JÉRÔME BUONAPARTE
Musée d'Ajaccio.
Georgette Ducrest, dame qui faisait partie de l'entourage de Joséphine, a laissé des souvenirs dans lesquels, parlant de la période du consulat, elle a mentionné Letizia en ces termes :
<( Madame Letizia Bonaparte nous faisait à tous l'effet d'une aimable dame, tout à fait sans prétentions, et plus que modeste dans sa mise. Pour passer dix à douze jours à la campagne, chez sa fille. Madame Leclerc, elle n'avait apporté qu'une seule robe d'étoffe légère. Pauline la plaisantant sur sa simplicité :
«Taisez-vous, dépensière que vous êtes 1 » lui dit Madame. « Il faut bien que je pense à mettre de côté pour vos frères ; ils ne sont pas tous établis. Vous ne pensez qu'aux plaisirs de votre âge; moi je m'occupe des solidités du mien. Je ne veux pas, moi, que Bonaparte se plaigne ; vous abusez de sa bnnté. »
-eorgette Ducrest dit encore, à propos de J^etizia :
'i Elle était très facile à vivre, contente de tout. Lorsque nous faisions des excursions, elle prenait ses repas n'importe quand ; et si elle n'était pas de la partie, elle aimait à entendre, au retour, le récit détaillé de nos faits et gestes. Le meilleur moyen de lui plaire était de lui parler avantageusement de ses enfants. Rien ne la réjouissait autant que de les entendre louer. L'expression de sa figure, un peu froide d'ordinaire, s'animaiténormément quand l'entretien roulait sur les êtres qu'elle aimait. »
On sait que son fils Lucien avait pris activement part aux événements des 18 et 19 brumaire. Pendant ces deux funestes journées, il avait déployé autant d'énergie que de courage.
Nommé ministre de l'Intérieur, il s'acquitta avec zèle de ses fonctions. Cependant son caractère entêté
entra bientôt en conflit avec l'esprit autoritaire du premier Consul.
Son attitude lors du coup d'Etat lui avait fait beaucoup d'ennemis. Leur malveillance était telle que la mère, qui aimait particulièrement ce fils, et croyait Fouché ministre de la police, l'instigateur des hostilités, alla trouver le premier Consul pour lui exposer la chose. Joséphine, présente à l'entretien, passait pour être la protectrice de Fouché. Une scène violente éclata bientôt entre les deux" dames, et Joséphine finit par fondre en larmes.
En se retirant, la mère de Napoléon pria sa bellefille d'avertir « son ami Fouché » qu'elle croyait avoir les bras assez longs pour faire repentir, quels qu'ils fussent, ceux qui calomniaient ses fils.
Le premier Consul, qui la reconduisit à sa voiture, fit alors remarquer qu'il était facile de voir que signora Letizia ne lisait pas les journaux anglais ; car ceux-ci noircissaient, non seulement son cher Lucien, mais toute la famille,
((Cela se peut», répondit la mère, «c Contre les journaux anglais je ne puis rien ; mais quant à Fouché, c'est autre chose. »
Au mois de novembre 1800 un grave conflit surgit entre Lucien, d'un côté, le premier Consul et Fouché de l'autre.
Comme plusieurs fois déjà précédemment, Lucien jeta à la figure de son frère que c'était à lui qu'il devait son élévation.
Napoléon, en réponse, voulait lui retirer immédiatement son poste de ministre. Mais le consul Cambacérès conseilla de nommer plutôt Lucien ambassadeur à Madrid, où il aurait pour mission de diminuer l'influence anglaise, au profit de la France.
Lucien accepta le poste, et remplit ses fonctions
d'une manière irréprochable. Le 21 mars 1801 il signait un traité d'alliance avec l'Espagne.
La famille du premier Consul nourrissait toujours l'espoir d'amener Napoléon au divorce. Et d'Espagne Lucien avait même proposé au premier Consul de répudier la femme qui ne lui donnait pas d'héritier, pour s'allier à l'infante Isabelle, plus tard reine des Deux-Siciles.
Joséphine apprit indirectement la chose. Et comme elle avait encore beaucoup d'influence sur son mari, elle lui fit une scène orageuse, secondée par sa fille Hortense, très en faveur auprès de Napoléon. Touché par les larmes des deux femmes, celui-ci ordonna à son frère de renoncer immédiatement aux négociations projetées.
Pendant le séjour de Lucien en Espagne, sa femme était morte. De retour à Paris, il fit la connaissance d'une dame Alexandrine Jouberthou, femme intelligente et très belle, mais d'une réputation douteuse. Elle était, à cette époque, la maîtresse du comte Laborde, ce qui n'empêcha pas Lucien d'être éperdument amoureux d'elle à première vue ; aussi ne se donoa-t-il ni trêve ni repos qu'il ne l'eût arrachée à «on rival. Cette femme lui ayant donné un fils, et étant, peu après, devenue veuve, il résolut de l'épouser.
Lucien avait accumulé en Espagne d'immenses richesses, et déployait, depuis son retour, un luxe qui attirait sur lui l'attention publique. Le premier Consul lui fit comprendre, en termes énergiques, son mécontentement à ce sujet; mais la rupture entre eux ne devint vraiment grave que lorsque Napoléon apprit le second mariage de son frère.
La noce avait eu lieu secrètement, tandis que le
lissant chef d'Etat combinait pour ses proches des
alliances royales ou princières. 11 destinait à Lucien une autre veuve : la reine d'Etrurie, et l'on peut se représenter sa fureur en apprenant que son frère s'était marié sans demander son consentement.
De nouveau Letizia prit le parti du frère cadet, espérant obtenir pour lui le pardon de Napoléon. Mais le premier Consul resta inflexible. 11 accusait sa mère de préférer Lucien à ses autres enfants.
« Le plus malheureux de mes enfants », réponditelle, a c'est celui que j'aime le plus. »
«Si tu te montres prudent», dit-elle ensuite à Lucien, « le Consul, de son propre mouvement, te reviendra, c'est dans l'ordre. Il sait très bien qu'il n'a pas le droit d'exiger que tu te maries d'après ses vues. Il n'a pas fait non plus un mariage selon ton goût, ni même selon le mien. »
Lucien n'en reçut pas moins l'ordre de quitter la France. Et il résolut d'aller s'établir à Rome.
On était à la veille de Pâques. Les portes de l'hôtel habité par Lucien, étaient fermées. Dans la cour se trouvaient, prêtes à partir, les voituree destinées aux voyageurs et au transport des bagages. Les chevaux de poste étaient commandés.
Lucien et Joseph se promenaient de long en large dans la galerie de peinture. Letizia et sa belle-fille s'étaient assises sur un sofa, près de la cheminée.
Onze heures sonnèrent à la pendule. La mère alors se leva, et se dirigea vers ses fils, qui s'étaient arrêtés au milieu de la salle en entendant sonner l'heure.
Letizia saisit nerveusement la main de Joseph. La voix étoufl'ée par les sanglots, mais cherchant à se dominer :
« Mon fils», dit-elle, ail faut se séparer, vous le voyez, le moment est venu. »
« Pas encore, mère », répondit Joseph, « Lucien
m'a promis d'attendre jusqu'à minuit. J'espère encore que le Consul le rappellera. »
m Non, mon fils. Napoléon ne rappellera pas son frère, il a résolu de l'éloigner. »
« Mère, pourquoi serait-il inexorable ? Si Lucien ne s'oppose plus à sa volonté, tout ira bien. »
Letizia s'était rassise. Au bout d'un certain temps, Joseph rompit le lourd silence :
«Il est 11 Vs heures», remarqua-t-il. ce Le Consul ne se couche jamais avant minuit. Mère, dois-je aller intercéder pour mon frère auprès de lui?»
Letizia ne répondant pas, Joseph reprit par trois -fois sa demande. Alors elle se leva, et, avec une indicible expression de douleur et de fierté maternelle blessée :
«Oui, mon fils», dit-elle,* « va le trouver, toi, son aine, et demande-lui pour Lucien la permission de rester en France, afin qu'il te réponde, en colère,
•mme à moi, et même à Joséphine : a Que ceux qui s'affligent de le voir partir l'accompagnent. »
Et, tout émue, elle reprit :
« Eh bien oui, je partirai ; pas en même temps que toi, Lucien, mais je te rejoindrai. Ainsi je lui épargnerai la confusion de constater que je prends si
lergiquement ton parti. »
Elle retomba sur le sofa en pleurant convulsivement.
Avant d'entrer dans la galerie de tableaux, elle
tîtait arrêtée dans les chambres à coucher pour embrasser ses petits-enfants endormis.
Joseph n'avait pas encore perdu tout espoir de r(3cevoir un message de Napoléon ; mais minuit sonna, ■ rien ne vint.
Lucien prit alors la main de sa femme, et tous ieux s'agenouillèrent devant Letizia.
a Au revoir, à notre prochain revoir à Rome », leur dit-elle.
Et peu après elle se retira.
« Pauvre mère », s'écrie Lucien, en racontant cette scène dans ses Mémoires, « que n'as-tu pas eu à souffrir alors ! »
Le lendemain matin il quittait la France avec sa famille.
Malgré l'opposition de ses autres enfants, Letizia était fermement décidée à partager l'exil de son fils.
Son amie, Madame Etienne Clary, de Marseille, l'accompagna, et resta auprès d'elle à Rome, ainsi que Saveria, la vieille bonne de ses enfants. Quelques messieurs et dames la suivirent aussi en Italie.
En 1802 son gendre, le général Leclerc, était mort à l'île de Saint-Domingue. Pauline, sa veuve, était retournée en France, en janvier 1803, s'établissantpro-d visoirement chez Joseph, où demeurait aussi sa mère.
Pauline était alors atteinte d'une grave maladie, dont elle souffrit le reste de ses jours. Mais, hien qu'affaiblie et en grand deuil, elle était encore la plus belle femme qu'on pût voir. Le richissime prince italien Gamillo Borghèse, récemment arrivé en France, demanda sa main, et obtint sans peine l'assentiment du premier Consul et de Letizia. Les époux habitaient Rome. Le demi-frère de Letizia y séjournait aussi à cette époque. Une fois son neveu parvenu à la tête de l'Etat, il avait repris la carrière ecclésiastique, abandonnée pendant quelques années pour un emploi civil.
Le premier Consul considérait l'Eglise romaine comme un sûr appui pour l'absolutisme. Le 15 juillet 1801, il avait passé avec Pie VII un concordat ensuite duquel le culte catholique romain était rétabli en France.
DE NAPULEUN 129
Joseph Fesch avait favorisé de tout son pouvoir les bonnes relations de Napoléon avec Rome. D'al»ord archevêque de Lyon, il avait été nommé cardii\\ par le pape le 17 janvier 1803.
Peu avant le départ de Letizia, Napoléon avait onféré à son oncle les fonctions d'ambassadeur à la cour papale. Sa mère était donc entourée à Rome d*êtres aimés : Lucien et sa famille, dont l'afTection filiale et le respect ne se démentaient pas, Pauline, au co'ur si chaud, ce frère, enfin, toujours considéré par elle comme un de ses propres enfants.
Le 31 mars 1804, le cardinal écrivait à son neveu la lettre suivante :
€ Votre mère est arrivée à Rome le 10 germinal, samedi-saint, après dix-huit jours de voyage, sans s'être arrêtée, ni à Lyon, ni à Milan. Elle a été reçue, ''ins les Etats du pape, avec la plus grande distinc- !on. A Loreto, elle fut logée dans le palais pontifiai.
