‹ La Mère de Dieu et la mère des hommesChapitre 39 sur 78 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le fondement des'grandeurs de la Mère de Dieu. — Ses relations avec le Fils unique de Dieu : relation de mère, de dame et maîtresse, d'épouse.

Dieu, la grandeur infinie par essence, est aussi de ce chef la source et la mesure de toute grandeur. D'où je tire cette conclusion manifeste qu'une créature est d'autant plus grande, d'autant plus élevée dans l'échelle des êtres, qu'elle est dans une relation plus intime et plus étroite avec Dieu. Donc, si nous voulons avoir quelque idée de la maternité divine, nous devons avant tout la considérer dans ses rapports avec la divine majesté. Or, il n'est pas malaisé de voir que ces rapports priment tous les autres, tant ils sont d'une nature suréminente, et d'un ordre absolument à part. Dieu nous garde de prétendre en expliquer l'inexplicable perfection. Mais ce que la foi nous enseigne, et ce que nous croyons sur le témoignage de Dieu, il ne nous est pas défendu d'en rechercher quelque intelligence. S'il est permis de le faire pour les mystères du Fils, pourquoi ne pourrions-nous pas le tenter à l'honneur de la Mère; puisqu'une pareille étude aura pour résultat d'augmenter en nous le culte de respect et d'amour envers cette Vierge à jamais bénie?

I. — Le premier de ces rapports, le plus excellent de tous, parce qu'il sert de fondement aux autres, est celui qui relie Jésus à Marie, le fils à la mère, la relation de maternité. Marie est mère, véritablement mère et dans toute la force du terme : car tout ce qui fait la maternité dans les autres femmes se retrouve en elle. Comme les autres mères, elle a formé de sa substance le fruit béni de ses entrailles. Il est la chair de sa chair, l'os de ses os. Le sang- qui coule dans ses veines est un ruisseau dont elle fut la source, et le flambeau de sa vie s'est allumé au foyer de la sienne. Donc, l'affinité très intime en vertu de laquelle il y a comme unité de nature entre un fils et sa mère existe entre elle et le Dieu fait homme. En effet, bien que la nature du fils soit individuellement et numériquement distincte de la nature de sa mère, elle en est pourtant le fruit, l'écoulement et la vivante image. C'est dans ce sens que saint Pierre Damien a pu dire que Dieu, étant de trois manières dans les créatures, par son essence, par son opération, par ses illuminations, « est d'une quatrième manière dans une seule créature qui est la Vierge Marie, c'est-à-dire par identité, puisqu'il est une même chose avec elle; identitate, quia idem est quod il la » ( r ).

(t) S. Pel. Dam., serm. 41. in Nativ. B. V. M. P L. cxliv, 738. Ce sermon, comme je l'ai déjà dit,- semble plutôt devoir être attribué à Ni ■ colas, moine de Clairvaux et secrétaire de S Bernard. Ou trouve les mêmes idées, formulées en termes identiques, dans les Mélanges des œuvres d'Hugues de S. Victor (P. L. axxvn) Ce serait d'ailleurs abuser de ce passage et d'autres semblables que de s'en servir, comme on l'a fait, pour étayer une opinion bien étrange. Dans la sainte Eucharistie, nous recevrions une parcelle de la ebair de la Vierge communiquée par elle à son fils, au mpmeat de la concepiion, et conservée toujours intacte, malgré le renouvellement de l'organisme. Sur quoi je me demande trois eboses : par quel miracle la conservation s'est opérée; comment des éléments matériels, appartenant au corps du Seigneur, font en même temps partie de la ebair de la Vierge; comment enfin cela peut nourrir la pieté des communiants?

S'il y a quelque différence entre la Vierge Marie et les autres mères, au point de vue de l'union, elle est à l'avantage de" Marie. C'est qu'elle a doublement conçu le fruit de ses entrailles : de corps et d'esprit. De corps : ici parité complète. D'esprit; et c'est par là qu'elle l'emporte sur le commun des femmes. En effet, comme nous l'exposerons plus tard, avec une longue préparation de sublimes vertus, il a fallu le consentement exprès de la Vierge pour que le Verbe de Dieu s'unit en elle à notre nature, et se formât de sa chair un corps à l'image du nôtre.

Rappelons-nous maintenant que cette liaison si étroite, cette parenté de toutes la plus parfaite, cette affinité naturelle avec Dieu, qui n'est surpassée que par l'union de la nature humaine et delà divinité dans la personne du Christ, et par l'unité des trois personnes divines dans leur identique et même nature, ont pour terme le Fils éternel de Dieu, le Roi de gloire, le Créateur et le maître de toutes choses. Est-ce trop dire de la maternité qui les supporte, que d'affirmer qu'elle est, dans son genre, une dignité infinie?

Grande et glorieuse est toute maternité, puisqu'aucune autre cause créée ne produit un effet qui soit comparable à son fruit. Plus grande et plus glorieuse sans comparaison la maternité de Marie, puisque ce fruit n'est plus seulement pour elle un être portant au front l'image créée de Dieu, mais Dieu lui-même. Marie, comme toute autre femme, peut, dans un légitime orgueil, être fière d'avoir enfanté un homme, le roi de la création : d'autant plus fière que cet homme est le plus beau des enfants des hommes, et que le même homme, par le double privilège de son consentement libre et de la conception virginale, est plus

lC8 L. II. — GRANDEUR DE LA MATERNITE DIVINE

sien. Car la dignité delà mère, en tant qu'elle est mère, a sa cause et sa mesure dans la dignité de son fils. « Le fils, dit un des princes de la théologie parlant de la Vierge, porte à l'infini (infinitat) l'excellence de la mère; car l'infinie bonté du fruit révèle une bonté comme infinie dans l'arbre qui l'a donné » (r).

