‹ La Mère de Dieu et la mère des hommesChapitre 35 sur 78 · CH. I. LA MATERNITÉ DIVINE ET L INCARNATION · texte numérisé non relu

CH. I. LA MATERNITÉ DIVINE ET L INCARNATION

nos crimes, nous nous trouvons infiniment heureux de votre grandeur, et nous voyons dans votre glorieuse maternité la compensation des pertes que le péché nous a fait subir » (i).

III. — Tirons une seconde conséquence. Non seulement Marie n'aurait pas été Mère de Dieu, s'il n'y eût pas eu de pécheurs à sauver, mais elle n'aurait pas même reçu le don de l'existence, en dehors de sa destination providentielle à devenir la Mère du Dieu Sauveur. Voilà jusqu'où va cette union merveilleuse entre la mère et le Fils, déterminée de toute éternité dans les préordinations divines.

Est-il bien vrai que l'existence de Marie se rattache indissolublement à sa divine maternité, comme celte maternité dépend elle-même de l'économie rédemptrice? Ici moins que partout ailleurs, je ne dois rien dire de moi-même. C'est auprès des Saints et des Docteurs que j'irai chercher la solution de si hauts problèmes. « S'il n'y avait pas eu de croix, la Vie n'eût pas été suspendue au bois avec des clous ; et si la Vie n'avait pas été clouée au bois, le côté du Sauveur, cette fontaine d'immortalité, n'eût versé ni l'eau ni le sang réparateur... Mais pourquoi m'arrêter ici? Point de croix, pas de Christ sur notre terre; et sans le Christ en terre, pas de Vierge Marie, ni de seconde naissance par le Christ : car Dieu n'eût pas revêtu notre humanité » (2).

Ces paroles de saint André de Crète sont assez claires. En voici pourtant, s'il est possible, de plus expli-

fi) S. Thom. a Villan., in Nativ. B. V. Conc. 2, n. 2. Concion. 11, (2) S. Andr. Cret., orat. 10. P. G. xcvn, 1020.

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cites. J'emprunte les premières à saint Fulbert, la gloire la plus pure de l'église de Chartres, dont il fui évêque. Parlant de la naissance de l'auguste et très immaculée Vierge Marie : « 0 bienheureux cet enfantement, dit-il, puisqu'il donne à la terre la Vierge qui doit effacer l'antique offense de nos premiers parents, et redresser le monde courbé sous le joug du plus impitoyable ennemi. Enfantement dont toute la raison d'être est de préparer une demeure sainte et pure au Fils du Très-Haut. Car à quelle autre fin pourraitil être destiné » (i)?

Parmi les livres, écrits au moyen âge à la louange de Marie, je ne sais pas s'il en est un seul qui soit plus remarquable par le savoir et par l'onction que le Traité de la Conception de la bienheureuse Vierge Marie (2). Plus tard, nous aurons à revenir sur cet ouvrage. Je me contente, en ce moment, des lignes suivantes qui vont à notre sujet: « Dieu, Créateur et souverain gouverneur de toutes choses, a fait de vous sa mère...; il vous a constituée la maîtresse et l'Impératrice des cieux, de la terre, et de tout ce qu'ils renferment. Voilà ce que vous êtes, et c'est pour le devenir qu'au premier instant de votre conception, dans le sein de votre mère, vous avez été créée par l'opération du Saint-Esprit » (3). Est-il possible d'affirmer plus nettement la conception immaculée de Marie?

(1) Fulbert. Carnot., Serm. de ortu almae V . M . P. L. cxli, 326.

(a) Comme le livre de l'Excellence de la Vierge, ce traité passait pour être de saint Anselme; mais il est certainement postérieur, et paraît avoir pour auteur un autre Anselme, parent du premier, d'abord abbé de Saint-Sabas à Rome (in5-ii2i) et, plus tard, évêque de Londres (u36 n3o) . .

