‹ La Mère-institutriceChapitre 101 sur 224 · UNE HEURE DE FAR NIENTE · texte numérisé non relu

UNE HEURE DE FAR NIENTE

Ma vue au hasard arrêtée, Longtemps de la flamme agitée, Suit les caprices éclalants Ou s'attache à l'acier mobile Qui compte sur l'émail fragile Le pas silencieux du temps.

Madame Tastc.

Attendre seule, au coin du feu, pendant une heure, sans un livre, sans une broderie, sans un crayon pour passe-temps , c'est triste. Pourtant il le faut, et cette attente ne doit pas durer moins d'une heure. Héléna le sait ; c'est au bout de ce temps que sa mère doit revenir et l'emmener.

Que faire pendant cette heure mortelle?

S'il était jour , on pourrait observer les nuages qui traversent le ciel en cortèges flottants, et tantôt, monstres formidables, tantôt élégants pavillons, majestueux édifices ou forêts mouvantes, offrent à l'œil les panoramas les plus variés, à l'imagination les thèmes les plus inspirateurs. Mais il est nuit, et cette lampe mélancolique n'éclaire que d'une lumière voilée le cadran vieilli de la gothique pendule. Héléna, portant ses regards de la flamme aux chenets , des rosaces du plafond aux bronzes de la cheminée, finit par les arrêter sur l'aiguille qui marquait six heures, sur cette aiguille, rapide ou paresseuse, pourtant toujours la même, qui inspira tant de réflexions salutaires sur la fuite des heures et le prix du temps. Elle se j^rit à contempler ce cercle immobile que parcourent à tour de rôle les deux infatigables marcheuses, cercle étroit autour duquel se déroule la vie tout entière, cercle infranchissable s'il en fut! Elle eut un sentiment de compassion pour ces deux pauvres aiguilles, rivées au centre

et destinées à tourner incessamment sous le poids de cette sentence : Ta n'iras pas plus loin , et de cette autre : Marche ! marche .'

Puis, tout à coup, ses pensées prirent un autre cours : à force de ramener sa vue sur ces chiffres placés en couronne autour du cercle fatal, elle se prit à chercher si ces nombres n'avaient pas en eux quelque vertu qui pût attacher son jeune esprit ; elle se souvint que bien des savants avaient passé les longues années de leur studieuse vie à rêver aux propriétés des nombres. Héléna n'était pas assez profonde mathématicienne pour les suivre dans leurs savantes abstractions; pourtant il lui vint à ce propos en esprit quelques pensées qu'elle nous a depuis communiquées.

Laissons-la parler.

n Le nombre un m'arrête longtemps et me rappelle des idées de force, de grandeur , de puissance. Je pense à Dieu dont l'unité remplit l'espace, au soleil qui luit seul sur notre système planétaire, à la lune sexd flambeau de nos nuits, à l'ancienne autorité patriarcale, à la royauté absolue qui en est l'image. Je pense à la foi qui doit être une, à la conscience, à l'opinion qu'on ne saurait diviser sans les détruire. " li'unité, c'est le départ et le but, c'est la naissance et la mort, le commencement et la fin, l'alpha et l'oméga. L'unité, c'est la

base, l'élément, le principe de toute chose. Unité dans les vues, dans les actes, dans la volonté, dans la vie entière; sans elle, point de force, point d'existence. L'unité, c'est l'esprit, c'est l'intelligence, c'est l'àme, c'est le maître qui commande ; c'est l'individualité, cachet des œuvres de Dieu. L'unité me fait songer à la solitude, à la vie ascétique des Antoine et des Jérôme , et de tous ces pieux anachorètes qui, dans les temps de foi vive, peuplaient le désert. C'est dans la solitude que furent conçues les grandes pensées, que s'accomplirent les grands travaux de l'intelligence et du génie. La solitude est la vie de l'ikme, de l'esprit, la vie de la science, la vie sacerdotale; elle élève l'homme, mais en même temps elle le détache de ses semblable?. C'est une vie d'exception.