Les autres théologiens sont d'accord avec lui, comme on peut s'en convaincre en lisant, soit leurs réponses à cette question : Dieu peut-il faire quelque chose de meilleur que ce qu'il a fait? — soit les passages de leurs œuvres ayant trait à la grandeur de la maternité divine. « De même qu'il peut y avoir un bien plus parfait que n'importe quel bien créé, parce que c'est un bien fini; ainsi rien ne peut l'emporter sur le bien incréé, parce qu'il est infini. Et c'est pourquoi la bonté de la créature peut être envisagée à un double point de vue. Ou bien absolument en ellemême, et de la sorte toute créature peut être surpassée par une autre plus parfaite; ou bien dans sa relation avec le bien incréé, et considérée de cette manière la dignité de la créature peut recevoir une certaine infinité de l'infini auquel elle se rapporte. Telle est l'infinité de la nature humaine unie personnellement au Christ, de la bienheureuse Vierge en tant qu'elle est Mère de Dieu, de la grâce en tant qu'elle nous fait les temples du Saint Esprit... H y a toutefois un ordre dans ces relations. En effet, plus est étroit le rapport entre une créature et Dieu, plus cette créature est ennoblie. Ainsi le suprême degré de grandeur appartient à l'humanité de Jésus-Christ... et le second à la bienheureuse Vierge en qui le Verbe s'est uni à notre

(1) Albert. M., in Mariai i super M issus est, q. 197. xx, p. 139.

Cil. III. RELATIONS AVEC LE FILS iGtJ

chair » (i). C'est ce que dit S. Thomas dans son premier livre sur les Sentences.

Il le répète, mais plus brièvement, dans la Somme thèologique : « L'humanité du Christ parle fait qu'elle est unie personnellement à Dieu: la béatitude créée, parce qu'elle est la jouissance de Dieu ; et la bienheureuse Vierge, par là même qu'elle est la Mère de Dieu, ont toutes les trois une certaine dignité infinie; et, à ce point de vue, Dieu ne peut rien faire de meilleur, comme il ne peut être rien de meilleur que Dieu » (2).

C'est pour une raison semblable que toute faute mortelle est en quelque sorte une offense infinie de la majesté divine, parce que la grandeur de l'outrage croit avec l'excellence de la personne à qui l'injure est adressée. Voulez vous avoir quelque idée de l'énormité de l'une de ces fautes que nous appelons mortelles? Mesurez, si vous le pouvez, la grandeur de Dieu et l'étendue des droits qu'il a sur nous comme notre Créateur et notre souverain Maître. Pareillement, « demandez-vous quelle est la mère? demandez auparavant quel est lefils » (3) : car la dignité de celle-là croît proportionnellement à l'excellence de celui-ci. On prête à S. Grégoire le Grand une sentence analogue : « Vous désirez savoir combien grande est la Vierge. Tournez

(1} S. Tliom.,in i, d. 44. 1- ', a. 3,

(2) S. Thom., 1, p., q. 20, a. 6, ad 4. Cf. Alex. Halens., 1 p., q. 21, m. 3, a. 6; Dionys. Carthus., in 1, d. 44, <\- 2î Albert. M , in 1. d. 45, a. 5, etc. A noter encore ce passage de Denys le Chartreux. « Philosophi causaient foecunditatem dicunt esse praecipuam in creaturis perfectionem. Ouam inestimabilis erço est dignitas ejus quae eam infinitae dignitatis peperit prolem. Asserunt quidam magni theologi quod ratione hujus maternae foecunditatis maternitatisque Dei Beatissima Virgo Maria fit d'urnitatis quodam modo infinitae ». Serm. 1 in f est. Concept. vi opp. fol. i5 (Colon. 1642).

(3; « Quaeritis qualis mater? Quaerite prius qualis filins ». Texte attribué par le P. Grasset \la Dévot, envers ta Ste Vierge) à S. Eucher dans un sermon de Natura Yirginis.

d'abord les yeux vers son fils : l'excellence de l'un vous dira l'excellence de l'autre » (1). C'est à cela, si nous l'entendons bien, que reviennent les appréciations si magnifiques de la maternité divine, qui faisaient la matière du précédent chapitre; c'est pour cela que Marie voit tout au-dessous d'elle, à l'exception de Dieu; pour cela qu'entre elle et les serviteurs la distance est comme infinie ; pour cela que « toutes les créatures de Dieu, fussent-elles mille fois plus nobles, paraissant ensemble en présence de la Mère de Dieu, devraient s'incliner respectueusement devant elle » (2), après s'être prosternées devant la majesté de Dieu (.3).

Il faut prévoir une objection qui s'offre assez naturellement à l'esprit du lecteur. Est-il bien vrai que la

(1) 11 peut se faire que ce texte souvent cité soit authentique, mais nulle part je ne l'ai trouvé dans les Œuvres du saint pape.

(2) S. Bonav.,in i. d. 44- dub. 3, in expos, text

(3; « Dire uniquement de Marie qu'elle est Mère de Dieu, c'est affirmer d'elle une grandeur dépassant tout ce qui n'est pas Dieu. Voilà pourquoi le B. Thomas d'Aquin n'hésite pas à lui attribuer une dignité en quelque sorte infinie; et c'est justice. En effet, si la dignité de la mère croît en proportion de l'excellence du fils, peut-on douter que, le fils étant infini, l'h)nneur de la mère et sa dignité ne soient aussi d'une certaine manière infinis? 11 est honorable d'être la mère d'un simple citoyen; il Test plus, d'avoir donné le jour à un chevalier, à un roi; s'il y avait une mère pour les esprits angéliques, ce serait un honneur encore plus grand d'avoir pour fils, un ange, un archange, un séraphin. Donc être Mère de Dieu, c'est ce qui surpasse ces gloires maternelles de toute la hauteur où Dieu s'eleve au-dessus de toute créature.

