‹ La mère de NapoléonChapitre 7 sur 10 · L.\ Mil, I-: hl-: \ A l'uLKt I X i · texte numérisé non relu

L.\ Mil, I-: hl-: \ A l'uLKt I X i

portaient encore la trace des balles ennemies. L'état de délabrement de cette demeure impressionna péniblement la jeune femme. Par bonheur, s environs de la ville n'étaient pas moins beaux iue les sites qui avaient charmé son enfance. De lautes montagnes boisées encadraient le paysage, et juand la nostalgie menaçait de l'atteindre, Letizia chercîiait un refuge dans les beautés de la nature.

A son mariage, elle entrait à peine dans l'adolescence. Avant d'avoir accompli sa dix-neuvième année, elle avait déjà mis au monde quatre enfants ; mais les uns étaient mort-nés, les autres n'avaient vécu que peu d'instants.

A Corte, le 7 janvier 1768, naquit l'aîné des fils viables : Joseph Buonaparte, plus tard roi de Naples et d'Espagne. C'était un très bel enfant, de constitution robuste.

On se rappelle que Carlo Buonaparte était partisan de Paoli. 11 se mit aussi en rapport avec d'autres hommes influents, et, en sa qualité d'avocat, acquit lui-même une certaine notoriété. Agé de 24 ans à peine, il avait été nommé membre du Conseil précité. L'éloquence qu'il déployait en faveur de l'indépendance de la patrie impressionnait l'assemblée, nalgré les exagérations attribuablesàson ardeui* ju- -••nile. Paoli lui témoigna sa faveur en lui conliant plusieurs emplois publics. Il le prit même pour ♦icrétaire. Le jeune couple passait souvent la soirée hez le général. Celui-ci jouait le reversi ^ avec Letizia, qui d'ordinaire gagnait la partie. La signora Buonaparte, disait volontiers Paoli, n'a pas sa pareille à ce jeu.

Carlo, qui avait des goûts de luxe, menait grand

' l'-u de cartes italien.

train, bien que ses moyens ne le lui permissent pas, et que ce genre de vie ne fût pas du goût de sa femme. Il aimait être entouré de monde, mais ne donnait pas à Letizia de quoi tenir table ouverte. Les habitudes dispendieuses de son mari la forçaient donc à réduire au strict nécessaire les dépenses journalières du ménage.

Les femmes, en Corse, sont accoutumées à la soumission. Aussi, bien que le gaspillage de son époux fût contraire à Letizia, elle ne s'y opposa, provisoirement du moins, que par une extrême économie, dont ensuite nombre de gens lui firent un grief.

Letizia goûtait particulièrement les joies de la vie de famille. Mais Carlo exigeait qu'elle se produisît en société. Il était fier de sa beauté, et voulait que partout sa femme jouât le premier rôle.

De nature plutôt sérieuse, Letizia, à cette époque, n'était cependant point encore la femme austère que la France et l'Italie apprirent à connaître plus tard. Chez elle aussi se manifestait la gaîté naturelle à la jeunesse.

Parmi les dames de l'île, il n'y en avait qu'une alors qui pût rivaliser de beauté avec elle : c'était son amie. Madame de Permon. Elles étaient contemporaines, et presque aussi captivantes l'une que l'autre, mais d'un genre si différent qu'il ne pouvait être question de jalousie entre elles. La fille de Madame de Permon dit dans ses mémoires que Madame Buonaparte était encore plus belle que sa mère. Celle-ci, en revanche, avait reçu une éducation plus soignée ; mais son amie, plus originale, plus décidée, plus vive, brillait davantage en société.

Une ambassade de Tunis résidant momentanément à Corte, Paoli organisa une magnifique fête pour

DE NAPuLhuN 11

lionorer et distraire les hôtes étrangers. A cette fête avaient été conviées les plus jolies femmes de l'île, et c'est dans ce tournoi d'ambitions féminines que Letizia obtînt ses premiers triomphes. Elle était la plus belle parmi les belles, la vraie reine de la fête. Mais ce grand succès ne laissa pas d'éveiller de terribles jalousies. Blessées dans leur vanité, les autres dames l'accusèrent de coquetterie, et leurs propos malveillants circulèrent bientôt dans le pays.

Deux mois après la naissance de son fils, Letizia -e rendit à Bastia, où elle passa la semaine sainte. I.'évêque de l'endroit avait exhorté les dames haut jilacées à donner un bon exemple en se confessant avant Pâques. En fervente catholique qu'elle était, Letizia s'empressa de se conformer à cet ordre. Agenouillée devant le confessionnal, la pénitente ne pouvait voir le prêtre, mais lui la voyait. Fasciné par le charme de cette belle inconnue, il se permit de lui adresser des questions peu convenables. D'abord, ne comprenant pas, Letizia ne répondit rien ; mais le confesseur poursuivant son interro- ;,'atoire inconvenant, elle se leva soudain indignée. Droite et fière, devant lui : « Mon père », s'écrial-elle, « vous vous oubliez! »>

Et comme, furieux d'une telle audace, le prêtre menaçait de lui refuser l'absolution :

" Libre à vous », répondit d'un ton méprisant la jeune femme; « mais si vous le faites, je dirai à tous les assistants comment vous vous êtes conduit. »

L'église était pleine de monde ; et le confesseur, très mal à l'aise, jugea prudent de donner sans plus tarder l'absolution à sa pénitente.

Rôle de Letizia dans la guerre d'émancipation de la Corse.

A peine les Génois eurent-ils cédé leurs droits sur la Corse que le roi de France considéra l'île comme province conquise. Elle ne devait cependant tomber au pouvoir de Louis XV qu'après une résistance opiniâtre de la part des indigènes. Le gouvernement national, s'adressant aux pouvoirs souverains de l'Europe, protesta contre cette annexion à la France. L'indépendance fut proclamée, et les Corses se promirent entre eux de donner jusqu'à la dernière goutte de leur sang plutôt que de se soumettre à l'envahisseur.

L'esprit de sacrifice et la confiance dans le héros populaire ne faisaient qu'un pour ce petit peuple héroïque.

« Paoli est en danger ; hâte-toi d'aller à son secours », disait une veuve à son fils unique, en lui remettant les armes de son père.

« J'avais trois fils », déclarait une autre veuve en présentant un défenseur au général. « Les deux aînés sont morts pour la patrie. Je vous amène le dernier ».

Buonaparte était au nombre des combattants. Dans cette périlleuse expédition en pays inculte et sauvage, sa femme le suivit avec un dévouement incomparable. A cheval à son côté, elle partageait ses privations et ses fatigues. Sa délicate beauté semblait peu en harmonie avec les aventures guerrières, mais ses traits énergiques et les sombres

éclairs qui jaillissaient parfois de ses yeux révélaient rintrépidité de sa nature.

Tantôt à cheval ou à dos de mulet, tantôt à pied, .oursuivant l'ennemi ou poursuivie par lui, elle ranchissait les fossés, traversait forêts et brouslilles ou escaladait les rochers. Jamais son courageux enthousiasme ne fléchit un seul instant.

Télé d'homme sur un corps de femme, elle était la hravoure même », a remarqué son fils Napoléon, en évoquant plus tard le souvenir de ces temps de lutte.

Les hostilités, commencées en 1768, durèrent jusqu'à la fin de l'année. Le général français, commandant en chef de l'expédition, se vit alors contraint de demander un armistice à Paoli, et il put quitter son poste dans les derniers jours de décembre.

Cependant, le gouvernement français n'avait nullement l'intention d'abandonner la partie. Il nvoya en 1769 de nouvelles troupes, bien organisées, sous la conduite du général de Vaux.

Paoli, de son côté, hésitait plus ou moins à

ontinuer la guerre contre le puissant royaume. 11

' onsidérait l'indépendance comme irrévocablement

perdue; mais il préférait encore pour sa patrie la

domination anglaise au joug français.

Huonaparte, nous l'avons vu, était un ardent patriote. Pas plus que ses frères d'armes, il ne se doutait que leur chef méditAt des transactions avec l'Angleterre. Au printemps les hostilités reprire^nt, plus violentes que jamais.

Cette fois encore, Letizia voulut suivre son mari

-ur le champ de bataille. Sans une plainte, elle

porta les fatigues de la campagne et coucha à la

étoile. Pour ranimer le courage de ses compa-

gnons, quand elle les voyait démoralisés : u Nos dernières forces », disait-elle, u appartiennent à la patrie. Combattons, s'il le faut, jusqu'à ce qu'il ne reste plus un homme debout. Nous devons vaincre ou mourir ! »

Plus tard, lorsque son fils fut devenu empereur des Français, elle aimait à se rappeler les scènes guerrières de sa jeunesse. « Je portais mon Napoléon dans mon sein, observait-elle, avec la même joie tranquille que j'éprouvai ensuite en le tenant dans mes bras et en le nourrissant de mon lait. Son père et le sort de la Corse étaient mes uniques pensées. Pour avoir des nouvelles de l'armée, je quittais les sûres retraites que m'offraient nos rocs escarpés, et m'aventurais jusqu'au lieu du combat. Les balles sifflaient à mes oreilles, mais je ne craignais rien, me sentant sous la protection de la Sainte Vierge. »

A la tête de ses meilleures troupes, Paoli faisait face à l'ennemi. Il avait à son côté Carlo Buonaparte, et non loin de lui Letizia.

Le 3 mai 1769, les deux armées se rencontrèrent à Monte Borgo. Une salve d'artillerie donna le signal de la bataille. En dépit de l'infériorité de leurs armes, les Corses opposèrent une telle résistance aux assaillants qu'ils réussirent à les battre.

Une rencontre ultérieure, à Murato, leur fut défavorable. Ils montraient, certes, toujours la même vaillance vis-à-vis des troupes royales, mais ils étaient décidément trop inférieurs en nombre, et subirent là une défaite.

Comme elle attendait un nouvel enfant, Letizia, cette fois, n'avait pas pu combattre personnellement ; mais elle était avec la troupe. Dans l'ardeur de la lutte, elle fut séparée de son mari et de ses amis, qu'elle retrouva pourtant ensuite ; et toujours son

enthousiasme redoublait l'énergie de ses concitoyens.

Peu de jours après, le 9 mai, un dernier combat ut lieu dans le voisinage de Ponte-Nuovo. Là aussi, I ••nnemi était fort supérieur en nombre, et malgré le courage des Corses et l'habile stratégie de Paoli, ce fut pour eux une déroute. Vaincues ou réduites à prendre la fuite, les troupes, après des prodiges de vaillance, se retirèrent dans leurs montagnes.

Un des guerriers, blessé à mort, disait à Paoli :

Dans quelques instants, j'aurai rejoint ceux qui sont morts pour la patrie. Prenez soin de mon vieux père, je vous en prie, général. »

Ailleurs, un officier français demandant à un soldat blessé :

(( Où sont vos médecins ? »

« Nous n'en avons point », répondit le malheureux.

(( Que devenez-vous donc ? »

« Nous mourons ».

La bataille de Ponte-Nuovo est le dernier acte de 1 guerre meurtrière qui mit fin à l'indépendance de la Corse. Cette lutte, inégale est, en outre, le point de départ d'une scission entre Paoli qui, avec nombre d'adhérents, voulait se rattacher à l'Angleterre, et le reste de la population, qui préférait s'incorporer à la France.

Quelques centaines de familles s'enfuirent sur la plus haute montagne de l'ile, située à quelques lieues de Corte. Parmi elles se trouvaient Carlo Huonaparte, sa femme et leur fils, âgé d'un an. Un étroit sentier conduit, au travers d'antiques forêts, à

immenses rochers, sombres et dénudés, dont le sommet est couvert de neiges éternelles. Çà et là, dans les crevasses, se trouve une sorte d'abri où les

bergers se réfugient par le mauvais temps. Aujourd'hui encore on montre, à Monte-Rotondo, « la grotte des fugitifs » où la mère de Napoléon et ses compagnons d'infortune firent halte après la bataille de Ponte-Nuovo.

La situation était désespérée. Vieillards, enfants, hommes et femmes, craignant de tomber entre les mains des vainqueurs, s'étaient précipités, sans ressources, dans ces parages incultes. La plupart se croyaient à leur heure dernière.

Peu de jours après, un officier français arborait le drapeau de paix sur la montagne, et proclamait que l'île s'était rendue. Paoli, vaincu, avait décidé de s'embarquer pour l'Angleterre. Les fugitifs pouvaient descendre et rentrer dans leurs foyers.

A la tête de la petite troupe, Buonaparte se dirigea sur la province de Niolo, pour atteindre de là Ajaccio, où il comptait de nouveau fixer sa résidence. Letizia était à cheval et tenait le petit Joseph entre ses bras. Il s'agissait de côtoyer la rivière Liamone sur un chemin assez étroit. Les eaux étaient hautes, le courant rapide. Soudain, le cheval de Letizia glissa et fut entraîné dans la rivière. Pleins d'épouvante, les témoins de celte scène crièrent à la jeune femme d'abandonner sa monture et d'essayer de regagner le bord à la nage ; mais l'intrépide écuyère se maintint sur la selle, serrant plus fortement son enfant sur son cœur ; puis, par d'habiles manœuvres, tout en encourageant doucement son cheval, elle finit par atteindre saine et sauve la terre ferme.

Carlo avait eu un moment l'idée de suivre son bienfaiteur dans l'exil, mais les représentations de son oncle et les instances de sa femme le firent renoncer à ce projet. Suivant le conseil de Letizia,

il se joignit à quelques autres amis du général pour l'accompagner jusqu'au port de Vecchio, où le héros national s'embarqua sur un navire anglais, qui devait le conduire à Livourne.

Naissance et enfance de Napoléon.

Après le départ de Paoli, la Corse était devenue française, et de nouveau la paix régnait dans l'île. Un soleil radieux éclairait la journée du 15 août 1769, fête de l'assomption de la Vierge Marie. Les églises étaient ornées de fleurs et les maisons de verdure. Dès le matin, au joyeux son des cloches, les habitants d'Ajaccio parcouraient les rues, vêtus de leurs meilleurs habits. La population rurale aussi accourait en toilette du dimanche pour célébrer la fête. Par le portail grand ouvert, des groupes de fidèles pénétraient dans la cathédrale. Parmi cette foule on remarquait une ravissante jeune femme : C'était Maria Letizia Buonaparte, tenant à la main un petit garçon de six ans, son demi-frère et fils adoptif Joseph Fesch. Les fatigues de la guerre n'avaient laissé aucune trace sur son beau visage. Elle se sentait bien portante et joyeuse. Comme le moment de ses couches était alors imminent, elle avait désiré assister encore à la grand'messe auparavant.

Au milieu de la cérémonie, tandis qu'elle était agenouillée devant l'image de la Vierge, elle fut subitement prise de violentes douleurs. Impossible, malgré son vif désir, d'attendre la fin du service divin. Dominée par une angoisse croissante, elle quitta promptement l'église. Les cloches sonnaient toujours et le soleil de midi brillait dans tout son éclat. En traversant en hâte les rues, elle ne remarquait même pas les personnes qui la saluaient respectueu-

ment au passage. Par bonheur sa demeure n'était lis loin de l'église. Elle en atteignit bientôt le seuil,

lais ne put arriver jusqu'à sa chambre à coucher.

est sur un banc de l'antichambre qu'elle donna le

)ur à son enfant : un garçon à grosse tête, l'air

fiimé, et qui criait terriblement. C'était Napoléon.

Plusieurs historiens parlent d'un tapis sur lequel on l'aurait posé tout de suite après sa naissance. Ce

ipis, prétendent-ils, représentait les images de Gé-

ir et d'Alexandre-le-Grand. La mère, toutefois, a

)ntredit cette légende dans les souvenirs dictés par

le à la fin de sa vie.

«En Corse», dit-elle, nous n'avions pas de tapis • lans la maison. Comme nous n'en faisions pas usage l'hiver, il est clair qu'on en eût encore moins trouvé chez nous en plein été. »

Elle nourrit elle-même son fils les premiers temps. Plus tard, craignant de n'avoir plus assez de lait, ^ile fit venir une nourrice corse, Camilla Ilari,

lysanne extrêmement laide, mais qui avait une mté de fer.

L'enfant l'aimait, et Letizia, de son côté, s'attacha assez à elle pour la garder plusieurs années sous son toit. Quant à Camilla, elle adorait Napoléon, ne l'appelant jamais que : Mon petit, et ne supportant pas in'on lui fit le moindre chagrin. En conséquence

le était en continuelle dispute avec lagouverninte Galerina Mamucia, personne difficultueuse et auto- '•ifaire, qui blâmait sans cesse l'enfant. Dans les quelles, parfois violentes, de ces deux femmes, la nourrice ne se laissait pas intimider. «Allezàvos affaires», disait-elle en manière de conclusion, ««et ne

»us mêlez pas de mon petit; sa conduite ne vous

«arde pas.o

C'iterina Mamucia était, du reste, en complet dé-

saccord avec tous les habitants de la maison, à l'exception de signora Letizia, pour laquelle elle professait une véritable adoration. De fréquentes escarmouches avaient lieu entre la gouvernante et la mère de Carlo Buonaparte, qui vivait chez les jeunes époux.

Cette belle-mère, bonne personne d'ailleurs, était des plus dévotes. Letizia, dans ses mémoires, remarque, non sans une pointe d'ironie, qu'elle se croyait obligée d'entendre journellement une messe pour chacun de ses petits-enfants. Or, comme elle en eut huit avant de quitter ce monde, cela lui faisait à la fin neuf messes par jour : une pour le salut de sa propre âme, et huit pour celle de ses descendants.

Au bout de quelques années, l'irascible Caterina fut remplacée par une autre gouvernante, Minona Saveria, qui suivit la famille en France. Elle accompagna plus tard sa maîtresse dans l'exil, et mourut à Rome en 1825. Plus agréable d'humeur, elle était aussi fidèle, honnête et dévouée que sa devancière. En outre elle avait le sens de l'économie, ce qui n'était pas un mince mérite aux yeux de Letizia. Souvent, à ce qu'il paraît, dans son zèle à satisfaire signora Buonaparte sous ce rapport, elle allait décidément trop loin ; et peut-être a-t-elle ainsi contribué, pour sa bonne part, à faire passer la mère de l'empereur pour avare. Il n'en reste pas moins vrai qu'elle était fort aimée et appréciée dans la famille. Lucien l'appelait m une perle », et Napoléon, plus tard, lui servit une pension annuelle.

Dans sa première enfance Napoléon n'était rien moins que beau, avec son énorme tête, qu'il avait peine à tenir droite.

Il ne fut baptisé qu'à l'âge de deux ans, le 21 juillet 1771. Un mois auparavant, sa mère avait eu une fille, Anna-Maria. Cetteenfant étant fortdébile, l'archidiacre

DE NAPOLEON "li

permit que le frère et la sœur reçussent le baptême ensemble à la maison, sans cérémonies ecclésiastiques.

Depuis plus de deux cents ans, dans cette vieille famille aristocratique, il avait été d'usage d'appeler le deuxième fils Napoléon, ce qui signifie : <( lion du iésert.). L'oncle Buonaparte du même nom ayant été tué à la bataille de Ponte-Nuovo, c'était une raison de plus pour les parents de nommer leur fils d'après lui.

