SUITE DU DIX-HUITIEME SIECLE
HISTOIRE
Nota. Les numéros marquent les siècles ; — (?) signifie douteux.
L'histoire s'associe volontiers avec les 1 voyages, les écrivains qni les ont rédigés sont aussi nombreux et aussi variés que les dlfférenles contrées qui en sont l'objet. Vous en ferez à loisir la revue dans une bibliothèque des vovages en six volumes , où vous pensez bien que le moins important trouve sa place , vous en conserverez une sur vos tablettes, pour les collections qu'ont données Prévost., La Porte et La Harpe. Après avoir distingué tousces voyageurs, qui depuis le milieu de ce siècle ont prodigué les conHaissances qu'Us avalent acquises en parcourant le monde, vous rendrez hommage à Bougainville qui en fait le tour , à ces intrépides savants qui s'exposèrent à mille dangers pour satisfaire le désir bien innocent de connaître la figure de la terre , à Maupertuis , Claiiantj Camus et le Moninr s'enfonçant dans les glaces de la Lnponle tandis que la Condamine , Bouf^ainville et Goclin bravent les feux de la zone torride pour arriver à un résultat qui laisse encore quelque incertitude au célèbre La Pérouse, dont les sciences ont déploré la destinée, ainsi que l'intéressant et malheureux Péron affrontant les dangers de la
mer du Sud et les récifs de la Nouvelle- Hollande, au laborieux Adanson, à l'infatigable Anquetil qui pénétrèrent dans le Sénégal et l'autre dans l'Inde, à Le Vaillant explorant l'Afrique encore inconnue , à Volney restaurant l'Intéressant tableau de l'Egypte, au baron de Tott initié dans tous les secrets de l'empire Ottoman, au comte de Choiseid-Goxtjfier illustrant la Grèce sons l'égide savante de la critique et du goiit, à beaucoup d'autres encore qui, comme M. A. de Lahorde dans son récent itinéraire d'Espagne et dans la riche description de ses plus beaux monuments, ont joint à l'étendue et à la variété des connaissances toute la séduction du style et tous les charmes de l'intérêt.
La série des sciences nécessaires aux navigateurs, aux antiquaires, aux naturalistes, à tous ceux qui devaient porter sous des latitudes éloignées les connaissances et les arts de l'Europe, celte série, dis-je, va vous offrir la réunion des hommes célèbres dont le mérite, daîis la balance du dix-huitième siècle, peut seul établir sa supc-rlorlté sur le précèdent
Suivez avec moi les occupations diverses de quelques-uns seulement de ces hommes
utiles et laborieux dont l'Europe savante estime les ouvrages. Montucta donne l'histoire des mathématiques récemment complétée par L. Bossut, et des premiers éléments remontant jusqu'aux divisions transcendantes , on les voit indiquer les traces qu'ont si glorieusement prolongées les Bouguer, les Clairant^ les d'Alemberl , les Bélidor, et les de Prony. Toutes les profondeurs de la géométrie sont abordées dans les savants ouvrages des Legendre et des Lacroix, des Laplace et des Lagraiige ; l'illustre et infortuné Badlj écrit l'histoire de l'astronomie ancienne et moderne, et l'embellit de ce style élégant et correct que les savants avaient trop négligé jusqu'à lui. La science qui avait pris de grands accroissements parles travaux ingénieux de Cassin/\ de Lac aille , de Chappe, de Camus, de Rochon, de le Gentil, de le Monnier, en prit de nouveaux et de plus brillants encore par ceux de Lalande et de Lambert, de Méchain et de Delamhre. L'astronomie ne pourra que s'enrichir encore par les observations et ie zèle soutenu àftiMcssier, des Bom'ard et des Arago.
