CHAPITRE PREMIER
Que la maternité divine est pour la Vierge Marie le principe, le centre et la clef de ses privilèges de nature, de grâce et de gloire; et comment tous sont virtuellement , au moins, renfermés dans le titre de Mère de Dieu.
I. — Tous les privilèges de la bienheureuse Vierge se rapportent à sa maternité comme les rayons au foyer d'où ils émanent. C'est là, de toutes les considérations, celle qui fait le mieux ressortir la grandeur sans bornes de cette divine maternité. Qui la considère indépendamment de ce point de vue n'en concevra jamais qu'une idée très incomplète. « En vérité, dit un de nos plus illustres théologiens, tout ce qui mérite nos louanges et notre admiration dans la bienheureuse Mère de Dieu ; tous les dons de la grâce, toutes les splendeurs de la gloire qui font d'elle la plus parfaite des créatures; tout cela, dis-je,elle le doit à sa maternité. De là, comme d'une source intarissable, les étonnantes prérogatives répandues en elle et sur elle avec
2l4 L. DI. — CENTRE DES PRIVILEGES DE MARIE
une libéralité sans égale » (i). Oui, tout cela, c'est la maternité divine, la maternité dans ses appartenances et ses dépendances, la maternité dans ses préludes, dans ses propriétés, dans son épanouissement.
On se demande parfois quel est pour Marie le plus beau de ses privilèges, celui qu'elle a le plus à cœur, et dont, nous, ses enfants, nous devons le plus la féliciter et nous réjouir. Il n'est pas rare de trouver sur ce point des avis divergents. Pour les uns, c'est sa virginité sans tache; pour les autres, sa conception immaculée. Celui-ci n'estime rien à l'égal de son incomparable pureté de cœur; et celui-là met au-dessus de tout le prodige de son humilité. Je ne suis pas grandement surpris de voir ces appréciations différentes. Les dons, accordés par la bonté divine à la Vierge, se révèlent dans un tel degré de perfection qu'il semble, à considérer chacun d'eux à part, qu'il ne se peut rien imaginer de plus excellent. Tous ont donc raison, quand ils estiment chacun de ces privilèges au-dessus de toute louange et de toute admiration ; mais tous se tromperaient également, s'ils prétendaient que rien en Marie ne surpasse ce qu'ils exaltent. Car plus haut que tout le reste plane sa maternité divine. Pourquoi? Parce qu'elle est la raison dernière de tout.
Certes, j'admire une infinité de prérogatives dans l'humanité de mon Sauveur : la sainteté parfaite, l'impeccabilité, une science des choses divines unique pour l'ampleur et la profondeur, après celle de Dieu. Par elle le Verbe a réconcilié le monde avec son Père; par elle, la majesté divine a reçu de la créature une gloire infinie. Mais je place au-dessus de tout l'honneur
(i) Petav., ae Incarn., L. xiv, 8, n. 2.
qu'elle a d'appartenir à la personne du Verbe de Dieu, de former sa nature humaine; en un mot, d'être le corps et l'âme, non pas d'un pur homme comme nous, mais d'un Dieu. Et c'est justice. En effet, supposez pour un moment que cette humanité, ce corps et cette àme du Fils unique de Dieu, au lieu d'être à lui, soient la nature, le corps et l'âme d'une personne créée, tout cet incompréhensible ensemble de perfections s'évanouit. Ne voyez-vous pas que vous avez tari la source, puisque c'était l'union hyposlatique qui les réclamait, et les avait rendues comme naturelles?
« La grâce du Christ, dit saint Thomas, n'est pas naturelle en ce sens qu'elle vienne en lui des principes constitutifs de son humanité; mais on peut l'appeler naturelle, en ce sens qu'elle a pour cause la nature divine unie dans la personne du Christ à la nature humaine » (i). Un peu plus loin, ce même saint docteur écrit encore : « La grâce est produite en l'homme par la présence de la divinité, comme la lumière est produite dans l'air par la présence du soleil. C'est pourquoi il est dit dans Ezéchiel : La gloire du Dieu d'Israël entrait par la voie de l'Orient, et la terre resplendissait de sa majesté (2). Or la présence de Dieu dans le Christ n'est autre que l'union de la nature humaine à la personne divine ; donc, la grâce habituelle du Christ suit cette union comme la splendeur naît du soleil » (3).
Tel estl'exemplaire d'après lequel nous devons nous former une juste notion du rapport entre la maternité divine et les autres privilèges de la bienheureuse
(1) S. Thom., 3, p., q. 2, a. 12.
(2) Ezech., xuii, 2.
(3j S. Thom., 3 p., q. 7, a. i3.
Vierge. Ceux-ci sont à celle-là ce que la grâce du Christ est à l'union hypostatique, et la lumière qui nous inonde, au soleil. Ce que le Docteur Angélique appliquait à l'humanité du Christ, il faut le redire à proportion de sa divine Mère : la gloire du Dieu d'Israël entrait par la voie de l'Orient..., et la terre (cette terre vierge d'où fut tiré le corps de Jésus) resplendissait de sa majesté.
Je contemple Marie dans cette reine du psaume quarante-quatrième, aux vêtements superbement enrichis d'or et de broderies, symbole et reflet de sa gloire intérieure. C'est elle ; je ne saurais m'y méprendre, puisqu'elle est par excellence la Fille de Dieu, l'Epouse dont la beauté virginale a séduit le cœur de l'Époux. D'où lui vient tout l'éclat qui l'environne et qui la pénètre? C'est, ô mon Seigneur, qu'elle est à votre droite, à la place qui convient uniquement à votre Mère; c'est qu'en vous incarnant en elle, vous, la lumière incréée, vous l'avez faite « la femme investie du soleil ». N'était-ce pas une nécessité qu'elle fût, après votre humanité sainte, la plus illuminée de vos divines clartés, la plus embrasée de votre amour, la plus riche de vos biens, puisque vous vous êtes en quelque sorte concentré en elle avec toutes vos grâces et tontes vos perfections ?
