terme produit soit le propre Fils de Dieu, parce que le Saint-Esprit, en le produisant, lui communique sa propre nature divioe. Ce que je dis, et ce dont le texte me persuade, c'est que d'une fécondation si haute on peut inférer la divinité du fruit. On reconnaît a l'origine du fils de la Vierge qu'il n'est pas une pure créature, comme nous. Aussi, verrons-nous plus tard les saints Fères l'affirmer d'un cimmun accord : un Dieu ne pouvait naître que d'une vierge ; une vierge ne pouvait enfanter qu'un Dieu. Par conséquent le mode même de formation du corps de Jésus appelait l'union du Verbe avec la matière élaborée de concert par la Sainte Vierge et l'Esprit de Dieu. Par conséquent aussi, cet ensemble de raisons suffit pleinement à renverser l'objection qui a provoqué cette note.
c'est qu'il a reçu d'elle et par elle son être d'homme, eu recevant d'elle et par elle la nature qui le fait homme. Dans les générations purement humaines, il y a production de la nature et par elle production de la personne, parce que la personne n'existe et ne subsiste que dans cette unique nature. Dans la génération temporelle' du Fils de Dieu, celle dont Marie fut le principe, il y a, comme en toute autre, à l'exception toutefois de l'éternel enfantement du Verbe, production de la nature; mais cette production n'emporte pas celle de la personne, puisque la personne qui s'approprie cette nature pour subsister en elle est antérieure à tous les siècles. Qu'arrive-t il donc à cette personne en vertu de la génération maternelle? Elle subsistera maintenant dans une double nature : Dieu comme son Père par la nature divine, homme comme nous par sa nature humaine. Et Marie, par cela même qu'elle a produit de sa propre substance cette nature humaine, aura produit l'homme; ou pour m'exprimer encore avec plus d'exactitude, elle aura produit la personne, mais seulement en tant que cette personne est homme.
Nous pouvons mieux entendre maintenant pourquoi les Pères et les Docteurs insistent avec une énergie si étonnante sur cette idée capitale que l'humanité, formée dans le sein de Marie, n'exista jamais, pas même un seul instant, en dehors de l'union personnelle avec le Verbe ; pourquoi la même opération du Saint-Esprit, qui formait en Marie cette chair animée d'une âme raisonnable, Yunissait, en la formant, au Fils unique de Dieu. Supposez que, pour un moment si court qu'il vous plaira, la chair de Jésus-Christ n'ait pas été l'appartenance et la propriété du Verbe, Marie n'est
plus Mère de Dieu. La fleur qui s'épanouit sur sa tige n'est pas une fleur divine. Parlons sans métaphore. C'est un homme et simplement un homme qu'elle vient de concevoir : car cette nature, qui commence d'exister sans appartenir au Fils de Dieu, participe au sort commun de toute autre nature produite au sein de la femme; elle subsiste en elle-même, et c'est par conséquent une personne, mais une personne purement humaine. Or cela même est la négation radicale de toute maternité divine.
Quand vous supposeriez qu'après un laps de temps, même le plus minime, Dieu s'est emparé de celte nature pour la faire sienne et subsister en elle, vous auriez dès lors un Homme-Dieu, mais jamais vous n'auriez une Mère de Dieu, parce que cet Homme-Dieu ne serait pas le fruit de la conception virginale de Marie. Formé dans son sein, il ne serait pas lui-même de son sein; car, à l'origine, un autre que lui aurait possédé cette nature.
Laissons maintenant parler les Pères, « Dieu s'est incarné, non pas en s'unissant une chair déjà formée... une âme préexistante. Caret la chair et l'âme du Christ sont venues à l'existence, au moment précis où la personne du Fils de Dieu les a reçues dans son unité... La chair n'a pas été chair avant d'être la chair du Verbe; dès l'instant même où elle fut animée par l'âme raisonnable, elle était la chair animée du Verbe- Dieu, puisque ce n'est pas en elle-même, mais en lui, qu'elle a reçu l'existence » (i). Ce texte est de saint Sophrone de Jérusalem. Mêmes expressions et peut-
(1) S. Sophronius Hierosolym., ep. synod. ad Serg., lecta el approbâta in Conc. VI. Cor.cil. Labb. (Venèt., 1 7^9), vu, 896.