• A son arrivée à Rome, sa sainteté avait ordonné qu'on lui érigerait, à Saint-Pierre, une tribune égale
celle de la reine de Sardaigne et des princes de M»'< klembourg, pour assister à la messe de Pâques, mil- comme cette tribune ne pouvait être qu'à la suite de celles des dites personnes, qui en sont en (K)8ses9ion depuis plus d'un an, elle a cru devoir refuser et prétexter la fatigue du voyage.
» Hier je la présentai au pape, au Quirinal, at;- '>mpagnée de sa fille (Pauline Rorghèse), de Madame
lary, et en habit de grand gala, avec le plus grand cérémonial. Les gardes suisses l'accompagnèrent jusqu'à la première antichambre, où elle fut reçue par Ifîs monseigneurs maîtres de la chambre ; les garde.s nobles lui présentèrent les armes. Le pape lui parla de .son attachement à votre personne, des
prières qu'il fait pour votre conservation ; il lui dit qu'il serait enchanté de la voir souvent, et qu'elle resterait chez lui tant qu'il lui plairait. En effet, elle fut obligée de le congédier elle-même, après un long entretien.
» La noblesse romaine, sans attendre les jours de ce ricevimento )), vint lui rendre visite. Le doyen du sacré collège envoya les invitations à tous les cardinaux de se rendre à la complimenter, dans les vingtquatre heures. Tous s'empressèrent, même les Napolitains, à lui rendre cette distinction réservée aux souverains. Elle s'est très bien tirée de tout ce cérémonial et je crois que Rome est le pays qui lui convient ; elle y sera avec beaucoup d'agrément, et je mettrai tous mes soins affectueux pour qu'elle soit heureuse
» Le voyage a fait beaucoup de bien à votre mère, elle se porte à merveille »
Letizia sous l'Empire.
Napoléon s*était fait proclamer Empereur des Français. Et tandis que ses frères et sœurs bénéficiaient des faveurs impériales, Letizia continuait provisoirement à mener à Rome une existence retirée.
« Notre mère est, pour le moment, très préoccupée de tous les changements survenus », écrivait Lucien à Joseph. « Elle croit que le Premier Consul a eu tort de vouloir ceindre la couronne de Louis XVL De fâcheux pressentiments l'assiègent, c'est lent; mais elle ne me les confie pas. Selon elle, république a plus de partisans que ne le pense oléon. En un mot, elle semble craindre que de idiiatiques républicains n'assassinent l'Empereur. )>
Dans son exil volontaire, Letizia était fort agitée et liète. Elle ne se sentait pas la mission, et :. prouvait pas non plus le désir de partager la gloire de son fils. Mais bien que, personnellement, elle fit peu de cas des grandeurs terrestres, elle était peinée de voir Lucien exclu des avantages et des honneurs dont jouissaient ses autres enfants. Et son ^'•-timent maternel était blessé que ses filles et ;s-fi Iles fussent appelées princesses, alors qu'on n'avait encore rien décidé à Paris quant au nouveau titre à lui donner à elle.
Son fils Joseph l'appelait « Impératrice-Mère ». A Rome elle portait le nom d'Altesse impériale; mais Napoléon était très indécis au sujet du titre exact à conférer à sa mère.
Ses frères, sœurs et belles-sœurs pouvaient garder leurs prénoms ou ceux de leurs maris ; ainsi prince et princesse Joseph, prince et princesse Louis, prin- m cesse Caroline, etc. Mais on ne pouvait appeler la mère de l'Empereur, princesse Letizia, sans l'exposer à être confondue avec ses descendantes, et sans donner à sa personne une dénomination juvénile déplacée.
Sous les Bourbons, le titre de « Madame » avait été réservé à la fille aînée du roi, ainsi qu'à l'aînée de ses belles-sœurs. Après avoir longuement examiné la chose, on s'arrêta à cette même appellation pour Letizia. Et afin d'éviter toute difficulté, dans le cas où l'empereur aurait un jour une fille, on ajouta au titre de « Madame », celui de « Mère de Sa Majesté l'empereur ». Quand celui-ci parlait de sa mère, il ne l'appelait jamais que « Madame » ; mais peu à peu on prit l'habitude, en France, de la nommer « Madame-Mère ».
Par rapport au rang qu'elle devait occuper, Napo- j léon et ses conseillers tombèrent facilement d'ac- | cord. Il fut convenu que la place officielle de (( Madame » serait à la droite de l'empereur, et qu'elle aurait la préséance sur les princes, tandis que l'impératrice se placerait à la gauche de l'empereur, avec préséance sur les princesses.
Napoléon désirait que sa mère revînt en France ; mais elle lui fit savoir, par l'entremise du cardinal Fesch, qu'elle avait l'intention de passer l'été à Pise et à Lucques.
Avant d'exécuter son projet, Letizia séjourna quelque temps dans la résidence d'été de Lucien, à Frascati ; et ce ne fut qu'au mois de juillet qu'elle alla chercher sa fille, Pauline Borghèse, pour faire avec elle la cure de bains de Lucques.
De là, elle retourna à Rome, où elle avait encore beaucoup de choses à mettre en ordre, et où, d'ailleurs, la maladie de son amie, Madame Glary, la rappelait impérieusement.
Grâce à dix années d'intimité, cette dame avait acquis une certaine influence sur Madame Bonaparte mère. Et elle lui avait donné une bien grande preuve d'amitié en la suivant en Italie, abandonnant ainsi pour elle, non seulement une excellente situation, mais encore un mari aimé et sept enfants.
La maladie de Madame Glary était fort grave, et 'Me mourut dans les bras de son amie, avant que son
iri fût arrivé à Rome.
Cette mort fut une perte irréparable pour la mère le Napoléon. Il avait déjà été décidé qu'Etienne
ary serait chambellan et sa femme dame de cour oe Letizia. Bien que de modeste origine, et sans frrande culture intellectuelle. Madame Glary, par
Il tact et son bon sens, eût été pour son amie corse iiie excellente conseillère, dans la nouvelle phase <l'fxistence où elle entrait.
L'empereur attendait sa mère à Paris dès le Miois d'août. En novembre, cependant, elle était
icore à Rome.
La mort de son amie contribua sans doute à la retenir un certain temps en Italie. Toutefois, la lenteur qu'elle apportait à ses préparatifs de voyage montrait clairement qu'elle n'avait pas grand'hâte d'aller prendre sa place à la droite du souverain couronné.
Le 14 novembre enfin elle quitta la cité papale. Elle voyageait à très petites journées. Arrivée à Milan, elle y resta huit jours, Lucien et sa famille étant venus la rejoindre dans cette ville. Avant de
litter Borne, Letizia avait instamment supplié
Napoléon de rappeler son frère à Paris, et de le reconnaître comme membre de la famille impériale. Elle espérait encore qu'un courrier lui apporterait à Milan le message ardemment désiré : le pardon accordé par l'empereur à Lucien. Son attente fut déçue, et elle dut se résoudre à poursuivre son voyage sans lui. Le 20 décembre, c'est-à-dire plusieurs semaines après la cérémonie du couronnement, elle arriva enfin à Paris, où son fils l'attendait impatiemment.
Malgré les scènes pénibles qui avaient jadis assombri leurs adieux, le revoir fut extrêmement doux, soit pour Napoléon, soit pour sa mère. Celleci s'installa dans le grand palais de Lucien, monté avec le plus grand luxe. L'empereur alloua à sa mère un million comme rente annuelle. Il mit, en outre, à sa disposition, le grand château de Trianon, réservant le petit Trianon pour Pauline. Et quand la cour se tenait à Fontainebleau ou à Saint-Gloud, les appartements de Letizia et de sa fille étaient voisins de ceux de l'empereur.
Après s'être emparé de la couronne d'Italie, Napoléon adressa, de Bologne, la lettre suivante à Madame-Mère :
Le 24 juin 1805.
Madame
(( J'ai acheté, pour vous, le château de Pont. » Envoyez votre intendant le voir et en prendre » possession. Mon intention est d'accorder soixante » mille francs pour le meubler.
« Vous avez là une des plus belles campagnes de » France, où je crois que vous avez été, il y a dix » ans. C'est beaucoup plus beau que Brienne. Je » désire que vous voyiez dans ce que j'ai fait, une
» nouvelle preuve de mon désir de vous être » agréable.
a Votre bien afï'ectionné fils,
« Napoléon. »
Comme mère d'empereur, Letizia était obligée de tenir cour, mais elle s'acquittait de ce devoir le plus simplement possible. L'étiquette de la cour ne s'harmonisait pas avec sa nature. Malgré les représentations de son fils, elle vivait des plus modestement, et mettait de côté chaque année une bonne partie de son million. Habitué comme on l'était en France avoir les dames de haut parage jeter l'argent à pleines mains, on était absolument abasourdi de l'économie de Letizia.
Elle fut nommée Directrice des Institutions de bienfaisance de l'empire. L'ordre des sœurs de la Miséricorde ayant été rétabli, le ministre de l'Intérieur réunissait celles-ci chez Letizia pour leur distribuer, en sa présence, les médailles à elles destinées. Ce n'était cependant qu'à contre-cœur que Madame-Mère paraissait en public comme protectrice des hôpitaux et autres fondations charitables ; et, quand elle présidait des assemblées, c'était d'un air quelque peu forcé et raide. On ne pouvait méconnaître sa distinction et sa noblesse natives ; néanmoins, rien en elle n'était de nature à la rendre populaire.
Elle contribuait discrètement à diverses œuvres de charité, ce qui ne l'empêchait pas de passer pour très avare.
Si l'on prend en considération tout ce qu'elle avait souffert précédemment, on conviendra que ce qui, aux yeux des autres, paraissait de la parcimonie, pouvait être, à son point de vue, une mesure
très justifiée. Quoi qu'il en soit, cette extrême prudence dans les affaires d'argent était un de ses traits distinctifs. Notre héroïne, on s'en souvient, avait passé par une rude école, et son penchant à l'économie s'était forcément développé dans le dur combat pour l'existence qu'elle avait eu à soutenir, du vivant même de son mari, et plus tard, avec ses enfants, après avoir quitté la Corse.
Elle avait traversé trop de vicissitudes pour pouvoir croire à la durée des grandeurs qui l'entouraient. N'avait-elle pas dû, à Marseille, retourner chaque pièce d'argent bien des fois pour arriver à fournir le strict nécessaire à ses enfants ? Elle n'avait pas oublié non plus que, dans cette période de misère, elle avait passé bien des nuits à rapiécer leurs vêtements usés.
Depuis lors tout avait changé dans la famille, excepté la manière de voir et les habitudes de Madame Letizia. Elle voyait avec chagrin ses filles et leurs maris rivaliser de luxe et d'élégance. Pauline surtout recevait de fréquentes admonestations au sujet de sa prodigalité. Et sa mère, en colère, lui dit plus d'une fois qu'elle finirait probablement ses jours dans un hospice.
Quand ses enfants, de leur côté, lui reprochaient d'être trop économe :
« Qui sait », répondait-elle, u si tous ces rois ne viendront pas un jour me demander du pain ? »
Plus on jetait l'argent autour d'elle, plus elle restreignait ses propres dépenses. Que de fois, pensait-elle, la défaite ne suit-elle pas le triomphe î Elle admirait le génie de son fils, mais ne se cachait pas qu'il était capable d'en mésuser. Et tandis que le pouvoir impérial allait croissant, elle était sans cesse tourmentée par la crainte de malheurs prochains.