(3) Tract, de concept. B. Virg. M. P. L. eux, 3oG. L'auteur par ces mots : Opérante Spiritu sanclo creabaris, n'entend pas une conception virginale, mais une conception miraculeuse comme fut celle d'Isaac ou de Samuel.

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Mais n'est-ce pas signifier avec une égale clarté l'enchaînement entre la production de la Vierge et sa maternité?

Prêtons encore ici l'oreille à Raymond Jordan, le sage Idiot, dans ses Elévations à Marie. « Parmi toutes les œuvres de l'éternel Ouvrier, si j'excepte l'union de la nature humaine avec votre Fils dans l'unité de personne, vous avez été la plus singulière et la plus belle, ô bienheureuse Vierge Marie! Car, si Dieu vous a faite, c'est pour que son premier ouvrage, déformé par la malice humaine, fût réformé par vous. Cet Ouvrier suprême avait créé la nature angélique, et cette nature était tombée pour une large part ; il avait créé la nature humaine, et l'humanité s'était corrompue; la nature corporelle, et le péché de l'homme l'avait avilie. Que va-t-il faire en présence de tant de ruines? Vous créer, ô très sainte Vierge, afin que, par le fruit sur-béni de vos entrailles, la nature angélique soit réparée ; la nature humaine, renouvelée; la nature inférieure, libérée de la servitude » (i).

Jusqu'ici nous n'avons pas interrogé les Orientaux. C'est à celui des Pères qui résume le plus fidèlement leurs doctrines, à saint Jean de Damas, que nous demanderons une réponse. Lui aussi, il adresse la parole à Marie : « O femme, ô fille du roi David, Mère de Dieu, le Roi de toutes choses..., vous aurez une vie bien au-dessus de la nature... Mais cette vie vous ne la recevrez pas pour vous-même : car ce n'est pas pour vous que vous êtes née. Vous l'aurez pour Dieu, puisque vous êtes venue dans le monde uniquement pour servir à sa gloire; c'est-à-dire, pour concourir

(i) Piae lect. seu Cont. de B. V. P. iv, Contempl. i, n. i. Cf. n. 3.

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au salut de l'univers, et réaliser avec Dieu l'éternel décret de l'Incarnation du Verbe et de notre déification » (i). Je citerais encore ces paroles de saint Ephrem, si j'étais plus sûr de leur authenticité : « Supposez que Dieu n'ait pas dû se revêtir de notre chair, à quoi bon produire Marie » (2)?

Mieux vaut ne pas quitter saint Jean Damascène. Il estune antique tradition à laquelle les Grecs ont fait de fréquentes allusions dans leurs ouvrages, et notamment dans ceux qui traitent de la Conception de Marie. La bienheureuse Vierge, par la bénédiction du ciel, serait née d'une mère longtemps stérile. Il fallut aux deux saints époux, Joachim et Anne, de longues et ferventes prières pour obtenir, dans un âge avancé, ce fruit béni de leur mariage. Ce que la sainte Ecriture nous rapporte d'Isaac, de Samuel et de Jean- Baptiste, cette tradition l'applique à la Mère de Dieu. Sur quoi saint Jean de Damas se demande pourquoi la divine Vierge est née d'une union naturellement inféconde? « C'est, dit-il, afin que l'unique nouveauté sous Je soleil, le prodige des prodiges, fût préparé par des miracles, et qu'il se fit comme une progression des merveilles plus humbles aux plus sublimes ».

« On peut encore, ajoute le saint docteur, apporter une raison plus haute et plus divine. La nature cède le pas à la grâce, et s'arrête tremblante, incapable d'avancer toute seule. Puis donc que la Vierge Mère de Dieu devait naître d'Anne, la nature n'osa pas devancer le germe béni de la grâce ; elle resta vide de tout fruit, jusqu'à ce que la grâce eût porté le sien. Il s'agissait, en effet, de la naissance non pas d'un enfant

(1) i. Joân. Dam., hom. i de Natio. B. V. n. 9. P. G. xcvi, G76.

(2) S. Ephrem ,Serm. de Transfijnr.

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