‹ La Mère de Dieu et la mère des hommesChapitre 37 sur 78 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De l'incommensurable grandeur de la maternité divine, au jug-ement des Pères et des Saints.

I. — Nous l'avons médité, quand on pense à Marie, quand on parle de Marie, jamais on ne doit la séparer de son fils, le Dieu fait homme pour nous. A quelque point de la durée qu'elle se montre, dans le temps et dans l'éternité, elle est, ou par destination ou de fait, ce grand prodige de l'Apocalypse, « la femme revêtue du soleil » ( i), c'est-à-dire de celui qui est l'ineffable splendeur du Père. Yoilà pourquoi nous ne pouvons la considérer ni comme Vierge, ni même comme sainte, sans voir plus ou moins explicitement en elle la mère et la Mère de Dieu : car sa maternité l'enserre tout entière, et donne le dernier mot de tout, même de son existence. Dieu ne l'a pas autrement faite ; il ne l'a pas autrement pensée. Donc, aborder la question de ses grandeurs, c'est nécessairement entrer dans cet abime insondable qui n'est autre que la maternité divine. N'est-ce pas une tâche devant laquelle doit reculer toute intelligence, je ne dis pas seulement humaine, mais créée? Tel est, sans nul doute, le sentiment des Pères; et bien qu'ils aient avec une pieuse émulation célébré les excellences de cette mère incomparable, ils

(l) Apoc, Xir, i .

confessent d'une commune voix leur impuissance à les exalter comme elles le méritent.

« Misérable que je suis, s'écriait un ancien et pieux orateur grec, au début de l'un de ses discours sur la bienheureuse Vierge ; j'ai tenté d'exprimer par mes paroles les radieuses splendeurs de la Mère de Dieur ses incompréhensibles perfections, le mystère du ciel et de la terre, le propitiatoire et le miracle du monde. Mon cœur palpitait du désir d'expliquer une merveille, si digne des contemplations les plus hautes et des plus profondes spéculations. Mais, ô mes bien-aimés, je m'arrête tremblant et paralysé par la crainte. Le souvenir de ce que j'ai entrevu me bouleverse jusqu'au fond des entrailles^ et le sentiment de mon incapacité me pénètre de tristesse. Quel esprit se flatterait de sonder un si insondable mystère, et quelle langue, de l'exprimer? Si, forçant mon courage, j'essaie d'énoncer mes faibles conceptions, voilà que je retombe dans mes craintes, tant je sens mon impuissance à célébrer une telle grandeur. Ma voix est trop faible, ma langue trop paresseuse, mon éloquence trop nulle, quand il faut parler de la très sublime et très sainte Mère de Dieu, de celle qu'il n'est pas même permis à la langue humaine de nommer à la légère... N'est-ce pas elle, en effet, qui jette les Vertus des cieux dans la stupeur ! Les Anges, les Archanges, les Principautés, les Puissances, les Trônes, les Dominations, les Chérubins et les Séraphins; en un mot, toutes les phalanges des cieux regardent la Vierge, nouveau ciel et nouveau trône, et la terreur les saisit, quand ils voient l'Eternel descendre des sommets de sa gloire pour s'asseoir anéanti dans son sein virginal » (i).

(i) S. Epiph,, hom. 5 in Laudes S. M. Yirg. P. G. xliii, 488. Je l'ai

Ce que nous avons entendu de la bouche de S. Epiphane, une multitude d'autres l'ont dit, soit avant, soit après lui. Contentons-nous d'extraire quelques passages de l'exorde d'un sermon prononcé par S. Jean Damascène, dans la fête du Sommeil de la très sainte Mère de Dieu (i). « S'il faut honorer par des louanges la mémoire de tous les justes (2), qui donc n'exalterait pas en Marie la source de la justice, le trésor de la sainteté? Non pas, certes, pour augmenter sa gloire, à elle, mais pour s'acquérir à soi-même une gloire éternelle. Car il n'a pas besoin d'être glorifié par nous, le Tabernacle du Seigneur de la gloire; cette cité dont il est écrit : Que de choses glorieuses ont été dites de vous, ô cité de Dieu "(3) ! La cité du Dieu invisible, incommensurable, qui tient le monde dans sa main, n'est-ce pas celle dont les entrailles ont, contre toutes les lois de nature, renfermé le Verbe de Dieu, grand comme son Père?... Non, rien ne peut la célébrer dignement, ni la langue des hommes, ni l'intelligence angélique, quelque sublime qu'elle soit : car c'est en elle et par elle que la gloire du Seigneur s'est mise à la portée de notre vue » (4).

Et pourtant, le saint ne pense pas que l'incompréhensible hauteur du sujet soit une raison de garder le silence. « Quoi donc, est-ce que nous nous tairons, parce que nous ne saurions la louer autant qu'elle le mérite? Nullement. Oublierons-nous les bornes de

déjà dit, les critiques ne s'accordent pas sur l'auteur de cette homélie, plus communément citée sous le nom du saint évêque de Salamine.