Napoléon après la bataillk d'Austerlitz l/aprè» le tableau du Baron Gros au Musée de Versailles,
« Nous autres Corses », disait-elle, « nous avons subi de nombreuses révolutions. L'état de choses actuel est précaire. Et, en cas de bouleversement, que deviendront mes enfants ? Ils seront heureux alors de me trouver, car il vaut mieux avoir recours à sa mère qu'à des étrangers qui peuvent tromper et trahir. »
Les événements donnèrent raison à la mère de l'empereur. En effet, ses économies furent fort utiles plus tard à ses enfants.
On ne saurait reprocher à Letizia sa prévoyance ; mais on ne peut s'empêcher de sourire de sa lésinerie en mainte occasion ; il s'y attache un certain ridicule. La mesquinerie dans les affaires d'argent n'est jamais si déplaisante que chez les pei-sonnages princiers ; c'est une faiblesse qu'on pardonne mieux aux parvenus.
La parcimonie de sa mère vexait beaucoup Napoléon. C'était entre Letizia et son glorieux lils une cause fréquente de discorde. Bien qu'elle fût loin d'employer les revenus qu'il lui avait alloués, elle en sollicitait souvent de nouveaux, ce qui ne laissait pas de jeter du froid dans leurs relations.
« Comment vous plaisez-vous à la cour, signora Letizia? » lui demandait parfois l'empereur. « Vous vous ennuyez, n'est-il pas vrai ? Eh bien, c'est que vous ne savez pas jouir de la vie. Vous n'ouvrez pas vos salons. Regardez vos filles : elles semblent nées pour leur situation actuelle. Je vous ai donné un château en ville et un beau domaine à la campagne, plus un million de rente, et vous vivez comme une bourgeoise de Saint-Denis. Il ne faut pas thésauriser, mais employer tout ce que je vous donne. »
« Dans ce cas, il faut que vous me donniez deux millions au lieu d'un », répondait-elle ; « car, je ne puis m'empécher d'épargner ; c'est ma nature. »
Quand son fils devint empereur, Letizia avait apparemment 52 ou 53 ans. Nous savons que, dans sa jeunesse, elle avait été fort belle. Un contemporain, nullement sentimental, a raconté que, sous l'Empire, elle avait conservé de si remarquables restes de cette beauté que des sentiments d'amour se mêlaient au respect qu'elle inspirait. Madame de Rémusat elle-même, l'amie de Joséphine et l'ennemie déclarée des Bonapartes, doit reconnaître que « la mère de l'empereur était fort belle, et paraissait extrêmement distinguée. »
Un certain embonpoint gâtait un peu la tournure élégante et svelte de sa jeunesse, mais ses mains et ses pieds avaient gardé leur forme parfaite. Elle conserva aussi jusqu'à un âge avancé les belles dents que la nature lui avait données. Elle avait les yeux noirs, plutôt petits, le regard intelligent et pénétrant, enfin un ravissant sourire dont plusieurs de ses enfants avaient hérité.
Napoléon lui ressemblait d'une manière frappante. Ses filles aussi rappelaient leur mère, Pauline Borghèse surtout. Chez Caroline Murât se retrouvait quelque chose de la grâce maternelle. Quant à Elisa Baciocchi, avec des traits beaucoup moins fins et une expression peu agréable, elle était plutôt une caricature de Napoléon et de Letizia.
Chaque dimanche, toute la famille se réunissait chez l'empereur. Quand Joséphine, et plus tard Marie- Louise, étaient absentes, Madame-Mère les remplaçait à la cour. Mais elle détestait les cérémonies officielles et les galas. Sa plus grande joie était de rassembler sa famille chez elle. Cette joie, malheureusement, devenait de plus en plus rare, à mesure que ses enfants s'élevaient sur l'échelle sociale. Mère d'un empereur, de trois rois, d'une reine et de deux
princesses régnantes, elle se plaignait de ne jouir que peu ou point de leur présence. Tandis que Joséphine était entourée, aux Tuileries, de brillants chambellans, de laquais galonnés d'or et de serviles adjudants, et que l'empereur recevait des centaines de princes et de diplomates étrangers, Letizia préférait rester tranquillement dans son propre hôtel, à jouer une partie de reversi ou à parler des anciens temps avec sa fidèle Saveria. Autant ses proches affichaient leur grandeur, autant elle-même mettait en évidence la simplicité de ses goûts.
Bien qu'elle n'aimât pas le faste, elle était toujours très bien mise, et représentait parfaitement dans les fêtes où elle assistait. « Mais, » dit le duc d'Abrantès, t elle n'en éprouvait pas moins un certain embarras en société, dû sans doute, en partie, à la difficulté qu'elle avait à s'exprimer en français. »
Elle préférait s'entretenir en italien, et se servait presque toujours de cette langue pour parler avec l'empereur, ou avec ses autres enfants. Eux, cependant avaient coutume de lui écrire en français.
Napoléon a dit de sa mère qu'elle était faite pour gouverner un royaume. Et tout indique que, le cas échéant, elle eût été une sage et prévoyante reine. Elle aurait surtout bien gouverné un petit royaume. La politique ne l'intéressait guère. Sa vraie mission consistait à diriger la maison, à maintenir l'ordre dans la famille, à répandre la paix autour d'elle, enfin à dire la vérité à chacun.
Les grands hommes, dit-on, ressemblent généralement à leur mère. Napoléon avait hérité non seulement les traits de la sienne, mais encore sa fermeté et son énergie. Peut-êlre lui devait-il aussi l'ardeur guerrière dont elle avait donné une éclatante preuve à la bataille de Ponte Nuovo, alors qu'elhr portait le
futur héros dans son sein. Dès avant sa naissance il aurait ainsi été prédestiné à une vie de combat.
En ce qui concerne l'imagination, Napoléon en avait plus que sa mère, mais il est hors de doute qu'il avait, en revanche, hérité d'elle son esprit d'organisation. Comme elle encore, il avait le sens de l'ordre, et observait en tout temps une grande sobriété.
Quand il futdevenu empereur, il aurait souhaité voir sa mère changer de manières, de langage, de goûts, voire même de sentiments. 11 désirait qu'elle haussât le ton, qu'elle ne se contentât pas d'apprendre à représenter, mais qu'elle en prît le goût.
Cependant le souverain, devant qui tous s'inclinaient, avait beau faire; c'était tenter l'impossible que d'essayer de transformer Letizia. Les circonstances pouvaient changer ; elle restait toujours la même, conservant sa simplicité native et ne se donnant aucune peine pour perfectionner son langage. Il y avait dans sa personnalité quelque chose d'inébranlable, et que, d'ailleurs, l'eùt-elle pu, elle n'eût pas voulu changer.
A ses yeux, l'empereur était toujours son petit «Napoléons. Il avait vaincu l'Europe, mais n'imposait pas à sa mère. Au milieu de ses triomphes, elle se le rappelait tel qu'il était à sa naissance : rouge à force de crier, avec une tête énorme sur son petit corps.
Elle connaissait ses faiblesses comme celle de ses autres enfants, et ne satisfaisait pas ses exigences. Toutefois, s'il éprouvait des revers, toute sa tendresse pour lui réapparaissait. Et si l'on essayait de le tromper, elle accourait aussitôt à son aide.
Ni les honneurs dont elle était comblée, ni la brillante position de ses enfauts ne réussirent à l'éblouir.
Les flatteurs lui inspiraient une insurmontable aversion. Un jour qu'un cardinal la louait d'une manière exagérée :
«Monsieur le Cardinal, » dit-elle en l'interrompant, «si vous me dites tant de belles choses aujourd'hui, que restera-t-il pour demain? »
Quand elle faisait une nouvelle connaissance, elle se rendait compte aussitôt de la valeur de la personne qu'on lui présentait. Ainsi, quand on lui amena la duchesse de Ghevreuse :
« Elle ne nous aime pas », dit-elle. «Je lis sur la ligure de cette jolie femme qu'elle déteste l'empereur. »
Elle avait deviné juste. La duchesse prit part, dans la suite, à une conjuration contre l'empereur, et fut envoyée en exil.
La suite de « Madame » se composait de deux lames d'honneur, quatre dames de cour, une lecirice, deux chambellans, deux grands écuyers, un intendant et un secrétaire.
Une de ses dames d'honneur était, on le sait, la :emme du général Junot, devenu duc d'Abrantès. Cette dame, née en 1784, était fille des amis de Letizia. Monsieur et Madame de Permon, lesquels, bien que Corses, étaient d'origine grecque. Ils ajoutaient I leur propre nom celui de Comnène, que la tradition rattache aux empereurs orientaux.
A la cour de Letizia figuraient encore la maréchale l'Avoust, ainsi que mesdames Soult, de Fleurier, de -aint-Pern et Fontanges.
Madame de Fleurier était une seconde « Madame Etiquette », rappelant trait pour trait la duchesse le Noailles, qui avait jadis tant ennuyé Marie-Antoiifîlte. Du matin au soir elle n'était préoccupée (|ue les règles de l'étiquette ; mais elle prêchait dans le
désert. La mère de Napoléon, sur ce point comme sur bien d'autres, était peu disposée à se laisser faire la leçon.
Madame Fonlanges, jolie créole, très indolente, était en somme inofîensive. Madame de Saint-Pern était corse
Les soirées passées chez la mère de l'empereur étaient, en général, peu amusantes. On y jouait le reversi, au détriment de la conversation. L'introduction de Madame de Brissac dans ce cercle y amena bientôt plus d'animation. Cette dame n'appartenait pas à la maison impériale, mais Letizia l'aimait, et l'invitait souvent.
Elle était de très petite taille, et vive comme la poudre. Bien que légèrement contrefaite, elle se montrait toujours fort coquette dans sa mise. Ce qui semblait surtout plaisant à son entourage, c'était le grand amour qu'elle professait pour son mari.
« Il a offert sa main et son cœur à une autre,» avait-elle coutume de dire, « mais j'ai patiemment attendu que cette autre fût morte. »
Madame de Brissac était quelque peu sourde. Devant être présentée à l'empereur, elle s'était informée d'avance des questions que Sa Majesté lui adresserait probablement.
Le moment venu elle exécuta ses trois révérences devant le souverain.
Napoléon lui demanda en premier lieu si son mari était frère du duc de Brissac tué pendant la Révolution, et s'il avait hérité des propriétés du défunt.
« Département Seine-et-Oise, » répondit la dame, qui se croyait interrogée sur son lieu de naissance.
L'empereur trouva la réponse singulière, mais poursuivit néanmoins l'entretien en demandant si elle avait beaucoup d'enfants.
€ Cinquante-deux, Sire », repartit Madame de Brissac, avec un gracieux sourire et une nouvelle rfWérence. Elle pensait, cette fois, qu'il s'agissait de on âge.
Napoléon, on le sait, faisait grand cas des femmes qui avaient beaucoup d'enfants. Ici, cependant, la mesure était décidément dépassée. Il s'éloigna donc, sans questionner davantage cette étrange interlocutrice.