La mère avait inculqué à son garçonnet qu'il eût à s'agenouiller pendant la cérémonie du baptême. Mais, quand le prêtre s'approcha pour répandre l'eau -ur sa tête : << Non, non ! » s'écria-t-il, en cherchant t le repousser. Baptisé malgré sa résistance, il se leva ruisselant, et, plein de colère, se mit à frapper tous les assistants, son père et sa mère exceptés.

Grâce aux soins vigilants de Letizia et de la nourrice, il devint en peu d'années un robuste enfant. Vif, dominateur, inflexible, il ne craignait rien au inonde que sa mère. Elle seule pouvait le faire obéir.

Quand il eut atteint cinq ans, elle le plaça dans une école de petites filles, pour essayer d'apprivoiser cet esprit sauvage.

Au commencement, tout alla bien. Napoléon s'était particulièrement lié avec une fillette de son âge, douce enfant, nommée Giacominetta , mais les autres élèves, jalouses, se moquèrent bientôt du jeune couple. Alors, furieux d'être tourné en ridicule, no- *re héros prit un bâton et les mit toutes en fuite. \vertie par la directrice de la conduite de son enmt terrible, Letizia le retira de l'école, non sans li administrer une bonne correction, destinée à le juérir de ses manières par trop peu chevaleresques.

«' Quand j'étais petit », a raconté le prisonnier de Sainte-Hélène, «j'étais extrêmement récalcitrant. «Je

n'avais peur de personne. Je battais les uns, égratignais les autres. Très agile, je réussissais souvent à m'esquiver; autrement maman Letizia m'aurait assez remis à l'ordre, car elle ne tolérait pas que je fisse le méchant. Sévère, mais juste, elle punissait le mal et récompensait le bien. »

« C'est à ma mère », a dit ailleurs Napoléon, a à ses bons principes et à son exemple que je dois mon élévation et tout ce que j'ai fait de grand. »

(( C'est à ma mère que je dois tout, » a-t-il dit encore, à une troisième occasion.

Pour l'éducation de ses enfants, Letizia ne trouvait aucun appui autour d'elle. Sa belle-mère et son mari, en effet, les gâtaient à qui mieux mieux, allant jusqu'à les combler de caresses chaque fois qu'elle les réprimandait.

(( Suivant les circonstances », ajoute Letizia dans ses souvenirs, a j'étais indulgente ou sévère ; et c'est pourquoi mes enfants m'obéissaientet m'honoraient. Jamais ils ne m'ont manqué de respect; jamais non plus leur affection ne m'a fait défaut.»

Elle-même les aimait tendrement ; et, de leur côté, ses enfants ne parlaient d'elle qu'avec vénération.

« Vous m'êtes bien dévoué », disait Napoléon à son médecin de Sainte-Hélène. « Aucun sacrifice ne vous coûte pour alléger mes souffrances ; mais ce n'est pourtant pas la tendresse maternelle. 0 maman Letizia ! »

(( Femme forte et bonne, modèle des mères ! » s'écrie son fils Joseph, « combien tes enfants te sont redevables des exemples que tu leur as donnés ! »

Elle élevait ses enfants à la corse, ayant l'œil ouvert sur leurs défauts. Quand Napoléon montrait peu de goût à l'accompagner à l'église le dimanche, elle l'y faisait marcher en lui administrant deux bonnes gifles.

Un jour qu'elle se promenait avec une amie, assez loin de la maison, ces dames arrivèrent à un sentier escarpé. Tout à coup, en se retournant, Letizia aperiitson second fils, qui les avait suivies. Fâchée qu'il lût ainsi sorti sans permission, elle courut à lui et le souffleta si violemment sur l'oreille que l'enfant tomba et roula au bas du talus. Il se releva tout en pleurs, se frottant les yeux de ses petites mains; mais la mère ne s'en inquiéta nullement, et poursuivit son chemin.

Dans la vigne des Buonapartes se trouvait un beau iguier, qu'elle avait défendu aux enfants de toucher: mais, bravant cette défense, Napoléon, un beau jour, grimpa sur l'arbre, cueillit des figues, en Miangea quelques-unes, et mit le reste en poche, -oudain parut le garde champêtre. Le petit gardon, tfrayé, descendit aussitôt de l'arbre, et supplia I homme de ne pas le trahir.

Le lendemain justement Letizia se rendait à la vijne pour faire sa récolte de figues. Comme elle en trouvait moins qu'elle ne s'y attendait, elle interrogea le garde, et apprit ainsi que Napoléon avait maraudé par là. De retour à la maison, elle donna le fouet au jeune coupable.

Une autre fois il s'était moqué de sa grand'mère, !a comparant à une sorcière, parce qu'elle s'appuyait -nr une canne pour marcher.

î.a mère en fut très froissée, et le fils, instinctivement, évita tout le jour de se rapprocher de la maîtresse du logis. Vers le soir, comme Letizia s'apprôlait à le punir, il réussit encore à s'échapper.

Le lendemain, en souhaitant le bonjour à sa mère, 1 voulait, comme de coutume, l'embrasser, mais ♦•Ile n'avait pas oublié l'incident de la veille, et elle le repoussa.

Plus tard, dans la journée, tandis qu'il faisait sa

toilette pour aller dîner chez des amis de la famille, Madame Letizia entra dans sa chambre, et, fermant la porte à clef, elle administra au jeune délinquant une correction d'autant plus pénible pour lui qu'il avait réussi à s'y soustraire un jour entier.

Napoléon avait sept ans quand mourut la petite sœur qui avait été baptisée avec lui, et qu'il aimait tendrement. Privé de cette compagne de jeu, il prit pour camarade et ami son frère aîné Joseph. Ses sœurs cadettes, de six, huit et neuf ans plus jeunes que lui, ne jouèrent un rôle dans sa vie qu'à une époque ultérieure.

Pour procurer aux enfants un espace où ils pussent s'ébattre librement, Letizia avait fait enlever tous les meubles d'une des plus grandes chambres de la maison. C'est là qu'ils s'amusaient après le travail, quand il faisait mauvais temps.

Joseph et les frères cadets couraient et sautaient dans la chambre, ou dessinaient des pantins sur les murs. Napoléon, lui, qui avait reçu de sa mère un tambour et un sabre de bois, ne crayonnait que des soldats, toujours en ordre de bataille.

De bonne heure il montra un goût si décidé pour les chiffres que les nonnes d'Ajaccio lui donnèrent le surnom de « mathématicien ». Elles le comblaient de gâteaux et de sucreries, ce qui, naturellement, était du goût du petit garçon.

Un jour ces nonnes, en austère procession, traversaient la place du Marché. Napoléon, qui les voyait venir de loin, courut à leur rencontre, en criant de toute sa force :

« Celui qui veut savoir où est mon cœur Le trouvera au sein des sœurs. »

Une des religieuses, sœur Orto, avait beau le gronder, il continuait de plus belle. Enfin, pour le faire

ClIARLE»>MAHie DE BUONAPARTK (1 74(3- 1785; fi'apris le portrait de (iirodet.

ire, elle eut l'heureuse idée de lui glisser quelques nbons dans la main.

Après l'infructueux essai de l'école des petites fil-

-, Letizia mit provisoirement son (ils chez les jé-

ites, dont l'établissement était assez éloigné. Gha-

le matin, au départ, il recevait de sa mère un

morceau de pain blanc pour déjeuner. Or un beau

jour, des amis racontèrent à Letizia qu'on avait vu

iisieurs fois son petit Napoléon courant les rues en

mgeant du pain de munition, ce qui était consi-

ré comme peu convenable pour un enfant de bonne

mille.

(irondé à ce propos, le Jeune garçon répondit 1 en effet, tous les jours, il échangeait son pain blanc contre le pain des soldats, qu'il trouvait beaucoup meilleur.

A mesure qu'il grandissait, il montrait un zèle croissant pour les études, surtout pour l'arithmétique ; ce que voyant, sa mère fit installer sur la terrasse de la maison une petite retraite où il n'était n»«; dérangé par ses frères. Toute la journée il tra- I liait là, ne sortant généralement que le soir. Il se promenait alors d'un air distrait, sans souci aucun de son extérieur. Souvent même il oubliait de remonter ses bas, ce qui donna naissance à la remarque suivante, qu'on cite encore à Ajacrio :

" .Napr»leone di nia/zii cHl/ctta Fa lamorc a (liacoininfUa.» *

Ce qui signifie en Trançai» :

Napoléon à la mi-chaussrtt»

Fait la rour à JaquelinctU*.

Etat de la Corse. — Demeure de la famille Buonaparte. — Dissemblance entre le mari et la femme. — Le général Marbœuf. — Esprit instable de Carlo. — Vertus domestiques de Letizia.

Les Corses, c'est un de leurs traits caractéristiques, ont des sentiments de famille très développés. Ils s'aiment entre eux et savent se dévouer les uns aux autres, mais on les voit rarement témoigner leur afifection par des marques extérieures de tendresse.

Nulle part ailleurs le droit d'aînesse n'est respecté comme dans cette île. Si le père meurt, le fils aîné devient chef de famille et sert de tuteur à ses frères et sœurs.

Jamais le Corse n'oublie un bienfait reçu. Il est hospitalier, accueillant l'étranger de bon cœur. Chez ce peuple, qui a horreur de l'injustice, les vols sont extrêmement rares. Quant au courage, celui de ces insulaires est devenu proverbial.

Ils sont presque tous de petite taille. Ce qui les distingue particulièrement, ce sont leurs beaux yeux et leurs belles dents. Sobres par nature, ils se trouvent heureux dans leur modeste condition. Des châtaignes et des olives, et, comme boisson, l'eau de leurs ruisseaux, ils ne demandent pas davantage.

Jusqu'en 1770 ils n'avaient qu'une seule espèce de monnaie. Les hommes portaient alors des habits d'étoffe brune, tissée par leurs femmes, qui filaient la laine à la maison.

Nous avons vu que, dans deux campagnes successives, les Corses résistèrent aux Français sans même posséder une forteresse convenable. L'artillerie, le matériel de guerre, l'argent leur faisaient également

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défaut; aussi les vainqueurs eux-mêmes parlaientils avec estime de ces vaillants petits hommes à capote brune, endurcis aux fatigues et aux privations de tout genre, et toujours calmes devant l'adversité.

Les paysannes de ce temps-là portaient de longues robes, garnies d'une sorte de guimpe brodée. Elles allaient tête nue, un fichu noué sous le menton. Les travaux les plus durs leur étaient imposés ; et l'on voyait même des bourgeoises aisées aller chercher l'eau nécessaire à l'usage journalier.

Les Corses ne tenaient pas les femmes en haute estime. Au commencement du XL\« siècle, les gens du peuple les reléguaient d'ordinaire à une table à parL Plus il naissait de fils dans une famille, plus on se croyait riche ; aussi les parents montraient-ils à ceux-ci une préférence marquée, tandis qu'ils faisaient peu de cas de leurs filles.

La tamille Buonaparte possédait une maison située sur le marché d'Ajaccio. Cet espace de terrain carré porte maintenant le nom de a Place Letizia». L'habitation contenait de grandes chambres et une salle de danse. D'après la coutume corse, les planchers étaient formés de pierres rouges à six angles. Le toit plat servait de terrasse.

On passait l'hiver en ville, mais en été la famille se transportait à la « Villa Milelli », située au bord de la mer, à un mille environ d'Ajaccio, sur la route des Iles sanguinaires.

Cette jolie maison de campagne était entourée de grenadiers et d'orangers. Les nayrtes et les roses y répandaient leur délicieux parfutn. Non loin de là s'étendait une chaîne de montagnes boisées, d'où s'élevait un rocher abrupt. Letizia avait transformé en joli pavillon une cavité de ce rocher, et c'est dans cette fraîche retraite que Napoléon avait

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coutume d'étudier quand, jeune officier, il venait passer ses vacances auprès des siens,

La mère de famille aimait ce séjour d'été. De bonne heure le matin, tandis que les enfants dormaient encore, elle arpentait les allées ombragées du jardin ; et le soir, sous le ciel étoile, elle y retournait volontiers écouter le mugissement de la mer. C'étaient ses heures préférées. Le calme de la nuit lui semblait délicieux après les laborieuses journées où sa bruyante troupe d'enfants et les devoirs domestiques ne lui laissaient pas un instant de repos.

Les époux Buonaparte n'étaient pas riches. Mademoiselle Ramolino, qui passait pour un bon parti, avait apporté en dot environ sept mille livres. Ce capital consistait en divers immeubles, entre autres une vigne. Carlo possédait moins de ressources pécuniaires que sa femme. La Corse est un pays pauvre où, de nos jours encore, le peuple paie les impôts et les fermages en nature plutôt qu'en argent.

La mère de Letizia et l'oncle de Buonaparte avaient jugé ces époux bien assortis. En réalité, cependant, il eût été difficile d'imaginer deux natures plus dissemblables.

Carlo était ambitieux, mécontent, vaniteux et passionné de luxe. Letizia, au contraire, était une femme éminemment modeste et peu exigeante, d'un caractère simple et droit.

Dans la gestion de ses affaires, Carlo manifestait plus que du désordre. Ainsi, pour se procurer de l'argent, il ne reculait ni devant la ruse, ni devant le mensonge; et l'argent obtenu était bientôt follement dépensé. A l'occasion de son doctorat il donna une fête qui coûta six mille livres, c'est-à-dire à peu près le double de ses revenus annuels. Et comme il ne savait où trouver les fonds nécessaires, il projeta de vendre la vigne de sa femme « La sposata »,

qui, au dire de Napoléon, produisait un vin exquis.

Letizia avait horreur du gaspillage. De là le sentiment amer et l'espèce de honte qu'elle éprouvait en constatant la légèreté de son mari dans les questions d'argent. Avec son besoin inné d'indépendance, elle redoutait par-dessus tout la ruine.

Carlo, vantard et beau parleur, réfléchissait moins que sa femme. La tête toujours pleine de projets, il changeait constamment de but, sans arriver à rien de précis. Passant ainsi d'une chose à l'autre, il finissait par perdre courage ; en un mot, il manquait absolument de persévérance.

Letizia, d'intelligence moins prompte, était inébranlable daiîs sa manière de voir, une fois qu'elle s'était formé une opinion qu'elle croyait juste.

Carlo, libre penseur, avait publié dans sa jeunesse des vers de caractère bIas|)hématoire. Il ne devint croyant qu'à l'approche de la mort. Sa femme, au contraire, fut toute sa vie une fervente catholique, adorant Dieu et la Madone. A toutes ses tilles elle donna le nom de Maria, les consacrant ainsi à la sainte Vierge. Et quand, au déclin de ses jours, on lui demanda comment elle avait pu supporter les terribles coups du sort : « J'ai tout supporté », répondit-elle, « parce que c'était la volonté d<' Dieu. »

Tandis que Carlo goûtait fort les plaisirs de la table et était plus ou moins adonné au vin, Letizia se monlrait la simplicité même. F^lle ne buvait que de l'eau, mangeait peu, et méprisait les jouissances matérielles. Son mari était fier de son vieux nom et de ses ancêtres. Lf^tizia, elle, attachait moins de prix à la vieille noblesse qu'aux vertus léguées par les aïeux à leurs descendants. Elle n'eut jamais aucune arrogance, même lorsque ses fils furent devenus empereur et rois.

Buonaparle fut un des premiers à se dire que la Corse aurait tout à gagner à se rattachera la France.

« J'ai été bon patriote et partisan de Paoli, aussi longtemps que le gouvernement national a duré », disait-il. Ce gouvernement n'existe plus ; nous sommes Français. Vive le roi ! »

Les exemples qu'il avait eus sous les yeux dans la famille de sa femme le décidèrent à se jeter, sans plus tarder, dans les bras du vainqueur. Les deux maris de sa belle-mère : Ramolino et Fesch, s'étaient fort bien trouvés de servir les Génois. Et il pensait que lui-même, en sa qualité de juriste, et avec sa connaissance du français, devait pouvoir obtenir une position avantageuse en France.

Il passa bientôt pour l'un des Corses les mieux disposés envers les Français. Rien ne prouve qu'il fût sincère dans son dévouement au nouveau pays. Quoi de plus naturel que ce Français de la veille doutât, dans son for intérieur, de l'opportunité de soumettre sa patrie au puissant royaume voisin? Le fait est qu'il y avait là pour lui une question d'intérêt personnel. Marié, et voyant sa famille augmenter d'année en année, sans poste fixe ni grands revenus, mais toujours très dépensier, il cherchait instinctivement le moyen d'améliorer sa position. Il comprenait que, pour se faire bien voir en haut lieu, il fallait être noble. En Italie, autrefois, il avait fait valoir ses titres de noblesse ; mais comme, dans l'île natale, ceux-ci ne conféraient aucun privilège il ne s'était dès lors jamais donné la peine de les compter, ni d'examiner à fond son arbre généalogique.

Il s'agissait maintenant de se documenter. Il fut le premier, en Corse, qui étudiât les institutions françaises en faveur de la noblesse pauvre, le premier qui pensât aux bonnes positions réservées aux aristocrates, le premier enfin qui comprit que, pour

réussir, il fallait avant tout rechercher la faveur du gouverneur français.

Il commença par flatter les envoyés du roi. Mais il lui importait surtout de gagner le comte Marbœuf, gouverneur de Tîle. Le succès se fit un peu attendre. Cependant le Français ayant, de son côté, besoin de Buonaparte, ces deux hommes, l'un encore jeune, l'autre beaucoup plus âgé, devinrent bientôt amis.

Carlo décida sa femme à rendre visite au gouverneur, et celui-ci la reçut avec la parfaite courtoisie d'un vieux gentilhomme. Dès lors il se rendit souvent chez l'avocat ; et c'est ainsi qu'il passa bien des iif^iires en compagnie de Madame Letizia.

I.e sous-gouverneur, comte Flosel de Beaumanoir, invitait fréquemment à des soirées les familles nobles d'Ajaccio. Buonaparte acceptait toujours, mais sa femme se montrait rarement, retenue qu'elle était par les soins du ménage, et peu attirée d'ailleurs par la vie mondaine. Lorsque, par exception, elle accompagnait son mari, sa ravissante figure, son maintien à la fois gracieux et digne captivaient d'emblée l'attention de chacun.

Des mauvaises langues ont prétendu qu'elle était en relations intimes avec le comte Marbœuf; on a me été jusqu'à dire que Napoléon était le fruit de « ♦Ite liaison. Ces rumeurs émanaient du parti dont Carlo Buonaparte s'était séparé, lequel parti cherchait des motifs scandaleux à son avancement dans le camp opposé. Or à la naissance de Napoléon, à peine Letizia connaissait-elle le gouverneur, et rien n 'au tori.se à croire que ses ennemis aient dit vrai. Tous ses enfants portent des traces physiques et morales de leur origine; tous se ressemblent de caractère, d'esprit et de tempérament; la plupart ont même hérité de la maladie de leur père.