êlre encore plus fortes chez saint Jean Damascène : « Non, le Verbe ne s'est pas uni à une chair existant déjà par elle-même. Entrant pour y habiter dans les entrailles de la sainte Vierge, mais non circonscrit par elles, il a formé du plus pur de son sang- cette chair animée d'une âme raisonnable, à qui lui-même a servi d'hypostase. Un même instant la vit chair, chair du Verbe de Dieu, chair animée d'une âme intelligente... Et c'est pourquoi nous disons que le fds de la Vierge Mère n'est pas un homme divinisé, mais un Dieu fait homme » (i).
« Comment donc, reprend à son tour un autre de nos anciens docteurs, comment celte humanité du Christ pourrait-elle être une personne, elle qui n'a jamais existé par elle-même et dans sa propre hypostase, ayant reçu l'être et la consistance dans le Verbe de Dieu qui se l'est appropriée » (2)? Saint Maxime, dans l'un de ses Opuscules, énonce la formule de notre foi sur le mystère de l'Incarnation : « Le Verbe s'est uni dans sa personne une chair prise de Marie, chair consubstantielle à la nôtre...; une chair qui n'avait pas, même l'espace d'un clin d'œil, subsisté en elîomême; car c'est dans le Verbe Dieu quelle vient à l'existence » (3). Paroles d'une énergie sans pareille, et qu'on retrouve textuellement dans saint Jean Damascène (4).
Les Pères latins font écho à leurs frères de l'Orient ;
(1) S. Joan.Damascen., de Fid.Orthod.L.m, C.2.P.G. xciv,g85, gSS-
(2) Theodor. presbyt. Rayth., L. de Incarn. P. G. xcr, i4(j3. Ce Théodore était abbé de la laure ou monastère de Raïtha. une localité de l'Arabie suivant les uns, de l'Egypte aux environs de la mer PLuje, d'après les autres.
(3) S. Maxim., ep. ad Joan. Cnbicul. P. G.,xci, 468.
(4P- Joan. Dam., /.c.L.m, c. n, 1024; Cf. Rustic. diacon. Disp. c. Acephal. P. G. lxvji. 1234, 1239.
témoin ce texte où le pape Jean II, après avoir enseigné du Christ, qu'il est parfait dans l'une et l'autre de ses natures, ajoute : « Eisa chair n'a pas existé, avant d'être conjointe au Verbe, mais elle a reçu dans le Verbe même le principe de son existence » ( i). Témoin encore ce passage d'une lettre du pape S. Léon : « Le Seigneur ne s'est uni ni une âme qui ait précédé l'union, ni une chair qui ne sortit pas du corps maternel. Celte nature, qu'il a prise de nous, n'était pas une nature antérieurement créée : car c'est par Y acte même qui la fit sienne qu'il lui communiqua l'être »(2).
Qu'il me soit permis de citer aussi la réponse faite par un orthodoxe à un partisan d'Apollinaire, dans un dialogue attribué pendant longtemps à saint Athanase, et d'une haute antiquité : « Des saints, dit l'hérétique, ont participé au Verbe; le Verbe participe à l'homme. Où donc est la différence9 C'est, répond l'orthodoxe, que les saints ont existé d'abord en euxmêmes, et qu'ils sont ensuite devenus participants du Verbe de Dieu ; mais il n'en va pas ainsi de l'homme, conçu dans le sein de la Vierge. Le Dieu Verbe qui était avant tous les siècles, voulant se faire homme, a sanctifié cette Vierge, et, prenant d'elle un corps d'homme, il se l'est uni non pas après une existence antérieure, mais dans F existence elle-même » (3). Justiuien, dans sa profession de foi, au ve concile, second de Constantinople, affirme énergiquement la même
(i- « In ipso Verbo inilium ut esset accepit » Joan.,u, ep. ad Avien. apud Petav. de Incarn., L. iv, c. n.
(2) Dorrànus... nec animam quae anterior exlitisset, née carnem quae non materni corporis esset, accepit. Xatura quippe nostra non sic assumpta est ut prius creata, sed ut ipsa assu/nptione creare/ur.
(3 h stÔTpffl ûrçà^st ivw?*;. Diahj.de Triait. ix,inter opp. S. Athan. P. G. xxv 11, 1257.
doctrine : « L'unité dans l'hypostase ou la personne signifie que le Verbe de Dieu... ne s'est pas associé à un homme préexistant, mais qu'il s'est façonné dé la substance de la Vierge, et dans le sein de la même Vierge, une chair animée par une âme intelligente, c'est-à-dire une nature humaine... Et c'est dans le Verbe que cette nature a reçu le commencement de son existence » (i).