Le jour de l'an, tous les ministres allaient rendre leurs hommages à la mère de l'empereur. Quelquesuns d'entre eux se présentaient encore chez elle une ou deux fois dans le courant de l'année. Le chancelier Cambacérès, entre autres, lui témoignait beaucoup d'égards.
En apparence, elle ne s'occupait guère de politique. Et, comme elle évitait le plus possible d'entrer en contact avec Joséphine et sa cour, on pensait généralement qu'elle n'avait aucune influence sur les aiïaires de l'Etat. Là-dessus, l'on était jusqu'à un certain point dans l'erreur. Sans parler des relations de famille, au sujet desquelles l'empereur demandait souvent l'aide de sa mère pour aplanir les difficultés et engager ses frères et sœurs à se plier à ses désirs, elle jouait un rôle assez important par une correspondance secrète avec son fils. Ainsi, pendant le séjour de Napoléon en Espagne, en 1808, ce fut I^tizia qui lui apprit la conjuration ourdie par falleyrand et Fouché contre lui, et qui occasionna on retour immédiat à Paris.
Les courtisans ne lui croyaient pas non plus le pouvoir de favoriser ses amis et de procurer des emplois, «omme l'avaient fait jadis en France les mères des ouverains. Elle n'était, cependant, pas absolument ins influence sous ce rapport. Seule de la famille
elle restait fidèle au passé, et considérait comme un devoir de soutenir la cause des Corses. Quand on venait de son île bien-aimée chercher un gagne-pain en France, on pouvait être presque assuré de trouver en elle une protectrice. Innombrables étaient les anciens amis, les cousins, demi-cousins et cousins de cousins auxquels elle procurait des places ou de l'avancement. Elle écrivait en leur faveur des lettres touchantes aux ministres. Et si l'on tardait à obtempérer à ses désirs, elle ne craignait pas de renouveler sa demande, et, cette fois, d'un ton plus impérieux que précédemment.
En somme, pourtant, on ne saurait dire qu'elle prît une part active aux événements. Son cœur de mère les suivait de loin avec anxiété ; et, plus d'une fois, elle a déclaré que ses jours de gloire avaient été des jours pleins d'inquiétude. Si, à cette époque, a-t-elle encore dit plus tard, on avait pu lire dans son âme, on y aurait trouvé plus de chagrin que de joie.
Son fils avait peine à lui pardonner son manque de confiance dans la solidité du régime impérial. Et c'était cependant son amour maternel qui la faisait trembler pour la stabilité du nouvel état de choses créé par son génie. Elle était effrayée que son Napoléon eût à porter seul le poids d'un tel fardeau. Mère avant tout, elle eût voulu pouvoir en décharger ses épaules.
Son entourage voyait dans sa défiance un mauvais rêve, qui ne se réaliserait jamais. Et l'on se moquait derrière son dos quand, avec son accent italien, elle formulait sa pensée en disant :
« Pourvou que cela doure ! »
La grandeur extérieure ne pouvait remplir le vide de son cœur. A ses craintes pour l'avenir se joignait
un autre sujet d'affliction. Au milieu de la prospérité inouïe des Bonaparte, elle souffrait de voir l'ambition létruire l'intimité, et la soif de domination remplaer l'esprit de famille qui régnait autrefois entre eux.
Elle se faisait une haute idée de l'autorité maternelle ; et c'était avec douleur qu'elle se voyait plus ou moins négligée par l'empereur. En outre, sa dignité de mère était blessée que la raison d'Etat fût -eule consultée au sujet du mariage de ses fils. Cette lemme, qui méprisait l'étiquette, se sentait facilement froissée dans ses rapports personnels avec ses enfants. Elle ne pouvait se cacher que plus le pouvoir de Napoléon grandissait, plus aussi il s'éloignait .relie.
En se rappelant les anciens jours où elle dirigeait on petit monde à Ajaccio, chacun lui obéissant aveuglément, en évoquant le souvenir du temps où, jjour le moindre acte d'indiscipline, la verge fonctionnait sur le dos du futur vainqueur du monde, et 11, à Marseille, un simple geste suffisait pour en- \oyerses jolies filles, le panier au bras, faire les emplettes au marché, elle ne pouvait s'empêcher de penser que le temps où l'on est inconnu et pauvre a du bon, et que les honneurs ne vont pas toujours sans humiliations.
Quand le catholicisme eut été rétabli en France comme religion d'Etat, elle dit un jour à son fils, alors premier consul :
« Maintenant, je puis me passer de te souffleter pour te faire aller à Téglise. i>
« Maintenant », répondit Napoléon, a c'est à mon tour de souffleter ma mère. »
Et, ce disant, d'un geste badin, il lui (3fn(;ura la joue. Cela déplut à Letizia, non qu'elle jugeât l'acte
inconvenant, mais parce qu'elle déplorait qu'il eût le droit de prendre de telles libertés vis-à-vis d'elle. Avoir son fils pour maître était, à ses yeux, un renversement des lois de la nature.
Dans le monde, on vantait le bonheur de la mère de l'empereur. Un soldat français la comparait même à la sainte vierge, comme le prouvent les vers suivants :
Dans cette fête solennelle.
Le Français, rallumant son antique ferveur,
Honore la Vierge immortelle Qui porta dans son sein le divin Rédempteur.
Soyez de même et fêtée et chérie !
Chacun ici vous doit cet hommage flatteur. Nêtes-vous pas, comme Marie, La mère de notre Sauveur ?
Et la princesse de Ligne s'écrie, à propos de Letizia :
(( Voilà la plus heureuse de toutes les femmes, celle à qui aucun revers, aucune puissance ne peut enlever la gloire d'avoir fait naître l'homme le plus extraordinaire que la suite des siècles ait produit. Elle peut être fîère. Un grand peuple s'incline devant son fils, et les voûtes retentissent de cris d'enthousiasme. Son rôle est le plus beau qui puisse être accordé à une femme. Elle est belle, paraît jeune encore. Et personne n'aura l'idée de dire : « Est-il possible qu'elle soit sa mère ! »
Voici comment Letizia elle-même jugeait la situation :
«Il règne )),disait-eile, « un contraste absolu entre les circonstances extérieures de ma vie et le fond de mon âme. Je ne puis que trembler quand je cesse de souffrir. »
Et, dans ses mémoires, elle ajoute :
« Tout le monde m'appelait la plus heureuse des mères, tandis que ma vie était une suite non interrompue de chagrins, un martyre. A chaque nouveau message, je tremblais de recevoir l'annonce de la mort de l'empereur sur le champ de bataille. »
Louis Bonaparte et Hortense. — L'empereur à l'apogée de sa gloire. — Jérôme et Elisabeth Paterson.
Après la fondation de l'Empire, Joséphine se montra plus aimable pour sa belle-mère qu'auparavant. (( Ou bien », dit Madame Junot, « le bonheur l'avait rendue plus indulgente envers ceux qui, autrefois, avaient voulu lui nuire, ou bien elle agissait sur l'ordre de l'empereur. Toujours est-il que nous remarquions un changement notable dans sa conduite vis-à-vis de « Madame. » Mais des égards où se devinaient la simple politesse et le calcul ne pouvaient remplacer un réel dévouement. »
Quant aux autres membres de la famille, l'impératrice ne faisait rien pour se concilier leur faveur. Elle ne redoutait nullement la femme de Joseph, qui, après être devenue reine, continuait a vivre retirée dans son palais de Paris, et ne montrait aucun empressement à monter sur le trône. Elle ne craignait pas non plus Pauline Borghèse, qui partageait son temps entre les soins à donner à sa santé et les plaisirs de la vie mondaine, et qui ne se mêlait jamais d'intrigues, à moins d'y être entraînée par ses proches.
Caroline Murât, en revanche, alors grande-duchesse de Borg et de Clèves, inspirait à l'impératrice des sentiments de jalousie et d'inquiétude. Elle habitait le magnifique palais de l'Elysée, et son élégance exquise rehaussait encore l'éclat de sa beauté. La sœur cadette de l'empereur était impé-
rieuse dans ses exigences, mais complaisante, au besoin, et très prévenante pour ceux qu'elle désirait éblouir. S'il s'agissait de nuire à l'impératrice, qu'elle haïssait, son langage frisait parfois la grossièreté. Cependant elle se dominait, en général, admirablement ; et cet empire sur soi justifiait les craintes de sa belle-sœur. Son plan pour renverser Joséphine était soigneusement combiné et tenace.
La vaniteuse Caroline ambitionnait pour son frère une alliance princière. Elle mettait tout en œuvre pour amener Napoléon à répudier sa femme, et à choisir une épouse de sang royal.
Cette possibilité de séparation était pour Joséphine comme un spectre menaçant. Elle forma donc le projet de marier sa fille à l'un des frères du chef de l'Etat, ce qui, selon elle, était de nature à rapprocher les deux familles et à consolider sa propre situation.
Tout d'abord, elle jeta les yeux sur le beau mais léger Jérôme, qui, en sa qualité de cadet de la famille, était gâté par sa mère et par Napoléon. Pauline aussi, à qui il ressemblait beaucoup, était pleine d'indulgence pour lui.
Jérôme avait eu un enthousiasme juvénile pour Hortense de Beauharnais, dont les yeux bleus et les boucles blondes lui avaient tourné la tête, au point (le lui faire négliger quehiue temps ses études ; mais, comme il manifestait ouvertement sa malveillance pour Joséphine, celle-ci abandonna bientôt l'idée de l'avoir pour gendre.
Ses regards se tournèrent alors v(3rs Louis ïionaparte, qui avait été le favori de Napoléon, mais qu*un état maladif persistant avait rendu tout à fait misanthrope.
Il s'était amouraché d'une jeune fille rencontrée
autrefois dans l'établissement de Madame Campan, où il visitait souvent sa sœur Caroline. Napoléon ne voyant pas cette relation de bon œil, avait éloigné son frère de la capitale, et plus tard l'avait emmené en Egypte.
L'absence eut l'effet désiré. Mais, de retour à Paris, Louis tomba de nouveau amoureux ; et, cette fois, d'une demoiselle Lefebvre, qu'il avait vue dans le jardin des Tuileries. De fait, il la connaissait si peu que, pendant longtemps, il ignora jusqu'à son prénom.
Hortense et Louis ne pouvaient pas se souffrir. Joséphine le savait ; mais elle n'en suppliait pas moins Napoléon de décider ce mariage, en même temps qu'elle persuadait sa fille de se soumettre au désir maternel.
Ce projet d'union préoccupait douloureusement Letizia. Elle connaissait l'affection de son fils pour une autre, et n'ignorait, pas son aversion pour la jeune fille qu'on voulait lui imposer. Louis et Hortense, évidemment, n'étaient pas faits l'un pour l'autre.
Malgré l'opposition de « Madame Mère » et des fiancés, Joséphine ne fut tranquille que lorsqu'elle eut arraché le consentement de toutes les parties, et la bénédiction nuptiale eut lieu à Paris le 4 juin 1802.
Si Hortense dédaignait de feindre des sentiments qu'elle n'avait pas, elle se montra, au commencement du moins, soumise et pleine d'égards vis-à-vis de son mari. Mais, méfiant par nature, celui-ci n'attendait rien de bon de la famille *Beauharnais, et prenait les avances de sa femme pour de la coquetterie.