Ici vous voyez Regnault et Nollct occupés à débrouiller le chaos de la physique dont les progrès s'étendent sous les observations lumineuses des Maupertuis, des Mairan , des Berthollet, des Mange , fie Hauy, et deviennent presque magiques sous les adroites mains de Charles et de Robert, heureux imitateur du génie de Mongolfier. La, de savants chimistes consacrent leurs veilles laborieuses à rendre aux fabriques ainsi qu'aux arts cet éclat qui en fait la richesse et la gloire; ils ci divisent, en recomposent la nature, en voudraient même simplifier les éléments, et c'est par la combinaison des résullats de tant d'essais renouvelés avec une })atience infatigable que se rendent utiles et parviennen t à se rendre célèbres les Lauraguais et les Rouelle , les Lai'oisicr et les Foiircrqx, les Vauquelin et les G«j/ort, les Thenard et les Chaptal, Du laboratoire de la
chimie, vous n'auriez qu'un pas à faire pour entrer dans celui de la médecine , où nous verrions inscrits les noms des hommes d'un grand mérite qui s'y distinguent encore, et dont le désintéressement et les vertus partageraient notre considération et notre estime si nous n'étions obligés de les reporter entièrement sur leurs ouvrages.
L'histoire naturelle vous a déjà présenté celui des hommes célèbres qui l'a le plus illustrée. Gueneaii de Monthelliard et Lacépède , s'associent à sa gloire, l'un en donnant ses soins à quelques parties de son ouvrage, l'autre en y ajoutant les ovipares qui manquaient à celte belle collection. Les branches différentes entre lesquelles se subdivise l'étude de la nature se rapportent toutes à trois classes principales, commmunément désignées par les dominations de règne animal, de végétal et de règne minéral. Le premier vous offre les noms célèbres et les productions généralement estimées de Réaumur , de Daubenlon , de Trcrnhlej , de Lyonnet, de T^icq-d'Azyr, de Brongniart et de Latreille ; le second ceux de Jussieu, de Lamarch, A' Adanson, de Desjontaines, de Fentenat, de Dupetit- Ihouars, etc. ; le troisième de Saussure, de Rainond, de Desmarets , de Dolomieu , de Deluc, de Cmner, et de Sage , qui le premier forma celte belle collection de minéraux dont le cabinet du roi imita l'ordre savant en doublant sa richesse.
Vous retrouverez ensuite l'origine et la marche des hautes scieuces en rapport avec la littérature et les beaux-arts, dans les lettres sur les sciences de Bailly, les antiquilés de Caylus , et vous estimerez le travail de Dupuis dans ses recherches savantes, celui de Court de Gebelin dans son monde primitif, en vous tenant en garde toutefois contre la singularité de leurs idées et la hardiesse de leurs systèmes.
Il ne vous reste plus qu'à jeter un coup d'oeil rapide sur les auteurs qui ont traité diffcreuts sujets de science, de littérature et
de morale, sur ceux qui en ont composé des I passions orageuses du cœur ou des cgaremélanges, enfin sur ceux qni, préférant aux I ments de l'esprit, ont essayé de plaire en froides leçons de l'histoire le tableau des l intéressant et d'amuser pour instruire.
LES ENCHERES.
Reportez-vous à celle matinée de floréal où l'orpheliu parcourait avec Cyprien la ■vieille maison; le luxe du printemps en voilait la dégradation avancée. Les tilleuls épandaient leurs grappes de fleurs pour cacher ses murs. Devant les fentes de la façade retombaient en panaches nair.s les bouquets d'acacia; sur les loils, s'il vous en souvient, la cymbalaire avec ses fleurs bleues, les draves aux blanches pétales, la giroflée jaune, les petites marguerites croissaient pêle-mêle entre les tuiles et le gazon. C'était plaisir de voir étinceler le soleil à travers la verte et vigoureuse feuillaison de tous ces arbres, c'était bonheur de se sentir vivre dans celte atmosphère printanière du midi, au parfum des pommiers frais épanouis, à l'air pur du matin , au chant mélancolique des hirondelles.
