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LES EFFETS D'UNE BONNE LECTURE

Après la leciure de l'histoire du roi de la Fève , que le bon Génie rapporte dans son journal du i5 janvier 182G, je dis un jour à totite ma classe dont j'étais fort content : '< Qui est-ce qui veut être roi ou maître de l'école ?

— Mol! moi! répondent à la fois tous les élèves en élevant la main.

— Vous pensez donc qu'il est très facile

de vous gouverner, puisque vous enviez tous ma place? Il faudra cependant que mon remplaçant se conduise aussi bien que le héros du bon Génie ; qu'il se charge des peines et des tracasseries que vous me causez trop souvent; en un mot, qu'il sache récompenser , punir et faire travailler, de manière à acquérir dans tous les cas l'amitié et la reconnaissance de ses sujets. Qui

veut maintenant avoir le courage d'être roi?... Vous ne répondez donc plus ?...

— Moi, monsieur, réplique enfin Charles S..., âgé de 1 1 ans.

— Vous êtes bien hardi, mon ami, si vous vous engagez à conserver votre royauté jusqu'à dimanche.

— Je vous le promets.

En ce cas, je vous remercie, vous

allez me délivrer d'un bien lourd fardeau : voilà mes clefs , le sifflet et la boîte aux billets; disposez de tout à votre volonté. Puis m'adressant aux élèves : « Voulezvous accepter pour votre roi et maître le sieur Charles et lui obéir en toute chose comme à moi-même?

— Oui ! oui ! ha ! ha ! bon ! bon ! »

Je donne en conséquence ma démission avec promesse de ne me mêler de rien pendant 3 jours. La joie et les contentements éclatent en même temps par des rires, des claquements de mains, des trépignements ou des casquettes en l'air. Ce tableau, aussi bruvant que comique, effraie déjà le nouveau maître qui s'avise, heureusement assez tôt , de donner un coup de sifflet. Le silence est de suite rétabli; on fait la prière parce qu'il est midi et la classe sort comme d'habitude.

Pour son premier acte , Charles vient spontanément me demander si je veux lui permettre de rendre à Félix A..., la médaille queje lui avais enlevée depuis un mois. Je lui réponds d'un air colère de ne point me parler de ce mauvais sujet et de faire ce qu'il voudrait en sa qualité de roi.

Ce Félix, moniteur général, âgé de 12 ans, et notre Charles s'étaient battus un matin dans la classe; Charles avait pardonné à Félix en l'embrassant, mais celui-ci, quoique auteur de la querelle, n'avait pas voulu rendre la pareille à Cliarles, ni même avouer ses torts. Son obstination et sa désobéissance furent poussées si loin, que les moniteurs le destituèrent d'abord, puis le condamnèreut à être chassé s'il ne faisait point les soiimissions justement exigéesdans

la nouvelle quinzaine qu'on lui avait accordée. J'avais to^t essayé, douceur et sévérité, promesses et menaces, influence des parents et conseils des camarades, pour vaincre l'entêtement de Félix , rien n'avait encore pu réussir au moment où Charles voulait le faire pardonner, et le délai fatal allait expirer î...

... Revenons au jeune maître.

Au moyen des contes qu'il fait débiter, la récréation de iSo présents se passe sans bruit. La classe rentre à l'heure; l'ordre le plus parfait règne pendant toute la séance; tout se fait exactement et avec plaisir; les moniteurs et les plus sages reçoivent double récompense , et les élèves partent en chantant , extrêmement satisfaits de leur nouveau directeur, qui, suant à grosses gouttes, paraît réellement plus content qu'un roi, surtout den'avoir infligé aucune punition.

Le vendredi, même zèle, même obéissance, même contentement et mêmes succès.

J'arrive le samedi comme visiteur , vers les 1 0 heures et tout marche à ravir. La salisfaction et une espèce de défi sont peintes sur tous les visages; le roi est tout transporté ; les moniteurs remplissentleurs devoirs avec une sorte d'enthousiasme : bref, on paraît ne plus avoir besoin de moi.

Inquiet néanmoins de ce que Charles n'avait pas suivi son premier mouvement de générosité , je ne pus rester plus longtemps sans lui en demander le motif, et voici sa réponse mot pour mot :

« Félix aurait sa médaille depuis jeuJi , « s'il n'avait pas refusé de la recevoir de « ma part. Il m'a fait dire, par celui que je « lui ai envoyé pour connaître ses disposi- « tions, de ne pas lui faire l'affront de m'oc- « cuper de lui; que j'étais seid cause de sa " disgrâce et qu'il m'en voulait toujours. « Alors je n'ai pas dû insister ni en parler « à la classe, pensant que son refus public « vous aurait chagriné et lui aurait attiré la « honted'êlre renvoyésur-le-chamj). »Vous devez juger combien je fus surpris et ému

de la délicatesse des procédés de cet intéressant élève.

Sans offrir un grand désordre, la séance du -soir est un peu turbulente ; le maître est fatigué et la boîte aux billets se trouve vide. Un grand silence règne pourtant tout à coup sur les trois heures, et, à la surprise générale, Charles et Félix s'embrassent. Félix qu'un faux amour-propre avait trop longtemps retenu, va le premier au-devant de Charles ; déclare hautement ses fautes en pleurant; prie ses camarades d'oublier qu'il a donné le mauvais exemple, et vient se jeter dans mes bras en me promettant de faire tous ses efforts pour jegagner mon estime. Voyant son repentir et la grande victoire qu'il venait de remporter sur lui-même , je le reçus et l'encourageai comme l'aurait fait un tendre père. J'eus raison de ne pas être exigeant, car Félix ne tarda pas à obtenir, avec la remise de ses titres, l'amitié de son maître et l'affection des élèves.

Par ordre du roi, on se rend en classe le lendemain dimanche, à 1 1 heures. Les billets que chacun a gagnés dans la semaine sont inscrits ", un moniteur lit une histoire morale et amusante; la croix de sagesse est impartialement donnée à ceux qui en sont publiquement reconnus les plus dignes; et le sifflet m'est i-endu à midi au bruit d'un applaudissement unanime. En félicitant Charles d'avoir su employer son temps aussi bien que le roi de la Fève , je lui livre

la première médaille pour récompense, et parlant ensuite à mes enfants : « Si vous vouliez toujours être raisonnables comme depuis deux semaines, il ne vous faudrait un maître que pour vous amuser et vous faire changer de classes : car vous n'oublieriez jamais que le bonheur à venir dépend particulièrement de la bonne conduite tenue dans l'école. » Convaincus enfin des avantages d'une bonne lecture par les résultats que nous venons d'obtenir, nous allons tous à la messe prier Dieu qu'il daigne nous maintenir dans ces heureuses dispositions.

Après m'avoir tourmenté pendant 5 ans par la vivacité et la mobilité de son caractère, Félix, devenu mon meilleur élève, ne s'est plus attiré le moindre reproche. Quant à Charles , depuis sa réconciliation avec Félix, il n'a pas cessé de se distinguer; et quoiqu'il eût peu de facilité pour apprendre, il parvint, 2 ans après , à force de travail et de constance, aux premières places dans nos 6 branches d'enseignement.

Aussi, tant à cause de leur exactitudey de leur activité, de X^nv douceur çX. de leur sévérité, que de leur indulgence , de leur bonté pour tous les élèves indistinctement, et de leur attachement pour moi , je me plais, mes amis, à vous présenter ces deux moniteurs généraux comme d'excellents modèles à imiter.

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