«Elle essaie son pouvoir sur moi, pour me trom-
Napoléon I«' ft'apréf le tableau de Robert- Le fèvre au Musée de Versailles.
per '), disait-ih Et plus d'une fois même il la traita durement. Il lui parlait avec mépris de la légèreté et des faiblesses attribuées à sa mère, et lui signifiait que toute intimité devait cesser entre elles.
c Vous êtes maintenant une Bonaparte », ajoutait-il, «nos intérêts doivent être communs ; ceux !e votre famille ne vous regardent plus. »
Neuf mois après la noce, Horlense donna naissance i un fils. Les ennemis de l'Empire prétendaient que Napoléon en était le père. Le fait est qu'il montrait in grand intérêt pour cet enfant, et plus ses sentiments se manifestaient, plus aussi les mauvaises langues se donnaient libre carrière.
Caroline Murât fut assez méchante pour rapporter ces mauvais propos à son frère Louis. Que celui-ci les crût fondés ou non, il se sentit attaqué dans son honneur, et prit prétexte de la chose pour tourmenter de plus en plus sa femme, et la garder, pour ainsi dire, à vue.
En remplacement de Joachim Murât, qui suivait l'empereur à la guerre, il fut nommé en 1805 gouverneur de Paris, ainsi que commandant de la garde ifipériale, de la garde nationale et de toutes les trouves du département de la capitale. A cette époque, il vait 24 ans, et ses désirs le portaient bien plutôt vers la littérature que vers le trône. Il consentit néanmoins à servir les ambitieuses visées de son frère, et déploya une remarquable activité en vue de le •conder. A son retour, Napoléon se déclara très itisfait de ses efforts.
Revêtu de la double dignité d'empereur des Fran-
ais et de roi d'Italie, Napoléon touchait alors à
apogée de sa gloire. Les frontières de la France
étaient fort étendues, et il créait à la ronde des
rois, des princes et dos grands-ducs.
Son frère] Joseph était roi de Naples, et devait bientôt devenir roi d'Espagne. Son beau-frère Murât, grand-duc de Berg et de Cièves, allait sous peu hériter du royaume de Naples. A sa sœur Elisa, qui résidait à Lucques, il destinait le grand-duché de Toscane. Pauline, enfin, était princesse de Guastalla.
Il avait fait ériger à Paris « l'Arc de Triomphe » et la « Colonne Vendôme». Son ministre des Affaires étrangères, Talieyrand, avait été fait prince de Bénévent ; son major général Berthier, prince de Neuchâtel. A Bernadotte, beau-frère de Joseph, il avait conféré le titre de prince de Ponte-Corvo. Les puissants de l'Europe se prosternaient devant le grand monarque. Le peuple français acclamait son héros. En un mot c'était l'astre autour duquel tout gravitait.
Non seulement les membres de sa propre famille, mais encore les enfants de sa femme et des parents éloignés bénéficiaient de situations élevées. Ainsi la nièce de Joséphine, Stéphanie Beauharnais, fut mariée au prince héritier de Bade. Son fils Eugène devint vice-roi d'Italie et gendre du roi de Bavière ; sa fille Hortense, reine de Hollande.
La France transformait les républiques en monarchies. Les Etats libres de Gênes et de Venise furent incorporés, l'un à l'empire français, l'autre au royaume d'Italie ; et la république batave, à son tour, devint royaume de Hollande.
A Paris on se demandait qui serait nommé souverain de ce nouvel Etat. Les uns pensaient à Louis Bonaparte ; les autres à Jérôme ou à Murât.
Napoléon trancha la question sans consulter personne, en déclarant que Louis serait roi de Hollande.
Le jeune homme fit tout au monde pour se soustraire à la haute dignité qui lui était conférée ; mais
il eut beau objecter son mauvais état de santé, et lire que le climat humide de la Hollande lui serait très nuisible, son frère fit la sourde oreille. La décision était prise, il voulait être obéi.
0 II vaut mieux », prétendait-il, « mourir roi que vivre comme prince français. »
Louis était habitué à plier sous le joug du despotique empereur. II se résigna donc à son sort. Sa proclamation au peuple hollandais fut rédigée dans la salle du Trône des Tuileries, le 6 juin 1806; après quoi il partit pour prendre possession deson royaume.
Jérôme, le frère cadet de Napoléon, était officier de marine. A l'époque du mariage de Louis, il débarquait en Amérique, où on lui fit partout le plus honorable accueil, grâce à la renommée de son illustre frère. Il était reçu avec une cordialité particulière chez le riche négociant William Paterson. ^a jolie fille Elisabeth inspira bientôt au sensible jeune homme de tendres sentiments, et il ne tarda pas à demander sa main.
Malgré l'opposition de mère et frère à cette union, f't bien que le père de la fiancée hésitât lui-même •eaucoup à donner son consentement, le mariage tut célébré le jour de Noël de l'année 1803.
Napoléon, alors, méditait déjà de s'emparer de la ouronne impériale. Il avait ses projets, tant au sujet de Jérôme qu'au sujet du reste de la famille ; et il entra dans une violente colère en voyant ses plans renversés par un amoureux de 18 ans.
Le 22 février 1805, Madame Letizia, sur la demande de Napoléon, avait déposé une protestation contre le mariage de Jérôme.
Au printemps de la même année, le jeune couple
• mettait en route pour l'Europe, dans l'intention <i'altendrir l'empereur en se jetant à ses pieds.
Il est douteux que Jérôme, qui connaissait son frère, comptât beaucoup sur l'heureux résultat de cette expédition. Sa femme, en revanche, était persuadée que tout irait bien. L'empereur, pensait-elle, ne pourrait résister à sa beauté, et par avance elle jouissait du triomphe que sa subite apparition devant Napoléon lui promettait.
Ils arrivèrent sans encombre à Lisbonne. Mais quand le vaisseau jeta l'ancre dans le port, il fut aussitôt cerné de toutes parts, et l'on avertit la jeune femme qu'il ne lui serait pas permis d'aborder; sur quoi son mari la quitta en lui jurant solennellement que son amour était inébranlable.
Letizja, malgré sa protestation, n'était pas éloignée de reconnaître le mariage de Jérôme quand elle le revit à Paris. Joseph Bonaparte aussi prit son parti. Et Lucien lui conseilla, par écrit, de se révolter, et d'aller s'établir en Amérique si l'empereur refusait de recevoir sa femme.
Décidé à suivre le conseil de Lucien, Jérôme partit, et s'arrêta d'abord à Milan, où Napoléon tenait alors sa cour.
Il ne fut pas tout de suite admis à paraître devant le souverain courroucé. Et lorsque enfin l'empereur consentit à le recevoir, le jeune délinquant fut accablé de durs reproches.
Faible de caractère, Jérôme ne sut pas longtemps tenir tête à son frère, et consentit à se séparer de sa femme. En récompense de cette décision, il fut nommé amiral français et Altesse impériale.
Tandis qu'il retournait en France, sa femme quittait Lisbonne, et se dirigeait sur Amsterdam ; mais à peine le bâtiment approchait-il de la côte hollandaise que deux vaisseaux de guerre, comme deux sentinelles, parurent à ses côtés. Après huit
jours d'attente vaine, Elisabeth résolut de faire voile de nouveau, mais cette fois vers un pays où Napoléon n'eût pas le pouvoir de la poursuivre.
En Angleterre elle put enfin mettre pied à terre. Cette femme trompée et abandonnée devait bientôt être mère. Elle se trouvait sans soutien, sans amis. Le 7 juin 1805 elle mit au monde un fils. Quatre mois plus tard elle reprenait, avec son enfant, le chemin de l'Amérique.
Bien que le pape refusât obstinément d'annuler le mariage de Jérôme avec Elisabeth Paterson, Napoléon projetait de lui faire épouser la princesse Catherine de Wurtemberg, et de l'élever au trône de Westphalie.
Napoléon et le chef de l'église. — L'empereur répudie Joséphine.
Les années 1806 et 1807 furent marquées par les campagnes de Napoléon contre la Prusse et la Russie. Chaque fois qu'il partait pour la guerre, les salons de Letizia présentaient un aspect particulièrement triste.
Le cardinal Fesch passait l'hiver auprès de sa sœur, avec son secrétaire, jeune homme vif d'esprit et d'humeur joyeuse.
(( D'où vient », lui dit un jour Letizia d'un ton de reproche, « d'où vient que vous riez toujours, tandis que votre entourage est dans l'angoisse?»
(( Et pourquoi m'affligerais-je, Madame ? » demanda le secrétaire.
« Ne savez-vous donc pas que l'empereur est parti pour la guerre? »
(( Si, Madame. Mais y a-t-il là une raison de s'attrister? Ce n'est pas la première fois que l'empereur livre bataille. Il est accoutumé à vaincre. »
« En effet», répondit Letizia ; « cependant il suffirait d'une balle pour l'emporter ; et Dieu ne s'est pas engagé à faire des miracles en sa faveur. »
Cette fois encore, pourtant, Napoléon revenait en vainqueur. L'empereur Alexandre de Russie, autrefois son ennemi, était devenu son allié. Il avait fondé le royaume de Westphalie, destiné à son frère Jérôme, et de plus élevé au rang de royaumes la Saxe et le Wurtemberg, qui s'étaient déclarés pour lui.
L'enthousiasme excité par l'empereur était vraiment sans précédent, et l'anniversaire de sa naissance, élébré en 1807, fut une des plus brillantes fêles de
)n règne. Assis entre l'impératrice Joséphine et Madame Letizia sur le balcon des Tuileries, il recevait, tête nue, les acclamations du peuple. Jamais encore sa popularitén'avait été aussi éclatante.
Cependant d'épais nuages s'amassaient à l'horizon.
Quand le pape était retourné à Rome, après le sacre de l'empereur, le digne prélat emportait déjà de fâcheux pressentiments au sujet de l'avenir.
Napoléon l'avait sommé de renoncer au pouvoir temporel ; mais Pie VII ne voulant pas obéir à cette injonction, et maintenant son refus de servir d'instrument au conquérant pour l'accomplissement de ses plans, les Etats de l'Eglise furent bientôt occupés par les troupes impériales.
La concession jadis octroyée à la papauté par Charlemagne fut révoquée, l'empereur offrant en :nôme temps au pape une compensation de deux ;nilIions de francs par an. Pie VII repoussa l'offre, qu'il considérait comme un outrage. Et le conflit ritre le chef de l'église et le souverain de la France
envenima de plus en plus. En vain le cardinal Fesch essaya-t-il de réconcilier les adversaires. Tous deux lui étaient reconnaissants de son intervention médiatrice, mais chacun n'en restait pas moins inébranlable dans sa manière de voir.
Jamais l'empereur ne rencontra pkis de résistance et n'éprouva plus de dépit que dans cette lutte. Quelques jours lui suffisaient d'ordinaire pour \)\uT à sa volonté les rois de l'Europe; mais son pouvoir échouait devant l'évoque de Rome. Le pape ayant fini par menacer Napoléon de l'excom-
munier, celui-ci répondit au saint-père en le faisant enlever de son palais et transporter de prison en prison.
Ces événements mirent Letizia au désespoir. Parmi ses nombreuses vicissitudes, peu l'impressionnèrent autant que l'emprisonnement du pape. C'est ce dont témoignent les lignes suivantes adressées par elle au cardinal Fesch :
(( Je prévois », écrivait-elle, « que votre neveu prépare sa ruine et celle de toute sa race. Il devrait se contenter de ce qu'il a. Il est trop ambitieux, et c'est pourquoi il perdra tout. Le souci de ma famille ne me quitte ni jour ni nuit, et je pense que je n'aurai pas à me repentir de m'être armée contre le malheur. ))
La lutte entre son fils et le pape affligeait Letizia à tel point qu'elle en tomba malade, et dut, sur l'ordre des médecins, se rendre aux bains d'Aix-la- Chapelle.
