‹ La Mère de Dieu et la mère des hommesChapitre 59 sur 78 · CH. V. LE TITRE D AMOUR RECIPROQUE · texte numérisé non relu

CH. V. LE TITRE D AMOUR RECIPROQUE

de l'amour filial de Jésus, ne demeurc-t-elle pas entière pour l'amour maternel de la Vierge? Elle ne prévoyait pas, elle, qu'un jour le Fils de Dieu daignerait naître de son sein. Certes, elle attendait le Messie promis; elle savait, à n'en pas douter, que les temps de sa venue dans le monde étaient arrivés ; mais dans l'humble sentimentqu'elle avait de sa bassesse, jamais elle n'avait même eu le moindre soupçon qu'elle pût être la Vierge, mère de l'Emmanuel. Il y a bien certaines légendes qui nous la représentent conversant avec les Anges et recevant d'eux la révélation de sa dignité future: autant de récits indignes de créance et démentis par la Vierge elle-même dans ses réponses à l'archange Gabriel. Sans me croire dans l'obligation d'y engager ma foi, j'aime à me rappeler la révélation qu'aurait eue la chère sainte Elisabeth, où Marie nous apparaît souhaitant et demandant d'être petite servante, auprès de la mère prédestinée du Sauveur (i). Là, je reconnais avec son humilité l'amour qu'elle nourrissait déjà pour le Dieu fait homme. Et pourtant, Marie, dans cette ignorance de ses destinées, aima Jésus-Christ de toute l'ardeur de son âme; et, je ne crains pas de l'ajouter, son amour avait déjà quelque chose de maternel. Comment cela, me demanderez-vous? La réponse est des Pères : elle l'avait déjà conçu dans son cœur; elle était mère du

(1) Voicila cinquième des sept demandes que, d'aprèscette révélation, Marie faisait chaque jour à Diew. « Je le conjurais de me faire voir le temps où paraîtrait cette Vierge bienheureuse qui devait enfanter le Fils de Dieu ; de conserver mes yeux afin de la contempler; ma bouche afin de dire ses louanges; mes mains, afin de la servir; mes pieds afin d'obéir à sa volonté; mes genoux afin de pouvoir adorer le Fils de Dieu dans ses bras ». Méditât, de la vie du Christ, insérées parmi les Œuvres de S. Bonaventure, c. 3.

Christ, parce qu'elle gardait en tout la sainte volonté de Dieu (i).

Je ne sais pas si je pourrai dire une pensée qui me frappe, et dont je crois le fondement solide. Quand Dieu créa la femme, comme il la destinait à devenir la mère des hommes, il lui mit au cœur le germe fécond de l'amour maternel. La femme, dans ses principes essentiels, n'est pas autrement constituée que l'homme; toutefois, c'est en elle, et non pas en lui, que pousse naturellement cette tendresse qui fait le caractère propre de toute maternité. D'où vient donc que l'amour des enfants est dans les mères si universel et si spontané, si ce n'est que la semence, enfouie dès le principe au fond d'elles-mêmes, s'éveille et se développe au temps marqué par la Providence, indépendamment de tout effort et de toute culture. On s'étonne parfois de voir les vierges consacrées à Dieu se faire avec tant de dévouement, de sollicitude et d'amour les mères de l'enfance, et surtout de l'enfance la plus misérable et la plus délaissée. C'est le germe primitif qui s'épanouit plus pur et plus fécond, au soleil de la grâce. La nature avait ébauché dans leurs cœurs la tendresse maternelle; la grâce y parfait ce qu'aAait commencé la nature. Elles sont mères par l'amour, après avoir renoncé par amour aux joies de la maternité commune.

La sainte Vierge a été créée pour être en vérité la Mère du Fils de Dieu : telle est sa destinée propre, la raison dernière de son existence terrestre. Dieu n'aura-t-il pas fait pour elle ce qu'il a fait pour les autres mères? Et s'il l'a fait plus complètement, comme il

(i) Matth., xn, 5o.