De tout ce qui précède, il résulte une conséquence bien digne de remarque. Puisque les deux natures, la nature divine et la nature humaine, appartiennent à la même personne, l'une formant avec elle une même chose, l'autre ayant en elle sa première existence, il n'y a donc en Jésus-Christ qu'un seul être personnel (2). Et parce que de toute éternité la personne du Verbe préexiste à l'union des deux natures, et qu'une personne divine est essentiellement immuable dans son être comme clans ses autres perfections, c'est donc elle et non pas une nouvelle personne, issue de P union des deux natures, qui possède ces deux natures et subsistera désormais dans l'une et clans l'autre. Il en est donc à peu près de la nature humaine de Jésus-Christ comme de ces produits de la manducation journalière qui viennent prendre place clans l'économie de notre substance, sans que par là notre personnalité soit dédoublée.
Au sentiment de quelques théologiens, il faudrait imaginer entre la nature humaine et la personne du Verbe une grâce créée; grâce d'union, sans laquelle, prétendaient-ils, on ne conçoit pas comment Dieu
(1) Mansi, Concil., ix, p. 555.
(3) Esse divinae porsonae pertinet ad utramq le na'.uram ». S. Tho:n. in m Sent. D. 6, q 2, a. 2.
CH. II. LE COMMENT DE LA MATERNITE DIVINE 3l
serait plus en elle que dans l'âme de tout antre juste. L'Ange de l'Ecole leur répondait en quelques mots : « Dieu est dans l'humanité du Christ autrement que dans les simples créatures par cela seul que l'être de la personne divine lui est communiqué » (i). Mais, reprenaient-ils, lorsque l'Esprit Saint descend dans une âme, sa venue ne saurait s'expliquer que par la production d'un nouvel effet dans la même âme. Donc aussi, pour que la personne du Fils s'unisse à la chair, il faut qu'il se produise en c.dle-ci quelque perfection créée, c'est-à-dire une grâce d'union. « Il est vrai, réplique le grand docteur, l'Esprit-Saintest donné de nouveau, non pas à raison d'un changement qui s'opère en lui-même, mais en vertu de celui qui se fait dans la créature par la réception du don même de la grâce. Et c'est par un changement analogue que le Verbe s'unit à la nature humaine. Changement qu'il faut chercher njn pas en lui, car il est immuable, mais dans l'humanité qu'il élève non plus à quelque don créé, mais à l'être même incréé de la personne divine » (2).
Résumons celte belle, profonde et commune doctrine. Voici le Verbe éternel qui descend au sein de la Vierge, attiré par le parfum de ses vertus. Là, par l'opération de son divin Esprit, il se façonne de la plus pure substance de Marie une chair humaine,, qui, dès le premier instant, est la sienne; une chair qui n'existera jamais en dehors de sa personne; une chair
(1) « Dicendum quoi hoc quocl Deus est in anima Christi vel in natura assumpta alio modo qua:n in aliis creaturis, non est pe.* dispositionem advenientem, sed per ipsum esse personae divioae qnod commamcatur nalurae humanae ». S.Thom., in ni Se.it. D.i3, q 3, a. i, ad 8.
(2) S. Tiiom., ibid.j ad 9.
qui trouve en lui son premier être; une chair enfin pour laquelle c'est tout un d'être faite et d'être unie, dont l'union même avec le Verbe est la création, « ut assumptione crearetur » . Elle est donc conçue dans la personne du Verbe et comme appartenant à la personne du Verbe; il n'y a qu'un être personnel, celui du Verbe; et, par une suite nécessaire, c'est au Verbe même, au Verbe fait homme, que la conception revient en propre, au même titre qu'elle revient à tout homme conçu d'une femme, car ce n'est pas à la nature, mais à la personne existant dans cette nature., qu'il appartient proprement d'être conçu.
Or, la Vierge ayant eu dans cette conception de la chair du Christ la même part que toute autre mère, il faut manifestement en conclure qu'elle a conçu le Verbe dans sa nature humaine, et qu'elle est en cons'quence la vraie Mère du Dieu fait homme, la vraie Mère de Dieu. Voilà jusqu'où nous mène cette double vérité que ni l'existence de la chair animée du Sauveur Jésus n'a commencé en dehors du Verbe, ni sa conception ne s'est opérée sans le concours maternel de Marie : vérités que la raison naturelle ne peut atteindre par elle-même, mais dont la parole divine est la plus infaillible garantie.