L'avocat corse avait rendu plus d'un service au

34 LA xMLilE

gouverneur, et trouvait à son tour en lui un précieux appui. En vers et en prose, en italien et en latin, Carlo célébrait ses hauts faits et ses vertus privées. Marbœuf fut le parrain de Louis Buonaparte. Son portrait occupait la place d'honneur dans le salon familial. A cette époque il avait plus de soixante ans ; Letizia, vingt. Malgré sa laborieuse carrière maternelle, elle était encore fort belle. Mais sa beauté était plus imposante que proprement fascinante. Chez elle, rien de rêveur ni de sentimental. L'air plutôt sévère de son charmant visage, son inlassable activité, les nombreux enfants qui l'entouraient, tout cela évoque l'idée d'épouse et de mère, non d'amante. En faveur de sa vertu nous remarquerons en outre que sous l'empire, belle encore, jamais elle ne montra la moindre trace de coquetterie. Les courtisans lui étaient à charge, et elle ne trouvait aucun plaisir aux dissipations du grand monde.

Que Marbœuf admirât cette charmante femme, il n'y avait là rien de surprenant. Ce qui est certain, c'est qu'on attribuait à Letizia une grande influence sur lui. Pour obtenir quelque chose du gouverneur, on avait souvent recours à son intervention. En pareil cas, sa parenté surtout ne lui laissait ni trêve ni repos. Pour en donner un exemple, voici ce que plus tard, mère d'empereur, elle racontait à ses dames d'honneur.

Elle avait une parente malade, dont la fin semblait imminente. Après avoir pieusement recules secours de la religion, la pauvre femme s'adressa à Madame Buonaparte, assise près de son lit, et d'une voix mourante supplia sa nièce d'intercéder pour elle auprès de Marbœuf. 11 s'agissait d'obtenir une faveur exceptionnelle. Après l'entrée au paradis, qu'elle

DE N Al' U LEON 35

espérait de la grâce de Dieu, elle ne désirait rien tant que de reposer dans le caveau de la cathédrale d'Ajaccio, à côté des saints hommes de l'île, en attendant la résurrection.

Ne voulant pas repousser la requête suprême de la mourante, Letizia courut chez le gouverneur. Celui-ci refusa d'obtempérer à s% demande, vu qu'elle était contraire aux règlements ecclésiastiques ; mais il autorisa Madame Buonaparte à laisser croire à sa tante qu'elle avait eu gain de cause. La malade mourut donc consolée et heureuse.

€ Maintenant qu'elle est morte », déclara ensuite le gouverneur, « peu lui importe d'avoir obtenu ou non l'avantage désiré. »

Si des parents éloignés abusaient ainsi de la faveur dont jouissait Letizia auprès du comte, on peut se représenter que son propre mari ne se faisait pas faute d'en profiter. Grâce à l'influence de Marbœuf, Buonaparte fut nommé conseiller du roi dans l'île, et, en sa qualité de noble, membre de la Diète de Corse. De plus il faisait partie du Conseil, composé louze hommes, exerçant le pouvoir en l'absence «H- la Diète. Enfin il fit tant et si bien qu'il réussit h s'adjoindre à une députation envoyée en France.

\ la mort de Louis XV, Marbœuf fut appelé .i.i près du nouveau roi. En son absence l'administration de l'Ile échut au vicomte Narbonne-Pelet, qui réprimait durement toute velléité d'indépendance. Il blâmait hautement auprès du gouvernement français la trop grande bonté de son prédécesseur envers la population corse, et tout portait à croire qu'il serait nommé gouverneur à la place du comte. Cependant, quand la députation susmentionnée arriva en France, on voulut savoir d'elle à quoi s'en tenir au sujet de MarbfRufetde Narbonne.

Et Buonaparte plaida si chaleureusement la cause du vieux comte que celui-ci garda son poste, en dépit de son concurrent. Quant aux amis et partisans de Narbonne, ils ne parlaient qu'avec une haine amère des relations de Carlo et de sa jolie femme avec le gouverneur de l'île.

Le voyage en France avait été très profitable à Buonaparte. Bel homme, aristocrate, intelligent et cultivé, il avait, aux yeux des autorités, un autre avantage encore : il savait le français. Ses écrits, à la vérité, fourmillaient d'expressions et de tournures étrangères, mais il se faisait au moins comprendre de fonctionnaires qui, pour la plupart, ne savaient pas l'italien.

Peu après son arrivée en France Buonaparte proposa au gouvernement d'établir des pépinières en Corse ; et, la chose décidée, il fut nommé directeur de ces futurs établissements. En outre, toujours à sa demande, la création de salines fut, de même, remise entre ses mains.

Malgré tous ces succès, il n'était pas content. Sans cesse il rêvait à de nouvelles entreprises plus fructueuses, ou à des emplois qui pussent assurer à lui et aux siens un brillant avenir. Vingt projets à la fois s'agitaient dans sa tête. Il s'agissait de les mettre à exécution, et cela aux frais de l'Etat. Il écrivait lettre sur lettre, pétition sur pétition; humble quand le but à atteindre était particulièrement important ; presque arrogant, au contraire, lorsqu'il se croyait en possession de l'ombre d'un droit.

Et ce n'était pas uniquement le gouvernement français qu'il exploitait. Ses visées s'exerçaient dans d'autres domaines encore. Seulement, dès qu'il était arrivé à un résultat satisfaisant, il lui fallait du nouveau, encore et toujours du nouveau. D'innombra-

blés procès furent la conséquence de ce tourbillon d'affaires. De jour en jour la situation économique empirait ; aussi Letizia n'était-elle pas sans inquétude pour l'avenir.

Au sujet de la propriété de Milelli, qu'il avait héritée de son grand-père, Buonaparte fut très longtemps en procès avec les jésuites, ce qui représentait d'énormes frais.

Blessé dans sa vanité et dans son orgueil, il souffrait de la condition plus que modeste où se trouvait sa famille. Alors déjà il portait en lui le germe de la maladie qui devait l'emporter. Et peut-être faut-il attribuer à ce fait l'agitation, la versatilité, la nervosité croissante et le continuel besoin de voyage qui le caractérisaient.

Sous prétexte de réaliser tel ou tel nouveau pro-

. il parcourut successivement Gênes, Pise, Florence, San-Miniato, Rome, Bastia, Gorte, Marseille, Versailles, toujours en grande hâte, et comme pourchassé par la nécessité de se procurer de l'argent pour ses nombreuses dépenses personnelles.

A Ajaccio, la famille augmentait d'année en année. Et l'existence de Letizia n'était rien moins que riante. Elle devait s'occuper, jour après jour, non seulement des enfants, mais encore de sa belle-mère et d'un oncle de son mari, qui vivaient auprès d'eux. Get oncle Lucien, goutteux depuis l'âge de trentedeux ans, avait fini par être paralysé, ce qui le rendait maussade en même temps que fort exigeant.

En face des difficultés croissantes, Letizia accomplissait sa tâche journalière avec autant de dévouement que de savoir-faire, prenant sur ses épaules la plus lourde part des tracas domestiques. Et si la folle prodigalité de son mari n'amena pas la ruine complète, c'est à elle certainement qu'on le dut. Très

économe par nature, elle l'était en même temps par \ nécessité. En effet, le peu d'argent qui ne passait pas aux voyages de son mari, l'oncle Lucien mettait la main dessus, l'enfermant dans sa propre caisse, dont il gardait la clef.

Letizia, cependant, accomplissait dans la direction de son ménage de vrais prodiges d'économie, qui l'ont même, à maintes reprises, fait passer pour avare. Mais ses accusateurs devraient se rappeler combien plus tard, en toute occasion, elle se montra large quand l'avenir de ses enfants était en jeu, et toujours prête à sacrifier à leur bonheur l'argent si péniblement épargné.

Nous savons que l'éducation des enfants reposait entièrement sur elle, et qu'elle exerçait ses devoirs maternels avec amour et fermeté.

Ses enfants avaient tous une excellente santé. Mais elle n'avait guère le loisir de s'extasier sur leur développement physique et intellectuel. Il fallait avant tout les nourrir, les vêtir, et tenir la maison en ordre. Si, comme mère, elle jouissait d'une autorité absolue, jamais elle ne se mêlait des affaires de son mari. Ayant le devoir de fournir les ressources nécessaires, il avait aussi, pensait-elle, le droit d'en disposer à son gré.

Longtemps avant la naissance de Letizia, les coutumes et traditions de la Corse voulaient que la femme fût soumise à son mari. Pas question pour elle de se permettre la moindre critique sur la manière d'agir de son seigneur et maître. Elle ne se demandait pas pourquoi les choses étaient ainsi, ni si cela était dans l'ordre ; elle se courbait sous le joug sans même en sentir le poids.

A mesure que la famille augmentait, Letizia était plus surmenée. A la fin, elle ne quittait plus la

maison que pour se rendre le dimanche à l'église, jugeant sa présence nécessaire pour tenir en bride les enfants, tant qu'ils étaient petits, a Je sais », disait-elle, « que la vraie religion commande d'aller chaque jour à l'église, et qu'on ne doit en aucun cas manquer de s'y rendre les jours fériés. Cependant je ne crois pas que les gens à la tête de grandes entreprises, ou les mères de famille soient obligés de passer une notable partie de leur temps hors de la Miaison pendant la semaine. Cela interromprait le

')urs régulier du travail. Et l'on serait ainsi beaucoup plus coupable devant Dieu, par suite des incidents fâcheux qui pourraient se produire dans une maison mal surveillée. »

Letizia trouvait tout naturel de remplir régulièrement ses devoirs journaliers. Elle travaillait avec acharnement, sans se laisser déranger par la perspective d'un prochain accroissement de famille. Une

)is Tenfant né, elle le nourrissait elle-même, à moins que, surchargée de besogne, elle n'en trouvât pas le temps. Dans ce cas, elle prenait pour nourrice une femme de pêcheur ou de berger, ce qui ne l'empêchait pas de veiller sur le dernier-né avec autant de sollicitude que sur les autres enfants. A celui d'entre eux qui en avait le plus besoin, elle accordait sa plus chaude tendresse, ses soins les plus dévoués. C'était, à ses yeux, le devoir d'une mère de consoler •s petits affligés, quelle que fût, d'ailleurs, la cause

le leur chagrin.

Départ de Joseph et de Napoléon pour la France. — Napoléon à Brienne. — Visite de Letizia. — Difficultés pécuniaires. — Maladie et mort de Carlo Buonaparte.

En décembre 1778 la famille Buonaparte comptait cinq enfants: Joseph, Napoléon, Lucien, Maria- Anna et Louis, né dans le courant de ladite année.

La gêne se faisant de plus en plus sentir dans le ménage, le gouverneur donna aux époux une nouvelle marque de bienveillance en déterminant son neveu, l'archevêque d'Autun, à faire admettre gratuitement Joseph Buonaparte au gymnase de la ville. Il procura de même à Napoléon l'entrée gratuite à l'école militaire de Brienne, et réussit encore à caser sans frais Joseph Fesch dans le séminaire d'Aix. Bref il ne cessa de rendre à la famille tous les services imaginables.

Le père, de nouveau membre d'une députation corse, suivit ses deux fils en France. Ces jeunes garçons quittaient la maison sans trop de regrets. N'abandonnaient-ils pas, en effet, une vie de privations pour s'élancer vers le nouveau, l'inconnu, les aventures, peut-être le bonheur? Leur compagnon de route savait être, à ses heures, l'amabilité même. Ce père, souvent absent du foyer familial, égayait à son retour leur monotone existence. Fêtes de tout genre se succédaient alors dans la demeure si austère habituellement.

Les voyageurs se séparèrent à Autun. Jusqu'à, nouvel ordre, il suffisait aux deux frères d'être ensemble pour repousser les atteintes du mal du pays, en s'encourageant l'un l'autre. Ce ne fut que

Premier portrait connu de Buonaparte Densiné par l'un de «es camarades à Brienne.

cinq mois plus tard que commença pour eux le sérieux de la vie, quand Joseph resta spuI à Autun, tandis que Napoléon, âgé de neuf ans, était envoyé à

ienne.

Dés le début de son séjour à l'école militaire, le -arçonnet éprouva une terrible nostalgie. Il soupiraitaprès le beau ciel et le climat chaud de la Corse. Transplanté dans la froide et terne Champagne, il se

-ait avec douleur que pendant six ans au moins il bt-rait séparé de son île bien-aimée. « Etre loin de la demeure natale, du jardin où l'on s'ébattait joyeusement, n'avoir plus de maison paternelle, c'est n'avoir pins de patrie ! » s'écriait-il un jour avec désespoir.

Son camarade Bourienne le représente dans ses mémoires comme un enfant sérieux et taciturne, se tenant à l'écart des autres, et ne prenant aucune

[ t à leurs jeux. Aussitôt que sonnait l'heure de la recréation, il courait à la bibliothèque, choisissant de préférence les ouvrages historiques, surtout Plutarque.

Ce sombre et mélancolique Napoléon était petit de taille, et d'apparence peu robuste. Pouvant à peine s'exprimer en français, il se sentait étranger en France, et n'avait certainement à cette époque aucun pressentiment de sa grandeur future.

Il continuait à réciter les prières italiennes que sa re lui avait apprises. Cela plaisait à quelques-uns des maîtres, entre autres à l'abbé Dupuy qui, s'intéressant cordialement à ce jeune élève, lui donna libre accès à sa bibliothèque. Mais les camarades de Napoléon taxaient ses habitudes religieuses d'hypocrisie. Ils se moquaient de lui et le tourmentaient. Son maintien, son air rêveur, son langage, son prénom, sa patrie subjuguée, tout cela était matière à méchantes plaisanteries. On tournait aussi en ridi-

cule le modeste trousseau qu'il avait apporté ; on mettait en doute la noblesse de sa famille, et l'on raillait enfin la pauvreté de son père. En définitive maîtres et élèves conçurent la même antipathie pour cet étrange garçon qui menait au milieu d'eux une existence d'ermite ; bref le petit Napoléon ne tarda pas à devenir la brebis galeuse de l'école.

«Je ferai à tes Français tout le mal possible», disait-il souvent à Bourienne.

L'ami cherchait alors à le calmer en faisant appel à leur amitié réciproque.

Pour cet enfant de neuf ans commençait déjà le combat de la vie. Très réservé par nature, peu aimable et peu attrayant, sans un compatriote à qui il pût parler de la patrie, doublement chère depuis qu'elle absorbait de loin ses pensées, il était condamné à l'isolement. Au milieu de camarades hostiles et de maîtres plus ou moins ignorants, il était soumis à une discipline qui lui paraissait révoltante.

Un jour, en punition d'une peccadille, un de ses maîtres lui ordonna de s'agenouiller et de rester dans cette position pour prendre son repas. L'enfant refusa d'abord, mais fut finalement forcé de ployer ^ les genoux. Désespéré, pâle comme la mort, il trem- ■ blait de tous ses membres. Soudain, fermant les yeux, le regard intérieur tourné vers l'île rocheuse :

a Mère, mère! » s'écria-t-il d'une voix déchirante, (( tu me l'as dit : on ne s'agenouille pas devant les hommes; on ne s'agenouille que devant Dieu. »

Du dehors, point de secours à espérer. Pour faire face à la situation, il n'avait donc que son propre sentiment du devoir et son ambition. Il renfermait en lui-même et ses souvenirs et ses rêves, sans que les années amenassent aucun changement à cet état de choses.

Après que, le 25 mars 1780, Letizia eut mis au

monde sa seconde fille, Maria-Paoletta, célèbre plus tard par sa beauté, elle eut le vif désir de revoir ses fils en France. Il fut donc résolu qu'elle irait avec son mari conduire Lucien à Autun, et que de là ils se rendraient à Brienne pour visiter Napoléon.

La mère était préparée à le trouver changé, mais la réalité dépassa son attente. A peine pouvait-elle en croire ses yeux en le revoyant, et il lui fallut plusieurs minutes pour le reconnaître. Epouvantée de sa maigreur, elle alla un moment jusqu'à prétendre que ce n'était pas là son fils.

«J'étais, en effet, très changé», dit Napoléon en faisant allusion à cette rencontre lorsqu'il était à Sainte-Hélène ; « Les heures de liberté, je les consacrais à l'étude ; et mes nuits se passaient souvent à rétléchir aux travaux de la journée. II m'eût été intolérable de n'être pas, dès le commencement, le premier de la classe. A cette époque ma mère avait ^ ans. Elle était belle comme les amours. »

\ ce premier voyage en France, Madame Buona- ,,..: te fit sensation par sa beauté. Où qu'elle se montrât, on ne la nommait que : la belle Corse. Mais en.

fendant un jour cette appellation flatteuse, elleine répondit modestement :

t Les femmes de mon pays qui méritent ce titre sont pour le moment en Corse. »

L'ne seule d'entre elles, cependant, pouvait alors

' comparée à Letizia en fait de beauté ; c'était une

iioiselle Baciocchi, sœur de son futur gendre.

nl772naquitIanilecadettedesépouxiiuonaparle:

.Maria-.Vnnunziata, qui devint plus tard reine de

Naples. La môme année, par l'entremise du comte

Marbœuf, Maria-Anna fut admise, à titre gracieux,

dans le célèbre établissement d'éducation de Saint-

Cyr, fondé par Madame de Main tenon.

Mn toute autre occasion, les parents eussent cer-

tainement accueilli avec joie la nouvelle de cette faveur, mais ils étaient dans une telle pénurie qu'ils eurent toutes les peines du monde à se procurer de quoi payer le voyage de leur fille en France. La récolte avait été mauvaise, et les diverses propriétés de la famille, hypothéquées dès longtemps par Carlo, ne pouvaient plus fournir les ressources nécessaires.

La vaillante Letizia employa toutes ses forces à lutter contre l'adversité, redoublant d'économie pour tâcher de mener à bien sa difficile et lourde tâche. Mais ces heures pleines d'angoisse laissèrent des traces dans son âme. La pauvreté, tant redoutée, elle l'avait vue de près. Peut-être aussi, pour la première fois, s'était-elle rendu compte que l'homme sur lequel elle avait cru pouvoir s'appuyer n'était pas un soutien pour elle.

Plus le souci du pain quotidien devenait pressant, plus aussi se manifestait le caractère faible et léger de Buonaparte. Il négligeait ses affaires, et résistait de moins en moins à son penchant pour la l)oisson.

En 1783, le mal qui devait, deux ans plus tard, l'emporter prématurément, fit une première et violente irruption. Grâce aux soins dévoués de Letizia, un soulagement momentané se produisit. Le manque d'argent et la maladie obligeaient alors Carlo à rester davantage chez lui. Ce furent pour le mari et la femme des temps amers, douloureux. Jusqu'à ce moment, par un travail acharné et des prodiges d'économie, Letizia avait réussi à se tirer d'affaire. Il s'agissait désormais pour les époux de dissimuler leur misère. Passer pour pauvre, en efi'et, était absolument intolérable au vaniteux Buonaparte.

Napoléon avait passé briilament son examen de sortie de l'école de Brienne,qu'ilavaitsuivie plus de cinq ans. De là, en 1784, il fut envoyé à l'école militaire de Paris.