(1) C'est ainsi que les Grecs appellent la fête du Passage et de l'Assomption de Marie.

(3) Prov., xvii, 7.

(3) Psal., lxxxvi, 3.

(l\ S. J. Damasc.,hom. i in Dormit. Deip. V.M.n. i.P. G. xcvi,

noire faiblesse, et, rejetant le frein de la crainte, traiterons-nous sans une pudique retenue ce qu'il est à peine permis de toucher? Pas davantage. Que faire donc? Tempérer le désir par la crainte, tresser de l'un et de l'autre une couronne, et d'une main tremblante et respectueuse, d'un cœur tout brûlant de reconnaissance et d'amour, présenter à cette Reine Mère les hommages auxquels et son excellence et ses bienfaits pour toute la nature lui donnent un si incontestable droit... Ce sera bien peu, je l'avoue, pour un tel mérite. Mais cette Dame très miséricordieuse, la Mère de celui qui seul est bon, de celui qui, dans son indulgence infinie, préféra deux petites pièces de monnaie aux présents les plus splendides, aura pour agréable la préparation de notre cœur et bénira notre pauvre offrande » (i). Fortifié par cette espérance dans la miséricordieuse bonté de celle qu'il nomme « la gloire de notre race et la parure de la création », le saint commence son panégyrique, non sans avoir toutefois supplié le Verbe de Dieu de répandre sur ses lèvres la grâce de l'Esprit qui transforma les Apôtres (2).

II. — Encouragé par ces paroles et par l'exemple du saint docteur, essayons, nous aussi, de dire, suivant la mesure de notre faiblesse, l'excellence ineffable de la divine maternité de Marie. Et, pour le faire moins imparfaitement, transcrivons d'abord les sentiments des Saints; puis nous rechercherons, guidés par les docteurs de l'École, les raisons profondes de si incroyables éloges et d'une grandeur si prodigieuse.

C'est encore l'orateur caché sous le nom de saint

(1) S. J. Damasc, ibid., n. 2, 700, 701,

(2) Id., ibid., 11. 3.

CH. II. — PENSÉES DES PERES ET DES SAINTS l5l

Épiphane que nous allons d'abord entendre. « Que dire, et comment exalter la bienheureuse racine de la gloire y Dieu seul excepté, elle est supérieure à tout : plus belle que les Chérubins, les Séraphins, l'armée angélique tout entière; si grande que nulle langue, au ciel et sur la terre, ne suffit à chanter sa louange... 0 Vierge très sainte, votre dignité jette les Anges euxmêmes dans l'étonnement et la stupeur. Quelle merveille, en effet, plus admirable au ciej qu'une femme revêtue du soleil ; une femme qui porte elle-même entre ses bras la Lumière, principe de toute lumière?... Quel plus surprenant prodige que le Fils d'une femme, père de cette femme et des siècles; et qu'une vierge ayant à la fois le Christ, Fils du Dieu vivant, pour fils et pour époux? Quel spectacle plus étonnant que celui du Seigneur des Anges devenu petit enfant dans le sein d'une mortelle » (i) ?

« El voilà, reprend saint Jean Damascène, ce qui met une infinie distance entre les serviteurs et la Mère de Dieu. Infinitiim Dei servorum ac Matris discrimen est » .(2). Et saint Pierre Damien : « Quoi de plus grand que la Vierge Marie; elle qui a renfermé dans ses entrailles l'incompréhensible grandeur de la divinité? Contemplez les §éraphins; montez d'un vol hardi bien au-dessus de cette nature supérieure, et vous verrez au-dessous de la Vierge tout ce qu'il y a de plus grand ; une seule chose surpasse cette œuvre de Dieu, l'Ouvrier » (3). N'alléguez pas qu'il y a des doutes sur l'authenticité du sermon d'où ces

(1) S. Epiph., hom. 5 in Laud. S. M. V. P. G. xun, 492, 493.

(2) S. J. Damasc, or. 1 du Dormit. Deiparae Y . M. n, 10. P. G. xcxvi, 71G.

(3) S. Pet. Damian., Serm. 44; in Nativ. V. Deip. P. L. cxliv, 738.

lignes sont tirées. Qu'ils soient fondés ou non,, le texte exprime certainement la pensée du pieux et savant docteur. Car c'est lui qui chante à la Vierge, dans l'une de ses hymnes : « Le chœur des bienheureux Anges, — les Prophètes sacrés et Tordre des Apôtres — ne voient au-dessus d'eux que vous seule, — après la divinité » (i).