« 0 Vierge admirable, mère de son Créateur! O dignité qui doit nous frapper de stupeur! Une femme ayant avec Dieu le Père un commun fils, le même, et tous deux lui disant en même temps, avec une égale vérité: Vous êtes mon fils; une femme, une vierge, mère de celui-là même dont Dieu est le Père. Le Fils à la droite du Père, la mère, à la droite du Fils; et ce Père et cette mère arrêtant l'un et l'autre un regard d'ineffable complaisance sur cet Unique. Le Père disant au Fils : Je vous ai engendré de men sein avant l'étoile du malin [Luciferum) ; et la mère disant à son tour au même Fils : Vous avez été formé dans mon sein virginal; vous êtes le fruit béni de mes entrailles. Elle-même est épouvantée de tant de gloire, impuissante à concevoir cet ineffable excès d'élévation : car par cela même qu'elle est la Mère du Créateur, elle est justement devenue Reine et Maîtresse de toute créature. Vraiment, ù Marie, Celui qui est puissant a opéré en vous de grandes choses, en faisant de vous sa Mère». S. Thom. de Villeneuve, in f est. Nativ. #. V. M. n. 9. Concion. n, so? (Mediolani, 17G0).

dignité d'une mère doive se mesurer à la grandeur de son fils? Que d'hommes illustres, renommés par leur puissance, leurs exploits, ou leurs œuvres de génie, dont la mère est restée dans l'ombre? A cette difficulté je n'opposerai qu'une réponse. Ces hommes ne sont pas nés de leurs mères tels qu'ils se présentent à l'admiration du monde; ils le sont devenus par leur travail, par un concours heureux de circonstances ou par toute autre cause indépendante de leur origine. Pour tous, esclaves ou fils de rois, c'est la même entrée dans la vie (i).

Mais, autre est la condition du fils engendré par Marie. Il n'est pas devenu Fils de Dieu, Dieu comme son Père. Il l'a été dès le premier instant de son existence, dans le sein maternel qui l'a conçu, comme il le fut dans tout le cours de sa vie mortelle, et comme il Test dans les hauteurs des cieux. Il est vrai, ce n'est pas de Marie qu'il a reçu sa nature divine ; mais il n'en est pas moins certain que le fruit de ses entrailles virginales, encore qu'il soit homme, a toujours été le Yerbe de Dieu; il n'est pas moins certain, non plus, que cette naissance, qui nous a donné le Dieu fait homme, n'a pas dépendu seulement du concours physique et maternel de la Vierge, mais encore de sa volonté consciente et de son libre consentement, mais encore des admirables vertus par lesquelles Marie, concevant le Verbe dans son cœur, avant de le concevoir dans ses flancs, a mérité l'honneur et le bonheur d'être sa mère (2). Ce qui suffit pour mettre à néant l'objection tirée de la similitude avec les autres femmes.

(1) Sap , vu, 5, 6.

(aj Je n'insiste pas davantage sur ces idies, devant les traiter à fond dans ma seconde Partie.

Si vous voulez un exemple qui vous serve à juger combien grande et noble est la maternité divine, comparez-la plutôt avec la paternité de Dieu; et quand vous lirez que le Fils du Père est « la splendeur de sa gloire et l'image de sa substance » (r); jugez si la paternité divine peut être si excellemment glorifiée dans cet Unique, sans que la maternité n'en reçoive un éclat non pas égal, mais supérieur à toute autre gloire. La mère a librement revêtu ce fils de son humanité; en retour, de quoi la revètira-t-il,si ce n'est de lui-même? Et comme il est la Lumière incréée, que verrons-nous en Marie, sinon cette femme de l'Apocalypse « toute resplendissante du soleil qui l'enveloppe comme un vêlement » (2).

II. — Telle est la relation fondamentale de la Vierge avec son fils, et telle la grandeur incommensurable qu'elle en reçoit. A cette relation fondamentale s'en rattache une autre qui pour Jésus enfant découle immédiatement de la première. Je l'appellerai, faute d'un autre mot, la relation de dame et maîtresse. C'est que la bienheureuse Marie avait et exerçait sur Jésus l'autorité d'une mère sur son enfant. Comprenons-nous tout ce qu'il y a de sublime dans le pouvoir d'une telle mère, et d'admirable dans l'obéissance d'un tel fils? Celui à qui appartient toute puissance, et d'où dérive toute autorité sur la terre et dans les

(1) Hebr., i, 3.

(2) Apoc, xii, 1. « Plane amicta sole tanquam vestimento.. . Ouam familiaris ei f'acta es, Domina. Quam proxima. imo qr.am inlima fieri meruisti; quantam gratiam invenisti apud eum. In te manet et tu in eo ; et vestis eum et vestiris ab eo Vestis eum substantia carnis, et vestit ille te gloria suae majestatis. Vestis solem nube, et sole ipsa vesliris ». S. Bernard, Serm de 12 Praeroa. B. M, V., n. 6. P. L. clxxxih,

cieux; ce Verbe de Dieu, sur qui tout repose, et dont la volonté est la règle de toute volonté, dépend d'une femme, et cette femme reçoit de lui l'obéissance. « Il leur était soumis, » dit l'Evangile. Mystère qui plongeait saint Bernard dans le dernier ravissement. « Il leur était soumis, répète-t-il. Oui donc était soumis, et à qui ? Un Dieu était soumis à des hommes, le Dieu devant qui les Anges s'abaissent, à qui les Principautés et les Puissances obéissent, était soumis à Marie, et non seulement à Marie, mais à Joseph, à cause de Marie. Ou'admirez-vous ici davantage ? La bonté et la condescendance du fils, ou la suréminente dignité de la mère ? Des deux côtés c'est un prodige qui jette dans la stupeur. Un Dieu obéir à une femme, humilité sans exemple; une femme commander à un Dieu, élévation sans pair. Dans l'éloge des vierges nous chantons que c'est leur privilège singulier de suivre l'Agneau partout où il va ; quelle louange mérite donc celle qui le précède » (i) !

C'a été une question vivement débattue parmi les théologiens desavoir si Jésus-Christ avait reçu de son Père un ordre véritable d'accepter la mort pour notre Salut; ils se sont aussi demandé s'il pouvait être, au sens propre du mot, appelé le serviteur du Père, comme il est parfois désigné dans les Saintes Ecritures. Plusieurs ont estimé que Jésus-Christ, étant Dieu dans sa personne, ne pouvait être lié par un commandement proprement dit. Ce n'est pas ici le lieu de discuter longuement cette double question. Nous n'examinerons que le coté sous lequel l'une et l'autre importent à notre sujet.