La passion des voyages tourmentait alors de nouveau son père. Pour que celui-ci put consulter un médecin français au sujet de sa maladie, le comte Rosel de Beaumanoir, dont nous avons parlé plus haut, lui prêta 25 louis. Quatre ans plus tard, lorsque cet ami de la famille revint habiter la Normandie, Letizia voulait vendre son argenterie pour payer la dette de son mari. Mais Beaumanoir l'en empêcha, en disant obligeamment que rien ne pressait pour ce remboursement, qu'elle le ferait plus tard, quand cela lui serait commode. Arrivée aux honneurs et au pouvoir, Letizia n'oublia pas ce bienfait, et l'empereur Napoléon récompensa largement le généreux prêteur.

Buonaparte était trop faible pour entreprendre un voyage seul. Il quitta donc la Corse, accompagné par son fils Joseph et son jeune beau-frère, l'abbé »^- ch.

avait passé sa vie à voyager, et devait aussi mourir en voyage. La traversée ayant empiré son état, il dut s'arrêter à Montpellier, et là les douleurs d'estomac dont il souffrait depuis longtemps devin-

it de plus en plus fortes. Le médecin consulté dé-

ivrit chez le patient une enflure cancéreuse, et ne lui donna aucun espoir de guérison. Pour comble de malheur, Letizia était à la veille de mettre au monde son fils cadet. Cela étant, le malade défendit expressément à son entourage de faire parvenir à sa femme des nouvelles infjuiétantes.

s'était installé à Montpellier dans une modeste auberge; mais, par bonheur, l'amie d'enfance de Letizia, Madame de Permon, habitait aussi cette ville, on son mari occupait une haute position administrative.

I^s Permon invitèrent aussitôt Buonaparte à se

transporter chez eux, où il devait trouver un tout autre confort que dans son petit hôtel. Ce changement de domicile eut aussi une bienfaisante influence sur son état de santé. Par éclairs reparaissait l'homme du monde des anciens jours. Jl racontait des épisodes de sa jeunesse, alors qu'il était à Rome et à Pise, des scènes de la guerre d'émancipation de la Corse, et il continuait à manifester une grande admiration pour Paoli. Il parlait aussi des vertus conjugales de sa femme, de sa sollicitude pour leurs nombreux enfants et de son courage héroïque pendant la guerre. Il se sentait même si bien qu'il écrivit à Letizia l'espoir qu'il avait de guérir.

Cependant, après un court mieux-être, la malidie reprit à pas de géant. Il vomissait fréquemment, et ne supportait presque aucun alinaent. Dans ce triste état, il se résigna enfin à accepter l'idée d'une mort prochaine.

De nouveau il exprima le désir qu'on n'inquiétât pas sa femme, en lui faisant connaître la vérité. Il ne voulait pas qu'elle abandonnât ses petits enfants pour le rejoindre.

Au sujet de sa famille sans moyens d'existence, il éprouvait une anxieuse tendresse.

(( Quant à Napoléon », disait-il, «je suis sûr qu'il fera son chemin^ mais je ne le verrai pas. »

Buonaparte, dès sa jeunesse, avait été libre-penseur ; mais quand il se sentit près de sa fin, il déplora amèrement la chose. Il fit venir le prêtre de l'église St-Denis, et reçut avec humilité le saint sacrement.

Ses dernières pensées furent pour sa femme et ses «nfants.

« Mon fils», dit-il à Joseph, agenouillé, tout en larmes, près de lui, « suis mon exemple et crois en

Dieu ; mais garde-toi d'imiter les égarements de ma jeunesse. Sois le guide et le protecteur de tes frères, et sois aussi l'ami de tes sœurs. Prodigue à ta malheureuse mère l'amour et le respect qu'elle mérite à tous égards... J'aurais bien voulu revoir mon cher petit Napoléon ; il me semble que ses caresses auraient adouci mes derniers moments, mais Dieu ne la pas permis. »

Et comme s'il avait eu le pressentiment que c'était ce fils-là qui serait plus tard le chef de la famille: t Napoléon, Napoléon ! » s'écria-t-il plusieurs fois de suite.

Peu d'instants avant sa mort, on l'entendit encore murmurer dans son délire :

« Où donc est Napoléon? Pourquoi ne vient-il pas défendre son père avec sa grande épée ? »

Après trois mois de maladie, il expira le 24 février 1785, à 7 heures du soir, dans les bras de son fils aine. Au pied du lit étaient le jeune abbé Fesch et Monsieur et Madame de Permon.

Le père de Napoléon était probablement dans sa 39"»<ï année quand il mourut. Il fut enterré à Montpellier. Peu de gens l'accompagnèrent à sa dernière demeure.

Après la mort du père. — Lettre de Napoléon à sa mère. — Force de caractère de Letizia. — Mort de l'archidiacre Lucien.

Après l'enterrement, Joseph Buonaparte et l'abbé Fesch retournèrent en Corse pour annoncer à Letizia la mort de son mari.

Peu de mois auparavant, en novembre 1784, elle avait donné le jour à son dernier enfant, Jérôme, qui lui resta toujours particulièrement cher en sa qualité de dernier-né.

Elle ne se cachait pas que Buonaparte avait été mauvais mari et mauvais père, mais elle l'estimait plus faible que coupable, et elle le pleura sincèrement. Cette veuve, encore jeune, avait l'âme forte. Elle se faisait à tout, voyant dans les vicissitudes de la vie un message d'en haut. Sans murmure et sans discussion, elle acceptait les événements comme envoyés par la volonté souveraine qui dirige l'univers.

A l'expiration de son deuil, des amis lui conseillèrent de se remarier. Et, jeune et belle encore, elle aurait pu en trouver l'occasion, malgré les huit enfants qui lui restaient, et malgré sa situation de fortune peu brillante. Mais son premier mariage n'avait pas été de nature à lui donner l'envie d'en contracter un second. D'ailleurs, elle n'aurait pas voulu mettre sur les épaules d'un nouvel époux la difficile mission de faire un sort à ses enfants. Elle prit donc la ferme résolution de se consacrer entièrement à eux, oubliant son propre chagrin pour les mieux consoler.

De tout temps elle avait, en conscience, rempli

LA MKliE iJK iNAlH)l.Ki>X 51

ses devoirs. Désormais, elle renoncerait absolument au monde.

« Restée veuve, sans soutien, ma mère fut obligée de prendre en main la direction des affaires », dit Napoléon dans son exil de Sainte-Hélène. « Mais le fardeau n'était pas au-dessus de ses forces. Elle pourvoyait à tout, ordonnait tout avec une clairvoyance qu'on ne pouvait attendre ni de son sexe, ni de son âge. »

Tandis que, seule, elle avait ainsi à lutter contre d'innombrables difficultés, ses traits si beaux et purs prirent une expression presque rigide ; mais son regard gagnait en clarté ce qu'il perdait en douceur.

La mort du père changea les plans de la famille. Joseph, après avoir eu l'idée de se faire prêtre, s'était ensuite décidé pour la carrière d'ingénieur; mais il dut y renoncer, afin de rester auprès de sa mère. Il l'aidait à gérer les propriétés de la famille et à surveiller les salines et les pépinières dont il a été question plus haut. En même temps, il étudiait le droit, en vue de se présenter aux examens et d'obtenir plus tard un emploi juridique dans l'île.

Quant à Napoléon, voici ce qu'il écrivait un mois environ après la mort de son père :

Paris, 1«' tii) mars 178.5.

€ Ma bien chère mère,

•» Maintenant que le temps a un peu calmé la première explosion de votre douleur, je m'empresse de vous témoigner ma reconnaissance pour la bonté '-nt vous avez toujours fait preuve à mon égard.

i> Consolez-vous, ma bien chère mère. Les circonstances l'exigent. Nous redoublerons de tendresse. et de gratitude envers vous, et serons heureux si, par notre obéissance, nous pouvons en quelque mesure

VOUS dédommager de la perte d'un époux bien-aimé.»

Gomme enfant, Napoléon avait peu vécu avec son père; et, pendant son séjour de près de six ans à Brienne, il ne l'avait vu qu'une fois, lors de la visite d'une heure que lui firent ensemble ses parents. Connaissant si peu ce père, il ne pouvait ressentir pour lui l'affection que créent des relations journalières, et sa mort ne pouvait pas non plus lui causer une profonde douleur. En revanche, il avait le sentiment très vif des obligations que le souci de cette grande famille endettée mettait sur ses épaules. Tandis que Joseph était le bras droit de leur mère en Corse, Napoléon, âgé de 16 ans, prenait sur lui d'envoyer des pétitions aux ministres, dans le but de caser avantageusement ses frères. Il faisait démarches sur démarches, sans se plaindre, avec acharnement et de ce ton impérieux dont il ne put jamais se départir, même lorsque, pour avoir gain de cause, il eût mieux fait de se montrer plus souple.

Letizia, de son côté, continuait à se dévouer corps et âme à la famille. Elle cousait et lavait elle-même tout le linge des enfants. Un mal de doigt ayant pendant un certain temps enrayé son activité, elle fut obligée de prendre une domestique, mais elle ne la payait que trois francs par mois.

On se ferait difficilement une idée de la pénurie de cet intérieur, si des fragments de lettres n'en faisaient foi. Dans un de ces écrits. Napoléon se plaint que sa mère ne lui ait pas rendu six francs qu'il lui avait prêtés. Une autre fois, il fait allusion à un emprunt de trois francs. Letizia cousait, de ses propres mains, tous les vêtements de ce fils; mais, pour le moindre paquet à expédier en France, il fallait qu'il envoyât d'avance les frais de port.

Grâce à l'intervention de son ami Marbœuf, la

veuve de Buonaparte recevait une pension de l'Etat, mais cette pension était à peine suffisante pour élever ses enfants dans la plus grande simplicité. On le voit, le vieux gouverneur ne manquait jamais l'occasion de rendre service à Letizia. Il mourut, âgé de 80 ans, le '20 septembre 1786. Deux ans auparavant, il s'était marié. Plus tard, l'empereur Napoléon conféra à sa veuve le titre de baronne impériale, plus une rente viagère de 15,000 francs « en souvenir reconnaissant des services que son époux avait rendus à la famille ». Letizia aurait désiré que Mme Marbœuf figurât parmi ses dames d'honneur, mais le souverain trouvait peu convenable d'assigner une position dépendante à cette dame, alors qu'ils avaient eux-mêmes une si grande dette de reconnaissance envers son défunt mari.

En janvier 1787, le jeune lieutenant Buonaparte revint, après plusieurs années d'absence, en vacances auprès des siens. Parlant de cette visite, il dit plus tard au général Duroc :

€ Pour que la joie du retour fût complète, il eût fallu la présence de mon père et de son vieil ami '^ irbœuf, le bienfaiteur de notre famille. »

Napoléon aimait la maison paternelle, malgré les changements qui s'y étaient opérés depuis qu'il l'avait quittée, tout jeune garçon. Le genre de vie qu'il y retrouvait faisait penser au cloître ou à l'école. Prières, sommeil, travail, repas, loisir, promenades, J'"it s'accomplissait à heures fixes.

Le jeune officier séjournait de préférence à la villa Milelli. Après le long procès dont il a été question plus haut, cette campagne avait enfin été déclarée la propriété de Mme Buonaparte. Au milieu du calme champêtre, Napoléon se plongeait dans la lecture et les études. C'est là qu'il poursuivait son histoire de

la libération de la Corse, dont il lisait des passages à sa mère, après lui avoir expliqué le plan de l'ouvrage.

Il aimait de toute son âme la pittoresque île natale, avec ses belles montagnes couronnées de forêts sauvages. Il aimait aussi ses compatriotes, à la fois pauvres et fiers.

Vers la fin de sa vie, il se plaisait à évoquer le souvenir de son pays. Du rocher de Sainte-Hélène, où il mourut prisonnier des Anglais, il se transportait par la pensée vers cette autre île dont il était si fier. « Les Romains », disait-il, « n'achetaient jamais des esclaves corses; ils savaient qu'on ne pouvait s'en rendre maître, qu'il était impossible de les plier sous le joug. » « La patrie », disait-il encore, « est toujours chère. J'aimerais même Sainte-Hélène, si c'était ma patrie. »

Après quinze mois de séjour au foyer, il dut aller rejoindre son régiment. Mais, en octobre 1791, il fut rappelé en Corse pourassister aux derniers moments de son oncle Lucien. Il trouva, en arrivant, le cercle de famille rassemblé autour du vieux parent. Joseph avait obtenu un emploi dans l'administration de l'île. Lucien, après ses études au collège d'Autun et à l'école militaire de Rrienne, était momentanément à Ajaccio, ainsi que le demi-frère deLetizia, ce jeune Fesch qui devait être plus tard le conseiller spirituel de la famille. Pauline, Annunziataet le petit Jérôme, élevés par leur mère, étaient aussi présents à la cérémonie des adieux. Seuls manquaient, parmi les enfants, Louis, élève-officier en France, et Maria-Anna, toujours à Saint-Cyr.

A son précédent séjour en Corse, Napoléon avait trouvé l'archidiacre très affaibli, et profondément affecté de la mort de son neveu. Alors déjà il avait

parlé de sa propre fin, et cherché à consoler les orphelins en leur montrant quel admirable soutien ils avaient en leur mère.

Tous les assistants sentaient que le moment solennp] approchait.

Tu es l'aîné de la famille », dit le mourant à Joseph; puis, désignant Napoléon.

« C'est lui », ajouta-t-il, u qui en sera le chef, car il deviendra un grand homme. »

« Ne pleure plus, Letizia », dit-il enfin à Mme Buonaparte. « Je meurs tranquille en te voyant entourée de tes enfants. »

Quelques minutes plus tard, il rendait le dernier

ipir. C'était le 16 octobre 1791.

Retour de Paoli.

Buonaparte et la Garde Nationale en Corse.

La grande Révolution avait éclaté en France, et les scènes sanglantes qui se déroulaient à Paris excitaient de nouveau l'esprit guerrier des Corses. Eux aussi voulaient avoir leur part de cette liberté pour la conquête de laquelle le peuple français s'était levé en masse.

Nous savons que l'ancien défenseur de l'indépendance de la Corse s'était retiré en Angleterre. Après vingt ans de séjour sur la terre étrangère, il fut rappelé par ses compatriotes. Pour se rendre à cet appel, il passa par la France, où Lafayette le présenta à l'Assemblée des Etats et au roi, qui le nomma Lieutenant-Général et Commandant en Chef de l'armée corse.

D'Ajaccio une députation fut envoyée à sa rencontre. Toute l'île lui préparait une entrée triomphale.

A cette époque Napoléon passait, comme d'ordinaire, ses vacances auprès de sa mère.

On s'occupait alors à organiser en Corse une garde nationale analogue à celle qui venait d'être créée en France. Beaucoup de gens poussaient le lieutenant Buonaparte à postuler la fonction de chef d'un des bataillons, emploi qui n'était pas incompatible avec son grade de premier lieutenant d'artillerie. Un avancement rapide et de beaux appointements semblaient attachés à ce nouveau poste. En outre Napoléon devait être par là plus fortement lié que jamais à l'île natale.

Joseph Buonaparte (1768-1844) Musée d*Ajaccw,

Quatre bataillons furent levés, les troupes ellesmêmes choisissant leurs officiers.

Deux partis s'étaient formés, très opposés l'un à l'autre : les démocrates et les aristocrates. Ces derniers avaient l'appui du clergé. Buonaparteet ses amis se rattachaient au parti démocratique. Les adversaires luttaient pour arriver au pouvoir; mais il fallait avant tout de l'argent. Un an auparavant, cette question d'argent eût été un obstacle à l'élection de Napoléon. Par bonheur, les économies de l'archidiacre Lucien avaient amélioré la position de la famille. Ce qu'il avait si soigneusement mis de côté, sa vie durant, servait maintenant à placer les Buonaparte, sinon au premier rang des notabilités de l'endroit, du moins au nombre des familles avec lesquelles il fallait compter.

•s candidats bien partagés de la fortune cher- (•n.iient à amorcer de nouveaux adhérents par tous les appâts imaginables. Letizia elle-même ouvrit sa maison aux partisans de son fils, et jusque dans les corridors se trouvaient des matelas pour les hôtes éventuels qui viendraient y chercher refuge la Duit.

Des défections journalières dans le camp des aristocrates faisaient prévoir la victoire du parti osé. Cependant la situation était encore incerti. Napoléon ne dormait plus. Le jour, agité et Derveux, il tenait conseil avec ses partisans et l'abbé Fesch. Peut-être, dit l'historien corse Gregorovius, était-il plus calme en marchant à la conquête du Consulat et de l'Empire qu'à celle du grade de Major h la Garde Nationale d'Ajaccio.

n'ouvrait son cœur à personne, si ce n'est à -xt inère, à qui il communiquait tous ses plans, ainsi quf; ses raisons de désirer le poste en question,

écoutant ensuite en silence les observations qu'elle lui faisait. « Ma mère », disait-il, « a l'esprit clair et ne se trompe jamais. Ses expériences et ses conseils me sont de la plus grande utilité. »

Gomme les choses tiraient en longueur, les dépenses que s'imposait Letizia à cette époque étaient hors de proportions avec ses ressources ; aussi craignait-elle fort de ne pouvoir tenir bon jusqu'à la fin.

« Je n'ai presque plus d'argent », dit-elle un jour tristement, « et je vais être réduite ou à vendre mes propriétés ou à faire un emprunt. »

Sur un geste de dénégation de son fils :

« Ce n'est pas la pauvreté que je redoute », ajouta-t-elle, « mais la honte » .

(( Ma mère » , ^ répondit Napoléon , touché comme il devait l'être, « Ma mère, je vous en conjure, reprenez courage, et tâchez de me soutenir jusqu'à la fin. Il faut marcher, nous sommes trop avancés pour reculer. Dans dix jours le bataillon sera organisé ; alors mes gens ne vous seront plus à charge ; ils seront soldés par le Gouvernement. Si je réussis, comme j'en ai l'espoir, notre fortune changera. Une fois officier supérieur, mon chemin est fait. Une conflagration générale va éclater en Europe, une carrière brillante se prépare pour ceux qui sauront se hasarder à propos. Le métier des armes va l'emporter sur tous les autres. Je vous réponds que je saurai me frayer un chemin à travers les erreurs d'une vieille routine. Je connais tous ceux qui ont fait leurs études avec moi, je puis vous assurer qu'il n'y en a pas quatre qui soient capables de commander un régiment. J'espère

* Baron Larrey : Madame Mère. Vol. I, page 179.

qu'on aura besoin de moi. Au reste, j*ai du cœur, je saurai me rendre nécessaire. Les dangers, les fatigues ne m'épouvantent pas. Si je ne rencontre pas à la guerre une mort prématurée, j'y rencontrerai infailliblement la gloire et la fortune. Ma mère, faites ce que vous pourrez ; surtout ne vous affligez pas; votre santé pourrait en souffrir. J'ai besoin <Ip votre constance comme de votre amour. »

-ur ces entrefaites, le Commissaire du Gouvernement, chargé de présider aux élections, était arrivé à Ajaccio. Il avait son domicile chez Marins Peraldi, l'adversaire de Buonaparte. C'était là un soufflet donné au jeune ofticier et à ses partisans, aussi résolurent-ils d'avoir recours à la ruse.