A cette époque, un grand changement se préparait à la cour des Tuileries : le renvoi définitif de Joséphine.
Nous savons que Letizia n'avait jamais aimé cette belle-fiUe, et que plusieurs de ses enfants, depuis de longues années, travaillaient à amener la dissolution du mariage impérial.
L'impératrice, cependant, était aimée du peuple ; aussi le projet de séparation, dont on parlait de plus en plus ouvertement, élait-il blâmé par bien des gens.
Joséphine, on le sait, avait mené au début de son mariage une vie assez légère, et s'était souvent attiré par là d'amers reproches de l'amoureux général. Plus tard, les choses avaient changé de face. Quoique sa femme conservât la première place dans son cœur. Napoléon, à mesure que le temps s'écoulait, lui don-
nait fréquemment occasion de se plaindre de son infidélité. Malgré ces causes de jalousie, et bien que l'empereur, de son côté, fût très mécontent de l'impardonnable prodigalité de Joséphine, leurs rapports étaient, en somme, cordiaux. L'impératrice comprenait si merveilleusement le caractère de son époux, elle manifestait un tact si exquis, tant de support devant ses faiblesses et ses caprices, et possédait d'ailleurs un tel pouvoir de séduction que, malgré son âge, elle savait encore le captiver.
Leur grande douleur commune était de n'avoir pas d'enfants.
Pendant un certain temps, Napoléon s'était, semblet-il, fait à l'idée d'avoir pour successeur le fils aîné de son frère Louis et de sa belle-fille Hortense. Ce n'est qu'après la mort de cet enfant, en 1807, que la pensée de la séparation prit sérieusement racine dans son esprit.
A l'exception du cardinal Fesch, les membres de la famille usaient de tout leur pouvoir pour fortifier Napoléon dans sa résolution naissante. Quelques-uns ie ses ministres parlaient aussi dans le même sens, entre autres Fouché, un des familiers de Joséphine, fui cherchait à lui faire comprendre que le bien de .■■i France allait avant tout.
L'empereur hésitait encore. Si ardemment qu'il désirât un héritier pour son trône, il ne pouvait, d'un moment à l'autre, se décider à renvoyer Joséphine. Celle-ci, tourmentée de douloureux pressentiments, sentait croître son amour pour lui à mesure qu'elle craignait davantage de le perdre et de devoir quitter sa fastueuse existence. Napoléon aurait voulu se sentir le droit de reprocher à sa femme les ifidélités qui, les premières années de leur rna- : lage, l'avaient si vivement froissé. Mais elle faisait
en sorte de ne pas lui en donner l'occasion. Elle se montrait un modèle de douceur, de soumission, de bonté. Sans cesse, elle cherchait à prévenir ses désirs. Et lui, en la voyant si humble et si dévouée, il éprouvait un sentiment pénible. Il eût voulu se fuir lui-même pour échapper aux reproches qu'il s'adressait.
Dès le commencement de 1809, Joséphine ne compta plus dans le domaine politique. Le a Moniteur » négligea même de lui exprimer, comme d'habitude, les souhaits officiels du jour de l'an.
Elle eut beau essayer de se rapprocher de sa bellemère, dans l'espoir que celle-ci désapprouverait la séparation : ses efforts furent vains. Ne l'ayant jamais recherchée au temps de la prospérité, elle ne trouva, dans le malheur, ni soutien, ni consolation auprès de Letizia. Madame-Mère la plaignait, sans doute, mais ne s'en rangeait pas moins à l'avis de son fils. Longtemps elle avait craint qu'Eugène Beau harnais ne devînt l'heureux héritier du trône de Napoléon, et ne régnât ainsi sur ses autres enfants; et elle osait enfin espérer qu'il n'en serait rien.
Après la paix de Schônnbrunn, l'empereur rentrait triomphalement en France. Le 26 octobre, à 9 heures du matin, il arrivait à Fontainebleau. Quand Joséphine l'y rejoignit, l'après-midi de ce même jour, elle eut aussitôt l'impression que son sort était décidé.
Le 14 novembre, la cour quitta Fontainebleau. Paris était alors plein de visiteurs de haut parage. Tous les admirateurs de Napoléon étaient accourus pour acclamer le glorieux souverain, et pour lui présenter leurs vœux et leurs requêtes. Le roi de Saxe, les rois de Bavière et de Wurtemberg, ainsi que plusieurs princes de la Confédération du Rhin se remarquaient parmi les hôtes distingués de la capitale.
De brillantes fêtes se succédaient; mais, dans l'intimité, le couple impérial était accablé de soucis : Napoléon embarrassé et taciturne; Joséphine poursuivie d'idées noires. On ne voyait plus trace de son maintien assuré; et quand elle ne se croyait pas observée, ses yeux se remplissaient de larmes.
Elle s'enquérait de l'état des choses auprès de son entourage, et tressaillait au seul mot de séparation, qu'elle-même ne pouvait se résoudre à prononcer.
Le 9 décembre, son fils arriva de Milan, Napoléon l'ayant appelé à Paris pour annoncer à sa mère qu'elle allait être répudiée.
Le 15 décembre, le chancelier Cambacérès et le Majordome se présentèrent au palais des Tuileries, où Letizia et sa famille, ainsi qu'Eugène Beauharnais, entouraient le couple impérial. Joséphine et Hortense étaient vêtues de noir.
Ce fut Napoléon qui ouvrit la séance. Il déclara que son épouse bien-aimée, l'impératrice Joséphine, ne lui ayant pas donné de descendants, il avait résolu de rompre son mariage pour contracter une nouvelle union.
M A l'âge de 40 ans », conclut-il, « je puis encore nourrir l'espoir que la Providence m'accordera des enfants, et que je vivrai assez longtemps pour les lever selon mon esprit. »
A .son tour, Joséphine fut invitée à prendre la parole. Sa douleur faisait mal à voir. Quand elle dut lire, devant la famille impériale, l'acte qui la concernait, sa main tremblait si fort qu'elle pouvait à peine tenir le papier, qui bientôt glissa à terre.
D'une voix entrecoupée de sanglots :
(« Vous voyez devant vous »>, s'écria-t-elle, « une
malheureuse femme Je mourrai bientôt.... Cette
séparation me tue Faites ce que vous voulez... Je
me soumets à tout. »
Eugène Beauharnais ayant ramassé le papier et l'ayant remis à sa mère, celle-ci, d'un geste fébrile, le tendit au ministre, qui en donna lecture à sa place. Joséphine écoutait, les yeux noyés de larmes, cherchant cependant à dominer sa violente émotion; car elle voulait à tout prix conserver sa dignité. Tous les assistants étaient émus ; la plupart pleuraient.
La lecture terminée, Gambacérès adressa encore quelques mots à l'assemblée, puis il remit à l'empereur et à l'impératrice l'acte de séparation, qu'ils devaient signer les premiers. Ensuite venait la signature de Letizia; un peu plus bas, à distance respectueuse, celle de ses enfants et de ses beaux-fils et belles-filles : Louis, Jérôme, Murât, Eugène, les reines Julie, Hortense, Catherine, la princesse Pauline et la reine Caroline.
Ce document, conservé dans les archives nationales, est intéressant à lire. La signature de Napoléon y est plus nette qu'à l'ordinaire, et témoin-né d'une volonté inflexible. Un long trait de plume souligne le nom; droit dessous, en très petites lettres, figure celui de la malheureuse Joséphine. A droite, au-dessus de la signature de Joséphine, et presque au niveau de celle de Napoléon, se lit en grands caractères le nom de ((Madame». L'écriture de Letizia est légèrement tremblée, mais son (( M » ressemble au (( N » du fils; et si la barre qui souligne son nom est plus courte, elle n'en rappelle pas moins le trait de plume de Napoléon.
Lucien Bonaparte.— Letizia s'efforce de réconcilier ses fils — Arrivée de sa petite-fille Charlotte à Paris.
Tous les enfants de Letizia portaient maintenant des couronnes, à l'exception d'un seul. La mère suppliait constamment le plus puissant d'entre eux, celui de qui provenait toute cette magnificence, de se réconcilier avec Lucien.
L'empereur n'avait pas oublié tout ce qu'il devait à ce frère pour sa participation au coup d'Etat du 18 brumaire; aussi se montrait-il tout disposé à se ranger au désir de sa mère. Lucien, de son côté, n'était pas dépourvu d'ambition, et ne demandait sans doute pas mieux que de voir la paix se rétablir.
En 1805 déjà Letizia avait espéré un rapprocbement entre les frères. Voici ce qu'elle écrivait à Lucien le 7 avril de la dite années
(« Mon cher fils,
») Par ta lettre du le"" mars, j'ai appris avec peine que tu es toujours tourmenté par la fièvre. Je continue à me porter mieux depuis quelque temps.
» Tu as été informé du succès de ta lettre à l'empereur. I^ veille de son départ, nous nous sommes entretenus sur ton compte, et j'ai été extrêmement contente de toutes les bonnes dispositions qu'il m'a manifestées à ton égard. Cet espoir d'un prochain rapprochement entre mes enfants verse le baume de la consolation dans mon âme. Tu sais que je n'aurai
' Lucien Bonaparte et set mémoires, t. III. p. 10.
de paix tant que je ne serai parvenue à l'obtenir ; mais pour cela j'ai besoin de votre concours. Tu ^ m'as toujours donné des preuves de déférence, c'est ; le cas de me donner la plus grande de toutes. Campi doit t'écrire ce qu'il convient de faire. Suis ce qu'il te dit. C'est ta mère qui t'en prie. Ce n'est pas tout que d'avoir commencé, il faut achever l'ouvrage. Profite du moment favorable ; ne laisse pas échapper cette belle occasion de te réunir avec ton frère, de faire ton bonheur, celui de ta famille et le mien. Si tu la négligeais, j'aurais tout à craindre que ce ne fût la dernière qui se présente, et je serais condamnée à traîner mes jours dans la tristesse ; mais je me flatte du contraire, et dans cet espoir consolant de recevoir bientôt la nouvelle que tu as embrassé l'empereur, je t'embrasse bien de cœur avec toute ta famille.
» Ton affectionnée mère. »
Napoléon, cependant, persistait dans son idée : il voulait absolument que Lucien se séparât de sa femme, qu'il appelait toujours « la veuve Jouberthou. » Pour ce frère, auquel il destinait un trône, il ne fallait rien de moins qu'une princesse. Mais Lucien, qui n'avait pas cessé d'aimer sa femme, ne voulait pas entendre parler de divorce. Ainsi échoua la première tentative de réconciliation. La mère, néanmoins, ne se lassait pas de plaider auprès de l'empereur la cause qui lui tenait si fort à cœur. Et, dans l'espoir que peut-être ses fils s'entendraient mieux de bouche que par écrit, elle organisa, en 1807, une rencontre entre les deux frères à Mantoue. Voici comment Lucien narre leur entrevue dans ses mémoires.
