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LES DEUX PRIÈRES

Le crépuscule étendait sur Grenade la belle ses draperies brumeuses, quelques lueurs rouges , indécises , vacillaient encore çà et là sur les cimes dentelées de ses coupoles moresques, telles que les mourantes clartés d'un feu qui s'éteint; mais déjà la lune se levait dans l'azur du ciel et versait sur la cité du maure sa lumière soyeuse et blanche. Enlin, la dernière frange pourprée

que le soleil peignait à l'occident et qui brillait sur la délicate architecture dé-' coupée à jour de l'Alhambra et de l'Ai-' baycin, comme une étoffe de pourpre brodée de gris cendré, venait de disparaître, et les étoiles laissaient seules tomber leurs scintillantes lueurs dans le Hénif .vux psil lettes d'or, «hiris le Dnero ;m\ s.djies d'.irgent, sur le feuillage mobile des j;irdrnti du-

Généralife; et le grenadier aux fleurs de flamme, l'oranger aux pommes d'or, le citronnier aux enivrantes émanations, confiant à la brise vagabonde la suavité de leurs parfums, les jets d'eau retombant eu pluie de poussière dans les bassins de marbre, mariaient seuls leurs luurmures à la voix mystérieuse et enchanteresse du Kobï solitaire.

La dixième beure de la nuit avait sonné; les muphtis et les muezzins méditaient encore dans Grenade sur quelques maximes du Coran, mais eux seuls entretenaient la lampe aux longues veillées; depuis longtemps les minarets étaient déserts.

Et pourtant dans l'un d'eux, à travers les sveltes colonnettes qui soutenaient la nef, on pouvait encore apercevoir un homme et une femme. Le premier était debout, la tète levée, l'autre était agenouillée, son front frappait le parvis, et de son turban incliné, la gaze soyeuse de son voile retombait en plis pressés sur les dalles blanclies et noires de la mosquée.

Et le premier, croisant les bras sur sa poitrine, disait à voix haute et l'orgueil au front:

« Béni sois-tu , Allah ! Tu m'as favorisé. Le chêne , qui étend au loin ses rameaux verdoyants, dont les racines déchirent le sol, dont les dernières feuilles arrêtent les "«luées au passage, qui prête son ombrage à la caravane errante, est tel que l'homme, car sa force étend sa puissance , il sillonne le sol plus profondément que la racine du cViéne, son esprit s'élève plus haut que les derniers rameaux de l'arbre gëjtnt , et sort appui met à l'ombre le vieillard blanchi, la femme impuissante et l'enfant au berceau ! Béni sois-tu donc, Allah, qui m'as fait homme ! »

Va la Musulmane, frappant de sa main sa poitrine, avec uue voix tremblante et humble prononça :

«Béni sois-tu, Allah! Ton regard a bien voulu descendre jusqu'à ta faible créature ! Le roseau qui se courbe et ploie sa tige sous

une pluie d'orage, les fleurs que dessèche et fane le simoon destructeur, est telle que la femme ; car la menace de l'homme fait tomber son front dans la poussière et le vent de sa colère effeuille rapidement sa vie- Mais bien souvent le roseau se redresse au rayon du soleil , la fleur r'ouvre son calice à la goutte de rosée ; et un bienveillant regard est son rayou de soleil, une douce parole, sa goutte de rosée! Béni sois-tu donc, Allah, qui m'as fait ainsi qu'il t'a plu ! »

Et le Musulman reprit :

« Béni sois-tu ! La science est le domaine de l'homme, son esprit, ainsi que l'aigle, attire, fend les nues et va par-delà ce dôme de saphir où tu as posé ta gloire, le regard de son âme pénètre comme celui du lynx dans la nuit dont se voile la science et avec ses lumières il en dissipe les ombres. Sa voix célèbre ta louange en des chants mélodieux , sa main retrace ta beauté sur la toile inerte, sur le marbre glacé et leur souffle une étincelle de vie. Après toi c'est le roi , le créateur, le Dieu de la nature. Béni sois-tu donc , Allah , qui m'as fait homme! »

Et la Musulmane continua :

« Béni sois-tu I La femme ignore mais elle croit ; jamais sa bouche n'a chanté tes louanges en harmonieuse poésie, mais elle a prié de l'âme; elle ne s'est pas élancée avec l'aigle royal dans les régions où courent les nuages, mais, comme l'alouette qui bâtit son nid dans la fougère avec le flocon de laine retenu par la branche épineuse de î' églantier à la blanche brebis, elle a reçu tes bienfaits avec ignorance mais avec foi, et chaque soir, chaque matin, elle te répète, comme l'oiseau matinal, son hymne de rer'. connaissance et d'amour. Béni sois-tu donc, Allah, qui m'as fait ainsi qu'il t'a plu ! »

Et le Musulman: ,

« Béni sois-tu ! La puissance est à l'hommev , Lui seid revêt la pourpre, sa main tient le sceptre, son front la couronne du diadème j il discute avec les sages et la porte des hoa~r

neul^ ^'ouvre devant luij il commande et il

est obéi, il passe et les fronts se Souillent de la poussière du sol, et les lèvres essuient la fange de ses pieds» Il domine la femme comme le palmier domine au désert l'humble kuratus qui reverdit à l'oasis. Béni soistu donc> Allah j qui rti'as fait homme! »

Et la Musulmane:

« Béni sois-tu! La femme passe inaperçue dans le monde, l'oubli ensevelit sa -vie, son front ne se dévoile qu'à son maître et seigneur; lorsqu'elle a cessé de lui plaire il la vend au bazar^ sans pitié, comme dn Tend une vieille cavale qui est devenue rétive. Mais ainsi que le pèleiin qui, revenant du Saint Tombeau, retrouve le palmier du désert qui lui prêta son ombrage et ses fruits renversé par l'oeragan qin hurle no désert ; lorsque la fortune , les honneurs ont cessé de sourire à l'homme, il se retourne vers la femme qu'il a persécutée et puise.cn son âme la consolation aux paroles de miel, comme le pèlerin puise dans la faculté de l'humble kuratus qu'il avait foulé aux pieds l'eau du ciel qu'il a conservé. Et tous deux te rendent grâce, ô Allah! d'avoir placé sur leur route la plante qui désaltère et la femme qui console. Béni sois-tu doue, Allah , qui m'as fait ainsi qu'il t'a plu ! »

Et le Musulman :

n Béni sois-tu ! L'homme est libre quand l'hirondelle passagère voit la feuille jaunie se détacher des bruns rameaux , les fleurs devenir de plus en plus rares, l'émail du vallon se flétrir, elle prend son vol et va par delà les flots amers chercher un autre printemps. Quand les honneurs, les richesses ont cessé de pfddlîuet lêxvt {à\euts à l'homme , aucune chaîne ne le retient , il part, passe les mers et lui aussi va ie ttéér, dans une autre patrie, une fortune, de nouvelles faveurs. Béni sois-tu donc, Allah , qui m'as fait homme ! »

Et la Musulmane :

« Béni sois-tu ! La femme est esclave , sa vie n'est qu'un rude passage, son sérail la prison qui l'a vn naître , qui la verra mou-

rir. Elle est comme l'oiseau dans sa cage , restreinte comme le passereau prisonnier qui sautille à la longueur du fil de soie qui le retient captif. Mais au moins pour lui n'est-il rien à craindre des dangers de la route ; pour la femme esclave n'est-il rien à redonter des vicissitudes humaines; mais pour l'hirondelle voyageuse il y a toujours les rets de l'oiseleur, la flèche aiguë que lance le chasseur, toujours pour l'homme audacieux, les pièges de l'envie, les dards de la calomnie et la tempête qui soulève la vague écuraante ; respecte la goutte d'eau tombée dans le creux d'un rocher. Béni soistu donc, Allah, qui m'as fait ainsi qu'il t'a plu!»

Et le Musulman reprit :

« Béni soih-tu ! Le plaisir et le bonheur sont à l'homme ! Les parfums enivrants cèdent leurs vapeurs odorantes à l'eau qui bondit dans ses bassins de porphyre, la terre produit, et ses fruits les plus délicats, ses fleurs les plus élégantes viennent charger sa table; les sorbets les plus savoureux remplissent ses coupes d'or ; le marbre, le jaspe, la soie, les perles embellissent sa demeure, et tout, jusqu'à la femme, fut créé pour son plaisir; car tandis que les voix mélodieuses des belles filles d'Orient enchantent son oreille, la danse des houris Géorgiennes repose son œil fatigué. L'homme seul est heureux; la force, la gloire, la puissance, la liberté sont à lui ; à lui seul, le bonheur . et d'éternels privilèges. Béni sois-tu donc, Alïah, qui m'as fait homme! »

Et la Musulmane ajouta:

« Béni sois-tu donc! La faiblesse, l'oubli, l'ighôiancë, l'esilé^d^e sont à la femme. Son cœur est comme la terre que le sol hutneéfe riùit et jour de rosée ; le malheur l'inonde de larmes; mais comme la rosée fertilise et verdit le sol, les pleurs, toujours renaissants, font germer dans l'âme de la femme cette fleur souple à l'orage, la résignation. Et quand avec cette vertu elle a un enfant qui la baise au front et lui dit: « Ma mère. » Alors elle est plus heureuse

que l'homme au milieu des joies délirantes du luxe. lia voix de son fils chéri lui est plus harmonieuse que les chants des syrènes orientales , le premier pas qu'il essaie sur la mousse lui est plus doux que les danses aériennes des vierges de Géorgie, et le cœur de son enfant, le seul trésor digne d'elle sur cette vallée de misère et de boue. Béni soistu donc , Allah ! béni et sept fois béni toi qui m'as fait femme et mère ! »

Elle Musulman, inclinant légèrement la tête, sortit et s'en alla sans que sa prière lui eut remué l'âme; mais la Musulmane, frappant trois fois le parvis de son front, se leva et partit à pas lents , le cœur soulagé, une douce larme à l'œil.

En ce moment l'ange du soir, le bel Israfil, traversait l'atmosplière embaumée de Grenade, et planait sur les flèches aiguës

voix, surmontant les mille bruits de l'infini, transporta les anges dans un religieux silence, et les mondes épars dans l'espace s'arrêtèrent pour l'entendre.

n Heureux celui qui se résigne et bénit la main qui l'a frappé , heureux ! trois fois heureux celui-là ! qu'il me nomme Seigneur, Allah ou Jéhovah, il a une place à lui parmi

mes eius: »

Il dit; et il se fit, au milieu des vierges du ciel , un radieux espace au-dessus duquel se suspendit une couronne inoccupée. Et soudain les cordes d'or des harpes éoliennes recommencèrent à frémir sous les doigts des archanges, et les brises du paradis, les lumineuses étoiles, les planètes d'or chantèrent d'une seule voix :

<■ Heureux, trois fois heureux celui qui se résigne et bénit la main qui l'a frappé !

de ses minarets. Il entendit la prière des Hozannah, salut et gloire au roi des rois.

deux Musulmans, les recueillit sur son aile de rose, et, fendant rapidement les régions éthérées, arriva au pied de l'Éternel. Et une nuée passa devant le front du Très- Haut à l'orgueilleuse prière du Musulman, comme on voit souvent une vapeur grisâtre amenée par les venis devant l'étincelant soleil; mais elle se dissipa à la tendre et humble action de grâces de la Musulmane. Puis le Seigneur parla et l'harmonie de sa

dans les hauteurs des cieux!... »

Et sur la terre, la femme musulmane, penchée sur le berceau de son enfant, sen-> tait bruire en son âme comme un pressentiment du ciel, quelque chose de cette ravissante mélodie , et tout en s'endormant ses lèvres murmuraient encore :

« Béni sois-tu, Allah, qui m'as fait ainsi qu'il t'a plu ! »

M"« Michel ***.

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