L'n des plus chauds adhérents de Napoléon, le fougueux Bagaglino, après s'être armé jusqu'aux dents, s'introduisit un soir chez Marins Peraldi. C'était l'heure du souper; tous les convives étaient àtnble.

La signora Letizia veut vous parler», dit-il d'un luii menaçant au Commissaire. « Suivez-moi à l'instant. »

L'interpellé se leva, et Peraldi n'osant le retenir, Jes amis de Napoléon l'emmenèrent et l'obligèrent à s'installer chez Madame Buonaparte, sous prétexte qu'il y serait plus libre que dans son précédent domicile.

.es élections ne se terminèrent pas sans tumulte, m.iis Buonaparte eut le dessus, et fut nommé chef d'un des bataillons de la Garde Nationale.

Nouveaux troubles. — Persécutions exercées par Paoli. La famille Buonaparte se réfugie en France.

Napoléon, à cette époque, manifestait beaucoup plus d'intérêt pour la Corse que pour la France. Alors qu'en pleine révolution, ce pays ne pouvait se passer d'officiers, il ne se faisait aucun scrupule de réclamer, sous divers prétextes, un congé pour retourner dans son île. Et, sans prendre en considération les suites possibles d'une telle manière d'agir, il retournait occuper en Corse le poste où il avait été nommé.

Par suite de cette absence illégale, il fut rayé des cadres de l'armée française en février 1792. Mais il était trop préoccupé de ce qui se passait autour de lui pour prendre la chose très à cœur à ce momentlà. Il était adoré de ses soldats, et, tandis qu'il se tenait prudemment à l'arrière-plan, il fomentait des émeutes contre les autorités, soi-disant pour servir la cause révolutionnaire, mais avec le secret désir de s'approprier le pouvoir.

Le jour de Pâques — on était alors en 1792 — survint un conflit entre la jeunesse de la ville et les soldats. Des bourgeois se précipitèrent sur les gardesnationaux, dans l'intention de les désarmer, et ce fut bientôt une véritable bagarre dans les rues.

Au début du combat. Napoléon se trouvait chez sa mère. Au moment où il voulait rejoindre ses soldats, Letizia l'arrêta au bas de l'escalier, en le suppliant de ne pas la quitter.

ce Mon fils », s'écria-t-elle, ne cours pas à la

LA M1:KK de NAPOLEON 63

mort. Epargne à ta mère la douleur de te perdre. » Mais il s'arracha de son étreinte, puis, embrassant ère et sœurs: «Le devoir m'appelle», dit-il, «je pars. »

]je combat se poursuivit à la citadelle voisine, où ipoléon, avec ses compagnons d'armes, lutta contre les troupes françaises qui l'occupaient.

La nouvelle du soulèvement étant parvenue à Paoli, il envoya des hommes de confiance à Ajaccio, et son nom suffit pour y ramener l'ordre et la tranquillité. Buonaparte, de son côté, écrivit au gouvernement pour justifier l'attitude de la garde-nationale. Une commission fut chargée d'examiner la chose, ce qui n'empêcha pas le jeune capitaine de se rendre en personne à Corte, pour y plaider sa cause et celle de ses soldats. Mais il fut froidement reçu par l'ancien aroi de ses parents, lequel ne doutait pas que Napoléon n'eût favorisé le désordre. 11 reçut donc son congé, et le bataillon qu'il commandait fut licencié. Sans emploi, sans ressources, il retourna à Paris, |)érant y obtenir de nouveau du service dans irmée française. Ce n'était pas chose facile ; aussi, aans la position si précaire où il se trouvait, faisaitil plan sur plan pour arriver à se tirer d'alTaire.

Après la journée du 10 août, marquée par la prise des Tuileries et l'emprisonnement de la famille royale, la fortune, derechef, sourit à Napoléon. Le parti radical, dont il avait su gagner la faveur, le nomma capitaine. Cependant c'était toujours la Corse qui occupait ses pensées, et il soupirait après une occasion propice d'y retourner. Voici comment elle s'offrit à lui.

Le nouveau gouvernement ayant supprimé tous les éUiblissements d'éducation fondés parla royauté, entre autres Saint-Cyr, la sœur de Napoléon se trou- ▼ait sans abri.

Au milieu de la confusion générale, il demanda et obtint la permission de la reconduire chez elle ; et il resta même en Corse jusqu'au mois de juin 1793 sans qu'on lui en fît un grief.

Le gouvernement de l'île avait été confié à Paoli, avec plein pouvoir d'agir au nom des autorités françaises. Cependant le vieux général n'admettait pas la politique révolutionnaire. Il était indigné que l'on eût détrôné et emprisonné Louis XVL Malgré les ordres reçus, il refusa de rejoindre l'armée du sud de la France. Le fait est que, pour la seconde fois, il méditait de livrer la Corse aux Anglais, et qu'il ne s'en cachait plus.

Les Buonaparte, au contraire, étaient décidés à rester fidèles à la France. Joseph eût préféré s'entendre d'abord, à ce sujet, avec Paoli ; mais Napoléon, tout en se gardant de dévoiler ses propres plans, était fermement résolu à séparersacausedecelledu général.

Lucien, lui, n'hésita pas un instant à prendre ouvertement parti contre Paoli. Il lui en voulait personnellement, soit du tort qu'il avait fait à son frère, soit de son refus de le prendre lui-même pour secrétaire. Il se mit donc à la tête des opposants. En dépit de son jeune âge, il jouait dans les clubs d'Ajaccio le rôle que des hommes plus âgés et influents jouaient en France au temps de la révolution. Doué d'une grande facilité d'expression, il donnait à ses auditeurs l'idée d'un homme aussi cultivé qu'original.

Lorsque, l'année précédente, Paoli avait retiré à Napoléon son poste de garde- national, Lucien s'était immédiatement rendu au club républicain pour dénoncer la conduite du général devant l'assemblée. Et son hostilité persistante se montra plus tard dans d'autres occasions encore.

BUONAPARTE, G^JNKnAL EN CHEF DE LARMÉE D'ITALIE

Dessiné d'après nature et gravé A Milan en 4790.

En 1792 une ambassade française fut envoyée dans Tile. A l'exception des frères Buonaparte et de leur oncle, l'abbé Fesch, peu de gens, à cette époque, savaient le français à Ajaccio. La seule dame qui put s'exprimer couramment dans cette langue était, selon toute apparence, la jeune Maria-Anna Buonaparte. Ce fait explique l'empressement que mirent les ambassadeurs, l'amiral Trugut et Sémonville, à entrer en relations avec la famille. Et Trugut faisait même une cour si assidue à Maria- Anna que la mère supposait chez lui des intentions matrimoniales. Lucien, devenu secrétaire et interprète de Sémonville, le suivit bientôt en France. Dès son arrivée, il courut aux clubs politiques, et tonna contre les agissements de Paoli en Corse. 11 rédigea même contre le général un factum qui fut immédiatement adopté, et envoyé à la Convention, à Paris.

Le coupable projet de Dumouriez venait d'être découvert, et ce général avait été banni pour avoir voulu vendre la France aux Autrichiens. Oue Paoli méditât, à son tour, un acte de félonie et songeât ;i livrer son île à l'Angleterre, cette nouvelle fit l'eflet d'une bombe au milieu de l'Assemblée. « La trahison a donc éclaté à deux endroits à la fois ! » s'écrial-on, et Ton décida aussitôt de faire arrêter l'ancien patriote.

Comme une traînée de poudre, la rumeur créée par l'incident se répandit de proche en proche. Quand elle parvint au général, il fut d'autant plus blessé de la manière d'agir de Lucien qu'il gardait un vivant souvenir du dévouement de son pure. Il conservait aussi beaucoup d'estime et d'airiitié pour Madame Letizia, qu'il avait vue de ses yeux à côté de son mari, pendant la guerre d'indépendance, et il ne cachait pas le profond ch'agrin qu'il

éprouvait de devoir considérer ses fils comme des ennemis.

Dès que les Corses eurent appris que la liberté du héros populaire était menacée, les luttes de partis cessèrent, la grande majorité de la population se rattachant à son ancien chef.

Le 26 janvier 1793 la Corse déclara solennellement vouloir secouer le joug de la France. Des députés de toutes les communes s'assemblèrent, et Paoli fut nommé généralissime et commandant en chef de l'île.

(( Vive Paoli ! Paoli seul doit nous gouverner ! Nous voulons le suivre. Vengeance ! Et malheur à ses ennemis ! » criait la foule. Et ces cris retentissaient d'un bout à l'autre du pays.

Paoli envoya alors le message suivant à Letizia :

« Cessez de me combattre, ou soyez sûre de la destruction de votre famille et de vos biens. Les malheurs qui fondront sur vous, si vous me résistez, sont incalculables, et personne, plus tard, ne pourra vous en indemniser. »

Ces menaces, cependant, n'empêchèrent pas Letizia de partager le sort de ses fils.

De nouveau l'ancien ami de son mari lui fit transmettre un message par son fidèle Ambrogini :

« Signera », dit celui-ci, « si vous écrivez au Général que vous désapprouvez l'attitude hostile de vos fils, il vous laissera conserver vos possessions intactes. »

(( Faites savoir à Paoli », répondit-elle, « que je croyais qu'il me connaissait mieux. C'est moimême qui ai poussé mes fils à l'action ; et, si cela était nécessaire, je leur parlerais encore dans le même sens. Je suis et veux rester Française. »

Après cette réponse énergique, toute tentative

de conciliation cessa naturellement. Un conseil populaire corse décréta le bannissement de la l'amille Buonaparte, et Paoli ordonna la confiscation de ses biens. Dans l'excès de sa colère il aurait même commandé qu'on lui amenât les frères Buonaparte morts ou vifs.

La mère ayant prié ses fils de s'éloigner, ceux-ci obéirent pour ne pas l'exposer, avec ses plus jeunes enfants, à la haine vengeresse des partisans de Paoli. Avant de partir, Joseph et Napoléon jugèrent prudent de se déguiser.

Malgré son courage, Letizia était mortellement inquiète, car la police d'Ajaccio avait reçu l'ordre de poursuivre ses fils pour les faire prisonniers. Mais Joseph atteignit Bastia, et Napoléon arriva sain et sauf à Calvi, ce dont leur mère fut secrètement informée.

En restant à Ajaccio avec ses enfants cadets, Letizia espérait pouvoir défendre ses biens. De fidèles amis s'assemblaient de bonne heure, le matin, chez elle pour garder l'entrée de sa maison. Cependant on lui conseillait de fuir. D'heure en • heure les nouvelles devenaient plus alarmantes. Alors elle envoya un message à Napoléon et à Joseph, f chercha à effrayer les partisans de Paoli en faisant iinnoncer que des vaisseaux de guerre français aborderaient bientôt dans l'île. Mais la flotte fit défaut,

iissant les Buonaparte et leurs adhérents en proie - la fureur croissante du peuple.

Une nuit que Letizia s'était jetée tout habillée sur son lit, elle fut tout à coup réveillée par l'apparition d'une troupe de campagnards armés. Tout d'abord elle se crut trahie, mais la lumière des torches tombant sur la figure du chef, elle reconnut en lui Costa de Bastelica, l'ami le plus dévoué de ses fils.

(( Hâtez-vous, signora, dit-il ; u les gens de Paoli sont à nos trousses ; nous n'avons pas un instant à perdre. J'ai tous mes hommes avec moi. Nous vous sauverons ou mourrons avec vous. »

Mère et enfants se levèrent prestement, et ne se donnèrent que le temps de mettre les vêtements les plus indispensables.

Letizia confia ses deux cadets, Annunziata et Jérôme, à sa grand'tante signora Pietro-Santa, qui promettait de les tenir cachés quelque temps. Avec ses filles, Maria-Anna et Paoletta, son fils Louis et son frère Joseph Fesch, elle quitta furtivement, au milieu de la nuit, la ville endormie.

Ils se rendirent d'abord à la villa Milelli. Mais l'ennemi les poursuivant, ils se dirigèrent en hâte du côté des montagnes. La mère tenait Paoletta par la main ; l'oncle Fesch avait à ses côtés Louis et Maria-Anna. De fidèles partisans les accompagnaient, armés de poignards, de fusils et de pistolets ; les uns les précédaient ; d'autres formaient l'arrière-garde. Il s'agissait tantôt de gravir des routes pierreuses, tantôt de traverser à gué le lit de quelque cours d'eau. Ce n'est qu'au point du jour qu'ils osèrent s'arrêter, et qu'en pleine forêt ils purent enfin prendre un peu de repos.

Ils avaient heureusement réussi à s'éloigner des proches environs de la ville ; mais un nouveau danger les obligeait à se disperser souvent, et à se dissimuler derrière les arbres et les buissons. En effet, les troupes armées de Paoli n'étaient pas loin. Les fugitifs les voyaient avancer sur les routes avoisinantes ; plusieurs fois même, tant ils étaient proches les uns des autres, le son des voix ennemies devenait perceptible. Ces hommes parlaient de ce qu'ils allaient faire à Ajaccio. Ils avaient, entre

DK NAPOLKUX 71

autres, résolu de piller la maison de Madame Buonaparte, et de l'incendier ensuite.

Si effrayés que fussent les enfants, aucun d'eux ne trahit sa présence. Un signe sévère de la mère suffisait pour leur imposer silence. Même une pauvre bête, servant de monture à tour de rôle aux plus fatigués de la bande, semblait sentir le danger, et ne bougeait pas.

Après la halte il fallut se remettre en route. Mais la pauvre Maria-Anna était absolument épuisée de fatigue. Les buissons de la route avaient déchiré ses vêtements, et sa mince chaussure était en lambeaux. Les pieds tout ensanglantés, elle finit par fondre en larmes.

(' Ne pleure pas, mon enfant », lui dit sa mère avec douceur. « Fais comme moi : je souffre et je me tais. »

La petite et les deux autres enfants, également exténués, furent placés sur le cheval, tandis que Letizia poursuivait son chemin à pied, soutenue, à tour de rôle, par ses fidèles compagnons.

Dans la direction d'Ajaccio s'apercevait, de loin,

ne lueur d'incendie.

H Voyez, signora », dit tout à coup l'un des hommes : « Votre maison est en fiammes. »

Maria-Anna et Paoletta pleuraient. Leur mère restait impassible, bien qu'elle fût désespérée. On comprend aisément que des liens aussi puissants que ceux qui l'attachaient à l'île natale ne pouvaient se rompre sans douleur. Après vingt-quatre ans de vie de famille, subitement elle se trouvait lancée dans de périlleuses aventures, et voyait s'effondrer devant elle la maison que jusqu'alors elle avait maintenue debout, à force de peine, d'économie et de soins.

Lucien Buonaparte, dans ses mémoires, attribue à sa mère les paroles suivantes :

(( Qu'importe que notre maison brûle ? Nous la reconstruirons d'autant plus belle. Vive la France! »

Une telle exclamation, dans un tel moment, ne cadre pas avec le caractère de Letizia. Elevée dans l'admiration de Paoli, elle n'a certainement pas pu se détourner de lui le cœur léger. Encore moins, avec son ardent amour de la patrie, a-t-elle pu voir la vieille maison familiale incendiée, sans en être profondément affectée. Et ne devait-elle pas trembler aussi de l'avenir qui s'ouvrait devant elle et ses huit enfants?

Napoléon avait trouvé à Calvi un excellent voilier, qu'il comptait utiliser pour amener sa mère en France. Il croisa d'abord le long des côtes, puis, jetant l'ancre à l'endroit où il supposait que leurs amis communs l'amèneraient, il aborda, et alla trouver des bergers qui, pensait-il, pourraient lui donner des nouvelles d'Ajaccio. Ceux-ci lui racontèrent que la maison de sa mère avait été pillée et brûlée après la fuite de la famille.

« Ma pauvre mère 1 » s'écria alors Napoléon désespéré. « Où est-elle? Gomment pourrai-je la retrouver ? »

Gomme il ne pouvait, sans danger de mort, parcourir la contrée, il envoya les bergers dans toutes les directions, à la recherche des fugitifs. Lui-même se retira sur un rocher solitaire pour y attendre, dans une angoisse mortelle, le retour de ses messagers.

Le jour parut enfin. Et tout à coup l'un des bergers se précipita vers lui en criant : « Sauvezvous ! »

Une troupe armée, venant d'Ajaccio, s'approchait

du rocher. D'un bond Napoléon se jeta à la mer, et se sauva à la nage.

Après avoir erré deux nuits, Letizia et ses compagnons aperçurent enfin le drapeau français. Et le jour même où Napoléon s'était si habilement dérobé à la poursuite de ses ennemis, il vit par sa lunette d'approche des gens qui, du rivage, faisaient des signes au vaisseau. C'était sa mère et ses frère et sœurs. Aussitôt une barque fut envoyée pour les amener à bord, puis des amis allèrent chercher Jérôme et Annunziata, et ainsi toute la famille navigua ensemble vers la France.

Début du séjour en France. — Joseph Buonaparte et Julie Clary. — Napoléon général. — Letizia et ses filles.

En parlant plus tard de sa fuite d'Ajaccio :

« Aucun malheur ne pouvait m'atteindra », disait Letizia, « car j'étais entourée de mes jeunes enfants. Et comment la Providence aurait-elle abandonné une mère, seul soutien d'un petit garçon et de trois petites filles dont la beauté ne pouvait qu'accroître nos dangers? »

A la fin de mai 1793, elle s'embarqua donc avec ses enfants. Ils échappèrent heureusement aux croiseurs anglais, et purent aborder à Toulon sans incident fâcheux.

Les enfants s'imaginaient que toutes les difficultés étaient enfin surmontées ; et la mère espérait aussi que la France reconnaîtrait les sacrifices faits par ses fils pour conserver au pays leur île natale.

Elle devait être cruellement déçue dès l'arrivée. Les temps étaient durs, le désordre régnait partout, et personne ne songeait à leur venir en aide.

Pour vivre le plus économiquement possible, Letizia se transporta à La Valette, petit village dans le voisinage de Toulon, où mère et enfants connurent la plus grande gêne. Une simple paillasse leur servait de lit. La famille se nourrissait presque exclusivement de légumes, qu'on faisait cuire dans une marmite ébréchée. Au bout de quelque temps, Letizia et ses enfants allèrent à Bandol, où un brave paysan leur offrait l'hospitalité pour quelques semaines.

JOSKPIIINK. rMr'l^:R\TRICE DES FHANÇAIS ET REINK D'ITALIK

(1763-1814) Collection du Itaron de Vinck,

\u mois de juin, ils partirent pour Marseille. La situation de Madame Buonaparte était presque désespérée. Elle n'avait rien sauvé : ni argent, ni argenterie, ni même ses papiers, et ils ne possédaient que les vêtements qu'ils avaient sur eux.

Ce qu'on obtenait à crédit suffisait à peine à satisfaire la faim.