« Quelle heureuse vie nous allons passer ensemble! avait dit Henri au chasseur; quelle vie de poésie, s'était-il répété à luimême ! oubli des fangeuses passions du monde; paix dans le présent; dans le passé, pieux souvenirs, rien n'y manquera!
u Le bonheur n'est une vérité que sous le ciel de son pays, entre un berceau et une tombe. »
Ces paroles de jeune conviction, Henri les avait oubliées, mais non Cvprien, et par la matinée d'hiver dont il s'agit maintenant il se les rappelait avec amertume.
C'était un dimanclie ; debout dès le point du jour, le vieillard errait tristement au milieu des arbres nus ou chargés de givre; mais il avait beau s'eiifoncer en tous sens dans les allées désertes et les charmilles
dépouillées, un mouvement instinctif le ramenait toujours devant la porte vitrée du salon. Là une large affiche jaune, frappée au timbre de la République, annonçait que ce jour même à tieux heures de relevée, la maison , avec L'enclos contigu et les meubles meublants , serait publiquement vendue au plus offrant et dernier enchérisseur.
Voilà une idée qui ne pouvait pénétrer dans l'esprit de Cyprien : la maison de son jeune maître vendue aux enchères ! Parfois il s'accusait mentalement de folie; mais cette funeste réalité qui trouve toujours le nioyen de se faire entendre lui oppressait si fortement le cœur qu'il croyait, et devenait pâle.
Heureusement son bon ange ne tarda pas à lui venir en aide. 11 regarda ses chiens avec amour, et secouant celte triste aclualiic comme un mauvais rêve, c'est à la chasse qui avait seule versé quelque douceur sur sa douloureuse existence qu'il demanda une journée d'oubli.
Il se réfugia dans les bois; mais bien qu'il s'efforçât de dissimuler son émotion , la vieille femme de charge remarqua qu'il était rêveur en parlant et qu'il tremblait.
Tout ce qui se passa ensuite jusqu'au soir entre le public et les agents de la justice vous le verrez , ô mes lecteurs, si vous avez la patience de lire la lettre que Marceau écrivit au chevalier, au sortir de la vacation légale.
Il s'exprimait ainsi (autant que je puis le déchiffrer dans son écriture hiéroglyphique ) :
c Je viens de voir un spectacle qui m'a
ému et qui m'a laissé dans i'àme une profonde impi'ession de tristesse.
n Comme nous en étionsconvenus,je me suis l'endu à l'encan dans l'espoir de l'y rencontrer, car son arrivée, disait-on, était annoncée. Je ne puis vous dire tout le monde que j'ai trouvé dans celte maison ; il y avait certainement deux fois autant de curieux que d'aclieteurs , et si je ne savais que la vue de fortune est un aimant qui attire toujours l'égoïsme humain , j'aurais eu peine à m'expllquer cette aflluence.
« Le çroirez-vous, chevalier, les dames de la petite ville, toutes les dames de Lafrancaise étaient venues là parader avec leur toilette du dimanche, comme au champ de foire! Oh! mon Dieu! que j'aurais voulu pouvoir les laisser lire dans mon cœur! que de mépris j'y sentais pour elles, moi qui les vis si différentes en vendémiaire.
« Une des choses qui m'ont le plus affecté en ce genre, c'est la gaîté de deux jeunes illles. Partout ailleurs elles m'auraient semblé jolies, mais leur rire était si cruel, leur regard si indifférent, qu'en vérité je m'en indignais. Il y a de coutume Haut de douce pitié dans le cœur des femmes, que les voir autrement, les surprendre moins bonnes est une peine. Et vous verrez ce qu'elles ont fait celles-ci?
« L'encan s'est ouvert à l'heure fixée; le notaire Daniel qui remplissait les fonctions de commissaire-priseur n'a pas cru devoir accorder une minute de sursis , et cependant il eut aussi, il y a trois mois, quelque obligation à M. Neuville !
r. La voix de l'huissier s'est donc élevée, et après elle, et avec elle , les cris des adjudicataires, des enchérisseurs, des sur-enchérisseurs, couverts par l'éternel glapissement de l'officier minislérlel. Je vous épargne le tableau de toute cette cupidité bourgeoise aux prises avec la bande noire. C'était une mêlée, un pillage, un épouvantable tumulte! Depuis qu'à mon retour d'Egypte j'ai vu vendre a la porte du lazaret les bardes des pestiférés, pareil empres-
sement à se disputer des guenilles mortuaires ne m'avait pas frappé.