" Le nombre deux , moins élevé, moins grand, moins solennel, est plus doux et plus consolant. Si un est le nombre de l'esprit, deux est celui du cœur, le nombre cher à l'amitié, à l'estime. C'est l'image du lien conjugal établi par Dieu sur la terre ; c'est le premier pas vers la sociabilité. Un est écrosant pour la faiblesse et l'homme né faible a besoin de trouver un appui dans son semblable. Deux est le premier nombre divisible ; premier élément de l'harmonie, il l'est aussi de la discorde. Il faut deux lignes jiour former un angle. La n;iture, toujours sage en ses desseins, a doublé un grand nombre des parties de notre corps; l'homme, à son exemple, attelle deux boeufs à sa charrue , deux chevaux à son équipage. Deux me fait songer qu'il y avait deux consuls à Rome, deux rois à Sparte, que Janus avait deux visages, chimérique et bizarre union de l'avenir et du passé. Deux est le nombre de la ressemblance et des contrastes, du duel et de la fraternité; c'est Oreste et Pylade, Etéocle et Polynice. Attraction, répulsion, deux lois régissent le monde matériel; le double principe du mal et du bien, voilà pour le monde moral. Deux, c'est l'égalité ou plutôt l'équilibre.

«Me voici parvenue au nombre trois ^ nombre premier, de tous le plus mystérieux , et celui qui offre à mon esprit le plus de souvenirs et de singuliers rapprochements. Ce triangle symbolique rayonne dans l'antiquité comme dans les temps modernes ; le monde profane comme le sacré semblent en avoir deviné les propriétés magiques.

« La sainte Trinité est le premier des mystères du christianisme et ces mystères sont au nombre de trois. Trois vertus conduisent au bonheur : foi, espérance, charité; aimable et sainte alliance, triple guide de l'homme en son exil. Le Christ meurt à trente-trois ans, après trois ans de prédication ; il expire la troisième heure après midi, et demeure trois jours au tombeau. Le nombre trois lui-même est un mystère, figuré par les trois mots qu'un roi coupable vit tracer en lettres de flammes par une invisible main.

« Si nous perçons la nuit des siècles, c'est la triraourti indienne qui frappe nos regards : Brahma, Vichnou, Schiva, le créateur, le conservateur, le destructeur. L'Egypte nous offre Osiris, Isis et Typhon, moins différents pour les mêmes symboles. La Grèce a Jupiter, Pluton et Neptune, et partout la mythologie grecque reproduit le nombre trois. Partout on se heurte à son triangle : aux enfers, ce sont \q?> parques, les euménides, les gorgones, les harpies, le gardien à trois têtes, hideux assemblages enfantés par la crainte.

« Puis la sévère Trinité des juges; ailleurs le joli groupe des grâces.

« Le Nord a ses walkiries et ses trois fées : Urda, Verandi etSkulda, ou le passé, le présent et l'avenir. Il a les trois fils de Loke et de la géante Angerbode , trois monstres variés, sous la forme du loup Fenris, du grand serpent de Medgarel, et de la redoutable Hela, déesse de la mort.

« Quittant les mythes de toutes les nations, j'interroge à son tour les annales de l'histoire. Rome se présente avec son triple

duel des Horaces et de leurs adversaires, avec SCS guerres puniques, avec ses deux triumvirats. Venise eut ses trois juges secrets, tribunal dont le nom seul fait encore frémir. L'histoire littéraire me propose sa triple unité dramatique, de temps, de lieu et d'action, et, pour me convertir à ses classiques préceptes, elle m'offre les trois grands tragiques de la Grèce, Eschyle, Euripide et Sophocle, auxquels je donne pour rivaux Corneille, Racine et Voltaire.

0 Enfin, sans m'arrèter aux trois règnes de la nature, je songe aux trois ordres qui composaient les états-généraux, et je m'arrête à la trinité des pouvoirs qui constituent nos modernes gouvernements. C'est sur cette base triangulaire que s'appuie tout l'édifice social; c'est de ce trépied désormais que doivent émaner les oracles de nos destins.

» Quatre présente à mon esprit des idées d'ordre, de régidarilé, de symétrie. Ce n'est plus le triangle mystérieux rayonnant au ciel, flamboyant symbole qui éblouit l'œil assez hardi pour le contempler; c'est la pierre carrée, base de tout solide monument. Il y a quatre évangélistes, quatre conciles généraux. Mais quatre est l'ouvrage de l'homme; ce nombre répond au besoin d'ordre et de classification qui le tourmente. Il a trouvé le nombre quatre écrit dans quelques pages du livre de la nature; il a vu que beaucoup d'êtres, doués d'une grande force matérielle, s'appuyaient sur une base de quatre pieds ; il a fait de quatre le nombre de la solidité, La plupart de ses habitations ont eu quatre faces, et chacune des pièces qui les composent ont quatre parois régulières. Il a donné quatre roues à ses véhicules, quatre pieds à la plupart des meubles de sa maison. Une immense quantité d'objets ont pris une forme quadrangulaire; le^cadre s'est multiplié à l'infini. L'horizon fut divisé par quatre points ; l'année s'est naturellement partagée en quatre saisons. La lune dans son cours a présenté quatre phases, la vie hu-