Trois des enfants seulement étaient en âge de gagner leur pain. Le souci de tous les autres retombait sur la mère.

En sa qualité de réfugiée corse, Letizia reçut enfin un logement gratuit dans la maison d'un aristocrate qui avait été guillotiné. Elle occupait là un petit appartement au quatrième étage. Plus tard, elle s'établit dans un sous-sol de la rue Lafon, demeure inhabitée depuis la Terreur.

'»ans ces temps difficiles, elle évoquait souvent le i.ii»*r souvenir de l'île natale. Là, elle avait joui de Testime de tous, tandis qu'en France, on la regardait de travers à cause de sa pauvreté. Mais, fille d'une race courageuse, persévérante et sobre, elle savait qu'on ne guérit pas les plaies de l'âme en y pensant constamment, mais bien plutôt en redoublant d'activité.

-oupirant après la Corse, et réduite à l'indigence 'jaiis un pays où elle ne devait jamais se sentir vraiment chez elle, cette vaillante femme travaillait jour et nuit pour préserver ses enfants de la misère.

A la longue, cependant, malgré tout son courage, elle n'aurait pu faire face à la situation si Napoléon ne lui avait pas donné une partie de ses modestes appointements de capitaine d'artillerie. Le commandant de .Marseille, en outre, eut pitié d'elle, et lui fit distribuer des rations de pain, de viande, de légumes, de bois et de sel .

Un peu plus tard, son fils Lucien obtenait un emploi dans l'Administration militaire de SaintiMaximin, petite ville située non loin de Marseille ; Joseph était attaché aux Bureaux de la guerre, et Napoléon nommé colonel. Enfin, l'abbé Fesch, son frère, qui avait rejoint la famille, se créait une position lucrative en dehors de l'état ecclésiastique.

L'horizon commençait à s'éclaircir.

Deux jeunes chefs populaires : Barras et Fréron, étaient arrivés à Marseille ; et, comme ils connaissaient Napoléon, ils eurent naturellement accès auprès de sa mère. Ces élégants jeunes gens excitaient à un haut degré l'admiration des demoiselles Buonaparte. Madame Letizia manifestait moins d'enthousiasme à leur égard. Elle se fit cependant à leurs fréquentes visites, se souvenant que, par leur influence, elle avait obtenu une pension annuelle, en indemnité des maux soufferts pour la cause française en Corse.

C'était l'aisance en comparaison de la terrible gêne où la famille s'était trouvée d'abord. Maintenant la mère pouvait au moins acheter du linge et des vêtements pour les enfants, qui en avaient si grand besoin.

Non seulement chez elles, mais souvent encore dans la rue, Barras et Fréron avaient l'occasion de rencontrer les filles de Letizia lorsque, dans leurs toilettes plus que modestes, elles allaient faire au marché les provisions de ménage pour leur mère.

Maria-Anna, qui adopta plus tard le nom d'Elisa, avait dix-huit ans ; Paoletta, désignée dès cette époque sous le nom français de Paulette ou Pauline, en avait quinze, et Annunziata treize. Cette dernière se fit, dans la suite, appeler Caroline.

Les relations entre les représentants du peuple et

les jeunes demoiselles corses étaient des plus amicales. Fréron était même passionnément épris de Pauline, ce qui n'avait rien d'extraordinaire, vu l'idéale beauté de cette jeune fille.

Letizia ne soupçonnait pas qu'on fît la cour à ses filles dans la rue, mais remarquant, à la maison, l'intimité qui régnait entre elles et les jeunes gens, elle tinit par s'en alarmer. Elle redoutait surtout les assiduités de Fréron, attendu que ni elle-même, ni ses fils aînés ne désiraient cette alliance pour la famille. Cela étant, elle forma le projet de quitter Marseille pour Toulon, dont Napoléon dirigeait alors le siège. Mais avant qu'elle eût pu réaliser son plan, la forteresse . était prise, et son fils était nommé général, à l'âge de vingt-quatre ans.

Vers cette époque. Madame Letizia et ses filles entrèrent en relations avec la famille d'un riche négociant de Marseille, nommé Clary. Le père avait gagné sa fortune comme fabricant de savon. Lui mort, sa. veuve était restée avec trois fils et trois filles.

L'un des fils, Etienne, désirant donner du lustre à sa richesse, recherchait des alliances aristocratiques. Cela le rendit suspect, et il fut mis en prison. Ses sœurs étaient désespérées. Et Joseph Buonaparte leur ayant été représenté comme un personnage infiuent, elles allèrent le trouver pour le supplier d'agir en faveur de leur frère, lequel fut, en effet, remis en liberté.

Joseph était gentilhomme. En sa qualité de fils aîné, il prétendait avoir le droit de s'appeler comte de Buonaparte. Il avait alors vingt-six ans. 11 était grand, beau, bien proportionné, et l'ensemble de sa physionomie avait quelque chose d'imposant. Certes, il avait hic^n moins de caractère (jue Napoléon ; mais

s'exprimant extrêmement bien, et en termes choisis, il possédait à un haut degré le don de fasciner les femmes.

Au bout de quelque temps de connaissance, il jeta les yeux sur la plus laide des trois sœurs Clary qui, bien qu'âgée de vingt-trois ans seulement, avait déjà Tair fanée. Son extérieur était singulièrement peu attrayant. Petite et mal bâtie, elle avait un aspect maladif, de gros yeux à fleur de tête, le nez charnu et la bouche rien moins que belle. Mais elle possédait de nombreuses vertus, qu'elle semblait vouloir cacher. Pieuse, droite, d'une bienfaisance rare, attachée à son devoir, elle était vis-à-vis des siens aussi dévouée que fidèle.

Aussitôt après son mariage avec Joseph, elle prit à tâche de plaire à la famille de son mari. Volontiers, elle s'associait aux préoccupations de sa belle-mère, à la condition toutefois que cela n'amenât pas de frottements pénibles entre les Clary et les Buonaparte, car, dans ce cas elle eût, sans hésiter, prit le parti de sa propre famille.

Julie était très spirituelle, en même temps qu'assez avisée pour ne céder à sa verve qu'en présence d'amis de confiance. Vis-à-vis des étrangers, elle se montrait fort réservée.

Enfin — et c'était là un avantage capital — elle possédait une grande fortune, héritée de son père, et qui était à l'abri des bouleversements révolutionnaires. Et cette jeune femme avait encore la perspective d'hériter plus tard d'un de ses frères, colossalement enrichi par l'usure.

Tant par ses défauts physiques que par ses qualités morales, Julie était pour Letizia une belle-fille idéale. Ces deux femmes, qui s'aimaient beaucoup, vivaient dans les meilleurs termes.

Paulixb Buonaparte (17riO-1S25) lïaprp» la »latue tie Canm'a à la villa liorghène, à Unme.

Toute la famille Clary était, du reste, sympathique ; l'austère dame corse, qui désirait voir son deuxième tils épouser la sœur de Julie, Désirée, laquelle devint plus tard reine de Suède et Norvège, et qui était aussi jolie que sa sœur l'était peu. Napoléon demanda, en effet, sa main, et, bien qu'à cette époque li n'eut rien de séduisant. Désirée semblait disposée à la lui accorder. Mais, s'il faut en croire les Mémoires de Barras et de plusieurs autres, ses frères déclarèrent « qu'on avait assez d'un Corse dans la famille ».

Nous savons qu'il était d'usage en Corse que les nls eussent tout à dire à la maison. Les mères laissaient grandir leurs filles comme elles avaient grandi elles-mêmes, sans avoir la moindre idée de ce que c'est qu'une véritable éducation. Malgré cela, la conduite de ces insulaires était, en général, irréprochable. Elles gardaient presque toutes une fidélité exemplaire à leur mari.

Il se peut que les filles de Letizia fussent devenues des femmes capables et vertueuses, si elles étaient restées à leur propre foyer. Elles avaient, il est vrai, hérité de la légèreté paternelle ; mais qui sait si la continuation de leur existence primitive n'eût pas fait d'elles d'honorables maîtresses de maison ? Transplantées, en pleine période de développement, dans cette France à la fois agitée et frivole, élevées par leur frère à des hauteurs vertigineuses, à un Age où les impressions de l'enfance s'effacent facilement, elles montrèrent bientôt combien peu elles ressemblaient à leur vaillante mère.

F/éducation de Letizia avait été défectueuse ; mais

<:ole de la vie avait, chez elle, porté de bons fruits. Il n'en fut pas de même de ses filles. C'étaient (\f> natures impressionnables, que les leçons de

xpérience n'amélioraient que peu ou point.

En Corse, nous l'avons vu, il était très exceptionnel que la mère de famille possédât la culture intellectuelle nécessaire à l'éducation de ses enfants. En tout cas, Letizia ne la possédait pas. Elle écrivait mal, et n'avait aucun goût pour la lecture. Que pouvait-on, du reste, attendre de plus d'une femme qui s'était mariée à treize ans ? Ses filles ne lui devaient pas moins un grand respect pour ses vertus, son caractère, sa judicieuse discipline, et les bonnes manières qu'elle leur avait inculquées.

Les premiers temps de son séjour en France, elle était trop pauvre pour leur donner l'occasion de perfectionner leur instruction hors de la maison. Sa fille aînée, d'ailleurs, qui avait passé plusieurs années à Saint-Cyr, n'en avait pas tiré grand profit. Aussi, quand les circonstances pécuniaires devinrent plus favorables, n'eut-elle aucune envie de se séparer de ses filles cadettes. L'eût-elle même désiré, ce n'eut pas été chose facile que de trouver une maison d'éducation convenable. Avant la Révolution, les religieuses étaient à la tête de presque tous les établissements d'instruction du pays. En 1793, les couvents avaient été fermés ou vendus comme propriété nationale, et les nonnes dispersées à tous les vents.

Napoléon continuait à se montrer excellent fils. Grâce à lui, la famille fut remise à flot, et bientôt couverte de gloire.

On peut se représenter à quel point un si brusque revirement affola les jeunes filles. Madame Buonaparte, occupée des affaires de la maison, les laissait vivre à peu près à leur guise. Après avoir subi tant de privations de tout genre, et vu la misère de si près, elles entrevoyaient soudain la vie couleur de rose, et l'avenir plein de joie.

Du matin au soir, la gaîté dominait chez elles. La nuit, elles rêvaient de hautes destinées et d'officiers qui venaient les demander en mariage.

Sur leurs instances réitérées, Madame Letizia uuvrit, bien qu'à contre-cœur, ses salons à un plus grand cercle de visiteurs. Elisa, la moins jolie des sœurs, s'intéressait à la littérature, et lisait à haute voix aux invités. On s'amusait surtout à jouer de petites comédies, dans lesquelles la belle et joyeuse Pauline remplissait les rôles de soubrette. La scène, entourée de paravents, était éclairée par des indelles.

I^ mère de famille elle-même, malgré ses habiles sédentaires, prenait plaisir à ces modestes divertissements. Ainsi que son fils Napoléon, elle avait un goût prononcé pour l'art dramatique.

Séjour à Antibes. — Lucien et Christine. — Mariage de Napoléon avec Joséphine. — Visite à Letizia. — Lettre de la bellemère à Joséphine.

Le général Buonaparte ayant reru la mission de fortifier les côtes de la Méditerranée, désirait avoir sa nnère et ses sœurs à proximité. Il choisit donc pour elles une ravissante demeure à Antibes, petite ville maritime située non loin de son quartier général. Ces dames acceptèrent l'invitation avec reconnaissance, et un temps joyeux s'ensuivit. On recevait de nombreuses visites. Les jeunes filles, en outre, se rendaient journellement à des fêtes à Nice, dansaient avec les officiers, et s'amusaient royalement.

Letizia, cependant, gardait ses habitudes simples. Elle était, avant tout, soigneuse ménagère. Bien des années plus tard, les habitants d'Antibes se souvenaient d'avoir vu la mère du grand empereur rincer du linge dans la rivière qui coulait près de chez elle.

Au bout de cinq mois de villégiature, mère et filles reprirent ensemble le chemin de Marseille.

De nouvelles épreuves les attendaient. Après la chute de Robespierre, le général Buonaparte, qui avait été son partisan, fut lui-même emprisonné. Et pendant dix à douze jours, il resta enfermé dans le voisinage d'Antibes, ce qui jeta sa famille dans la plus grande anxiété.

Ses énergiques et solennelles protestations d'inébranlable fidélité à la patrie le firent cependant remettre en liberté. Et grâce à ses hautes capacités in-

tellectuelles et à son habileté, il conserva même son rang de général.

Le troisième fils de Letizia, Lucien, se montrait chaud républicain et orateur populaire zélé. Un de «es plus fidèles auditeurs à Saint-Maximin était un •telier nommé Boyer, chez lequel il passait une bonne partie de son temps, étant amoureux de la fille de la maison.

S'il faut en croire les propres mémoires de Lucien, li fut moralement obligé par le père de cette jeune Christine de l'épouser. Un jour que, devant une nombreuse assemblée, il avait tenu un discours enflammé sur l'égalité entre tous les hommes, son futur beau-père doit lui avoir dit : ^Tu as parlé de l'égalité en termes éloquents; mais si nous sommes tous égaux, pourquoi n'épouses-tu pas ma fille? est mal de lui faire la cour sans intention sérieuse, tu es un honnête homme, tu l'épouseras». Lucien était celui des fils qui, d'extérieur, ressemblait le plus à son père. Toutefois il n'était pas bel homme, comme celui-ci l'avait été. De haute taille, ais les jambes et les bras trop longs, il était mal bâti. Par suite d'une forte myopie, il clignait constamment des yeux. Sa tête était trop petite, mais son jurire si captivant que, malgré tous ses désavan- :u'es, il avait l'art de plaire aux femmes. Ni mère, ni frères n'approuvaient ce projet de ariage. Christine était un ange de bonté et extrêlêment jolie, mais pauvre et sans culture. Quand Lucien rencontrait de l'opposition au sujet iffaires personnelles, il se cabrait comme un cheil rétif. Il était alors impossible de l'amener à s(» ^•sister de ses résolutions. Christine lui devint lême doublement chère par le fait que sa famille, à li, la repoussait. Et lorsque cette femme, qu'il avait

peut-être choisie par simple caprice, lui eut donné des enfants, son amour pour elle prit un caractère sacré.

Letizia finit par accepter cette union ; car Christine était modeste, et aimait sincèrement son mari. Un autre mariage lui causa une bien plus sensible déception, et devait aussi exercer une bien plus grande influence sur sa vie. Ce fut, dans la famille, une véritable consternation quand on apprit que le 19 ventôse (9 mars) 1796 Napoléon avait épousé Marie-Joséphine- Rose Tascher de la Pagerie, veuve du vicomte de Reauharnais.

Si le jeune guerrier n'avait pas, au préalable, demandé le consentement de sa mère, c'est qu'il prévoyait certainement la tempête que déchaînerait cet événement imprévu.

Lucien, grâce à l'intervention de son frère, avait été nommé intendant militaire. Le général était pressé de l'envoyer à l'étranger. Louis aussi avait été éloigné, et Napoléon n'avait pas dit un mot de son projet de mariage à son frère Joseph.

Si amoureux qu'il fût, il ne pouvait se cacher que cette dame du monde, élégante et dépensière, cette vicomtesse qui fréquentait la société la plus légère de Paris ne serait pas à sa place dans la demeure de sa mère. Rien que beaucoup plus âgée que lui, elle ne rêvait que toilettes et plaisirs. Enfin elle avait deux grands enfants et une troupe d'amis, dont plusieurs passaient même pour avoir été ses amants.

Joséphine formait, on le voit, un contraste frappant avec la femme de Joseph, cette laide et riche demoiselle Clary dont les habitudes, sous plus d'un rapport, s'harmonisaient avec celles de sa bellemère. Napoléon sentait que sa femme à lui plairait encore moins à sa mère que la fille peu cultivée de

Lucien Buonaparte (1775-1840) (Âilleclion du Prince Roland Bonaparte.

hôtelier Boyer, qui n'avait pas apporté de dot, mais -ssentait une grande joie et considérait comme un iimense honneur d'être admise auprès de Madame lUionaparte. Aussi, tandis que le général languissait iix pieds de Joséphine, il vit sans doute plus d'une 3is en esprit le regard soucieux de sa mère. Ce ne fut qu'après de longues hésitations que la vicomtesse de Beauharnais consentit à l'épouser. Ile s'imaginait déroger grandement en lui accordant sa main, et elle ne prit sur elle de quitter le nom de son premier mari que longtemps après la noce.

Le grand empereur qui, quelques années plus tard, devait habiter les Tuileries, Schônbrunn et le Kremlin, occupait en 1796 un très modeste appartement à Paris. A cette époque il n'était qu'un officier ins fortune, d'aspect sérieux et maladif. Le trioml'iiateur qui, sous peu, ferait faire antichambre aux n»is, était alors lui-même solliciteur auprès de Bari>. Celui qui, plus tard, devait partager les royau- 'S de l'Europe entre ses frères, avait récemment anqué de pain, et l'on était loin de pressentir qu'il leviendrait le souverain de la France.

Il avait le teint jaune et la figure osseuse. Ses lins, d'ailleurs fort belles, étaient alors maigres et il soignées et .ses cheveux en désordre, loséphine ne s'attendait pas à voir un changement physique s'opérer nn lui. Elle ne soupçonnait pas davantage qu'il fût destiné à porter le diadème et la couronne de laurier. Le fait est qu'elle ne l'aimait pas, et qu'il lui inspirait plus de crainte que de sympathie. Si enfin elle s'était décidée à l'accepter pour époux, c'est que l'Age commençait à se lire sur "'^n visage, que sa situation pécuniaire était niauise, et qu'elle ne voyait pas d'autre moyen de l'a-

méliorer. En outre il lui répugnait d'être plus longtemps la maîtresse de Barras, sachant qu'elle n'était pas la seule et que Barras, au fond, n'aimait que lui-môme.

Elle jugeait des rapports de famille d'après ce qu'elle avait constaté chez son premier mari et ses proches, lesquels n'avaient jamais eu d'égards les uns pour les autres. Elle-même menait joyeuse vie, sans s'inquiéter de sa mère, qui la laissait des années sans nouvelles.

Elle se souvenait vaguement avoir rencontré ici ou là quelques membres de la Camille de Napoléon ; mais elle ne se doutait pas que la mère de ce dernier put trouver quelque chose à redire au choix de son fils. Elle n'avait pas l'idée que dans son cercle intime se formeraient deux partis : celui des Buonaparte et celui des Beauharnais, et qu'entre eux la lutte serait aussi longue qu'acharnée. Aucun pressentiment ne l'avertit de la haine et des persécutions dont elle serait l'objet, et un certain temps devait s'écouler avant qu'elle se rendît compte qu'elle avait mis le pied dans un nid de guêpes.

Par suite de son mariage. Napoléon avait été nommé commandant en chef de Farmée d'Italie. Il quitta donc Paris peu de jours après la noce.

En bon fils il avait extrêmement à cœur de triompher du mécontentement de sa mère au sujet de l'union qu'il venait de contracter ; aussi, en se rendant à son poste, s'arrêta- t-il d'abord à Marseille.