Cette formule reparaît partout dans les discours et dans les autres écrits, composés par les anciens auteurs à la louange de Marie. Aucune, en effet, n'est plus propre à nous donner quelque idée de l'incommensurable excellence qu'elle doit à son titre de mère. Et pour qu'on ne me soupçonne pas de produire une affirmation sans preuves, voici quelques témoignages entre bien d'autres. Je les rapporte avec confiance, sachant bien que l'amour de mes lecteurs pour cette divine mère les empêchera de les trouver trop longs.

« Quel honneur égalera jamais la pureté de la Vierge? C'est d'elle que l'Auteur de toutes choses, épris de sa beauté, s'est bâti le temple de son corps; en elle qu'il a daigné fp.ire sa demeure ; en elle aussi que s'est accompli le conseil du Père et que le Saint-Esprit a pris son repos. Quel honneur lui rendrons-nous donc qui soit égal à son mérite; quand le Créateur nous la montre plus élevée que tous les êtres ensemble, lui seul excepté, uno se excepto » (2)? Suivant un autre écrivain grec, Pierre, évêque d'Argos, « la très sainte

(1) Te beatorum chorus Angelorum,

Te Sacri Vates et Apostolorum Ordo, praelatam sibi cernit unam Post Deitatem.

S. Pet. Dam.,Carm. 47» in Assumpt V. L. cxlv, 934. (2) Georg. Nicomed.,hom. G in SS. Deip. ingressum? ..G. c, 1437.

CH. II. PENSÉES DES PERES ET DES SAINTS l53

Mère du Sauveur dépasse toute créature; au-dessus d'elle il n'y a que son Fils et Dieu » (i).

Dans une lettre de saint Germain de Constantinople^ lettre lue et approuvée à la quatrième session du 7e Concile œcuménique, on lit : « Nous honorons et glorifions dans la Vierge Marie celle qui est proprement et véritablement la Mère de Dieu; et comme telle nous la tenons pour supérieure à toute créature visible et invisible » (2). Un témoin plus éloquent encore delà croyance antique est saint Ephrem. Or, voici dans quels termes il parle de la sainte Mère de Dieu : « Marie est après la Trinité notre Souveraine; elle est notre consolation après l'Esprit-Saint; la médiatrice de tout l'univers après notre Médiateur; plus élevée, plus glorieuse sans comparaison que les Chérubins et les Séraphins; un abîme insondable de la bonté divine, la plénitude des grâces de la Trinité, commeoccupantlaseconde place après la Divinité »(3). Qu'est-ce que cette Vierge Mère? « Le char de la gloire du Très Haut, un vase sans prix, le réservoir de toutes les grâces..., un abîme de merveilles, une source inépuisable de biens, la Reine de l'univers, une nuée pleine de Dieu » (4).

« 0 Vierge Mère, rien n'approche des merveilles que je contemple en vous; rien qui ne soit au-dessous de votre grâce ; aucune créature enfin, quelles qu'en soient la splendeur et la sublimité, qui puisse marcher de pairavec vous. Le Seigneur est avec vous. Oui donc,

(1) Petr. Arg., or. de Concept. S. Annae. n. i4 P. G. civ, i364-

(2) S. Germ Const., ep. ad Joan. Synad. P. G. xcxvm, 1O0.

(3) 'Ci; Ta (tiÙTZfa. Tf,; Ôedr/irc; cpc'pcucrx. S. Ephr. Opp. {graecé), ni, 528, sq.

(4) S. Taras. ConsL, hom. in SS Deip. Praesent., n. 9 P. G. xcxvm,

1 54 L- n- GRANDEUR DE LA MATERNITE DIVINE

ô Marie, pourrait rivaliser avec vous? Le Seigneur est de vous; qui donc ne s'inclinerait pas devant vous, heureux de vous céder la prééminence, et de reconnaître qu'à vous seule appartient le rang- suprême » (i)? Voici maintenant la bienheureuse Vierge qui célèbre ses propres grandeurs chez saint André de Crète. « L'Orient se levant d'en haut sur nous a visité ceux qui étaient assis à l'ombre de la mort. Vrai Dieu, par un nouveau genre de conception et de naissance il s'est fait homme de mon sang virginal, afin de renouveler la nature, et de substituer une création toujours nouvelle au monde vieilli dans sa dégradation. Quand donc a-t-on jamais vu, dans les siècles passés, une femme devenir Mère de Dieu ; quand Dieu luimême a-t-il été appelé le fils d'une femme?... Et voilà les merveilles qui se sont opérées en moi, et c'est à elles que je dois tant de gloire et de splendeur. C'est pourquoi toutes les générations me proclameront justement bienheureuse : car celui qui est puissant à fait en moi de grandes choses et son nom est saint. En effet, qu'y a-t-il de plus grand et de plus glorieux que d'être appelée Mère de Dieu et de l'être véritablement » (;i) ?

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