Il arriva, dit-il le soir à Mantoue, et se fit immé-
Letizia Buonapahte (Madame Mère, 1750-1836) D'après le tableau du Baron Gérard.
diatement conduire auprès de son frère. Introduit dans une grande salle, éclairée par des flambeaux, il fut annoncé à voix basse par un officier de service. L'empereur semblait n'avoir rien entendu. 11 était >sis devant une grande table ronde, couverte d'une iimense carte de l'Espagne. La tête appuyée sur sa lain gauche, il piquait, de l'autre, sur la carte des épingles de difl'érentes couleurs.
Lucien gardait le silence. Bien que persuadé que l'empereur était devant lui, il était par moments tenté d'en douter, tant il le trouvait changé. Napoléon n'était pas si corpulent qu'on le disait, mais il n'avait plus la moindre ressemblance avec le petit général de la République.
Enfin l'empereur recula sa chaise et sonna. Le frère alors fit deux pas en avant : « Sire », dit-il, « c'est moi, Lucien. » Napoléon se leva vivement. Lucien voulait l'embrasser; mais l'empereur restait debout, immobile. nùn, il prit la main de son frère, le repoussa un peu en arrière, et s'écria, en le regardant fixement :
« C'est donc vous! Gomment cela va-t-il, et comment se porte votre famille? Depuis quand avez-vous quitté Rome? Avez-vous fait bon voyage? »
Lucien répondit qu'il se portait bien, et qu'il constatait avec plaisir que Sa Majesté, de même, paraissait en bonne santé.
f En effet », dit l'empereur, « moi aussi je me porte bien ; mais je prends trop d'embonpoint, et je crains que cela n'aille en empirant. »
Puis, considérant toujours attentivement son frère, tout en s'administrant une prise de tabac :
« Vraiment », ajouta-t-il, « vous avez très bonne façon. Autrefois vous étiez trop maigre ; maintenant
je vous trouve presque bel homme. Mais asseyonsnous et causons. »
Quand ils eurent pris place autour de la grande table, Napoléon, d'un air distrait, continua, pendant quelques instants, à fixer des épingles sur la carte ; puis, se tournant brusquement vers Lucien :
« Qu'avez-vous à me communiquer ? » dit-il, en prenant une nouvelle pincée de tabac.
Alors commença le débat. Six heures durant l'empereur essaya, par tous les moyens, d'amener son frère à céder. Tantôt il avait recours à la douceur, tantôt aux menaces ; tantôt il déclarait le mariage de son frère non valable, tantôt il en reconnaissait la légitimité, mais exigeait qu'il fût rompu. Lucien, cependant, demeurait inébranlable. Alors, pour arracher, si possible, à son frère le consentement tant désiré. Napoléon lui proposa la négociation suivante : En cas de séparation, dit-il, Madame Jouberthou recevrait le duché de Parme, pour elle et pour son fils.
« Quant à vous », poursuivit-il, les yeux brillants d'animation, « choisissez. Voulez-vous l'Italie? Voulez-vous l'Espagne ? Tout ce que vous pouvez désirer est à vous, pourvu que le divorce s'effectue. »
Lucien ne se laissa ni persuader, ni éblouir. Mais, craignant que l'empereur ne le retînt prisonnier s'il persistait dans un refus catégorique, il dit qu'il voulait encore se donner le temps de la réflexion.
Aussitôt qu'il eut franchi le seuil de la porte, il courut à sa voiture, qu'il n'avait pas fait dételer, et quitta Mantoue en toute hâte.
Letizia fut au désespoir que cette rencontre, sur laquelle elle avait fondé tant d'espérances, n'eût pas abouti. Elle n'abandonna cependant point encore le but qu'elle s'était proposé. Elle-même et sa fille Pauline envoyèrent à Lucien lettres sur lettres, pour
rengager à consentir au sacrifice qu'exigeait de lui Napoléon.
Quand il fut question pour l'empereur de choisir une nouvelle épouse, sa mère, semblait-il, pensait à une alliance entre lui et la fille aînée de Lucien, issue de son premier mariage. Letizia invita donc la jeune fille à Paris, espérant qu'elle serait en tout cas un instrument de réconciliation entre les frères.
Sur les instances réitérées de sa mère, Lucien se décida enfin à envoyer sa fille dans la capitale fran- '^aise.
« Lolotte (Charlotte) est arrivée en bonne santé »,
Tivait la grand'mère à son fils le 8 mars 1810.
Aussitôt que sa toilette le permettra, je la mènerai chez l'empereur, et je suis persuadée d'avance qu'elle sera bien reçue ; je t'en informerai dès le lendemain.
»> Fasse le ciel que j'aie à t'annoncer, en même temps, la seule chose qui manque encore à mon bonheur, votre réconciliation.
» Vostra Madré. »
Deux jours plus tard, elle s'adressait directement
la femme de Lucien, au sujet du divorce exigé par
♦empereur. Cette lettre montre que la mère a épuisé
-es dernières forces pour amener la réconciliation.
Klle supplie sa belle-fille de rompre son mariage avec
IjK-ien.
Vous savez », lui écrit-elle, « tous les
malheurs que votre mariage a attirés sur noire (amille, et vous devez juger qu'ils sont à l'excès, jiar la démarche que je vous propose de faire. L'cmperf*ur veut votre divorce ; il dépend de vous de di cider Lucien à le faire, et dans le cas où il s'y refuserait, de le demander vous-même. C'est le moyen d'éviter la disgrâce qui le menace, ainsi que vos enfants et
tout ce qui vous appartient. Si vous le faites, au contraire, vous ferez le bonheur de votre mari et de vos enfants. Ne balancez pas, entre une vie remplie d'amertume et de chagrin, à laquelle vous devez vous attendre, si vous vous obstinez, et la perspective d'un avenir heureux. Vos enfants seront reconnus par l'empereur. Enfin, si vous avez quelque considération pour une mère qui a su, en tout temps, faire des sacrifices pour ses enfants, vous le ferez aussi pour moi et je vous assure que je ne l'oublierai de ma vie.
» Vostra Madré. »
La belle-fille n'avait aucune envie de souscrire aux sollicitations de Madame Mère ; aussi l'espoir caressé par cette dernière au sujet de sa petite-fille était-il condamné d'avance.
Letizia comblait Charlotte de bontés ; mais la jeune fille semblait incapable de se faire au genre de vie de la cour. Prévenue qu'elle était contre l'empereur par son père et sa belle-mère, tout ce qui l'entourait lui paraissait antipathique. Elle cachait, il est vrai, ses sentiments à sa grand'mère, mais ne se faisait pas faute de dire son avis aux personnes de sa suite.
11 est peu probable que l'empereur ait jamais eu ridée d'épouser sa nièce. Il méditait plutôt de la marier au prince des Asturies ; mais Charlotte avait peu de goût pour les projets d'hyménée formés à son intention. Dans ses lettres à ses parents, elle se plaignait de devoir rester chez sa grand'mère, et critiquait, en termes aussi violents qu'irréfléchis, presque tous les membres de la famille impériale.
Dans de telles circonstances, on ne saurait être surpris que Lucien désirât abréger le séjour de sa fille à Paris. Il l'aurait même rappelée immédiatement, si Letizia, qui s'accrochait toujours à l'espoir
de réconcilier ses fils, n*avait pas exprimé le désir de garder encore quelque temps Charlotte auprès d'elle. Le l^"" avril 1810, elle écrivait à Lucien : ^
(( Mon cher fils,
» Quoique j'aie chargé Gampi de te faire connaître, de vive voix, toute ma pensée, au sujet de ton affaire, jp veux encore ajouter par écrit, que tu ne dois pas,
tu m'aimes, différer d'accéder aux propositions , ue fempereur t'a faites et dans lesquelles il persiste.
.) Ton sort, celui de ta famille, le mien et celui de ous tous ne dépend que de toi. Il n'est plus temps 1»' raisonner, mon cher fils, tout ce que tu pourrais me dire ne me ferait pas changer d'idée. J'attends •^tte dernière consolation de la tendresse que tu j'as toujours témoignée.
» Gampi te dira qu'il me laisse malade au lit , ta dernière lettre n'y a pas peu contribué, comme ton obstination contribuerait, sans doute, à abréger mes jours. Tu peux me rendre à la vie et au bonheur, et tu n'auras pas le courage de me le refuser. G'est la dernière fois que je te le demande.
0 L'empereur et tous ceux de la famille sont à Compiégne ; moi seule, avec Charlotte, nous sommes restées à Paris. Notre fille continue à se faire aimer "t admirer par tout le monde. J'en suis extrêmement ontente ; elle est ma compagne ; il ne manque à son bonheur et au mien que de te voir réconcilié avec l'empereur.
» Adieu, mon cher fils ; j'attends, avec la plus vive impatience, ta réponse ou plutôt l'annonce que tu arrives, et je t'embrasse avec toute la famille du fond fie mon cœur.
» Tua affettissima Madré. »
• Lettre communiquée par le prince N. Charles Bonaparte.
Ce dernier essai non plus n'ébranla pas la résolution de Lucien. Quant à Charlotte, il est évident qu'elle ne désirait pas si ardemment que le supposait sa grand'mère un rapprochement entre son père et son oncle, le grand potentat. Elle continuait à envoyer chez elle des récits rien moins que respectueux de ce qui se passait sous ses yeux. Ses lettres étant ouvertes par les agents de l'empereur, celui-ci savait à quoi s'en tenir sur le compte de sa nièce. La jeune fille s'était permis des remarques fort désobligeantes sur le souverain lui-même et sur ses frères et sœurs. Letizia non plus n'était pas épargnée. Or, bien que Napoléon n'eût pas toujours pour sa mère tous les égards désirables, il était très blessé quand il apprenait que d'autres lui avaient manqué. L'ingratitude de Charlotte envers sa grand'mère l'indigna donc plus encore que les mauvais propos dont il était l'objet.
En termes énergiques il exprima son mécontentement de cette nièce indisciplinée, et ordonna qu'on la renvoyât le plus tôt possible à son père.
Mariage de Napoléon avec Marie-Louise. — Rapports de la nouvelle impératrice avec sa belle-mère.
A Toccasion de son nouveau projet de mariage, l'empereur avait assemblé, le 28 janvier 1810, un conseil • le famille, et avait donné à entendre à ses proches (|ue, dans le choix d'une impératrice, il hésitait entre diverses princesses; la Russie, l'Autriche, la Saxe et d'autres maisons régnantes d'Allemagne pouvaient lui offrir ce qu'il cherchait. Il admettait aussi la possibilité de choisir une Française, et engageait les assistants à exprimer leur opinion sur la question.
Aucun des membres de la famille ne vota pour une Française. La princesse russe, pour cause de religion, ne leur convenait pas non plus. En définitive, la majorité pencha pour une alliance avec la maison impériale d'Autriche. Eugène Beauharnais, surtout, [)arlait énergiquement dans ce sens, disant que, pour l'amour de la paix, il fallait chercher à se concilier et empire. Joachim Murât, au contraire, évoqua
s souvenirs révolutionnaires qui se rattachaient à larie-Antoinette, et déconseilla de s'allier avec la maison de Habsbourg- Lorraine, qui n'avait jamais, •lisait-il, porté bonheur à la France.
Des pourparlers avec la Russie n'ayant pas abouti, l'empereur résolut de suivre son propre désir, qui le portait vers Marie-Louise. L'ambassadeur d'Au- ' riche à Paris fut mis au courant des événements, et ! ms les cercles de la cour on considérait, dès le mois (le février 1810, comme presque certain le mariage de Napoléon avec la jeune princesse autrichienne.