Lucien et Louis avaient rencontré Madame de Beauharnais en société. A leurs yeux elle avait le double tort d'être âgée et de mauvaise réputation , grande fut donc leur surprise en apprenant que leur frère l'avait choisie comme compagne d'existence. Tout ce qu'ils savaient de désavantageux sur son compte, ils l'avaient raconté à leur mère.

En Corse on considérait presque comme un dés-

'îonneur de n'avoir pas d'enfants. Letizia elle-même

tait fière de sa nombreuse famille, et cette fécon-

:i té n'avait pas peu contribué non plus à la haute

stime dont elle jouissait dans l'île. Sa nouvelle

elie-fille était si Agée qu'on ne pouvait plus espérer

lu'elie lui donnât des petits-enfants. On la disait

ans fortune et très dépensière cette Parisienne de

mœurs légères. Joséphine et sa belle-mère étaient

lonc aussi dissemblables que possible. Avec son im-

arfaile connaissance de la langue et des coutumes

inçaises, Letizia n'éprouvait que de l'aversion pour

Jette mondaine consommée.

I^ joie de revoir son fils, et de le revoir général n chef, éclipsa au premier moment l'amère décepon que lui causait son mariage.

« Ma mère me reçut avec une joie excessive », raonte Napoléon K

a Te voilà grand général ! » me dit-elle, pendant in'elle m'embrassait.

«Je suis », répondis-je en souriant, « général en tief, ce qui n'est pas toujours la même chose, et ''lit général par la taille; un jour peut-être je randirai moralement.»

« Oh î tu feras ton chemin », me dit cette excel- "nte mère ; ce n'est point en vain que l'archidiacre lira dit, en mourant, que tu serais le chef de la famille; pourquoi ce cher homme ne peut-il pas te voir où tu es maintenant? »

t Et 011 m'arrêlerai-je? » répartis-je avec vivacité. <r Ne fais pas d'imprudence, ne sois pas téméraire, in'autant qu'il le faut pour te faire respecter. Mon • leu, f|ue l'attente de chaque bataille me sera péni- "If* ' Mais Dieu et la Sainte Vierge veilleront sur toi. »

' ^l'-moifen de Sapoléon Bonaparte^ 1834, t. Il, page 52.

Napoléon passa plusieurs jours auprès de sa mère. En l'embrassant, au moment de la quitter :

«Mère», lui dit-il, «soignez votre santé; vivez longtemps ; car si vous mourez, personne n'aura plus d'autorité sur moi. »

Malgré la cordialité de leurs rapports, il avait eu de la peine à réconcilier sa mère avec l'idée de son mariage. Joséphine avait écrit à sa belle-mère, mais ce n'est que neuf jours après le départ de Napoléon que Letizia se décida à signer la réponse suivante : *

« A la citoyenne La Pagerie-Buonaparte,

Rue Ghantereine, 6, à Paris.

Marseille, le 12 Germinal an IV (!«' avril 1796).

-» J'ai reçu votre lettre, Madame ; elle n'a pu ajouter à l'idée que je m'étais formée de vous. Mon fils m'avait appris son heureuse union, et, dès ce moment, vous eûtes, avec mon estime, mon approbation. 11 ne manque à mon bonheur que la satisfaction de vous voir. Soyez assurée que j'ai pour vous toute la tendresse d'une mère, et que je vous chéris autant que mes enfants.

j) Mon fils m'a fait espérer, et votre lettre me le confirme, que vous passeriez par Marseille pour le joindre. Je me réjouis, Madame, du plaisir que me procurera votre séjour ici.

» Mes filles se joignent à moi pour précipiter l'heureuse époque de votre voyage. En attendant, soyez assurée que mes enfants vous ont voué, à mon exemple, l'amitié et la tendresse qu'elles ont pour leur frère .

* Revue rétrospective de Tachereau, d'après les archives de la Bibliothèque nationale, 1833, t. !«"•, page 175.

DE NAl'ULEUN 95

» Croyez, Madame, à ratlacliement et à ratïection de ») Letizia Buonaparte, mère. »

Napoléon avait atteint son but; l'apparence était sauvée. Le consentement de Letizia arrivait, si même un peu tard, du moins en bonne forme.

Chaque mot de la lettre avait été pesé dans un conseil de famille. Peut-être avait-on envoyé cet écrit à l'examen de Joseph, à Gênes, ce qui expliquerait le retard de l'expédition à Paris.

Si l'on jugeait du style épistolaire de Madame îînonaparte par cet échantillon, on se tromperait [andement. Ni le fond, ni la forme ne lui sont at- Lnbuables.

Ne sachant qu'à moitié le français, elle était incapable de s'exprimer dans cette langue en ternies élégants et choisis. En outre il était absolument contraire à sa nature de faire ce qu'on appelle des phrases. La politesse affectée et les prévenances de la Ipttre n'avaient rien de commun avec son style ordi-

tire.

Pendant sa longue vie, Letizia Buonaparte a écrit

lativement fort peu de lettres autographes ; mais elle en a dicté un grand nombre, dont 150 environ sont réparties parmi ses descendants.

Sa connaissance imparfaite du français la portait k dicter en italien la majeure partie de ses missives.

Les lettres écrites de sa propre main remontent pour la plupart aux premières années de son mariage, au temps de son veuvage, en Corse, à l'époque de la république, ainsi qu'à un séjour postérieur en Provence.

Pauline et Fréron. — Elisa et Félix Baciocchi, — Voyage en Italie. — Séjour à Montebello. — Letizia retourne en Corse. — Lettres de Letizia à Madame Clary.

Dans un précédent chapitre nous avons raconté le séjour des représentants Barras et Fréron à Marseille. On se rappelle que des rapports très amicaux s'étaient établis entre ce dernier et Pauline, sans que la mère eût l'air de s'y opposer sérieusement.

Trop jeune et irrétléchie pour calculer ses actes, ce qui d'ailleurs n'était nullement dans sa nature, la jeune fille aimait Fréron de tout son cœur, ou du moins s'imaginait l'aimer.

L'idée d'un mariage entre eux n'était cependant pas du goût de Letizia. En tout cas, en dépit des instances répétées de sa fille, elle persistait à refuser son consentement.

La résistance ne fit qu'exalter les sentiments de Pauline.

« Je jure », cher Stanislas, « écrivait-elle en mars 1796 à Fréron, (( que je n'aimerai jamais que toi. Mon cœur ne saurait se partager ; il s'est donné entièrement à toi. Qui donc peut s'opposer à l'union de deux âmes qui ne cherchent que le bonheur, et qui le trouvent dans l'amour réciproque ? Non, mon ami, ni maman, ni personne ne peut te refuser ma main. »

Les choses en étaient là quand Napoléon, en se rendant en Italie, avait visité sa famille à Marseille.

Le Général et Joseph étaient, comme leur mère,

I>Ot'IS BUONAPAHTE (1778- 184^) h oin'it» le tahlnmi rrifodgen au Must'-e d'Ajarcio.

contre le mariage projeté, tandis que Lucien prenait le parti des amoureux.

De son quartier général. Napoléon écrivit à sa mère qu'il ne voulait plus entendre parler de la chose. A sa femme il recommandait d'arranger les affaires en ce qui concernait Pauline. « Je ne veux pas », disait-il, u que Fréron l'épouse jamais. »

Il écrivit aussi dans le même sens à Lucien.

De son côté Joséphine, tant de son propre mouvement que par égard pour son mari, s'opposa de toutes ses forces au mariage en question.

Pauline était furieuse que la Créole s'immisçât dans ses affaires de cœur, et voulût l'empêcher de se marier selon son goût. Elle ne le lui pardonna jamais. Longtemps après qu'elle était devenue la femme d'un autre, elle se souvenait encore avec amertume des procédés de sa belle-sœur.

Les amoureux continuaient à s'écrire. Pauline adressa même des vers italiens à son ami. Et elle terminait une de ses lettres par ces paroles enflammées :

' Ti amo sempre e passionatissimamente, per seinpre amo, bell'idol mio, sei cuore mio, tenero amico, ti amo, amo, amo, si amatissimo amante.» ^

Elle écrivit à son frère, le suppliant de changer vis, mais il demeura inflexible.

i'»;u à peu les forces de la jeune fille s'épuisèrent. 8a sœur Ehsa restait indifl'érente à ses confidences ; et les velléités d'opposition de Lucien étaient tenues en bride par l'autorité croissante de Napoléon.

• Ce qui, traduit, sigriitie : « Je t'aimerai passionnément, toute ma vie ; je t'aimerai toujours, mon ravissant trésor. Idr)Ie de mon cœur, incomparable adorateur, je t'aime, je t'aime, je t'aime. »

Elle dut finir par se rendre.

« J'en mourrai, c'est sûr », dit-elle.

Une dernière fois elle adressa au Général une longue lettre de lamentations, dictée sans doute par Elisa ou Lucien, car elle-même ne maniait pas alors si habilement la plume.

« Quant à moi », écrivait-elle entre autres, « je préfère être malheureuse plutôt que de me marier sans votre consentement, et d'attirer ainsi votre malédiction sur ma tête. Mon cher Napoléon, vous pour qui j'ai toujours eu la plus tendre affection, si vous aviez été témoin des larmes que votre lettre m'a fait verser, je suis sûre que vous en auriez été touché. »

La joyeuse Pauline fut un certain temps très mélancolique. A la longue, cependant, elle ne fut pas aussi inconsolable qu'elle avait pensé l'être. Le fait est qu'elle avait besoin de distraction. Lorsqu'elle avait fait la connaissance de Fréron, la famille était pauvre. A l'heure présente, elle jouissait d'une aisance relative, ce qui ne contribua pas peu à encourager Pauline et à adoucir son chagrin. Sa jeunesse, sa bonne santé et son insouciance native aidant, elle surmonta peu à peu la première grande déception de la vie.

Au près et au loin on ne parlait que du merveil leux succès de son frère en Italie.

Pendant l'armistice assez long qui suivit sa première victoire, il avait instamment prié sa femme de venir le rejoindre. Son quartier général était à Montebello, petite ville dans le voisinage de Vérone, où il habitait un beau château, et où il resta du milieu de mai aux derniers jours de juin 1797.

Après de longues hésitations Joséphine jugea bon de se rendre à l'invitation de son mari : mais elle

évita de passer par Marseille, où on l'attendait depuis longtemps, ne montrant ainsi nulle envie de faire la connaissance de sa belle-mère.

Napoléon, cependant, souhaitait un rapprochement entre sa mère et sa femme, et, désirant luimême revoir ses proches, il invita toute la famille

enir lui rendre visite.

Elisa Buonaparte avait récemment épousé Félix Baciocchi, homme peu doué, mais qui, aux yeux de sa belle-mère, avait l'avantage d'être Corse, et originaire d'Ajaccio. Elisa elle-même était la moins jolie et la moins sympathique des trois sœurs, et elle était aussi moins intimement liée avec sa mère que les deux autres.

Elle avait, par écrit, parlé à Napoléon de son projet de mariage, ce à quoi il avait répondu en refusant son consentement ; mais la lettre arriva trop tard ; le mariage civil était déjà célébré.

On se mit en route pour l'Italie. Joseph Fesch, qui

lit quitté Marseille un jour avant sa sœur, était ;iccompagné par Elisa et Baciocchi. Letizia voyageait avec ses filles Pauline et Caroline.

Ils s'étaient embarqués à Marseille vers la fin ùri mai. A leur arrivée à Gênes, la guerre avait recommencé.

Le Général ne savait pas exactement quand sa mère devait venir. L'armistice étant terminé, les hostilités pouvaient, d'un moment à l'autre, éclater, et les dames être exposées aux plus grands dangers.

Un des officiers de Napoléon ofTrit à Letizia de ▼eiller à sa sûreté. Il voulait rassembler des soldats pour la défendre, ainsi que ses filles, si besoin était. Mais elle n'accepta pas cette proposition.

'i Je n'ai rien à craindre », dit-elle ; « mon fils a,

fiime otages, des prisonniers parmi lesquels se

trouvent des personnages très influents. Hâtez-vous de le prévenir de mon arrivée. Demain je poursuivrai ma route. »

L'officier partit. Et Madame Buonaparte, avec filles, frère et gendre, arriva heureusement à Montebello le l^r juin.

Aussitôt que le Général eut appris que sa mère approchait, il monta à cheval pour aller à sa rencontre. Il ne l'avait pas revue depuis la visite à Marseille, depuis les brillantes victoires remportées à Montenotte, Arcole et Rivoli.

Letizia contemplait son fils avec une fierté légitime. ^

« 0 Napoleone! » dit-elle en me pressant sur son cœur, « je suis aujourd'hui la plus heureuse des mères. »

Ce mot fut une des plus douces récompenses que je reçus de mes travaux : puis elle m'examina, me trouva maigri, en fut affligée.

— Tu te tues ! me dit-elle encore. |l

— Il me semble, au contraire, que je vis, repartisje en souriant.

— Dis, reprit-elle, que tu vivras dans la postérité ; mais à présent...

— Eh bien, Signora, est-ce mourir?

Letizia et ses filles arrivaient à Montebello en pleine belle saison. La nature semblait s'être parée pour recevoir dignement la mère du libérateur de l'Italie. Le peuple, enthousiasmé, montrait une joie qui tenait du délire en voyant Napoléon au milieu de sa famille. On fit des illuminations, et la foule criait continuellement : « Evviva il liberatore deiritalia ! Evviva il Générale Buonaparte ! »

* Mémoires de Napoléon Bonaparte, 1834, t, IV, p. 207, etc.

Les jours et les semaines s'écoulaient rapidement. Pendant un séjour à Milan, d'où l'on entreprenait de fréquentes excursions aux environs, le Général et sa femme donnèrent de grands dîners ; eux et leurs hôtes formaient une société très gaie.

La chaude atmosphère du Midi avait effacé jusqu'à la dernière trace de mélancolie du visage de la belle Pauline. Les nombreux divertissements qui lui étaient offerts, et les brillants officiers voltigeant autour d'elle du matin au soir avaient fait pâlir l'image de Fréron.

Elle avait toujours été la sœur préférée de napoléon. Il désirait la voir heureuse; aussi lorsque son ami, le Général Leclerc, demanda la main de Pauline, son frère, aussi bien que sa mère, l'accueillit favorablement. Pour la seconde fois la jeune fille crut aimer, et la noce eut lieu sans retard.

Letizia comptait bien que Napoléon finirait par donner son assentiment au mariage de sa sœur aînée avec Félix Baciocchi ; et elle ne fut pas trompée dans son attente. En effet son fils trouva qu'il ne devait pas se montrer plus difficile que sa mère dans le choix d'un mari pour Elisa. Il accepta donc le fait accompli.

Joséphine recevait ses hôtes avec une grâce et un tact qui charmaient son mari. Elle s'occupait de la manière la plus aimable de chaque convive, de telle sorte que messieurs et dames pouvaient se croire, individuellement, l'objet de ses préférences.

Mine d'égards, au commencement, pour la famille

de Napoléon, il semble qu'elle aurait dû vaincre

la malveillance de son entourage. « Ma femme était

qu'elle devait être vis-à-vis de la mère de son

iri », a dit Napoléon bien des années plus tard.

Kl le la comblait d'attentions de tout genre, traitait

non moins bien mes sœurs, et ne négligeait pas non plus Baciocchi. »

Tous ses efforts, cependant, se brisaient contre le mur de glace derrière lequel se retranchait sa belle-mère. Déjà lors de leur rencontre à Montebello on pouvait voir que l'entente et la sympathie faisaient entièrement défaut entre ces deux femmes si chères à Napoléon.

Letizia ne pardonnait pas à Joséphine sa légèreté chronique. Elle ne trouvait non plus aucune excuse à son excessive prodigalité. Une femme moins superficielle et beaucoup plus économe, voilà ce qu'elle eût souhaité pour Napoléon ; et elle déplorait une union qui, à ses yeux, ne pouvait absolument pas faire le bonheur de son fils.

La matrone au maintien sévère et digne, fière d'avoir donné le jour à treize enfants, regardait avec mépris cette belle-fille trop âgée pour avoir de nouveaux descendants. Elle blâmait aussi ses manières coquettes, ses toilettes indécentes, ses prévenances envers chacun, au détriment de son mari, enfin elle détestait l'habitude qu'avait Joséphine de traîner partout ses bichons à sa suite, en les couvrant de plus de caresses que Letizia elle-même n'en avait peut-être prodigué à ses propres enfants .

L'abîme qui les séparait se creusait davantage encore par le fait de continuels tiraillements entre Joséphine et ses belles-sœurs ; aussi la réunion de famille ne fut-elle pas de longue durée.

Une fois la noce de Pauline célébrée, Buonaparte se prépara à partir pour Passeriano, dans le Frioul, afin d'y entamer des négociations avec les envoyés autrichiens.

Letizia retourna à Marseille, et de là se mit en route pour Ajaccio. Son île natale était redevenue

FJoNAPARTE, l»»* Consul de la République française D'après un dessin de tiouillon, gravé par Audoin.

française ; et il lui tardait de revoir, sous de plus heureux auspices, les lieux chers à son souvenir, de I econstruire la maison qui avait été pillée et réduite en cendres lors de sa fuite.

Pauline s'était mariée le 14 juin ; et dès le mois de juillet nous trouvons sa mère installée en Corse. Elle avait dû autrefois quitter brusquement le pays pour fuir la persécution. Triomphante dans son bonheur maternel, elle y revenait maintenant presque en reine. Sa modestie, toutefois, ne se démentit point. Elle reprit la vie simple et retirée des anciens temps, dirigeant elle-même son ménage, aidée seulement par la vieille Saveria, qui ne l'abandonna jamais, et lui resta attachée dans les bons et dans les mauvais jours. Elisa et son mari l'avaient accompagnée ; et Baciocchi, grâce à la puissante influence de son beau-frère, avait été nommé Chef de bataillon et Commandant de la citadelle d'Ajaccio.

Lucien Buonaparte était, à cette époque. Intendant militaire dans l'île. Entre lui et Napoléon les rapports étaient, depuis un certain temps, passablement tendus ; mais la mère espérait arriver à réconcilier les deux frères. En attendant, Lucien, sa femme et ses enfants, Elisa et son mari vivaient paisiblement ensemble sous la protection de signora f.etizia. Celle-ci s'occupait activement des améliorajiis à faire à sa maison. Elle y déploya môme un tel Acle qu'elle tomba malade de fatigue, et ne reprit ses forces qu'au bout d'un temps assez long. Par raison de santé elle prolongea ensuite son séjour <'n Corse, ce qui, d'ailleurs s'accordait avec son propre désir.

Que d'heures ne passa-t-elle pas dans la vieille lise d'Ajaccio, agenouillée sur le prie-Dieu soliire, le visage caché dans ses mains, tandis que ses

pensées se reportaient, émues, aux jours d'autrefois ! Le temps efface beaucoup de choses. La noble femme ne se souvenait plus des regards moqueurs et des insultes qui l'avaient poursuivie peu avant sa fuite, ou du moins le souvenir en était si atténué qu'il avait perdu son amertume.