(i) S. Bernard., hom. i, super M issus est,n. 7. P. L. clxxxiii, 60.

I ^4 L- u- GRANDEUR DE LA MATERNITE DIVINE

Est-il bien vrai que le Fils du Dieu, parce qu'il est une personne divine, ne pouvait être obéissant en toute vérité ? Afin de préparer la solution, je remarque d'abord que les droits et les devoirs appartiennent aux personnes, mais à raison de leur nature, considérée soit en général, soit dans ses caractères individuels. De là vient que les trois personnes divines, n'ayant qu'une seule et même nature n'ont aussi qu'un seul et même droit; et, parce que cette nature, identiquement la même, est l'Etre par essence, il s'ensuit manifestement que les mêmes personnes ont comme attribut essentiel l'indépendance la plus absolue visà-vis de tout être, en dehors de Dieu. De là vient aussi que les hommes, à raison de l'unité de leur nature spécifique, sont dans une égalité parfaite les uns par rapport aux autres, tant que les conditions individuelles qui viennent modifier et déterminer en eux cette nature commune n'amènent pas avec elles de nouveaux droits et de nouveaux devoirs. Ainsi, pour employer un exemple, le père et son fils, considérés uniquement au point de vue de la nature spécifique, c'est-à-dire en tant qu'ils sont hommes, ont absolument mêmes droits et mêmes devoirs essentiels. Mais si vous tenez compte des conditions individuelles que revêt en eux la nature d'homme, conditions faisant d'elle en celui-ci la nature d'un père, en celuilà la nature d'un fils, l'égalité complète disparaît, et fait place dans le père à des droits, à des devoirs dans le fils, fondés les uns et les autres sur la relation que leur qualité respective de père et de fils introduit entre eux. Donc, pour conclusion, droits et devoirs appartiennent aux personnes, mais dépendamment de leur nature.

Regardez maintenant Jésus -Christ dans sa double condition d'homme et de fils de Marie. Égal au Père comme personne divine, il lui doit soumission de volonté dans sa nature humaine, puisque cette nature est par toute elle-même sous le domaine de la nature divine. Par cette même nature humaine, en tant qu'elle prend son origine dans le sein de la Vierge, c'est-à-dire en tant qu'elle est comme individualisée dans le fils de cette incomparable mèrer il se soumet à Marie, pour toute chose où l'enfant des hommes est sous le gouvernement maternel. Un Dieu, direz-vous, a droit à l'indépendance souveraine, et ne peut l'abdiquer, sans se renier lui-même. D'accord, s'il n'est que Dieu; mais s'il ne peut soumettre sa volonté divine à la volonté d'un autre, il a, de par sa nature humaine, une autre volonté à qui la dépendance est possible, sa volonté d'homme et de fils de l'homme. Ainsi Jésus- Christ est immortel à raison de sa nature divine; toutefois Jésus-Christ a pu souffrir et mourir dans sa nature humaine. Car l'immortalité d'une nature et la mortalité de l'autre appartiennent également à la personne qui subsiste dans les deux natures. Et voilà comment Jésus-Christ, parce qu'il est vraiment homme et vraiment fils de l'homme, pouvait obéir à Marie, sa Mère.

« 0 Vierge, disait à Marie Denys le Chartreux, par le droit et le privilège de votre maternité divine vous avez le pouvoir de commander à toute créature au ciel et sur la terre. Ou'ai-je dit, à toute créature? Ne paraissez-vous pas avoir l'autorité sur Dieu lui-même, non pas en tant qu'il est Dieu, mais à raison de la nature humaine qu'il a reçue de vous, en naissant de vous; de cette nature suivant laquelle il. vous fut soumis à Nazareth? Et maintenant encore, s'il ne vous

rend plus obéissance, au moins vous respecte-t-il comme la plus noble, la plus fidèle et la plus honorée des mères » (1).

Je sais bien qu'il n'en est pas absolument de la soumission du Christ comme de l'obéissance des autres enfants envers leurs mères. Il y a entre eux et lui de grandes différences. On pourrait dire tout d'abord que jamais obéissance d'un fils ne fut comparable à celle de Jésus, au point de vue de la perfection, tant cette obéissance était empressée, douce, entière, aimante; tant Jésus voyait la volonté du Père dans les moindres ordres et les désirs même de Marie. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit principalement. Je veux parler des différences qui tenaient à la diversité même des personnes. L'enfant ordinaire ne s'est pas mis de son libre vouloir sous la dépendance maternelle. Le fait qui l'oblige à la soumission est un fait naturel, antérieur à tout exercice de sa liberté. Il ne lui est pas loisible, non plus, de se soustraire à l'obéissance à laquelle il est obligé de par l'auteur de sa nature. Tout autre est la condition du Fils de Dieu par rapport à sa Mère. S'il lui est soumis dans sa volonté d'homme, c'est que, par sa volonté divine, il s'est abaissé librement, non seulement jusqu'à se revêtir de notre nature, mais jusqu'à la recevoir telle que nous la recevons nousmêmes; comme nous petit enfant, comme nous ayant besoin, dans sa faiblesse, des soins, du dévouement, du gouvernement d'une mère; et tout cela de son choix, pour nous être en tout semblable, à l'exception du péché.

A cette différence essentielle vient s'en adjoindre

(1) Dionys. Carlhus., de Laudib. vilae solitar. L. un. a. 29.