Si le but que je me suis proposé en écrivant cet ouvrage le permettait, il y aurait lieu de pousser plus loin ces hautes considérations. Mais, il faut l'avouer, au delà des limites que nous avons atteintes, nous ne trouverions plus l'accord unanime des maîtres, qui nous a guidés jusqu'ici. C'est que l'Eglise, ou plutôt Dieu par son Eglise n'a pas clairement résolu par son infaillible autorité les problèmes soulevés chez nos théologiens. De là, telle divergence dans les solutions
que ce serait chose fastidieuse de vouloir ici les soumettre à l'examen. Du reste, une pareille étude n'intéresse pas directement notre foi dans la divine maternité. Laissons-la donc aux théologiens de profession (i ) pour aborder un problème plus en rapport avec la maternité virginale de Marie, telle que celle-ci nous est présentée par le Saint Evangile.
III. — Il s'agit de l'attribution spéciale qui se fait au Saint-Esprit soit de la conception miraculeuse de la chair du Sauveur, soit de l'union de cette même chair avec le Verbe de Dieu. « Conçu du Saint-Esprit, né du Saint-Esprit, qui conceptas est de Spiritu Sancto, natus est de Spiritu Sanclo », disent universellement les symboles. C'est là ce que l'Ange annonçait à Marie, quand elle demandait comment elle pourrait concevoir sans connaître d'homme : « L'Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très- Haut vous couvrira de son ombre ».
« Mais, dit saint Augustm, n'est-ce pas la Trinité tout entière qui a fait ce grand ouvrage, et les œuvres divines ne sont-elles pas inséparablement du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint? Pourquoi donc ne parler que du Saint-Esprit, comme auteur de cette oeuvre par excellence? Serait-ce parce qu'on ne peut attribuer un effet à l'une des trois personnes, sans le concevoir comme venant de toute la Trinité? Oui, il est ainsi, et l'on pourrait le montrer par de nombreux exemples » (2).
(1) Ceux qui se sentiraient de l'attrait pour ces questions de haute métaphysique, trouveront en tête des appendices, renvoyés à la On du présent ouvrage, la solution qui me paraît de toutes la plus probable et la plus couforrne aux locutions des Pères, celle qui me parait indubitablement être la pensée de S: Thomas d'Aquin.
(2) S. August., Enchiridion, c. 38. P. G.xi,, a5i,
Et pourtant, lui-même, au même livre (r), explique comment ces attributions particulières ne se font pas sans cause. Elles ont leur raison d'être dans les analogies et les affinités spéciales del'opération commune avec les propriétés de la personne à qui se fait l'attribution (2). Donnons encore une fois la parole au Docteur Angélique. Après avoir déclaré que la conception du corps de Notre Seigneur, et l'union de ce corps avec le Verbe procèdent des trois divines personnes par une seule et commune opération, il propose trois raisons principales qui nous obligent de les approprier singulièrement à la troisième.
« Ce qui réclame cette appropriation, dit-il, c'est d'abord la cause de l'Incarnation envisagée du côté de Dieu. Le Saint-Esprit par sa propriété personnelle est l'amour du Père et du Fils. Or, l'Incarnation du Fils de Dieu dans le sein très pur de la Vierge est excellemment une œuvre d'amour : car le Sauveur a dit lui-même en son Évangile : Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique (3). Ce qui la demande encore, c'est la cause de l'Incarnation, considérée du côté de la nature que le Verbe a faite sienne. En effet, nous apprenons par là que, si l'hu-
(1) Id. Ibid., xl, 252.
(2) Si l'action d'unir le Verbe à notre nature est commune aux trois personnes, la foi nous enseigne que l'union même est exclusivement propre à la seconde : seul, en effet, le Fils de Dieu a pris chair en JMarie. S. Bonaventure se sert d'une image gracieuse pour jeter quelque jour sur ce double mystère. Il représente trois jeunes filles occupées à parer une fiancée pour la cérémonie nuptiale. Mais parce que l'une d'elles est cette fiancée, elle seule reçoit la parure, en même temps qu'elle se pare. Tout de même, quand notre humanité est devenue le vêtement de la divinité, les trois personnes divines ont concouru par une opération commune à couvrir le Fils de ce vêtement, mais lui seul s'en est revêtu, pendant que le Père et l'Esprit l'en vêtissaient. CL Doi av. in III. Sentent. D. i, a. 1, q. 2, ad 2.