maine quatre époques. Enfin, tel a été l'a-. mour de l'homme pour le nombre quatre ^ qu'il l'a partout appliqué, même arbitrairement. Il a inventé pour la nature la division de quatre éléments , et ces quatre éléments, qui n'en étaient pas, ont subsisté presque jusqu'à nos jours. Quatre se retrouve jusque dans ses jeux; ce n'est pas assez que les cartes aient quatre côtés, il faut encore qu'elles présentent quatre signes différents. Ce nombre est prosaïque et terrestre; ces quatre angles réguliers fatiguent partout ma vue à force de symétrie. « Je passe donc au nombre voisin qui, lui non plus, n'éveille pas dans mon esprit cette foule de souvenirs que les premiers y avaient fait naître. Néanmoins, je rends grâce au ciel des cinq sens qu'il nous a donnés, précieux assemblage! Malheur à celui pour qui ce nombre est réduit. Cinq doigts ornent chacune de nos mains; cinq est sans contredit un nombre utile. Toutefois, c'est plutôt à l'histoire qu'à la nature que je demanderai des souvenirs. Je songe d'abord au Pentateuque, à celte antique et sainte histoire du monde naissant, à ce simple et savant récit de faits merveilleux , à ces fastes du genre humain qui déjà renferment tant de douleurs. Puis je vois le courroux de Dieu s'arrêter sur la Pentapole, et le feu vengeur du ciel dévorer les cinq villes coupables. Je me souviens en passant que cinq éphores gouvernaient à Sparte, et franchissant les âges, j'arrive aux cinq directeurs qui pour un temps, régirent la France. Je ne sais à quel propos les cinq fleuves du Tarlare me reviennent à Li mémoire. Je remarque avec plus d'intérêt que plusieurs princes, cinquièmes du nom, laissèrent des traces mémorables.

« Charles V, roi de France , mérita le surnom de 6'a^e; le roi d'Angleterre Henri V puisa sa gloire à la source de nos malheurs; Charles-Quint remplit le monde de son nom et de sa puissance; Sixte-Quint s'éleva de la houlette du chévrier au sceptre du souverain pontife qu'il tint d'une main

ferme et sûre. Tous ces hommes ont été

de grands politiques, des hommes nés pour gouverner la foule. Cinq est un nombre puissant, harmonieux.

« Six complète les jours de la Création; c'est le dernier jour de travail. Six heures, c'est le quart d'un jour, c'est la moitié du cercle des heures. Six étTÏt le nombre des victimes commandées par Edouard, victimes sauvées à la prière d'une femme. C'est aussi le nombre des épouses infortunées de Henri VIII.

« Une femme d'esprit et de cœur a fait le livre des Six Amours. Six rappelle les faces d'un cube; c'est un nombre que la nature semble se plaire à reproduire. Les colonnes de basalte qui rendent célèbre la groUe de Fingal, àStaffa, sont des colonnes hexagones, d'une admirable symétrie. Je me suis demandé souvent pourquoi les étoiles du ciel paraissent toutes avoir six pointes, et pourqtioi dans l'hiver, lorsqu'il tombe une neige très fine, chaque parcelle de givre est une étoile grosse comme une tête d'épingle et armée de six aiguilles d'une parfaite régularité. Ces problèmes sont pour l'heure insolubles. Passons outre.

"Sept, nombre premier, est après trois celui qui parle le plus haut a la pensée ; sept est partout écrit, dans l'antiquité, dans le moyen-âge. Le septième jour marque le repos (ju Seigneur; c'était le jour du Sabbat. Sur les jours de la Création s'est mesurée la semaine, nombre si bien en rapport avec l'économie des forces de l'homme et la nécessité dj les réparer.

Sept paraît être le nombre biblique. La hiérarchie céleste présente sept ordres d'anges, investis de pouvoirs et d'attributs divers, gradins mystérieux de l'échelle que Jacob vit en songe. Pendant sept fois dix ans, les saules de Babylone ])rêlèrent leur ombrage aux Hébreux c.iptifs, tandis que les harpes silencieuses pendaient ù leurs rameaux.

u Nabucbodonosor erra sept ans, privé

de sa raison humaine et confondu , le puissant roi, parmi les animaux broutants.

« Pendant sept jours, Jéricho refusa d'ouvrir ses portes, et le septième, au son des sept trompettes, alors que les Lévites eneurent sept fois fait le tour, sa ville opiniâtre vit s'évanouir ses murs. La version des septante rabbins a illustré le règne de Ptoléraée. Enfin, à l'expiration des semaines comptées par Daniel, parut le Messie.