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n'est pas permis d'en douter, pourquoi ne dirions-nous pas que son amour pour le Rédempteur futur eut, dès le principe et sans qu'elle en eut conscience, quelque chose de l'amour maternel? Vienne l'heure où les desseins de Dieu seront réalisés en elle, le germe déposé dans son cœur se couronnera, comme naturellement d'affections en rapport avec sa mission divine. Sans doute, alors le Saint-Esprit descendra sur elle en torrent de flamme; mais ce sera seulement pour donner à son amour une intensité nouvelle, un caractère mieux défini; car, à sa première descente, il avait allumé ce feu divin dans les entrailles virginales de Marie.

La conclusion qui ressort de ces réflexions sur l'amour mutuel du fils et de la mère n'est pas douteuse. Tant de mérites d'une part, et de l'autre des motifs si naturels de manifester la plus filiale tendresse ne se comprendraient pas, si le tout-puissant et tout aimant Fils de Marie ne l'avait pas sans mesure enrichie des biens surnaturels dont il est la source (i).

Ce n'est pas nous écarter de notre sujet que de transcrire, en finissant, la touchante prière qu'inspira jadis à saint Anselme la méditation du mutuel arnour de Marie pour Jésus et de Jésus pour Marie.

« 0 Jésus, Fils de Dieu, et vous, Marie, sa mère, c'est votre volonté et c'est aussi justice que tout ce que

(i) On peut lire avec fruit sur ce sujet d'abord et surtout les sermons de Bossuet pour la Compassion et la Xativité de la Sainte Vierge ; ceux de S. Thomas de Villeneuve (n Concïon. In f est. Nativ. B. M. V. Conc. 2); Eadmer, de Excell. Virg. c. 5, Le; S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, L. vu, i3, etc. Il serait utile d'avoir aussi devant les yeux le préambule que S. Ignace a mis en tète de sa contemplation pour obtenir l'amour divin, après la 4e semaine des Exercices Spirituels. « Commençons par reconnaître deux vérités : la première, que l'on doit l'aire consister l'amour dans les œuvres bien plus que dans les paroles (I Joan., m, 18); la seconde, que l'amour réside dansla communication mutuelle des biens... »

vous aimez nous l'aimions avec vous. Donc, ô le meilleur des fils, je vous en conjure par la dilection que vous avez pour votre mère, comme vous l'aimez vraiment et comme vous la voulez aimée de tous, donnez-moi de l'aimer véritablement, à votre exemple. Et vous, bonne mère, je vous en supplie par la dilection que vous avez pour votre fils, obtenez-moi de l'aimer véritablement, comme vous l'aimez véritablement vous-même, et comme vous souhaitez passionnément qu'il soit aimé.

« Voilà que ce que je vous demande est certainement selon votre volonté. Pourquoi donc mes péchés y feraient-ils obstacle, puisque cette grâce est aussi dans votre puissance? Vous, l'amant tout miséricordieux des hommes, vous avez daigné nous aimer, nous si coupables envers vous, et jusqu'à la mort, et vous pourriez refuser à nos supplications votre amour et celui de votre Mère? Mère de cet amant des hommes, qui avez mérité de le porter dans vos flancs très purs, et de l'allaiter de votre sein, est-ce que vous n'aurez pas le pouvoir ou la volonté de nous obtenir son amour et le vôtre, quand nous vous le demandons à genoux? Donc que mon esprit, vous honore, comme vous en êtes digne; que mon cœur vous aime, comme il est juste de le faire; que mon âme vous chérisse, comme il est expédient pour elle; que ma chair vous serve, comme elle le doit; et qu'à cela se consume ma vie, afin que de toute ma substance je vous chante pendant l'éternité : Béni soit éternellement le Seigneur. Ainsi soit-il, ainsi soit-il » (i).

(i) S. Anselm., Orat. 02 (olim, 5i), P. L. t. glviii, c. 9.^9.

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