(3) Joan., m, 16.
manilé du Sauveur est entrée dans sa personne, ce n'a pas été mérite de sa part, comme l'ont rêvé certains hérétiques, mais simple libéralité, bonté toute pure. N'est-ce pas au Saint-Esprit, le Don substantiel de Dieu, que l'Ecriture attribue toute grâce, suivant la parole de l'Apôtre : Il y a une grande diversité de grâces, mais il n'est qu'un même Esprit, (i) — Ce qui la demande enfin, c'est l'Incarnation prise du côté de son terme : car elle allait à faire de l'homme, conçu par la Vierge Marie, le Saint par excellence et le Fils éternel du Père. Or, la troisième personne de la Trinité n'est-elle pas FEsprit-Saint, la Sainteté hypostatique, l'Esprit de la sanctification » (2)?
On le voit, c'est par les trois caractères personnels du Saint-Esprit, et par le triple rapport du mystère avec ces mêmes caractères, que le Docteur Angélique rend compte de l'appropriation faite au Saint-Esprit d'une œuvre essentiellement commune aux trois personnes.
L'opuscule anonyme sur Y Humanité du Christ, inséré dans les œuvres de saint Thomas, ajoute une quatrième raison, tirée de la nature du Verbe. Elle est ingénieuse et mérite, à ce titre au moins, de trouver ici sa place. Ce théologien fait remarquer très justement que « le verbe de l'homme, c'est-à dire la parole intérieure par laquelle tout homme se dit à luimême l'objet de sa pensée, porte en lui la vivante image du Verbe éternellement conçu dans le sein du Père. C'est pourquoi saint Augustin a dit : Qui peut comprendre ce qu'est notre verbe, avant qu'il se manifeste par les sons aiticule's de la voix, avant
(1) I Cor., xii, 4-
(2) S. Thom., 3 p., q. 3a, a. 1 ; col. 111, D. 4, q. lt a.i.
même que l'imagination forme en nous la ressemblance des sons, celui-là peut contempler quelque image de ce Verbe dont il est écrit : Au commencement était le Verbe. Or, comme le verbe humain s'incorpore en quelque sorte dans la voix pour se révéler sensiblement aux hommes, ainsi le Verbe de Dieu s'estrevêtu de notre chair afin de se manifester au monde. Mais c'est du souffle {spiritus) de l'homme que se forme la voix ; il a donc fallu que la chair du Christ fût formée par le souffle, l'Esprit du Christ », ou, du moins, que cette formation lui fût appropriée (i).
Ne pourrait-on pas compléter la raison que le Docteur Angélique empruntait à l'amour? Ce n'est pas seulement l'immense charité de Dieu pour les hommes qu'il faut admirer dans le mystère de l'Incarnation. Si le Fils de Dieu descend dans le sein de Marie pour y contracter par elle un mariage indissoluble avec notre nature, il y vient attiré par les vertus de la divine mère, et surtout par l'amour dont brûle pour Dieu son cœur virginal. Dès lors, quoi de plus naturel que d'attribuer à l'Amour personnel qui est l'Amour du Fils, puisqu'il en procède, une union fondée de part et d'autre sur l'amour (2)?
(1) Opusc. de Humanit. Christi,a. 3., inter opusc. S. Thomœ.
(2) C'est la pensée de S. Bonaventure. « Illud quod maxime praeparavit Virginem ad Filii conceptionem fuit amor divinus. Unde quemàdmodum mulier concipit per viri dilectijnem vel delectationem, et ipsius adhaesionem quae est cum desiderio et amore virtutis generativae; sic B. Virgo propter amoris singularitatem singulariler concepit Deum ex Deo ; et ideo concepisse dicitur de Spiritu Sancto. Et banc rationem assignat Hugo de S. Victore in quodam suo libro ubi sic dicit : Concepit Virgo Maria de Spiritu Sancto, non quod de Spiritus Sancti subslantia semen partus acceperit, sed quia per am rem et operationem Spiritus Sancti ex carne Virginis divino partui substantiam ministravit. Nam quia Dei amor singulariter in corde Virginis ardebat, ideo in carne ejus mirabilia faciebat; cujus dilectio quia in corde non suscepit socium, operatio in carne illius non habebat exemplum. » S. Bouav., in in, D. 4, a. 1, q. 1, inconcl.