« Mais là-bas j'avais de l'horreur; ici au contraire, c'était de la tristesse que j'éprouvais en regardant tous ces vieux meubles passer un à un dans des mains étrangères.
n Ces poudreuses armoires à colonnes torses, à sculptures gothiques, ces commodes en cerisier surchargées d'ornements de cuivre, ces trumeaux en filigrane, ces immenses fauteuils de velours rouge , ces rideaux de soie pourpi-e et de damas vert, cette infinité de petites choses que trois ou quatre général ions accumulent dans les familles mises au grand jour avec leur poussière antique et leur odeur de la tombe, tout cela a disparu en moins de trois heures.
« Alors s'est passé le scandale que je vous avais fait pressentir. Plus rien ne restait à vendre; une des jeunes filles dont je vous ai parlé a montré des roses du Bengale qui, tristes et à demi closes, fleurissaient encore à ce soleil. Le notaire Daniel s'est hâté de comprendre et bientôt la voix de l'huissier a mis les pauvres fleurs aux enchères. Vraiment, il était douloureux à voir le concours empressé de toutes ces femmes; on j eût dit qu'elles prenaient un inexprimable plaisir à cette cruelle parodie ; du moins ne l'ont-elles pas goûté jusqu'au bout, car j'ai acheté toutes les roses et je lésai effeuillées à leurs yeux.
« Il en reste encoi'e, s'écriait déjà le notaire; mais cet homme que vous n'aimez pas et qui porte cependant un cœur si noble sous l'habit de laine des montagnes. Gui rai a répondu avec sa rudesse ordinaire : il n'en reste plus! car j'achète la maison !
« On a aussitôt allumé les feux, et après les trois criées d'usage, elle a été adjugée à Guiral. Avec la dernière flamme s'est donc éteinte toute possession pour lui, et vous voyez si j'avais raison de dire l'autre
jour qu'il ne conserverait pas de terre en Quercy la grandeur de son ombre.
« Maintenant, ô mon père, car vous m'autorisez à vous donner toujours ce nom , il faut que je vous conte une cliosc dont le souvenir seul me fait mal à l'àme.
« Vers la fin de la vente et au moment de la plus grande confusion, le vieux chasseur est tombé tout d'un coup dans cette foule. Le pcle-mèle était si bruyant que personne peut-être, exceplé moi, n'a remarqué son arrivée. Appuyé sur son fusil, immobile, il contemplait cette scène d'un œil fixe et en silence.
« Mais quand l'huissier a mis à prix un portrait qu'on m'a dit être celui de madame Neuville, il s'est avancé et a couvert trois fois l'enchère. Malheureusement il fallait payer comptant. Or , Cyprien est pauvre , l'expression qui a glacé ses traits à la demande du notaire m'a déchire, et Je n'oublierai jamais le rire stupide de cet hojnme
lorsque le vieillard a offert son fusil. J'ai acheté le portrait et j'aurais voulu que l'argent jeté par moi sur ces maius ignobles les eût écrasées.
« Il s'était retiré dans un coin en baissant la tête ; tout le monde avait disparu ; nous deux restions seuls, et je le voyais à la même place. Je me suis approché; de grosses larmes sillonnaient ses joues pâlies, j'avais peine à retenir les miennes; Cyprien, lui ai-je dit, voulez-vous me permettre de vous offrir ce portrait ?
«Il a levé les yeu.x et m'a pris la main... O mon père, comme le malheur est un lien sympathique! en me la serrant il étouffait des sanglots, et moi... moi je me suis enfui! »
Et Marceau oublia d'écrire au chevalier qu'il avait acheté aussi la couronne de roses blanches.
Mary Lafoiy.
PILPAY,