Cil. III. RELATIONS AVEC LE FILS

une autre qui n'est pas moins considérable. Jésus- Christ, même au temps de son enfance et de sa première adolescence, ne se soumettait pas à Marie en tout et partout où les autres enfants doivent une absolue dépendance. Les actes qui regardaient immédiatement et directement sa mission, ea quae Patris erant, il les posait de lui-même, se dérobant de son autorité propre au contrôle de Marie, comme à celui de Joseph. Là, il ne se conduisait que par l'Esprit du Père qui est aussi le sien. C'est pourquoi nous le voyons, à l'âge de douze ans, rester seul au Temple après les fêtes de la Pàque, sans avoir reçu ni même demandé l'assentiment de ses parents. Sa volonté divine primait surtout commandement humain, quand il s'agissait de l'œuvre de son Père. C'est aussi la raison pour laquelle nous le voyons, dans plusieurs circonstances faire, apparemment du moins, si peu de cas des désirs de sa mère. Elle demande un miracle aux noces de Gana, non pas directement, mais par voie d'insinuation. Ils n'ont point de vin, lui dit-elle. Et lui de répondre : Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi (r)? Cumme s'il eût voulu, moins pour elle

(i) Joan., i, 4- Dans la suite, nous reviendrons sur ce texte et sur toute la scène évangélique. Contentons-nous, pour le moment, de transcrire un fragment des notes insérées par M. F. Vigouroux dans la traduction de l'Evangile selon S. Jean de l'abbé J.-B. Glaire : « Femme. Ce nom ne renfermait jamais chez les Hébreux une idée de mépris, comme en français. Jésus-Christ attaché à la croix s'en sert, lorsqu'il recommande, de la manière la plus tendre, sa mère à son disciple bien-aimé. Les Romains et les Grecs donnaient le titre de Jemme à des princesses et à des reines, en leur adressant la parole. — « Plusieurs traduisent sur le lalin: Que nous importe à l'un et à l'autre? Mais la plupart entendent ces mots autrement : Q l 'avons-nous à faire ou à concerter ensemble ? Laissez-moi la liberté que demande mon ministère. Ce second sens paraît mieux en harmonie avec l'acception de ces mots (Qu'ici mihi et iibi est ?) dans la Bible, et avec l'esprit du quatrième Evangile. .. Un miracle, semble-t il dire à sa mère, est une œuvre toute divine. La chair et le sang n'y doivent avoir aucune part. C'est comme homme que je sais votre fils; c'est comme Dieu que je dois agir en ce moment... Du

LA MEIIE DE DIEJ. — I. — 12

que pour les autre?, signifier par là que, dans cet ordre de faits se rapportant à son rôle de Dieu Sauveur, sa volonté d'homme relevait uniquement du vouloir divin. Il ne faudrait pas croire, non plus, qu'il rende encore et toujours la même obéissance à Marie. Un roi, hors de tutelle, gouverne par son propre mouvement, eûtil encore sa mère. Les parents ne perdent jamais leurs droits au respect et à l'amour de leurs enfants; mais les liens de l'autorité dans les uns, de la soumission dans les autres, se relâchent à mesure que les fils cessent d'être des enfants pour devenir des hommes, puisque leur raison d'être est dans l'œuvre de la formation physique et morale. Jésus-Christ n'est plus dans l'état d'enfance et de formation; il est l'homme parfait, l'homme dans le développement achevé des facultés humaines; le Chef de l'humanité régénérée, le Roi universel dans l'exercice très actuel et jamais interrompu de son éternelle souveraineté. Mais s'il n'obéit plus à sa Mère, il reste toujours vrai qu'il fut un temps où Marie commandait à son Dieu, comme toute autre mère à ses fils (1) ; il n'est pas moins vrai, non plus, que les désirs de Marie sont encore pour lui

reste, il n'y a dans ces paroles aucun reproche, aucun blâme pour Marie, qui partage les sentiments de son fils, et qui entre dans sa pensée: mais pour ceux qui l'entendaient, pour les Apôtres surlout, il y a une instruction importante : c'est que le Sauveur n'est pas absolument avec sa mère dans les mêmes rapports qu'un enfant ordinaire ; c'est que, dans l'exercice de leur ministère, les ministres de Dieu ne doivent avoir aucun és;ard à la chair et au sang (L. Bacuez) ». — Si l'on traduit avec un exégète protestant, M. Reuss; « Laissez-moi faire, ma mère», on voit encore Notre Seigneur signifier par là que sa mission officielle ayant désormais commencé, il devait agir plutôt en Fils de Dieu qu'eu fils de Marie, et qu'il était indépendant de r.a mère pour ses oeuvres messianiques. Du reste, c'est bien ainsi que la Vierge le comprit; car elle se sentit exaucée, comme elle l'était en effet.

(1) Deo obediente ooei hominis.Jos., x, 14. Ce qui n'était qu'une métaphore, entendu de Josué, est une vérité très certaine, entendu de la Mère de Dieu. Jésus lui obéissait, puisqu'il soumettait à la volonté maternelle la direction de la sienne.

Cil. III. RELATIONS AVEC LE FILS 1 79

comme des ordres, et qu'il en fait, au ciel, toutes les volontés.

III. — Troisième relation de Jésus avec la Vierge bénie. LeGhrist Sauveur est l'Epoux, et Marie, l'épouse, de toutes la plus aimante et la plus aimée. Comme ce n'est plus chose ordinaire de les présenter l'un et l'autre à ce point de vue, il est juste de faire appel aux témoignages. J'en emprunterai seulement quelques-uns, soit aux écrits des anciens docteurs, soit aux monuments de la Liturgie sacrée (i). Voici d'abord en quels termes S. Ephrem fait parler la Vierge à son Fils nouveau-né : « Oui, je suis ta sœur, puisque nous avons tous deux David pour aïeul; ta mère aussi, puisque je t'ai conçu; ton épouse enfin par le don que tu m'as fait de la sainteté » (2). Jean le Géomètre, théologien et poète de l'Eglise grecque, invoque Marie sous le môme titre : « Salut, ô vous qui pénétrez dans les mystères les plus cachés ; vous que le privilège d'épouse introduit dans le sanctuaire le plus secret de de l'Epoux » (3). Une expression singulière, employée par Modeste de Jérusalem, m'engage à joindre son témoignage à celui des autres Orientaux. Parlant de la bienheureuse Assomption de la Vierge : « Elle est, dit-il, entrée dans la chambre nuptiale des Gieux, la très glorieuse épouse de l'union h y postât ique des deux natures du Christ, c'est-à-dire, du véritable Époux céleste dont la beauté fait au ciel l'admiration des Vertus et des Puissances » (4).

(i) On pourrait en trouver un grand nombre dans le commentaire du P. Gh. Passaçlia sur l'Immaculée Conception.

(2) S. Ephrem Opp., n (synace lat.), 429. Serm., in Natiu. D.

(3) Joan. Geomet., Hymn. 2 in B. Viry. P. G. cvr, 858.

(4) Modeit. Hieros. Eucom , in Dormiiion. Deip. n. 3. P. G. xcvi,

Si nous passons de l'Eglise grecque à l'Eglise latine, nous entendrons partout donner le même titre à la Mère de Dieu. « Misérables et petits que nous sommes, s'écrie S. Fulbert de Chartres, comment pourronsnous louer celle que personne ne louerait dignement, quand tous ses membres se changeraient en autant de langues. Elle est plus haute que le ciel, plus profonde que l'abîme. Elle seule a mérité d'être à la fois épouse et mère. Par elle a commencé le relèvement de la première mère; par elle nous est venue la Rédemption » (i). Même titre encore, chanté par nos pères, dans les anciennes hymnes à l'honneur de Marie : « Nous vous en supplions, ô sainte Mère de Dieu, épouse du Roi éternel, protégez-nous partout et toujours... Vous êtes la brillante épouse du Christ, la Reine très illustre du ciel... la mère immaculée de Dieu » (2). Ajoutons un dernier texte: « Voyons quelle est cette Vierge si sainte que le Saint-Esprit a daigné descendre en elle; si belle que le Seigneur l'a choisie pour épouse » (3).

Le Dieu Sauveur est l'époux et Marie, l'épouse; disons plus, l'épouse unique. Commentle Sauveur estil époux, puisqu'il est fils; et comment Marie, devenue l'épouse de son fils, peut-elle être l'unique épouse? deux problèmes que nous allons résoudre dans une même suite d'explications, et qui, l'un et l'autre, contribueront à la glorification de la divine maternité.

Les relations de fils et d'époux, de mère et d'épouse

3?8S. C'est, je pense, pour affirmer plus énergiquement sa foi dans l'unité de personne et la dualité de nature, que cet evêque use de pareils termes.

(1) Fulbert. Carnot., Orat. in Deip. Assampt: Biblioth. Gonc. Combe fis. vu, p. 6to.

(s) Adalb. Daniel, Thesaur. Hymnol. 1, p. 240. Lipsiae, i84<>.

(3/ Serm. 12 in Ap pend. Ad opji.S. Maximi Taurin. P. L. lvii. 887.

CH. III. RELATIONS AVEC LE FILS l8l

ne s'excluent-elles pas mutuellement, clans un même sujet par rapport à la même personne? Oui, sans aucun cloute, si les termes d'époux et d'épouse, de mère et de fils, devaient tous être entendus suivant leur signification propre et rigoureuse. Mais ce n'est que par analogie qu'on emploie les deux premiers. Or, je trouve trois raisons de donner à Marie la qualité d'épouse du Verbe incarné, son fils, et chacune d'elles est plus ou moins clairement indiquée dans les textes que je transcrivais tout à l'heure.

Marie est l'épouse du Verbe incarné propter sancfitatem, à raison de son admirable sainteté, comme nous l'a dit saint Ephrem. Ce n'est pas seulement à l'Église que le titre d'épouse est attribué dans la douce et sublime allégorie du Cantique. Parmi cette légion d'éminents interprètes et de saints mystiques, qui, depuis Origène jusqu'à ces derniers temps, ont commenté ce livre, il n'en est peut-être aucun qui n'ait vu dans l'Épouse toute âme fidèle, aussi bien que l'Église (i). Du reste, rien de plus naturel que cette alliance de l'Église et des âmes saintes dans l'unité du même symbolisme, puisque ces âmes sont la meilleure partie de 1 Église; puisque, réunies dans l'unité d'une même foi, d'un même désir, d'une même intention et d'un même cœur, elles forment la colombe unique, une seule et même Reine, comme dit saint Augustin (2), parlant des églises particulières.

Bien que toutes les âmes des justes soient les épouses du Roi Jésus, j'ai appris de la sainte Liturgie que les Vierges, consacrées à Dieu par la profession reh-

(1) « L'épouse, c'est l'àme qui aime. Sponsae nomine censetur anima fjuae amat. » S. Bernard, in Cant. Serin, vu. n 2. P.L. clxxxiu, 807

(2) S. August., Enarr. in p&alm. 44, n. 23. P.L. xxxvi, 603.

l82 L. 11. GRANDEUR DE LA MATERNITE DIVINE

gieuse, ont un titre spécial au beau nom d'épouse.

« Je te fiance à Jésus-Christ, le Fils du Père suprême, » dit le Pontife, quand il leur donne l'anneau, gage et symbole de la fidélité qu'elles doivent garder « à celui qui est à la fois l'époux et le fils de la perpétuelle virginité » (i). Au-dessus de cette union des Vierges, la théologie mystique nous montre dans la Vie des saints d'autres fiançailles, un autre mariage spirituel encore plus intime entre le Christ et certaines âmes privilégiées, comme furent une sainte Thérèse, une sainte Catherine de Sienne et tant d'autres. C'est encore l'union commune, basée sur la grâce et sur la sainteté, mais avec une manifestation plus sensible, et dans un plus haut degré (2). Est-il besoin de longues explications pour concevoir combien, à tous ces titres, la très heureuse Vierge est déjà, plus que toute créature, l'épouse du Seigneur Jésus? Oui donc a possédé, comme elle, tous les privilèges de grâce sur lesquels est fondée cette divine alliance ?

Aussi bien l'Eglise ne se contente pas de se reconnaître, elle et les âmes de ses fils, dans l'épouse du Cantique. Elle y voit singulièrement Marie, la bienheureuse Vierge. Il n'est pas un chapitre du poème où elle ne lise, d'un côté, les infinies tendresses du Christ le royal Epoux, pour sa colombe, son amie, sa toute belle, sa sœur, son épouse; et de l'autre les retours de dilection de cette bien-aimée Sulamite envers celui qui veut être à la fois et son époux et son fils. Quelque fête que nous célébrions en mémoire de Marie, c'est dans Je Cantique que i'Eg-lise va chercher ses

(1) Pontifie . Rom . , de Consecral. Virp.

(2) J'ai développé plus longuement ces notions dans mon ouvrage sur la Grâce et la Gloire, L. v, 5.

CH. 111. RELATIONS AVEC LE FILS l83

plus belles inspirations; c'est là qu'elle cueille les fleurs dont elle la couronne, et les parfums qu'elle répand autour de ses autels. J'en prends à témoin tous les Offices de l'Orient et de l'Occident, depuis celui de la Conception de la Vierge, où elle nous apparaît « comme la toute belle en qui ne se voit pas la moindre tache » (i), jusqu'à l'Office de la glorieuse Assomption qui nous montre « la bien-aimée montant au ciel, appuyée sur le bien -aimé » (2).

Est-ce là le sens contenu littéralement dans le texte ou simple adaptation ? Quand on se rangerait à ce dernier avis, il n'en serait pas moins vrai que l'Eglise, à la lumière de Dieu, chante et prêche de Marie ce que leCantique a dit de l'Épouse. Elle est donc épouse et je ne peux douter que ce titre lui convienne (3).

(1) Cant., iv, 7.

(2) Cant. , vin, 5.

(3) Le Cantique des Cantiques est une allégorie dont le sens littéral et premier se rapporte au saint commerce du Christ et de l'Eglise. Mais parce que les fidèles, et particuliereme.it les âmes des justes, appartiennent à l'Eglise, il s'ensuit nécessairement qu'au sens a secondaire et conséquent », comme disent plusieurs savants interprètes et théologiens, au sens intégrant comme d'autres parlent, et peut-être avec plus d'exactitude, ils sont aussi compris dans la lettre du chant inspiré. Donc, au même sens, la bienheureuse Vierge a sa grande part dans le Cantique, une part proportionnelle à la sainteté qui la place au premier rang parmi les membres vivants de l'Eglise du Christ. Tout à l'heure, nous étudierons en Marie d'autres titres au nom d'épouse; et ce sera une nouvelle et plus sensible preuve qu'elle n'est pas seulement l'épouse du Cantique au sens accommodât ice, mais au sens littéral, plus et mieux que les âmes unies à Jésus Christ par les liens du divin amour.

Les anciens Pères, S. Grégoire de Nysse, S. Epiphane, S Ambroise, S. Hildefonse et bien d'autres'ont interprète fréquemment de Marie des passages détachés des Cantiques. Us la reconnaissent dans le jardin fermé, dans la fontaine scellée, etc. Mais il faut arriver au douzième siècle pour rencontrer des ouvrages où le livre entier soit interprété de la Mère de Dieu. A partir de cette époque, les interprétations de ce genre sont nombreuses. On en trouve même chez les Grecs; par exemple celle de Matthieu Cantacuztne, au xive siècle (P. G. cl a-, 997, sqq.). Voici la pensée de Denys le Chartreux (xve siècle) : « Communiter fertur quod triplex sit sponsa Christi : videlicet, toLi universalis Ecclesiamilitans quae vocatur sponsa D. N. J.-C generalis; et quaelibet anima fidelis et amorosa quaedicitur sponsa Christi particularis, iicmquc Beatissima Virgo Maria Christifera quae Christi sponsa sinjulariter dicitar ». Dionys. Carlh., in Prooem. Cant. Cantic.

l84 L- IL — GRANDEUR DE LA MATERNITÉ DIVINE

Ce n'est pas assez dire : elle est. Punique épouse. Comment, me demanderez-vous, est-elle seule épouse, puisque la grâce du Christ en fait tant d'autres ? C'est qu'elle l'est dans l'ordre supérieur qui répond à sa maternité; c'est que sa sainteté, sa virginité, l'intimité de son union avec le céleste époux des âmes n'ont pas d'égales. « Dieu, dit S. Thomas, a toujours avec lui et les Anges et les âmes saintes. Et pourtant, s'il n'y avait pas de pluralité dans les personnes divines, il resterait seul et solitaire. Car la solitude est compatible avec la présence des êtres d'une nature étrangère. Un homme est seul en un désert, quoiqu'il y ait un grand nombre de plantes et d'animaux autour de lui » (i).

C'est dans un sens analogue que la très heureuse Yierge est la seule épouse : seule, parce qu'il ne convient qu'à la Mère de Dieu d'être debout, à la droite de l'Epoux, dans son vêtement de gloire; seule, parce que les autres vierges épouses n'approchent du Roi qu'après elle, derrière elle et par elle : « Astitit regina a dextris tuis in vestitu deaurato... Adducentur régi virgines post eam » (2); seule en un mot, parce que sa grâce est au-dessus de toute virginité, les saintes caresses et les confidences qu'elle échange avec l'Epoux, au-dessus de toutes les faveurs accordées aux saints les plus chers au cœur de Dieu. Les noms d'époux et d'épouse, employés pour caractériser le rapport des âmes saintes avec Dieu, expriment plus spécialement l'amour réciproque, la donation mutuelle des biens, la conformité des jugements, des volontés,

(1) S. Thom., 1 p., q. 3i, a. 3, ad 1

(2) Tsalm., xliv, io, 10.

des goûts, des intérêts, l'unité des cœurs (i). Peut-on douter après cela que Marie soit épouse, et que sa maternité, loin d'y faire obstacle, doive être envisagée comme la raison première de son ineffable privilège? Épouse, elle l'est encore à un titre exclusivement propre, en tant qu'en elle et par elle s'est opérée l'union de la nature humaine au Verbe de Dieu. Et c'est là, si je ne me trompe, ce que voulait signifier Modeste de Jérusalem, quand il appelait Marie « la très glorieuse épouse de l'union hypostatique » (2). Marie, dans cette union, a rempli les fonctions d'épouse, en même temps qu'elle avait le rôle de mère. C'est alors, en effet, que s'est conclu et consommé le mariage à jamais béni qui devait nous relever de notre chute originelle, et nous faire monter jusqu'à Dieu. Le Verbe, en prenant notre chair, a épousé toute la nature humaine dans cette nature individuelle qu'il s'est personnellement unie. Mais une loi de la conduite de Dieu à l'égard des hommes, c'est qu'il respecte souverainement leur liberté. Il fallait donc que l'humanité donnât son consentement à l'union qui devait la sauver. Ce consentement, ce n'est pas à la nature particulière qu'il faisait sienne, que Dieu pouvait le demander : elle ne préexistait pas à l'union. Qui donc le prêtera, si ce n'est la Vierge Marie, puisque c'est dans sa chair et de sa chair que le Verbe va recevoir son épousée; puisque c'est en elle qu'elle est pure et digne d'entrer en société avec le Verbe ?

(1) « Nec sunt inventa aeque dulcianomiua, quibus Verbi animaeque dulces ad invicem expiimerentur afïcclus, quemadmodum sponsus et sponsa : quippe quibus omnia communia sunt, nd proprium, nil a se divisum babentibus. Una utriusque haereditas, una domus, una mensa, unus torus, una etiam caro ». S. Bernard, in Cant. Serni. 7, n. 2. 1. inox. cit.

(2) Voyez plus haut, p. 17g.

l8G L. II. GRANDEUR DE LA MATERNITE DIVINE

Comprenons-le bien : il y a un consentement requis, et Marie le donne; il y a une épouse, et cette épouse, en qui se récapitule l'humanité tout entière, a été la substance de Marie. N'est-ce pas assez pour que la Vierge, en devenant mère, prenne encore la qualité d'épouse? Vainement m'opposeriez-vous qu'il n'y a pas mariage : car je vous apporterais des milliers de textes où les Pères représentent l'Incarnation sous cette figure. Ne dites pas non plus que Marie joue seulement ici le rôle d'intermédiaire. Saint Pierre Chrysologue vous répondrait : « Voici que Dieu députe un messager ailé vers la Vierge, il lui confie les arrhes, c'està-dire la grâce comme dot... Le divin interprète part d'un vol rapide, et va, non pas enlever à Joseph sa fiancée, mais revendiquer pour le Christ l'épouse qui lui fut engagée dès le sein de sa mère, au moment même où elle y était formée. Le Christ donc reprend son épouse, et n'enlève pas celle d'autrui; il ne fait pas de divorce, quand il s'unit toute sa créature dans l'unité de son corps» (i). Ainsi la fiancée devient épouse, au jour de l'Annonciation, et le Verbe, en prenant sa chair, épouse en elle et par elle l'humanité tout entière. N'est-ce pas le lieu de répéter ici qu'elle est en toute vérité l'épouse unique ? Car est-il une âme avec qui le Verbe ait contracté semblable alliance? Ce que

(i) S. Pet. Chrysol., Serm. i^o. de Annuntiat. P. L. m, 676. Voici quelques pensées, inspirées à Pierre de Celle, évèque de Chartres, par la contemplation de ce mystère : « Ibi (in thalamo virgineo) fiunt Sponsus et sponsa una caro, una anima, unus spirilus. Sponsus refundit in sponsam quidquid in se habetdulcedinis, quidquid honoris et potestatis. Denuo mutua vicissitudine, in seipso resumit ab ea quidquid paupertatis, quidquid amaritudinis, quidquid contumeliae et passiouis. Hac commutatione ipsa procul dubio ditatur, sed ipse non minoratur; ipsa melioratur, nec ipse sua gloria privalur. Nam amarum nostrum convertit in dulce suum, opprobrium in .^loriam commutai, ... de morte vitam, de passione mercatur gratiam ». Lib. de Panibus, c. ai. P. L. ccn, 1019.

Cil. III. RELATIONS AVEC LE FILS 187

disait Adam, quand il sortit de son mystérieux sommeil : « Voici la chair de ma chair et l'os de mes os », Marie n'a-t-elle pas le droit de le redire en parlant de Jésus, son adorable Epoux? Et si l'époux doit aimer l'épouse comme sa chair, n'est-ce pas ainsi qu'il convient au Fils d'aimer celle dont il a tiré sa substance corporelle et visible (i)?

Il nous reste à dire une troisième raison, non moins incommunicable, pour laquelle la Vierge mère est épouse. Je la signalerai seulement en quelques mots, puisqu'elle fera pour la plus grande part la matière de notre seconde Partie : c'est que Marie est la nouvelle Eve du nouvel Adam; un aide semblable àlui (2) pour la génération des fils adoptifs de Dieu, comme la première Eve fut Y aide du premier homme pour la production naturelle delarace humaine. Jésus-Christ donnera naissance aux enfants de la nouvelle Alliance parmi les plus incroyables douleurs au jour de sa Passion; et Marie, debout près de la croix où son fils agonise, participera doublement en mère à cet enfantement mystérieux par sa compassion.

A ces trois raisons on pourrait peut-être en ajouter une quatrième : c'est que l'Eglise, étant l'épouse, ce titre doit convenir à Marie, puisqu'elle est, au sentiment unanime des Pères, le type de l'Eglise; en d'autres termes, puisque l'Eglise est faite à son image. Mais, d'une part, nous devons renvoyer pour cette idée de type aux développements qu'elle recevra dans la seconde Partie de l'ouvrage, où nous parlerons de la Mère des hommes; et, d'autre pari, cette raison se trouve implicitement comprise dans les précédentes,

(1) Eplies., v, 38, sq.

(2) Adjutorium simile sibi. Gen. n, 18.

l88 L. II. — GRANDEUR DE LA MATERNITE DIVINE

et surtout dans les deux dernières. Voilà pourquoi c'est assez de l'avoir signalée comme en passant.

Et maintenant qui comprendra jamais jusqu'où cette qualité d'Epouse du Roi Jésus, qu'elle possède à de si hauts titres, porte la grandeur et le nom de Marie? Mais qui ne voit aussi dans la même grandeur un accroissement prodigieux de gloire pour sa divine maternité : car manifestement, si la Vierge est à tous ces titres l'Epouse par excellence, l'Epouse unique dans son ordre, c'est qu'elle est Mère de Dieu.

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