Après le départ de Joséphine, Letizia avait présidé aux réceptions de la cour impériale. Le 9 février l'ambassadeur d'Autriche dîna chez elle, avec le roi de Hollande, et Madame Mère et son fils exprimèrent leur sincère contentement à l'idée de l'union projetée.
Le 26 février Napoléon envoya à sa famille une lettre circulaire annonçant son prochain mariage. De tous côtés arrivaient à Paris de nombreux étrangers. Chaque jour, à peu près, les journaux signa- , laient la présence de quelque haut personnage, venu * pour assister aux noces impériales. Le 14 mars arriva le prince Gamillo Borghèse ; le 16, le roi Jérôme de Westphalie ; le 18, Elisa Baciocchi.
La première rencontre de Napoléon et de l'archiduchesse devait avoir lieu entre Soissons etCompiègne, dans cette même forêt où jadis Marie-Antoinette et son futur époux s'étaient aussi rencontrés. Mais, impatient de voir sa jeune fiancée, Napoléon alla au-devant d'elle beaucoup plus loin que ne l'avait prescrit l'étiquette. Tandis que l'archiduchesse et sa suite se trouvaient au relais de Courcelles, il apparut soudain à cheval, à la grande surprise des voyageurs.
Le 27 mars, à 10 heures du soir, par une pluie battante, les futurs époux firent leur entrée à Compiègne. Malgré le mauvais temps, une foule compacte entourait la château. Au bas de l'escalier se tenaient les membres de la famille impériale, Letizia en tête, pour souhaiter la bienvenue aux arrivants.
La bénédiction nuptiale était fixée au 2 avril. En vue de l'événement, filles et belles-filles se trouvaient un soir rassemblées auprès de Madame Mère, très préoccupées de la conduite à tenir, dans les circonstances données. Le souverain, lors de son couronnement, avait contraint ses sœurs et ses belles-sœurs
de porter la traîne de Joséphine, et maintenant il exigeait d'elles le même service vis-à-vis de sa seconde femme. Il s'agissait, il est vrai, cette fois-ci de tenir le bord du manteau d'hermine d'une archiduchesse autrichienne ; mais ces dames étaient dans de tout autres positions qu'à la précédente cérémonie. Pareille prétention les révoltait, et elles ne se firent pas faute de manifester leur indignation
lans les salons de Letizia.
Nous savons que, personnellement, la mère faisait
peu de cas de l'étiquette de cour. Cependant, à cette
occasion,ellejugea bon de prendre le parti de Napoléon.
VI Mes filles », dit-elle sévèrement, « souvenez-vous
|ue l'empereur est habitué à ce qu'on lui obéisse, l'eut-être outrepasse-t-il ici son droit; mais s'il persiste dans sa résolution, vous devez obéir. » Au même instant Napoléon parut, et devinant,
Taprès les derniers mots de sa mère, ce dont il était
juestion, il l'embrassa en signe de reconnaissance. Puis, 3e tournant vers ses sœurs et belles-sœurs, il leur adressa une si vive algarade qu'elles se soumirent immédiatement.
Le mariage civil eut lieu le l»"" avril àSaint-Cloud. Le trône on siégeaient l'empereur et la jeune impératrice était entouré de princes et de princesses. A la droite de Napoléon se tenait sa mère, puis venaient les rois régnants ; à gauche étaient les reines
t les princesses, placées d'après leur rang, la reine lulie d'Kspagne en tête.
Le lendemain le mariage religieux fut célébré dans le grand salon carré du Louvre, réservé aux cérémonies particulièrement solennelles. Ce jour-là Letizia
tait à côté de Marie-f.ouise, à la tête des reines. Son
lis Louis, roi de Hollande, était vis-à-vis d'elle, au pr^mipp rang des rois.
Les rapports entre Marie-Louise et Letizia étaient, extérieurement du moins, beaucoup meilleurs que ceux qui avaient existé entre l'impératrice Joséphine et sa belle-mère. Si peu intelligente que fût l'archiduchesse d'Autriche, elle possédait, dans une certaine mesure, le tact des anciennes races, et se faisait un devoir d'honorer la mère de l'empereur. Plusieurs indices portent d'ailleurs à croire que Letizia lui était personnellement sympathique. Ainsi, dans une lettre à son père, elle écrit, entre autres :
(( Ma belle-mère est une aimable et très vénérable princesse. Elle m'a fort bien accueillie. »
Cette bonne impression n'était pas réciproque. En effet, malgré les protestations de dévouement et d'amour filial de l'impératrice. Madame Mère ne se sentait pas attirée vers sa belle-fille. Dans ses mémoires elle déclare Marie-Louise tout à fait insignifiante et de mauvais caractère. Cette méfiance de sa mère vis-à-vis de son épouse n'était pas sans blesser parfois Napoléon ; mais il dut reconnaître plus tard qu'elle avait vu plus clair que lui.
La puissance de l'empereur des Français et le haut rang de Marie-Louise ne firent jamais oublier à Letizia qu'elle était la mère de Napoléon, et qu'elle avait droit, par là même, au respect des époux. Dans une réunion de famille, son fils lui tendant un jour sa main à baiser, Letizia la repoussa vivement.
a Ne suis-je pas votre empereur?» demanda-t-il alors.
« Et moi », répondit-elle, a ne suis-je pas votre mère, et n'êtes-vous pas avant tout mon fils ? »
Sur quoi Napoléon se tut, et baisa, lui, la main de sa mère.
Marie-Louise, qui avait assisté à cette scène, dit alors à sa belle-mère :
« Quand j'étais à Vienne, maman, je baisais toujours la main de l'empereur ».
« L'empereur d'Autriche est votre père, mon enfant ; l'empereur des Français* est mon fils : voilà la différence », repartit Letizia.
Bien que très réservée, presque timide en société, elle savait toujours se faire respecter, et tenait aux égards dus à son rang.
Un jour que Marie- Louise, en l'absence de l'empereur, rendait visite à sa belle-mère :
(( Madame», dit-elle, «j'ai envie de dîner aujourd'hui chez vous; mais ne vous dérangez aucunement pour moi ; je ne viens pas en impératrice. »
Letizia prit sa bru dans ses bras, et la baisant au front :
« Je ne fais aucun changement pour vous», répondit-elle. Je vous reçois comme ma fille. La femme de l'empereur vient dîner aujourd'hui chez la mère de l'empereur. »
Napoléon et le roi de Hollande. — Naissance du roi de Rome.
« Personne n'était plus fidèlement dévoué que l'empereur», a dit son adjudant Rapp. a II aimait tendrement sa mère, et passionnément sa femme. Ses frères et sœurs aussi et tous ses proches lui étaient chers ; mais, à l'exception de sa mère, toute sa parenté ne lui occasionna que des soucis. Il ne cessa cependant de combler sa famille d'honneurs et de biens. »
Son frère Joseph, roi d'Espagne, avait hérité de son père un penchant marqué pour les plaisirs. Il était loin de déployer l'activité que Napoléon attendait de lui. Jérôme ne remplissait pas mieux ses devoirs comme roi de Westphalie. Son gaspillage et sa vie déréglée le faisaient mépriser de ses sujets.
Napoléon espérait que sa famille affermirait son pouvoir. En réalité personne, peut-être, ne lui a plus nui que sa propre race.
Souvent il se plaignait de ses frères auprès de sa mère.
« Mon fils », répondait Letizia, (( vous avez à la fois raison et tort : raison si vous comparez vos frères avec vous, car vous ête^ un être extraordinaire, qui ne saurait trouver son pareil ; mais vous avez tort de les rabaisser si vous les comparez à d'autres rois; ces autres rois, en effet, sont si stupides qu'ils semblent avoir un bandeau sur les yeux. »
ce Signora Letizia », s'écria l'empereur en riant, (( me flattez-vous, vous aussi? »
« Moi, vous flatter ! Dieu m'en garde ! Une mère ne flatte jamais son enfant. Vous savez », ajouta-t-elle, ' qu'en public je vous témoigne du respect, étant votre sujette ; mais, dans l'intimité, je suis votre mère, et quand vous dites : Je veux, je réponds, moi : Je ne veux pas. »
De continuelles dissensions s'élevaient entre le roi de Hollande et l'empereur. Entre ces deux frères aussi, la mère s'efl'orçait toujours de ramener la bonne entente.
Louis avait d'abord été froidement accueilli dans son royaume. Peu à peu, cependant, il avait gagné la sympathie du peuple. Il voulait du bien aux Hollandais, et les défendait contre les exigences de Napoléon. Quant à sa vie intime, il en était venu à une rupture complète avec sa femme. La légère et vive Hortense n'avait aucune sympathie pour son mélancolique et susceptible époux. De son côté, le sérieux et méfiant roi Louis, toujours préoccupé de son état de santé, était journellement froissé par l'enjouement de la reine, sa passion pour les plaisirs, son langage inconsidéré.
Hortense avait fini par quitter Amsterdam, pour -fi rendre dans la capitale française. Quand le mari venait lui-même à Paris, jamais il ne rejoignait sa femme. U allait vivre chez sa mère.
Louis se déclarait Hollandais, mais son puissant frère entendait qu'il se considérât comme fonctionnaire français. Peu avant l'arrivée de Marie- Louise en France, l'empereur le fit venir à Paris. La rencontre des frères n'eut rien de chaleureux. « Louis me donnait plus d'embarras par ses prétendues vertus jue Lucien par ses fautes »», a remarqué Napoléon. Il était irrité de l'indépendance que le roi de Hollande osait manifester dans le gouvernement du
pays, et menaçait constamment de transformer ce royaume en province française.
Le jeune roi, tantôt anxieux, tantôt animé d'un courage fataliste, pressentait que l'empereur le retiendrait de force, jusqu'à ce qu'il eût cédé à ses désirs. Cela étant, il résolut de retourner secrètement en Hollande. Mais, après une réunion aux Tuileries, comme il se rendait chez sa mère, il trouva le palais entouré de sergents de ville, qui avaient reçu l'ordre de ne pas le perdre de vue.
Le malheureux souverain tomba alors sérieus ment malade. Tous les princes habitant Paris s'em pressèrent de lui rendre visite chez Madame Mère Napoléon, lui, se tint d'abord à l'écart ; mais enfin il se décida à paraître, et témoigna même au malade des sentiments amicaux. Dès que Louis fut un peu mieux, il partit avec sa mère pour Compiègne, à la rencontre de Marie-Louise, et il se montra ensuite à toutes les fêtes organisées à l'occasion du mariage impérial.
Après s'être, bon gré mal gré, soumis aux exigences de l'empereur, il put enfin reprendre le chemin d'Amsterdam.
La reine Hortense aussi fut forcée par son beaupère d'y rejoindre son mari ; mais la discorde recommença bientôt entre les époux, et la reine s'enfuit de nouveau en France avec son enfant cadet.
Les complications politiques continuaient. Napoléon persistant à considérer la Hollande comme un royaume absolument dépendant de lui, le roi Louis résolut d'abdiquer la couronne. H quitta donc secrètement la capitale le 2 juillet 1810.
Gomme il ne donnait pas signe de vie, on ignorait le lieu de sa retraite, et Letizia était en proie à la plus vive inquiétude au sujet de ce fils.
ui
Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche,