DEUXIEME LEÇON
Dans sa première séance , le professeur a essayé de déterminer ce qu'avait été la marche des idées et renchaînenient des faits dans le seizième siècle. Dans cette seconde séance il indique les questions a tr.uter, montre les hommes et les laits principaux , sign.'de les circonstances où l'éloquence religieuse et civile a pu jeter quelque éclat; mais avant tout il jette un coup d'œil sur le passé et sur l'avenir.
Le professeur a commencé l'histoire de l'éloquence à une époque pleine de vie et de grandeur, à ce moment où le catholicisme, dans toute sa splendeur, se jette sur l'Asie à la voiX de Pierre l'ermite et d'Urbain II. Il a montré combien lu prédication de cette croisade avait été logique, raisonnée, éloquente. Nous avons été étonnés de voir, dans une époque que nous appelons barbare, une conscience aussi réfléchie de la réalité, car l'entliousù-snie qu'échauffait cette grande entreprise n'était pns un aveugle emportement, mais le résultat d'un principe posé depuis longtemps et faisant explosion lorsque tout était préparé pour en assiirer le triomphe. Le catholicisme avait la conscience d'une mission divine, elle s'accomplit comme tin devoir.
Le monument le plus remarquable de cette époque est le discours d'Urbain II, qui peut être considéré comme un chefd'œuvre d'éloquence, de logique et de politique. £n suivant ces prédications on reconnaît qu'à mesure que les événements marchaient, l'esprit primitif qui avait déterminé l'explosioa allait ea s'affaiblissant;
que la première croisadeavait été spontanée, mais que les autres n'étaient que des imitations, et que tous les discours qui suivirent furent calqués sur les premiers. En regard des croisades il place Abeiîard qui réveille, dans ce siècle de croyance, l'esprit de résistance et d'opposition qui s'est constamment maintenu depuis.
L'homme qui a attiré principalement notre attention dans ce siècle, parce qu'il en est la personnification, c'est saint Bernard. On est frappé de la grandeur de son caractère, de la supériorité de son génie; nous l'avonsviiconstamtnent poursuivre la même idée et toujours avec un progrès continu. Ainsi, soit qu'il agisse sur sa famille ou sur le cloî:re, qu'il combatte le schisme , qu'il poursuive l'hérésie ou qu'il pousse l'Europe sur l'Asie, nous l'avons vu dominant par l'ascendant de son génie, par l'exemple de ses vertus. La gloire de saint Bernard c'est d'avoir constamment agi sur la société sans retour sur lui-même, de n'avoir songé qu'à l'humanité et de s'être oublié, de n'avoir poursuivi ni la grandeur ni la richesse, mais de s'être contenté de cet ascendant moral qui en fait le véritable souverain du quatorzième siècle. Il a eu pour but de purifier les mœurs, de sanctifier l'humanité et de conquérir la terre au profit du ciel! En parcourant ses sermons on est transporté par la beauté du langage, par la puissance des idées et par cette éloquence pleine de mouvement et d'onction que le christianismeseul peut inspirer.
Après saint Bernard nous trouvons Foui-
ques de Neuilly qui reproduisit en partie les merveilles de Pierre l'ermite, Innocent III , digne successeur des Grégoire et des Urbain. La croisade qu'ils prêchèrent eut pour historien Villehardouin et pour héros les Dandolo, les Quesne de Béthune, les Baudoin ; leurs harangues offrent une éloquence noble et énergique dans laquelle ■vient se refléter leur âme pleine de foi. Plus tard un autre Champenois, Joinville , racontant avec grâce et naïveté les vertus et les grandes actions de Louis IX, nous fait assister à ses conseils où se réglaient les grands intérêts de la religion et de la patrie. Le quatorzième siècle , avec Philippe-le- Bel, nous offre l'avènement de l'esprit politique. Ce roi perfide, dont le seul but était l'abaissement du catholicisme et l'augmentation de ses propres grandeurs , semblait avoir pris pour devise la maxime sacrilège ; « La fin justifie le moyen.» La liberté, donnée malgré lui aux communes, fut tournée , un demi-siècle plus tard, contre la rovauté elle-même, et sous le roi Jean les étals-généraux agissent en maître, puis, débordés à leur tour par le mouvement communal et par le mouvement des campagnes, les partis se succédèrent jusqu'à ce que la royauté se fut de nor.veau emparé du pouvoir.
Le professeur rappelle ensuite les discordes civiles sons Charles YI , et cite le discours de Jean Petit qui fait l'éloge du régicide et du parjure; il cite aussi un prédicateur qui, appelé à parler devant Isabeau de Bavière et le duc d'Orléans, leur adresse de vils reproches , les interpelle au nom de la misère publique, et montre que les souffrances du peuple sont les résultats de l'immoralité des princes et des dépenses qui épuisent le trésor au profit de leurs débauches.