Il lui semblait maintenant être arrivée à un temps de répit dans sa vie si agitée. Elle se plaisait à considérer le chemin parcouru depuis son exil jusqu'au retour dans la patrie, et elle sentait que les lieux témoins des jeux de son enfance et des joies de sa jeunesse lui seraient toujours chers.

Son fils victorieux se préparait à retourner en France. Le Général corse qui, sous le sarcasme des petits journaux, était allé prendre à Nice le commandement d'une armée en haillons, revenait de cette expédition guerrière aussi grand que les plus célèbres capitaines des siècles précédents. Son nom était sur toutes les lèvres. Son portrait, exécuté à Milan, était reproduit par centaines d'exemplaires, et l'on s'écrasait presque pour contempler ces images auxvitrines où elles étaient exposées.

Couvert de lauriers, il rentrait le 5 décembre 1797 au pays. La mère du vainqueur était toujours à Ajaccio.

Parmi les reliques de cette époque on a conservé deux lettres caractéristiques adressées par Letizia à son amie Madame Glary. Voici la première de ces missives :

Ajaccio, le 5 Frimaire, an VI de la République. (25 Novembre 1797).

« Ma très chère amie, Jj

» J'ai reçu, citoyenne, avec bien du plaisir, votre lettre du 19 brumaire. Je suis très sensible aux honnêtetés dont elle est pleine et aux marques

d'amitié que vous témoignez, autant envers moi qu'envers notre Général. Elles ne sont pas récentes pour moi qui en ai acquis de bien sincères, en tout temps. Veuillez, je vous prie, en agréer mes remerciements et faites, s'il vous plaît, des vœux au ciel pour la conservation d'un homme qui a dévoué toute sa vie, non tant au bonheur de sa famille qu'au repos de la France entière. Puisse-t-il faire le bonheur de tous les gens qui y ont tant de droits !

» Le capitaine Bastelica m'a apporté les objets que vous me marquez, c'est-à-dire la toiture et les petits carreaux, mais sur ces derniers, je dois vous faire observer que je n'ai pas trouvé le "nombre, que vous ne me marquez pas ; par conséquent vous voudrez bien me dire, pour ma règle, le nombre précis que vous lui avez consigné.

)) En attendant vous trouverez ci-joint le modèle ou dessin de Tescalier, que je vous prie de vouloir bien faire au plus tôt, et me l'envoyer, si cela se peut par la première occasion. Vous voudrez enfin ra'envoyer trois mille tuiles à toit. Quant à la chaux, il ne m'en faut plus, n'en envoyez pas.

» Le patron vous remettra un sac de châtaignes de notre pays. Vous en donnerez une petite portion au citoyen Four, à qui je vous prie de faire bien des compliments de ma part. Agréez-les comme une marque de mon sincère attachement, et de mon souvenir de toutes les peines que vous prenez à mon égard.

» Adieu, soyez l'interprète de mes sentiments auprès de votre mari, votre mère et vos sœurs, et croyez-moi pour la vie votre sincère amie. »

Et voici la seconde lettre, écrite environ cinq mois plus tard :

« A la citoyenne Glary, rue Gay, à Marseille.

Ajaccio, 28 Germinal, an VI républicain. (17 Avril 1798).

« Ma chère amie,

» Par l'occasion de Lucien, je vous ai écrit, en vous priant de me faire passer, au retour du même bâtiment, deux garnitures de papier peint, dont une rouge et blanche et l'autre jonquille. Je vous prie aussi de me faire l'amitié de m'envoyer trois rouleaux de papier rouge, d'après l'échantillon que le patron Barbun vous remettra, et huit rouleaux de fond ponceau avec des roses n» 2. Je voudrais aussi avoir trois clochettes pour les chambres, une pièce de cordon blanc en fil pour les rideaux des fenêtres. Je suis fâchée de la peine que je vous donne.

» Mille choses à votre mère et à toute votre famille. Adieu, ma chère amie.

Si vous trouviez quatre fauteuils, avec la bergère jonquille, à la mode et en damas, je vous prie de les acheter et de me les envoyer. Je désirerais avoir tous ces objets par la première occasion.

» Adieu, ma chère amie, portez-vous bien. »

» BuoNAPARTE, mère. »

Letizia retourne en France. — Napoléon à son retour d'Egypte. — Dissensions entre Joséphine et la famille Bonaparte. — Faux espoir de divorce. — Le 18 et le 19 brumaire.

Tandis que Bonaparte — comme il se faisait maintenant appeler — entreprenait sa mémorable campagne d'Egypte, Letizia était toujours en Corse. Son fils livrait bataille au pied des Pyramides, occupait le Caire, et prenait JalTa ; mais elle ne recevait que de vagues nouvelles de ses exploits*

l'n jour qu'elle se trouvait en société à Ajaccio le bruit se répandit que Napoléon était mort.

« Mon fils ne mourra pas misérablement en Egypte, comme ses ennemis le désirent », dit-elle avec confiance ; « je sens qu'une haute destinée lui est réservée. »

On était alors à peu près à la moitié de la septième année de la République (1799). Un an s'était écoulé depuis le départ du général pour l'Egypte. La plu-

i t des membres de sa famille se trouvaient rasiljlés dans la capitale de la France.

Grâce à l'élévation croissante de Napoléon, ses frères avaient obtenu d'excellentes positions. Joseph, qui avait accompagné en Italie le général en chef, y accomplit différentes missions, et finit par être nommé ambassadeur auprès de la cour papale. Mais des troubles ayant éclaté à Home, il se vit bientôt forcé de quitter la ville. De retour en France, il devint membre du Conseil des Cinq cents.

Comme représentant de la Corse, Lucien appartenait à ce même Conseil. Lui aussi s'était récemment établi à Paris avec sa famille ; et Christine, sa

femme, par sa rare bonté d'âme et sa modestie, s'était acquis l'estime et l'affection de chacun.

Fils et belles-filles désirant que la mère revînt s'établir auprès d'eux, l'oncle Fesch se chargea d'aller la chercher en Corse. Mais la tempête empêcha le frère et la sœur de se mettre tout de suite en voyage. Quand le calme se rétablit, Letizia, très émue à l'idée de quitter Ajaccio, prit congé de ses amis.

« Nous vous reverrons, signora Letizia », lui disait-on.

Mais elle avait comme un pressentiment qu'elle voyait son île natale pour la dernière fois, et c'est en pleurant qu'elle embrassait ceux qui étaient accourus pour la suivre jusqu'au vaisseau.

Arrivée en France, elle alla chercher sa fille Caroline, élève de Madame Campan, à l'Institut Saint- Denis, et s'établit avec elle à un étage de la grande maison de son fils Joseph, rue du Rocher.

La famille corse qui, six ans auparavant, avait abordé à Toulon dans un état voisin de la misère, était maintenant une famille éminente, possédant de splendides hôtels dans la capitale et des châteaux aux environs.

Les rapports de Joséphine avec sa parenté d'alliance étaient de plus en plus tendus. Sa conduite légère, en l'absence du général, la rendait très suspecte aux yeux de ses beaux-frères et bellessœurs. Par lettres déjà, Letizia avait appris bien des choses désavantageuses sur le compte de la femme de Napoléon, et elle n'était pas éloignée de céder aux vives représentations de ses enfants quant à l'opportunité d'un divorce entre cette temme et son fils.

Nombre de gens doutaient que celui-ci revînt

jamais ; aussi la nouvelle que le général avait subitement débarqué à Fréjus eut-elle un grand retentissement.

Peu de temps avant le retour de Napoléon, sa femme s'élait intimement liée avec quelques-uns de ses ennemis ; et elle se demandait, non sans inquiétude, comment son mari prendrait la chose. Il était plus que probable que la l'aniille Bonaparte saisirait ce prétexte pour essayer de la discréditer complètement.

De bonne heure, le 19 vendémiaire, elle partit à la rencontre du général, accompagnée par Louis Bonaparte.

Ignorant la route prise par son mari, mais connaissant sa prédilection pour la Bourgogne, elle se rendit, par cette province, à Lyon.

Par malheur. Napoléon avait choisi un autre chemin. Et quand, le 24 vendémiaire, au matin, il rentra à Paris, il trouva la maison vide, sa femme et Louis n'étant pas encore de retour de leur infructueux voyage.

-a mère et le reste de la famille, promptement rtvf^rtis de son arrivée, accoururent bientôt chez lui. Mais les chambres vides et l'absence de Joséphine lui avaient fait très mauvaise impression ; et cela étant, les accusateurs de sa femme avaient beau jeu auprès de lui.

En Egypte déjà lui étaient parvenues de vagues rumeurs qui le portaient à douter de la fidélité conjugale de Josépliine. Elle avait l'air de se sentir indigne de le recevoir; et consciente de sa culpabilité, elle avait fui, pensait-il, avant le retour de l'époux outragé.

La famille croyait avoir gain de cause. En elïét, quand Joséphine revint enfin, Napoléon s'enferma

chez lui et refusa de la voir. Mais il n'avait jamais cessé de l'aimer. Et, au bout de quelques jours, les supplications d'Eugène et d'Hortense, en faveur de leur mère, réussirent à le fléchir.

La réconciliation fut complète. Les époux, semblait-il, n'avaient jamais été plus intimement unis. Mais aucun des membres de la famille Bonaparte n'approuvait Napoléon d'avoir pardonné à sa femme.

Le grand triomphateur nourrissait à cette époque de vastes projets. Profitant de ce que le Directoire avait sensiblement baissé dans l'estime publique, Napoléon, soit par ruse, soit par force, se créait des partisans en vue du coup d'Etat qu'il méditait.

Par son brillant talent d'orateur, Lucien avait acquis une grande influence dans le Conseil des Cinq cents. Peu de jours après le retour du général, il avait été élu président de ce corps. Et, pour frayer le chemin à son frère, il montrait un zèle incomparable. On eût dit qu'il possédait le don d'ubiquité.

Le 18 brumaire (9 novembre 1799), les deux frères se mirent à l'œuvre. Aucune langue ne saurait décrire l'état d'excitation qui régnait dans Paris, à l'approche de la crise. Les rues étaient à tel point encombrées de voitures et de cavaliers qu'on ne pouvait presque pas avancer. A chaque instant arrivaient à Napoléon, rue Ghanteraine, des rapports sur l'état des choses. Lui-même était assis à son bureau, où des pistolets se trouvaient à portée de la main.

Madame Letizia, qui fréquentait de préférence les familles corses, avait retrouvé à Paris son amie d'enfance, Madame Panoriade Permon. Elles avaient été voisines à Ajaccio, et s'aimaient comme des

sœurs. On se rappelle que Carlo di Buonaparte était mort chez Madame de Permon, à Montpellier.

Une grande intimité continuait de régner entre ces deux dames. Elles éprouvaient toujours un réel bien-être à se trouver ensemble, et pouvaient passer des demi-journées entières à s'entretenir d'anciens souvenirs de la Corse.

Accompagnée de sa fille, Madame Junot, Madame de Permon se rendit chez Madame Bonaparte mère, afin de lui témoigner sa sympathie pendant les heures critiques que traversaient ses fils. Elle passa toute la journée chez son amie, et ne la quitta qu'après l'avoir vue un peu rassurée par plusieurs messages successifs de Lucien.

Le sort de Napoléon n'était pas seul en jeu. Si le coup d'Etat échouait, on pouvait compter que frères, amis et partisans seraient bannis, ou envoyés à l'échafaud avec lui.

La force d'âme de Letizia ne se démentit cependant pas. Une pâleur mortelle et une sorte de tressaillement à chaque bruit inattendu trahissaient seuls son angoisse.

I^ révolution du 18 brumaire s'accomplissait ; mais Paris n'y croyait pas encore. Le lendemain le coup d'Etat était chose faite. La capitale était calme. Les dames de la famille Bonaparte ellesmêmes ne savaient pas exactement ce qui allait arriver.

Letizia se fit conduire en voiture, avec sa fille

iiline, à l'hôtel de Madame de Permon. Celle-ci, en les voyant, exprima sa grande surprise que son amie n'allât pas plutôt chez Joséphine, qui devait être à la source des nouvelles.

Signora Panoria », répondit Letizia, « si je nx être tranquillisée, ce n'est pas chez elle que je

dois" aller. Chez mes autres belles-filles, je vois mes fils heureux, mais chez elle non, non ! »

Et elle continua d'épancher son cœur auprès de Madame de Permon, en se servant de la langue corse, qui lui était plus familière que le français.

Dans son anxiété, elle évoquait le souvenir des jours agités d'autrefois, où elle avait pris part à la guerre d'émancipation de la Corse, et elle parlait de sa jeunesse.

Tandis que Madame Junot écoutait l'entretien des deux amies, Pauline s'était placée devant une grande glace, où elle pouvait contempler sa beauté, tout en arrangeant les plis de sa robe et le cachemire qu'elle avait jeté sur ses épaules.

Les heures s'écoulaient. La mère savait ses fils encore en danger, et son angoisse augmentait à tel point qu'elle avait toutes les peines du monde à rester calme.

Pour faire passer le temps, Pauline proposa qu'on se rendît au théâtre, idée qui fut très favorablement accueillie, et bientôt toutes ces dames se trouvèrent installées au théâtre Feydeau, où se jouait ce soir-là une pièce intitulée : « L'auteur dans son ménage. »

Pendant toute la représentation, Letizia se montra très agitée et nerveuse. Elle ne parlait pas, mais son regard se tournait continuellement vers la porte de la loge, comme si elle attendait un message apportant des nouvelles de ses fils.

Dans un entr'acte, il y eut du bruit au parterre. On avait arrêté un voleur. Madame Bonaparte tremblait, mais gardait toujours le silence.

Le rideau se leva de nouveau, et la pièce continua. Tout à coup les acteurs s'arrêtèrent au milieu de leur jeu. Celui qui avait le principal rôle parut sur la scène, et, s'adressant au public :

DE XAPuLEON 117

(( Citoyens », s'écria-t-il, « des traîtres à la patrie ont voulu assassiner le général Bonaparte. »

Pauline Leclerc poussa un cri terrible. Et malgré l'agitation provoquée dans la salle par cette nouvelle, ce cri était si perçant que tous les regards se tournèrent vers la loge de ces dames.

Pauline criait toujours, malgré les efforts de sa mère pour la calmer. Letizia elle-même était blanche comme un linge, et elle tremblait si fort qu'elle pouvait à peine tenir le verre d'eau qu'on avait apporté à sa fille.

Il était neuf heures et demie. Ces dames se préparaient à quitter le théâtre. Madame Bonaparte avait renvoyé sa voiture ; mais l'équipage de Madame de Permon stationnait devant le théâtre.

« Je vous conduirai, vous et Pauline, à la maison », dit Madame de Permon à son amie.

« Non », répondit Letizia. « Nous devons aller chez ma belle-fille, rue Ghanteraine ; car, aujourd'hui, ce n'est que là que nous pourrons avoir des nouvelles exactes. »

Elle continuait à trembler de tous ses membres, et pouvait à peine marcher. Cependant, elle ne pleurait pas, et gardait son sang-froid, en apparence du moins.

La voiture de Madame de Permon n'avait que deux places. Les quatre dames s'y entassèrent tant bien que mal, et peu après se trouvèrent rue Chanterai ne, devant la maison du général.

La porte d'entrée, la cour et tout l'espace avoisinant étaient encombrés de voitures, de chevaux et de piétons. C'était un bruit assourdissant.

F*ar des officiers mêlés au mouvement, ces dames apprirent que Napoléon et ses frères étaient sauvés. Comme tant de fois déjà, le général était vainqueur.

il8 LA MÈRE DE NAPOLÉON

Les mutins avaient été dispersés militairement. Une nouvelle constitution était adoptée. Deux consuls et un premier consul formaient le gouvernement. Le pays portait encore le nom de république, mais Napoléon, premier consul, était, dès ce moment, le souverain de la France.

Le premier Consul s'installe au Luxembourg, puis aux Tuileries. — Caroline et Pauline. — Simplicité de la mère. — Lucien et Napoléon. — Second mariage de Lucien. — Son bannissement. — Letizia le suit en Italie.

Le coup d'Etat du 18 brumaire ayant délivré la ^ rance d'un gouvernement sans énergie, le peuple

^nfia le pouvoir au héros d'Italie, dont il était fier,

'|ui lui semblait plein de promesses.

Tout changeait maintenant de face. A la faiblesse succédait la fermeté, et l'ordre remplaçait la récente anarchie. Dans l'espace de trois mois, le nouveau j^ouvernement fut complètement organisé.

Deux jours après le coup d'Etat, les consuls se transportèrent au palais du Luxembourg. Le soir même, tous les monuments publics et bien des maisons particulières étaient illuminés.

Aussitôt installé dans un des palais royaux, Bonaparte se considéra lui-même comme le souverain absolu de la France.

« Ce brochet avalera bientôt les deux autres», dit un jour Madame de Permon à Letizia.

« 0 Panoria ! » s'écria-t-elle d'un ton de reproche.

I^ mère, ainsi que bien d'autres, croyait encore à

sincérité du républicanisme de son lils.

Les trois consuls habitèrent ensemble le Luxembourg jusqu'au 19 février 1800, époque à laquelle Napoléon élut domicile aux Tuileries, avec sa femme.

Il pria sa mère de s'établir auprès de lui, dans le

ux château royal; mais elle ne put s'y décider.

le préférait rester dans son appartement, chez Joseph.

Nous savons qu'elle aimait beaucoup mieux sa belle-fille Julie que Joséphine. En outre, l'éclat et le luxe de la demeure royale n'étaient nullement en harmonie avec ses goûts. Ce seuil des Tuileries, elle ne le franchissait même qu'avec angoisse, comme si elle avait le pressentiment qu'un jour son fils, vaincu, en sortirait pour toujours.

Le lendemain de son installation aux Tuileries, Napoléon tint une brillante revue sur la place du Carrousel. Letizia y assistait du balcon du palais, entourée de Joséphine, des autres dames de la famille et des hauts fonctionnaires de l'Etat.

Cette revue fut suivie de nombreuses etsplendides fêtes, dans lesquelles les autorités civiles et militaires apportaient leurs hommages au premier Consul. Sa mère n'y paraissait que pour complaire à son fils et pour former, en quelque sorte, un centre de ralliement entre ses enfants. Les anciens revers étaient encore trop présents à son esprit pour qu'elle pût envisager l'avenir sans défiance.

Dans le courant de l'hiver, sa fille cadette épousa le généra] Murât.

Caroline et Pauline étaient toutes deux excessivement vaniteuses. Leurs costumes coûtaient, en général, de dix à quinze mille francs. Semées souvent de perles et de diamants, ces toilettes représentaient une énorme valeur.

Une fois ses filles mariées, la mère n'avait plus guère d'influence sur elles, bien que leurs rapports restassent tout à fait cordiaux. La bourgeoise aux mœurs simples appartenait à un autre temps et à d'autres coutumes. Qu'avait-elle de commun avec la pédante Elisa, l'ambitieuse Caroline et la frivole Pauline? Cette dernière, à cause de son bon cœur^ était sa fille préférée.

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