OUPHÉE ET LE ROSSIGNOL
Fable imitée du latin de Strada, célèbre jésuite du dix-septième siècle.
Celait aux premiers jours de la belle saison ; Le dieu brillaut des airs, las d'éclairer les mondes, Précipita son char du vaste sein des ondes ; La tranquille Phébé monta sur l'horizon , Quand , pour charmer ses maux , l'inconsolable
Orphée En vint entretenir les échos du Rlphée ; Pâle , les yeux en pleurs , le trouble dans l'esprit , Sur les bords du Strymon, gémissant, il s'assit, Et prenant dans ses mains sa lyre enchanteresse , Il modula des airs dont la douce tristesse, Pénétrant dans les cœurs , y transmet son tourment. II marie à sa voix les accords de sa lyre ; Et sa lyre, et sa voix, que l'amour seul inspire, Sont l'organe expressif, l'écho du sentiment. Sensible comme lui , Duprez ainsi soupire, Quand un coup d'œil fatal détruisant son bonheur, Il exhale si bien les tons de la douleur , Et de Gluck dans nos cœurs fait passer le délire ! Il appelle Euridice... et sa voix triste expire En nommant Euridice. Il pousse avec lenteur Les sous plaintifs el sourds d'une sonthre harmonie; Mais en vain par ses chants mou âme est attendrie. L'inflexible Plulon révoque sa faveur.
Orphée, ainsi ton art charme et peint ton malheur ; Ainsi tout reconnaît sa force impérieuse. Les habitants des bois et des eaux, et des airs. Accourent, maîtrisés par les puissants concerts... Des rossignols jaloux la voix mélodieuse Pourra t-elle enfanter d'aussi tendres accents .=> Ose , nouveau Linus , provoquer par tes chants D'un nouvel Apollon la lyre harmonieuse! Que l'art réponde à l'art; mais que vois-je? Il m'en-
leud!
Du haut d'un vert platane il répond à l'instant. Le faible oiseau, rival du chantre de la Thrace, St-ni dans son jeune cœur naître une grande audace , Roule dans son gosier de doux gazouillements; 11 renfle par degré ses légers silflimeuls. Il brûle de lutter ; Orphée avait à peine Fait retentir les airs d'un prélude enchanteur,
Qu'on ouït des bosquets l'innocente sirène , Philomèle aux rochers conter aussi sa peine , Et dépeindre Thésée à sa fidèle sœur.
Orphée attendrissait, l'oiseau charme le cœur. Tous les yeux attentifs sont pour le téméraire. Orphée en souriant accepte le combat; Et pour l'aiguillonner sa main douce et légère Au son qu'elle tirait donne un peu plus d'éclat. Le héraut du printemps en saisit les nuances , Et plus accentué n'est pas moins délicat. Son art brille toujours même dans ses silences. De son gosier sonnant la flexibilité Développe avec grâce, avec légèreté, Ces éclats adoucis , ces faciles cadences , Ces trilles sémillants , ce port de voix flùlé Qui, fait pour l'Ausonie , est en France imité. Surpris, presque jaloux , de ces grâces naïves, Admirant tant d'orgueil, Orphée essaie alors Des modulations plus tranchantes , plus vives. Il voltige, il parcourt les plus brillants accords. L'amonr-propre est piqué, vain dépit ! vains efforts! Son rival reproduit ces beautés fugitives. Suave, sémillant, grave, aigu tour à tour Sa musique devient pittoresque , expressive. C'est la flùle de Pan , c'est la voix de l'amour , De l'émulation tant la flamme est active! Toujours plus éionné des élans de sa voix , Essayant tous les tons que son art multiplie , Orphée habilement les croise , les marie. Sa lyre prend une âme el parle sous ses doigts. Sa cadence à propos ralentie est pressée , Rend les troubles du cœur, exprime la pensée; Il étonne , il émeut tous les hôles des bois. Par un jeu contrasté tantôt il fait entendre Les airs harmonieux d'un luth sonore et tendre , Tantôt les cris du oestre ou des bruyants clairons. Il sait d'un mode à l'antre el monter el descendre; Et tel que fui Nourrit il peint avec ses sons. L'Orphée ailé s'anime, il sait réduire, étendre, Opposer , r'accorder, embellir tous les tous ; Âprèi avoir filé d'éclatantes roulades ,
Un moment il se tait.,. Puis soudain sa voix part , Précipitant des sous les rapides cascades, Désespérant Orphée, et défiant son art.
«Petit audacieux, quelle est donc ta folie? S'écrie en rougissant le vainqueur des enfers! Penses-tu, téméraire, avec ces faibles airs, L'emporter sur le fils du dieu de l'harmonie. Sur ce fils qui fléchit et Cerbère et Pluton, Alors que de son art déployant la magie , Il arracha sa proie à l'avare Achéron ? Non , non, je te vaincrai , j'en jure sur cette lyre! » Il dit : l'enthousiasme échauffe son délire ; Ses doigts volent; il double, il triple les accords; Quels sons il fait jaillir , qu'il est céleste alors! Je l'entends, il effraie, il ravit, je frissonne; Je distingue les cris des animaux divers ; Il imite le bruit de l'essaim qui bourdonne ,
L'oisillon gazouillant ramage dans ses airs ; Il peint le tintement de l'airain qui résonne. Les mugissements sourds des frémissantes mers, L'écho retentissant du tonnerre qui gi onde , Le sifflement des vents qui luttent dans les airs , Le souffle des zéphirs , le murmure de Ponde. Apollon, suis-je admis à les divins concerts? Oui, ton fils m'y transporte, et sa lyre éloquente Voit l'univers sensible aux beautés qu'elle enfante. Epuisé, haletant, l'ambitieux oiseau Voudrait tenter encor un triomphe nouveau ; Il cherche à rappeler sa force évanouie ; Mais, hélas! c'en est fait ; sa voix grêle, affaiblie, Ne forme que des sons dont la débilité Trahit son impuissance et sa témérité.
Il cède à son vainqueur , et, tombant sur sa lyre , De douleur et de honte à ses yeux il expire.
COURS DE LA SORBONNE