Ap'rèsavoir montré combien lesentijnent moral, l'esprit de nationalité s'était affaibli au milieu des discordes civiles, le professeur parle d'un monument très important mais peu connu des historiens : c'est le Quadrilage
d'Urbain Chartier, secrétaire de Charles VII, qui, ne désespérant pas du salut de la France, ni de la Providence, fait un appel à toutes les passions généreuses et montre que le salut est encore possible si la France n'oublie pas qu'elle est catholique. Ces pensées sont exprimées dans un langage remarquable par son élévation et son éloquence ; la mission de Jeanne d'Arc, accomplie ensuite, n'est que la mise en action de ce manifeste publié sept ans auparavant.
Le règne de Louis XI, époque silencieuse, où le cri même des victimes était étouffé , ne peut nous offrir aucun orateur; mais nous avons les états de i483, assemblés sous la minorité de Charles VIU; le récit des travaux de celte assemblée fut rédigé par Jean Musulin qui en devint le secrétaire après en avoir été l'orateur.
Cette époque n'est pas sans intérêt; il est curieux de rechercher le moment où la parole se réveille après le long sdence du règne de Louis XI ; d'observer l'énergie avec laquelle les sentiment s se manifestèrent. L'éloquence politique devra donc ici nous occuper d'abord , mais à côté de la tribune s'élève la chaire catholique, et l'on trouve, à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle, les noms des Maillard, des Mériot, des Taullin , qui nous offrent des pages bien éloquentes.
I/C professeur montre aussi, à la fin du quinzième siècle, l'éloquence politique sur le théâtre, encouragée par Louis XII, qui permettait à Pierre Gringoire Aristophune Grossin de faire la guerre aux vices, à la corruption et a l'ambition du clergé et de la noblesse, et qui se livrait lui-même aux tj'aits de la satire afin de mieux connaître la vérité; mais il dit qu'il serait inutile de chercher de l'éloquence dans ces essais dramatiques.
Il divise le seizième siècle en trois périodes distinctes : la période d'action, la période de réaction et la période de transaction à laquelle on jiourrait ajouter la période d'organisation qui comprend le règne de Henri
IV et les efforts de ce prince pour assurer la société sur des bases inébranlables. Dans la première période qui contient la marche ascendante du calvinisme, il voit d'abord quelques libres penseurs tels que Marot et Rabelais, et arrive ensuite à Calvin, qui au commencement du seizième siècle opéra une réforme dans la langue française, et dont la prose harmonieuse et logique se prête merveilleusement aux mouvements de l'âme et à la rigueur du raisonnement. Ensuite il nous fait assister aux états de Blois et la réunion des notables à Fontainebleau, où se montre dans sa grandeur et son impuissance la noble figure du chancelier de l'Hôpital. C'est à peu près tout ce que lui offre cette époque.
La deuxième période est bien plus en action qu'en parole, c'est la crise du combat, c'est la lutte du catholicisme et du calvinisme par les armes. On y trouve cependant un grand nombre de sermons, de discours et d'écrits politiques et religieux dans lesquels il faudrait étudier les progrès de la langue et l'action des passions sur la langue. Ces faits oratoires peuvent se grouper autour du massacre de la Saint-Barthélémy et des états de Blois.
Pendant cette période de réaction en dehors des événements politiques et religieux , le professeur remarque quelques hommes qui appartiennent exclusivement
à la littérature, tels que Ronsard, Baïf et Jodelle, qui réformèrent la langue à l'aide du grec et du latin, mais qui étaient en même temps les plus fermes soutiens de l'antique foi religieuse et politique; il leur oppose d'Aubigné, dont les satires amères et violentes respirent l'indépendance et l'audace de l'esprit réformateur, Philippe de Mornay , qui défendit sa cause avec l'épée et la plume, Montaigne et Etienne de la Eoétie.
La période de transaction offre une abondante moisson; c'est le dernier effort'des passions qui s'éteignent, mais qui en s'éteignant jettent une vive lumière. Le principal monument de cette époque est la satire Ménippée. ^
La période d'organisation nous offre' Henri IV sous un aspect nouveau ; nous trouvons dans ses lettres et ses discours une précision d'idées et de langage qui permet de le classer parmi les écrivains et les orateurs.
C'est un trait qui lui sera commun avec l'homme le plus complet, le plus vaste génie des temps modernes. Lorsque ces hommes rompus aux affaires, habiles à manier l'epée, prennent la parole, comme leur esprit s'est trempé à l'égal de leur caractère, leur langage reluit et frappe comme l'acier qui a brillé dans leurs mains.