« L'Apocalypse nous offre les sept églises interrogées à leur tour, les sept chandeliers d'or, le livre des Sept Sceaux.

<i Aujourd'hui l'Eglise compte encore sept sacremenls , sept péchés capitaux.

L'empire germanique avait sept électeurs.

« Les anciens connaissaient sept planètes, sept métaux, sept merveilles. La Grèce avait sept sages; Niobc pleura sur la mort de sept fils et d'un égal nombre de filles. Le ciel a ses deux ourses et les pléiades, groupes radieux formés du nombre sept.

<^ Sept me fait penser encore à l'heptarchie anglo-saxonne, puis à l'heptameron de Marguerite, reine de Navarre. Sept notes donnent la gamme. La clergie qu'enseignait au moyen-âge l'université de Paris comprenait sept sciences distinctes. Enfin le nombre sept se retrouve jusque dans les contes qui ont bercé mon enfance. Qui peut avoir oublié que B.irbe-Bleue eut sept feniiiies, et que le Petit Poucet était le septième de ses frères ?

« Que dire sur huit? sept a tout épuisé! C'est l'octave diatonique qui me vient le premier en pensée. Huit offre une symétrie complète ; c'est le nombre qu'il faut pour un quadrille; huit mesures plusieurs fois répétées en marquent la cadence. Huil pieds est un mètre qui plait à la poésie; Le Tasse a surtout immortalisé l'octave. C'est dans la poésie française un système gracieux , léger, moins solennel que l'alexandrin; il s'y mêle avec avantage et forme à sa suite une chute harmonieuse. Huit est le nombre de la musique et de la poésie.

uNeuftîX pauvre en souvenirs. N'étaient les muses pour en perpétuer la mémoire, ce nombre était muet. Toutefois , je me souviens que Hérodote ayant présenté aux jeux olympiques les neuf livres de son histoire, on leur donna pour éloge les noms des neufs divines sœurs.

« Dix est plus riclie et plus heureux ; il a pour lui le décalogue, l'ancienne dîme prélevée par l'église, les dix plaies de l'Egypte, les dix persécutions endurées par les premiers chrétiens. Rome eut ses décemvirs, de tyrannique mémoire, drame de trois années, dont la dernière scène fut le meurli'e d'une jeune fille et la cliu'e des oppresseurs. Tant de f<iis l'outrage envers le sexe faible éveilla la colère assoupie des peuples, fit sortir furieux de son antre le lion qui patiemment souffrait ! A, propos de lion, Je songe à la décade républicaine, inventée en haine de la semaine, et vainement imposée pendant douze ans au peuple, désaccoutumé de ses vieux et sacrés usages. Un monument plus durable élevé sur le nombre dix est l'admirable système métrique que nous devons aux savants du dernier siècle; c'est là une de ces vastes combinaisons qui honorent à jamais l'esprit humain. Après avoir parcouru les temps, jusqu'au Dccarncron de Boccace, je retombe sur mes dix doigis. Au moyen de ces instruments que la nature a donnés à l'homme, que de merveilles n'a-t-il ])a5 enfantées et ne crée-t-il pas cliaque jour! C'est pour les

délices dô nos oreilles que furent créés les dix doigts de Listz, de Thalberg et de tant d'autres enchanteurs qu'il serait trop long de nommer.

« De dix à onze la chute est fatale. Onze ne m'apporte rien, sinon les onze mille vierges et les onze planètes qui sillonnent l'éther dans leur gravitation incessante.

« L'aiguille approche du chiffre douze qui marque le milieu des jours et des nuits. Aussitôt les douze fils de Jacob surgissent devant moi avec leur postérité innombrable. Les douze apôtres m'apparaissent à leur tour, parés des attributs qui les distinguent. Je quitte à regret ces douze têtes vénérables, blanchies par les souffrances et la prédication. Les douze mois de l'année viennent me saluer tour à tour sous des traits bien divei's, revêtus de couleurs et d'emblèmes variés, et couronnés chacun de l'une des constellations du zodiaque. Voilà pour le nombi'e douze, à moins d'y ajouter encore la loi des douze tables, les douze premiers pairs du rovaume et les douze preux de la table ronde.

«Mais on frappe.... Adieu ma rêverie!

Voilà mes douze chiffres qui dansent en rond autour du cercle avec leur fantasmagorie de souvenirs. L'heure est passée déjà! Adieu, pendule magique; tu m'as sauvée de l'ennui. »

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M'"- A. GOMRAULT.

COUP D'OEIL

SUR L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE

COURS SUPÉRIEURS

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