J'ai entendu l'Ange qui la saluait pleine de grâces et bénie par-dessus toutes les femmes. Mais, en même temps, j'ai appris de la bienheureuse Elisabeth, d'où venait à cette Vierge une si ineffable abondance de richesses célestes : « Et Jésus, le fruit de vos entrailles est béni » (i). C'est la bénédiction du Fils qui
(i) Benedictus fructus ventris lui (Luc. t, 42). Causa est explicans cur benedictam inter mulieres eam confessa fueiit. Benedictus, inquit
a rejailli sur la Mère. Tous les privilèges qu'elle a reçus sont le prix de l'hospitalité qu'elle lui donne en ses entrailles et de la pourpre dont elle l'a revêtu (1). Marie, si profonde que soit son humilité, ne décline pas la louange qu'elle a reçue de sa cousine. Tout au contraire, elle la confirme et l'amplifie pour ainsi dire. En effet, le rapport est manifeste entre la salutation d'Elisabeth et les premiers accents du cantique virginal. Bienheureuse êtes- vous d'avoir cru, dit Elisabeth, et Marie reprend : « Toutes les générations m'appelleront bienheureuse; car celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses ». Et quelles choses ot-il faites en elle, ce Tout-puissant? Avant tout, ce qui la constitue Mère Vierge et Mère de Dieu.
Telle est donc la source d'où coulent toutes les bénédictions, toutes les béatitudes, toutes les prérogatives c'e Marie : sa maternité divine. Elle peut, elle doit même !e reconnaître sans préjudice de son humilité : car cette reconnaissance va tout droit, non pas à son exaltation propre, mais à la glorification de Dieu.
Ne semblerait-il pas que, d'après cette manière d'envisager les choses, la plénitude de Marie devrait dater de l'incarnation, puisque c'est alors seulement
fructus ventris tui . Ea de causa, ô Virgo beata, te benedictam prae dico quia fructum benedictum in ventre concepisti, et portas : benedicta es tu et benedictus est fructus ventris tui, sed ideo tu benedicta quia ille benedictus est. Est autem fructus conceptus benedictus, quia Filius Dei est, illaque caro de te concepta divinitate ipsa sanctifîcata est, ut. non homo merus sed Deus et homo sit, indeque omnium benedictionum fons et origo. Particula et causalis est, utaliis in locis Scripturae usurpari solet ». Tolet. Comment, in Luc. ad hune locum.
(1) « Una puella sic Deum in sui pectoris capit... hospitio, ut... (haec omnia) pro ipsa domus exigat pensione, pro ipsius uteri mercede conquirat ». S. Petr. Chry sol., Serm. i4o. P. L. lu, 577.
2l8 L. III. CENTRE DES PRIVILÈGES DE MARIE
que s'opéra l'union qui la fit mère? Il est vrai, Marie ne fut pas mère dès le premier instant de son existence. Mais ce qu'elle n'était pas alors dans l'ordre des faits, elle l'était dès lors dans l'ordre des préordinations divines. Un palais royal n'est pas la demeure actuelle du prince, au moment qu'on en jette les fondations, ni même quand on l'enrichit de sculptures et de peintures. Et pourtant, s'il a ces belles proportions, s'il reçoit cette décoration merveilleuse, c'est qu'il doit être un jour l'habitation du roi pour lequel il est uniquement destiné. Ainsi faut-il juger de la bienheureuse Marie.
Plus tard, nous aurons lieu d'examiner jusqu'où peut mener cette considération. Mais, dès maintenant, rappelons-nous que la maternité future de la Vierge a présidé même à son origine. Marie doit à cette maternité de venrr au monde : nous l'avons dit, le prodige de la conception qui l'a fait naître d'une mère stérile n'a son explication qu'en elle et par elle.
N'alléguez pas, non plus, que Marie n'a porté qu'un temps Jésus dans ses entrailles. Si le fait qui l'a constituée mère est transitoire, la maternité demeure; et puisque c'est la maternité qui demande ou comme préparation, ou comme conséquence, celte abondance de privilèges, il faut qu'ils demeurent autant qu'ellemême durera, c'est-à-dire éternellement. Est-ce que Jésus ne l'appelle pas encore sa Mère aussi vraiment qu'il le fit, quand elle le berçait enfant sur ses genoux ; est-ce qu'elle ne peut pas toujours lui dire : Vous êtes mon fils, en qui j'ai mis toutes mes complaisances?
On ne saurait opposer davantage que les dons surnaturels de l'humanité du Sauveur n'ayant pas précédé, mais plutôt suivi l'union qui l'a faite et si sainte
CH. I. , TOUT DANS LA MATERNITE DIVINE 2 I f)
et si grande (i), la même loi doit régler les privilèges accordés à la Vierge en vue de sa maternité. Une pareille comparaison, loin d'affaiblir la force de nos raisonnements, les confirme. Il est vrai, toutes les prérogatives dont fut enrichie physiquement l'humanité du Christ, fils de Marie, présupposent son union substantielle avec la personne divine. Mais pourquoi? Parce que cette humanité ne devait ni ne pouvait préexister séparée du Verbe, à moins d'être elle-même une personne humaine; parce que l'honneur d'entrer dans la personne du Verbe, comme sa nature propre, est tellement infini qu'aucune perfection créée ne pouvait, je ne dis pas le mériter, mais y prédisposer. Tout au contraire, celle qui devait être la Mère de Dieu devait, d'une part, préexister à sa maternité, s'il fallait qu'elle appartînt à la famille humaine, et fût de notre sang; et d'autre part, sa dignité de mère, encore qu'elle soit d'une élévation si prodigieuse, ne dépassait pas, comme l'union hypostitique, toute proportion avec les dons créés de la grâce.
J'ajoutais que la comparaison confirme nos raisonnements. N'ai-je pas le droit de dire, en effet, que le Verbe de Dieu n'a pas attendu la plénitude des temps pour glorifier, comme elle pouvait l'être, son humanité sainte? Pour qui donc étaient, dès les premiers jouis du monde et pendant une longue suite de siècles, tant de promesses, tant d'oracles, tant de figures, tant de sacrifices et de cérémonies saintes, si ce n'est pour annoncer, représenter, glorifier à l'avance celui qui devait ve.dr dans la chair? Pourquoi Dieu sépara-t-il une race choisie qu'il entoure d'une providence parti-
(i) Suivi, non pas toutefois qu'il se soit écoulé un temps, même le plus minime, entre l'infusion des dons et l'union hypostatique.
culière, sur laquelle il veille avec un soin jaloux, son peuple de prédilection, si ce n'est parce qu'il voit en elle la souche d'où pousseront la tige et la fleur de Jessé? Si la Trinité tout entière, après avoir fait d'un mot tous les autres êtres de la création, s'applique avec une diligence non pareille à former l'homme, c'est, au dire de Tertullien., parce qu'elle pense au Christ, à cet homme par excellence qui devait naître dans la suite des siècles (i).
Est-ce tout? Non. L'Apocalypse nous représente « l'Agneau de Dieu comme immolé dès l'origine du monde » (2). Le sang de Jésus-Christ, qui n'avait pas encore été versé, sanctifiait déjà les hommes coupables par la foi qu'ils avaient en lui. S'il y avait des enfants de Dieu parmi les hommes, c'est parce que l'homme devait un jour être Dieu par l'union de sa chair avec le Verbe de Dieu.
Ainsi, toute proportion gardée, la maternité de la Vierge a reflué, en quelque sorte, sur les antécédents de la Vierge. Il en sera d'elle comme du mystère de l'Incarnation. Le Christ futur a sanctifié par anticipation sa mère. Le soleil, avant de se montrerau-dessus del'horizon, fait déjà sentir sa présence par lalumière naissante dont il dore les hauteurs. Tels, l'union hypostatique et la maternité divine ont, quoique diversement, étendu leur influence sur les années qui les ont précédées l'une et l'autre. Et pour achever le parallèle, de même que la lumière est moins éclatante au lever du jour, et que la grâce était moins largement répandue sur les hommes, avant l'Incarnation
(1) Chrislus cocjitabatur homo futurus. Tertull., de Resurr. camis, c. 6. P. L. 11, So-».
(2) Apoc, xiii, 8.
du Verbe, ainsi les prérogatives qui procèdent de la maternité ne doivent pas avoir, avant la conception du Fils de Dieu, toute l'étendue ni toute la perfection qu'elles recevront un jour, après l'enfantement de Jésus-Christ, Notre Seigneur.
II. — Ce que nous avons affirmé de la source des grâces et des prérogatives de Marie, les Pères et les Docteurs l'enseignent à chaque page, quand ils ont à les décrire. Partout et toujours, la maternité divine est pour eux la cause et la mesure de ces grandeurs. « Personne comme vous n'a été bienheureux; personne comme vous n'a reçu la plénitude de la sainteté; personne comme vous n'a été élevé au faîte de la grandeur ; personne comme vous n'a été prévenu de la grâce purifiante et sanctifiante; personne comme vous n'a brillé des célestes lumières; personne comme vous n'a été exalté au-dessus de toute hauteur... Et c'est justice, car personne comme vous ne s'est rapproché de Dieu... Non seulement le Créateur et le Maître de toutes choses a fait de vous son temple ; mais il a tiré sa chair de votre chair; mais vous l'avez porté dans vos entrailles ; mais vous l'avez enfanté d'une manière ineffable » (i). Ces paroles, qui mettent si puissamment en relief l'influence de la maternité divine, sont de saint Sophrone de Jérusalem.
Le même Père, emporté par son pieux enthousiasme, s'était écrié déjà dans le même discours : « Joie à vous, Vierge, très pure après votre enfantement; salut à vous, ô spectacle admirable entre toutes les choses admirables. Oui pourra jamais décrire vos
(i) S. Sophron. Hieros., Or. 2, inSS.Deip. Annunc n. 25.P.G., lxsxyii, 3248.
solendeurs? Oui se flattera d'exprimer par des paroles le miracle que vous êtes... En vous, je vois l'ornement de la race humaine. Vous avez surpassé les ordres
des Anges Sous vos pieds sont les Trônes; l'éclat
éblouissant des Archanges est ténèbres devant vous, et la hauteur des Dominations, bassesse. Les Séraphins dans leur vol ne peuvent vous atteindre. En un mot, vous dépassez de loin toute créature, et votre pureté brille d'une clarté sans pair au milieu d'elles. C'est que vous avez reçu en vous le Créateur; c'est que vous l'avez porté dans votre sein; c'est, en un mot, parce que, seule entre toutes les créatures, vous êtes devenue la Mère de Dieu. Quia sola ex omnibus creaturis Mater Dei effectues » (i).
« En effet, quelle perfection de sainteté, de justice, de religion, pourrait manquer à cette Vierge que le fleuve de la divine grâce a remplie? N'a-t-elle pas entendu la parole de l'Ange : Je vous salue, pleine de grâce; le Seigneur est avec vous? Encore une fois, quel défaut soit de l'âme, soit du corps, pourrait se rencontrer en celle qui mérite d'être le sanctuaire où vient habiter la Trinité tout entière » (?.)? En un mot, « la merveilleuse plénitude de dons que nous admirons en Marie »; tous ces miracles de grâce que Dieu a faits en elle., soit avant, soit après la naissance du Sauveur..., n'ont qu'une très auguste et très noble racine, la divine assomption de la nature humaine qui s'est opérée dans ses chastes entrailles »; en d'autres termes, sa maternité (3).« Personne comme vous,ô notre
(i) ld., ibid., n. 18, 3287.
(2) S. Petr. Damian., Serm. 46, in Nativ. B. V. 3.P.L. cxuv, 70*..
(3) Joann. Euchait., ep. Ser/n.de Djrmit. B. V.Deip , n. 17. P. G. cxx, 1093.
Souveraine, n'est sans reproche ; personne en dehors de vous n'est immaculé... parce que vous avez renfermé dans votre sein le Créateur » (i). Donc, « ô Mère de Dieu,parce que vous avez enfant J le Créateur de tous les êtres, vous avez surpassé toute créalure en gloire, en sainteté, en grâce, en tout ordre de perfection et de vertus. C'est pourquoi, tous à genoux devant vous, nous vous glorifions (magnifions) » (2). Ce qu'ils affirment en général des perfections de Marie, les Pères le répètent autant de fois qu'ils touchent à chacune de ses excellences. C'est pourquoi, quelles que puissent être celles dont ils ont à parler pour sa louange, c'est toujours le même principe, identique en substance , bien que varié mille fois quant à la forme, qui revient sous leur plume : « Seule, elle a été choisie pour Mère de Dieu; seule, elle est le tabernacle du Verbe, et le vase vivantet redoutable où le Père a versé son Fils, la toison mystérieuse d'où le Verbe s'est tissé le vêtement de notre humanité; seule, elle a mérité de porter Dieu dans ses entrailles et d'enceindre de ses flancs sacrés le Fils unique du Père » (3). Et c'est aussi la raison pour laquelle ces privilèges lui sont propres, ou parce que nul autre ne les possède avec elle, ou parce qu'elle les a dans une mesure incommunicable : il n'y a ni ne peut y avoir qu'une Mère de Dieu.
III. — D'une doctrine si incontestable on peut tirer une conclusion bien digne de remarque. C'est qu'elle est vaine la plainte de ces âmes pieuses, qui, dans leur
(1) S. Sabbas, Men. 3 jan ,Ode 3, de S. Gordio. * "^
(:jj Theophan., Men. 19 jan., Ode 9. Ou appelle Menées les offices mensuels de l'Eglise grecque.
(3) Cf. Passagl., de Im:?iacu(a!o Concepta, Sect.6, n. 1432, sqq.
224 L- m- CENTRE DES PRIVILEGES DE MARIE
amour pour Marie, s'étonnent de voir l'Evangile se montrer si sobre de renseignements détaillés sur l'existence et la vie de cette admirable mère, et ne seraient pas loin d'en prendre scandale. Quoi, disent-elles, voilà des tueurs d'hommes comme Alexandre et César, des monstres comme Tibère et Néron, qui ont trouvé nombre d'historiens pour nous faire savoir leurs faits et gestes. Et, dans un autre ordre, il n'est presque personne d'une sainteté dépassant la mesure commune, dont on ne raconte complaisamment les vertus, les combats et les triomphes. Et quand il s'agit de la Mère de Dieu, notre mère, de celle que nous me'lo :s audessus de tous les grands hommes, au-dessus de tous les Saints de la terre et du ciel, à peine av^ns-nous sur elle quelques phrases éparses dans les Evangiles.
Ceux-ci n'en parlent qu'à de rares intervalles. Sa naissance, son éducation, ses progrès dans la sainteté; l'époque et les circonstances de son union virginale avec Joseph; la date, le lieu, les circonstances de sa mort, tout est laissé dans l'ombre. Il y a bien quelques traditions respectables sur son premier âge; mais enfin ce n'est pas de l'histoire évangélique; et si Ton veut s'en tenir à ce qui paraît absolument fondé, que ces renseignements sont minimes ! Saint Jean, à qui Jésus mourant l'avait donnée pour mère, n'en fait mention que deux fois, sans même nous dire quel était son nom. Rien de Marie dans ses épîtres. Il y a un billet pour Gaius (c'est sa troisième Lettre) ; un autre pour une pieuse dame Electa, si toutefois c'est une dame et non pas quelque église mystiquement qualifiée par ce nom (i); pas une ligne pour la Mère de Jésus, qui
(i) Celle d'Ephèse, par exemple, ou celle de Rome appelée Coelecta par saiul Pierre J Petr., v, i3).
puisse satisfaire notre filiale curiosité. Et ce qui tendrait à prouver qu'il y a là de regrettables lacunes, ce sont les histoires apocryphes, imaginées soit par les hérétiques soit par des fidèles peu éclairés dans leur zèle, pour les combler.
Faut-il nous associer à ces plaintes? A Dieu ne plaise que des livres, écrits sous l'inspiration du Saint- Esprit, puissent offrir matière à de justes critiques. Que dirons-nous donc pour justifier la Providence, lever le scandale, et sauver la gloire du Fils en même temps que celle de la Mère? Que le silence dont on se plaint n'est qu'apparent. Non, il n'est pas vrai que Dieu nous ait laissés dans une ignorance capable de provoquer et de légitimer les doléances que je disais tout à l'heure. Non, Dieu n'a pas négligé de consigner dans son Evangile tout ce qu'il est possible de dire et de penser à la gloire de sa bienheureuse mère, tout ce que nous pouvons souhaiter connaître de ses perfections et de ses vertus. Jamais panégyrique plus splendide ne fut composé sur elle, jamais vie plus pleine et plus achevée.
La preuve, je la trouve dans le caractère même des Livres Saints. Ne les regardons pas comme des œuvres sorties de la main des hommes. La forme est plus ou moins de l'écrivain sacré; mais l'auteur est Dieu luimême. Voilà pourquoi c'est un blasphème de prétendre y signaler la moindre erreur. Donc l'Evangile, surtout quand il s'agit des sujets de capitale importance, doit refléter moins la manière de l'homme que le style de Dieu. Or, ce style est puissant, profond, substantiel. Les paroles de Dieu ne sont pas comme les nôtres, si vides, si faibles qu'il faille les multiplier pour exprimer beaucoup d'idées. Quand il se parle à lui-même,
LA MÈRE DE DIEU. — I. — l5
il se dit dans une seule Parole et par un Verbe unique, des vérités infinies, toute vérité.
Je sais bien qu'il doit avec nous s'accommoder à notre faiblesse. Voyez pourtant quelle ampleur et quelle profondeur de sens il sait renfermer dans les moindres expressions. Veut-il définir les pouvoirs de celui qu'il prépose au gouvernement de l'Eglise, il lui suffit de deux phrases : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux » (i). Tout est là, et la primauté de Pierre, et l'inviolable stabilité de sa chaire apostolique, et la souveraine amplitude de son autorité ; tout, dis-je, au point que les Conciles n'ont rien défini, les théologiens rien écrit de juste, qu'ils n'aient tiré de cette sentence du Christ. Aussi courte, aussi substantielle est la grande charte de la Vie religieuse : « Si tu veux être parfait, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres:... puis, viens, et suis-moi » (2). Il n'en est pas autrement de sa doctrine sur la voie de la perfection : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il se renonce soi-même, qu'il porte sa croix tous les jours et qu'il me suive » (3). Les maîtres de la vie spirituelle, j'entends les plus éclairés et les plus illustres, n'ont pas cherché leurs enseignements à d'autres sources ; ni les plus grands saints, la règle de leurs plus héroïques vertus.
Ajouterai-je que Dieu, quand il daigne encore faire entendre sa parole à des émis de choix, ne leur dit, au fond du cœur, que peu, très peu de mots; mais des
(1) Matlh., xvr, 18, 19.
(2) Matlh., xix, 21 .
(3) Luc , ix, 23.
mots d'autant plus efficaces qu'ils sont moins nombreux. La vie de sainte Thérèse, pour ne parler que d'elle, nous en fournit maint exemple; et ce n'est pas un des moindres signes pour discerner une révélation fausse d'une véritable, que la multitude des paroles et le verbiage. Donc, si Dieu, dans la Sainte Ecriture, a voulu nous donner une connaissance parfaite de la divine Marie, ne nous attendons pas à de longs discours. Ce ne serait pas là sa manière. Quelques mots doivent lui suffire, mais des mots pleins de lumière, de force et de substance; tels que les simples puissent les retenir sans peine, et que les plus hautes intelligences y trouvent une matière inépuisable à leurs méditations.
Ces mots, les a-t-il dits? Oui, quand il a nommé Marie la Mère de Jésus, celle de qui est né Jésus. Que cherchez- vous encore? Prenez, lisez, toile, lege; mais lisez de cœur, avec le regard fixé sur l'incommensurable grandeur et la non moins incommensurable bonté du Fils de Dieu, devenu le fils de Marie. Lisez, et creusez pour tirer les conséquences renfermées dans un si fécond principe.
Dieu dit à Moïse qui lui demandait son nom : « Je suis celui qui suis, ego sum qui sum. Tu diras aux fils d'Israël : Celui qui est m'a envoyé vers vous » (i). En d'autres termes, Dieu c'est l'Etre, l'Etre subsistante l'Etre par essence, l'Etre qui n'est qu'être. Voilà d'où les philosophes et les théologiens, vraiment philosophes et vraiment théologiens, ont déduit toutes les perfections divines auxquelles la raison peut atteindre. Je me trompe, si je parle d'une déduction proprement
(1) Exod., lit, 1^.
dite. C'est plutôt une explication, un développement de cette idée primordiale qu'ils ont faits, en rendant plus explicite ce qui était en elle formellement mais implicitement contenu.
Comme la Théologie naturelle sort de cette définition de Dieu, donnée par Dieu lui-même, ainsi toute proportion gardée, la Marioloffie, s'il est permis d'employer ce terme technique, émane du dogme de la maternité divine. Entassez toutes les gloires, toutes les grandeurs, tous les privilèges surnaturels, tous les mérites et toutes les vertus, vous n'aurez jamais égalé ce que renferment ces deux titres, ou plutôt cet unique titre sous deux formes : Mère de Jésus, Mère de Dieu. Cela est si vrai que l'Eglise et les Pères y reviennent constamment, toutes les fois qu'ils ont à célébrer, à prêcher Marie. Nous avons vu dans un des chapitres précédents comment l'alliance entre la Vierge et son fiils, notre Sauveur, est si étroite que Marie n'apparaît jamais dans nos Saints Livres séparée de lui, parce qu'elle n'est que par lui et que pour lui (i). De même, ne séparons pas les perfections de Marie de sa maternité : car elle en est le principe, la lumière et la mesure.
Ce que j'ai dit n'est pas de ma propre invention. Je l'ai trouvé chez les plus illustres serviteurs et panégyristes de Marie. Donnons d'abord la parole à saint Thomas de Villeneuve, théologien renommé dans son Ordre (2), prédicateur si puissant qu'il fut appelé « le nouvel apôtre de l'Espagne ». « Je ne veux pas, disaitil, que vous vous travailliez à me décrire en termes pompeux chaque vertu, chaque grâce et chaque ex-
(1) Cf. L. 11, ci, p. 137.
(2) L'Ordre des Ermites de S. Augustin.
cellence particulière de la Vierge. De quelque grandeur et de quelque prérogative qu'il soit question, c'est assez d'avoir dit : Marie, de laquelle est né Jésus qui est appelé le Christ (i). Eloge bien court, il est vrai, mais qui dans sa brièveté comprend tout, et suffit pleinement à son histoire. Non, je vous en prie, ne vous arrêtez pas laborieusement à m'exposer en détail chacune de ses perfections. Il est une chose qui, mieux que des milliers de livres, nous dit ce qu'est la Vierge, la révèle et la glorifie. Quoi donc? « De qua natus est Jésus; celle de qui Jésus est né ». Quel Jésus? Le Fils de Dieu, la splendeur du Père, le rayonnement de la lumière éternelle (2), l'ornement et la gloire du monde, celui dont les Anges aspirent à contempler le visage (3). Inutile d'écrire une plus longue histoire. C'est assez de celle-ci pour exalter la Vierge et l'élever par-dessus toutes choses.
« Voilà pourquoi l'Evangile parle d'elle si rarement: cela suffisait pour nous faire apprécier son mérite. En effet, que voulez-vous entendre ou dire de cette Vierge bénie: qu'elle est humble, pure, sainte, pleine de grâces et de vertus? Est-ce clone que la Mère de Dieu pourrait être superbe, colère, impure? Quelle gloire, quel éclat de beauté, quelle candeur, quelle modestie virginale ; en un mot, quelle grâce et quelle vertu ne conviennent pas à la Mère de Dieu? V Homme est né en elle et c'est le Très-Haut lui-même qui l'a fondée (4). Quelle la ferait donc ce grand Ouvrier, après l'avoir choisie pour naître d'elle, s'il ne lui donnait pas toutes ces qualités en partage?... Donc, formez- vous en idée
(1) Matth.j i, iG.
(2) Hebr., i, 3; Sap., vu, 26.
(3) I Petr., i, 12.
(4j Psalm , lxxxvi, 5.
la vierge la plus belle, la plus pure, la plus humble, la plus sainte et la plus parfaite; une vierge achevée de tous points; c'est la Mère de mon Dieu; ou plutôt cette divine Mère est plus grande que tout ce qu'il vous est possible d'imaginer... C'est que la grâce, donnée par parties aux autres vierges, elle l'a reçue dans sa plénitude. Le dirai-je? Tout ce que peut recevoir une pure créature, tout cela fut dans la glorieuse Vierge Marie » (i),
Ce n'est pas le seul endroit où saint Thomas de Villeneuve développe ces pensées qui lui sont chères. On me saura gré de traduire encore un autre passage que j'emprunte au second sermon pour la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie (2). « Je me suis demandé pourquoi les Evangélistes, après avoir longuement parlé de Jean-Baptiste et des Apôtres, ont écrit si sommairement l'histoire de la bienheureuse Vierge Marie, bien qu'elle les surpasse presque à l'infini par son excellence et par ses vertus. Pourquoi, me disaisje, ne nous avoir rien raconté de sa naissance, de son éducat'on, de ses habitudes, de sa vie commune avec son fils, des rapports qu'elle eut avec les Apôtres, après l'Ascension du Seigneur? C'étaient là degrandes et nobles choses, souverainement dignes de mémoire. Avec quelles délices elles seraient lues des fidèles, embrassées par les peuples! 0 saints Evangélistes, pourquoi taire des détails si agréables pour nos cœurs et répondant si pleinement à nos désirs?
«On ne saurait en douter, la naissance et les premières années de cette Vierge furent marquées par nom-
(1) S. Thom. a Villanova, In festo Nativ. D. V. M. Conc. 3, n. 5. Concionum ii, 4oo, 4oi (Mediol. 1760).
(2) Idem., ibid. In eod. festo Nativ. Conc,n. 8, 9, 3yi, 39-?; col. conc. 4 part, poster., n. 2, c. 333.
bre de merveilles; et celte enfant bénie fut, dès Fâge le plus tendre, un prodige de vertus. Et pourtant, sur tout cela pas un mot dans les livres canoniques. Il y a bien un petit livre que saint Jérôme a traduit de l'hébreu; mais il est, nous affirme-t-il, d'une autorité douteuse (i). Donc, encore une fois, pour quelle cause n'avons-nous pas le livre des Actes de la Vierge, comme nous avons celui des Actes du bienheureux Paul ? Je n'en ai trouvé qu'une seule probable. Ce n'est pas la négligence des Évangélistes : le penser serait non seulement téméraire mais impie. Qu'est-ce donc? La providence du Saint-Esprit. La gloire de la Vierge, comme on le lit dans les psaumes, est tout intérieure, et plus facile à penser qu'à décrire. Et c'est assez pour son histoire qu'il soit écrit que d'elle est né Jésus. Que voulez-vous de plus et que pouvez-vous demander encore sur elle? Il lui suffit d'être la Mère de Dieu. Dites-moi, quelle beauté, quelle vertu, quelle perfection, quelle grâce et quelle gloire n'appelle pas la maternité divine?
« Donc lâchez les rênes à vos pensées; dilatez les plis et replis de votre intelligence; faites-vous en vousmême un portrait de la vierge la plus pure, la plus prudente, la plus belle, la plus dévote, la plus douce; d'une vierge en qui surabonde toute grâce, qui possède toute sainteté, enrichie de toute vertu, ornée de tous les privilèges ; d'une vierge enfin, la plus agréable entre toutes à la divine majesté. Ne craignez pas d'aller jusqu'aux limites de votre pouvoir; quantum potes, tantum aude ; quantum vales, tantum adcle.
(i) Cet opuscule se trouve parmi les œuvres faussement attribuées à S. Jérôme et a pour titre : de la Naissance de Ste Marie. T. V(édit. P. Martian.; Paris., 1705), 445, sqq.
La Vierge restera toujours et plus grande et plus excellente et plus haute que vos pensées.
« Si le Saint-Esprit ne Ta pas dépeinte dans les Saintes Lettres; s'il vous a laissé le soin de vous en former vous-même l'image, c'a été pour vous faire entendre que rien ne manque en elle de la grâce, de la perfection et de la gloire que l'esprit peut concevoir dans une pure créature; bien plus, qu'elle surpasse toute intelligence et toute pensée. Donc, après nous avoir dit le tout, inutile d'écrire les parties; d'autant plus que nous aurions pu croire que ce qui n'était pas écrit, elle ne l'avait pas. Si le Dieu tout-puissant a si merveilleusement orné de dons et de vertus les ministres et les servantes de sa maison, qu'a-t-il fait, je vous le demande, pour sa Mère, pour cette unique épouse, choisie entre toutes, aimée plus que toutes?... Donc enfin, tout ce que vous souhaitez savoir de la Vierge, vous le trouverez contenu dans ces courtes paroles : De qui est né Jésus. C'est là son histoire : une histoire très longue et très pleine; haec longa et plenissima ejus historia est ».
A ces textes de saint Thomas de Villeneuve ajoutons un fragment d'un discours, prononcé par le chancelier Gerson devant les Pères du concile de Constance, pour la Nativité de la bienheureuse Vierge Marie. J'ai pour l'insérer ici deux motifs considérables. C'est d'abord qu'il ramène à leur juste mesure certaines règles tracées dans un endroit, où Gerson semblerait trop amoindrir la valeur des raisons tirées de la convenance. C'est ensuite parce qu'il étend à saint Joseph les raisonnements sur lesquels il base l'éloge de sa virginale épouse. Gerson avait pris pour texte les paroles de l'Evangile : « Jacob engendra Joseph, l'époux de
Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé le Christ » (i), et voici de quelle manière il les commente.
« Ces paroles de l'Évangéliste saint Matthieu nous remettent sous les yeux deux principes de notre foi. Premier principe : de Marie est né Jésus, le Christ; et par conséquent elle est Mère de Dieu, puisque le Christ est Dieu. Second principe : Joseph a été l'époux de Marie; et par conséquent le chef, caput, de Marie puisque l'époux est le chef de la femme. Or, de ces deux principes il découle une double conclusion. La première, c'est qu'il convenait, au témoignage de saint Anselme, que Marie brillât d'une pureté si singulière qu'il fût impossible d'en imaginer une plus grande après celle de Dieu. La seconde, qu'il convenait aussi que Joseph eût une mesure de prérogatives qui l'assortit comme époux à la mère du Christ-Dieu, son épouse. Donc, comme la gloire de Marie est la gloire du Chiist, Fils de Dieu et son fils, de même les louanges données à Joseph remontent à Jésus et à Marie, au fils et à la mère...
« Et cela fournit une réponse à ceux qui demandent pourquoi la Sainte Ecriture s'est si peu étendue sur les louanges, la dignité, les excellences, les vertus, les gestes et les œuvres de Marie et de Joseph, quand le monde ne suffirait pas à conteuir les livres, où ces choses seraient écrites. En effet, de ce quadruple principe, comme d'une très ample et très féconde pépinière d'éloges, l'âme contemplative peut tirer des louanges sans fin pour Marie, l'épouse, et pour Joseph, son bienheureux époux. Elle peut, dis-je, en toute
(i) Malth., 1, iO.
vérité, leur attribuer suivant une contenance au moins virtuelle les prérogatives qu'elle admire dans les autres créatures, même angéliques. Car c'est une loi de l'ordre hiérarchique ; loi formulée par saint Denys, que les vertus inférieures se retrouvent plus éminentes dans les vertus supérieures : ainsi la sagesse est-elle 'plus parfaite dans les Séraphins que dans les Chérubins. Or, la Vierge est, au point de vue de la grâce et de la gloire, élevée par-dessus tous les chœurs des Anges.
« Faut-il admettre quelque chose de semblable pour Joseph, je n'oserais le nier, pas plus que je n'ose l'affirmer. Donc, à tous les deux, mais surtout à Marie, vous pourrez attribuer, dans un mode plus relevé, les perfections des autres créatures, raisonnables ou privées de raison, celles-là même qui sont le patrimoine des Anges. Voyez-vous quel champ immense de vertus, de dons, de béatitudes, de fruits du Saint-Esprit, et d'autres semblables privilèges, s'ouvre devant le regard qui sait considérer les choses, à la gloire de Marie comme à l'honneur de Joseph » (i)?
Gerson , poursuivant l'application des principes qu'il avait posés, en conclut la Conception immaculée de Marie (2). « Marie, par une loi particulière et de privilège, a été tellement prévenue qu'elle n'a pas contracté le commun "péché d'origine. Car cela a pu se faire, cela était convenable, hoc et potuit et decuitjïeri, afin que le très parfait Sauveur exerçât à l'égard de sa Mère le mode de salut le plus parfait; c'est-à-dire, qu'il empêchât, par l'infusion de sa grâce, la chute qui la menaçait, et lui fît écraser la tête du serpent, avant d'en subir les mortelles atteintes ».
(1) Gerson., Serin, de Nativ.B.M. V. Opp.m, i346 (Antverp.. 1709).
(2) Id., ibid., i349-
Un théologien bien connu, du moyen âge, avait déjà fait l'application des mêmes principes à la sanctification de la Mère de Dieu. « La raison pour laquelle l'Ecriture ne témoigne pas expressément que la Vierge a été sanctifiée dès le sein de sa mère est toute simple. Elle a voulu nous faire entendre que telle est l'excellence du titre de Mère de Dieu, que, ce titre une fois attesté par elle, on ne pouvait sans folie douter d'une sanctification prévenant la naissance » (i).
Enfin, pour qu'on ne soit pas tenté de regarder ces idées comme particulières à l'Occident, citons le témoignage de l'un des Pères les plus anciens de l'Eglise grecque, saint Amphiloque, contemporain et ami des saints Basile et Grégoire de Nazianze. Voici clans quels termes il fait parler le vieillard Siméon à la Vierge, le jour de la Purification : « II vous suffit, ô Vierge, d'être appelée Mère de Dieu; c'est assez pour vous d'avoir été la nourrice de celui qui nourrit le monde »(2). « Et voilà pourquoi, dira plus tard un autre évêque d'Orient, la louange de la Vierge Mère de Dieu doit prendre son cours et tirer son origine de cela même qui la fait être et nommer mère, et Mère de Dieu» (3). Ainsi, pour tout résumer en quelques mots, la maternité est pour Marie le centre où tous ses privilèges aboutissent, la source d'où émanent toutes ses grâces. Qu'il plaise donc à Dieu de nous donner le sens de cette maternité divine; et quoi que l'Eglise et les Saints disent de ses grandeurs, nous le trouverons tout naturel, parce que rien n'est de trop pour une Mère de Dieu.
(r) Ricard, a. Media Villa, in in.D. 3, a. i, q. i.
(2) S. Amphiloch., Orat. inOccurs. Dam., n. 8. P. G. xxxix, 56.
(3) Basil. Seleuc, Or. 29, in Annunciat.n. 2. P. G. lxxxv, 4^9-
De ce qui précède, Suarez a tiré cette conclusion, que la dignité de Mère de Dieu est aux autres perfections créées, dont la Vierge est si libéralement enrichie, ce que la forme spécifique d'un être est aux propriétés du même être; et réciproquement, que les autres grâces sont à la grâce de la maternité dans le rapport des dispositions à la forme (i). Pour plus de lumière, prenons un exemple. L'âme humaine est la forme de l'être humain : c'est par elle que nous sommes constitués comme substances vivantes et raisonnables. Cette forme est en nous le principe de propriétés nombreuses; intelligence, volonté, sensibilité, liberté, tout cela vient d'elle. Mais pour qu'elle joue son rôle dans la constitution de l'homme; en d'autres termes, pour qu'elle s'unisse à la matière et forme avec elle un nouvel être, il faut que cette matière ait une disposition spéciale : tout corps, toute matière n'est pas apte à se combiner avecTâme humaine dans l'unitéde substance. Ce n'est pas ici le lieu de chercher quel degré d'organisation, ni quelle mesure de préparation sont requis; mais, ce qui n'est pas douteux, c'est que l'âme, une fois unie substantiellement à la matière, a sa large part à la conservation des dispositions par lesquelles l'union se maintient entre les principes constitutifs de notre être. Voilà suivant quelle analogie nous pouvons concevoir ce qu'est la maternité divine aux autres privilèges de la bienheureuse Vierge, et quelle est la dépendance de ceux-ci par rapport à celle-là. « Donc, ajoute au même endroit le grand théologien, la dignité de Mère les surpasse en excellence, tout comme
(i) Comparatur ergo hacc dignitas Malris Dei ad alias gratias creatas, tanquam prima forma ad suas proprietates > et, e converso, aliae gratiae comparantur ad ipsam sicut dispositiones ad formam. Suar., de Myster. vitae Christi. D. it sect. 2.
la forme d'an être est plus parfaite que les dispositions et que les propriétés dont elle est la racine. Autrement, les Saints raisonneraient à faux, puisqu'ils déduiraient d'une dignité moindre une autre dignité beaucoup plus grande et plus excellente » (i).
Je l'accorde volontiers, l'Evangile, en nous disant de Marie qu'elle est Mère de Dieu, épuise par ce seul mot, si nous le comprenons, tout ce qu'on peut avancer de plus grand à sa gloire. Il la pose à une hauteur que tous les hommages de l'univers ne peuvent atteindre. Je l'accorde encore, toutes les grandeurs et tous les privilèges que nous révérons en Marie sont renfermés en germe dans ce petit mot Deipara, Mère de Dieu, que nous lisons équivalemment dans l'Évangile. Si nous n'en sommes pas convaincus, c'est moins sur Marie que sur Jésus que porte notre ignorance.
Mais enfin si beau, si plein, si complet que soit le panégyrique, pourquoi n'a-t-il pas plu au Seigneur, dans son amour pour une telle mère, de nous déclarer expressément par l'Evangile ce que suppose ou renferme plus ou moins implicitement la divine maternité? Certes, il eût pu le faire; il l'a même fait pour quelques-uns de ces privilèges, par exemple pour la virginité. Mais n'allons pas oublier le caractère spécial du langage que nous avons médité. N'oublions pas, non plus, que l'Ecriture n'est pas l'unique source de la révélation, et que, à côté d'elle, il y a laTradition divine. Enfin rappelons-nous la grande loi du développement dans l'ordre de la doctrine et dans l'ordre du culte;
(i) Est erço haec dignitas matris excellentior, sicut forma perfectior est suis proprietatibus et dispositionibus. Alias non recte ex minori dignitate colligereût Sancti aliam multo majorem et excellentiorem. Suar., ibid.
développement dont la sainte Eglise, sous le regard et la direction du Saint-Esprit, est le vivant et perpétuel agent. Ne trouvez-vous pas que c'eût été priver les enfants de Marie d'une occupation très agréable pour leur intelligence et pour leur cœur, de ne leur laisser rien à deviner, rien à découvrir dans le trésor évangélique, à la louange de leur mère?
Le pieux auteur du Miroir de la bienheureuse Vierge (i) semble avoir interprété le premier de cette divine Mère le texte si connu de l'Ecclésiaste : « Les fleuves entrent dans la mer, et la mer n'en déborde pas » (2). Cet océan n'est autre pour lui que la maternité de Marie; les fleuves qui s'y déversent sans l'obliger à franchir ses rives, ce sont les torrents de grâce et de privilèges accordés libéralement à la Mère de Dieu. Oui, sigrande est cettedignité, si incomparablement au-dessus de toute aulre grandeur en dehors de Dieu, qu'aucune grâce, aucune prérogative, aucune gloire n'est surabondante pour elle. Quoi que vous imaginiez de grand, de beau, d'excellent, dans Tordre surnaturel de la grâce, jamais vous ne pourrez dire: c'est trop, ni même c'est assez pour une Mère de Dieu.
Ces vérités si simples et si claires vont nous servir, dans le chapitre suivant, à résoudre un double problème touchant l'excellence incomparable de la divine maternité.
(1) Le Spéculum B. V. n'est pas de S. Bonaventure, mais plutôt du fr. Conrad de Saxe. A rejeter aussi du nombre des opuscules du même saint docteur ceux qui ont pour titre « Laus B. Virginis » et « Psalterium minus », etc.
(2) Eccl. , 1, 7.