‹ La Mère-institutriceChapitre 14 sur 224 · QUELQUES VOIX · texte numérisé non relu

QUELQUES VOIX

Comment lutter avec ces demoiselles ?

MONSIEUR LEVASSEUR

On essaie; vous n'avez pas d'énergie, mesdemoiselles. A votre âge ! mais le sang devraitvousbouillir dans les veines. Allons, mademoiselle Clara, montrez- nous une mine radieuse et metlez-vous à l'œuvre.

[^Elle secoue la tête sans sourire.)

MADAME VALEREY.

Vous lui faites trop d'honneur, monsieur, d'attacher la moindre imporlance à elle; ce que nous pouvons faire de plus, c'est de la laisser entièrement libre d'agir comme elle l'entendra. [Ils sortent.) ( Un petit moment de silence. )

PAULINE

Je vais commencer de suite mon tableau pour faire plaisir à madame; mais je sens que jamais je n'aurai le courage de parler en public.

CLOTILDE

Peut-être, ma chère. Mon Dieu! comment n'essaies- tu pas de prendre un peu sur toi! Mais, en tout cas, j'espère réussir, et....

CLARA

Et... et... vous croyez bonnement que je vais vous laisser vous arroger mes droits? Pas du tout; je ferai mon tableau et je le réciterai; ainsi vous pouvez vous épargner la peine de commencer le vôtre.

PAULINE

Il nous sera toujours utile de l'avoir fait*

Et voilà les trois jeunes filles traçant leurs méridiens, leurs parallèles, indiquant la place qu'occupait chaque peuple, chaque ville, les événements remarquables arrivés dans ces antiques contrées, les grands hommes qui y ont vécu, puis les révolutions qui ont fait disparaître ces anciens peuples et ont amené à la longue une nouvelle langue, de nouveaux habitants et des villes modernes.

Toutes trois étaient trop fortes en histoire, toutes trois avaient un style trop pur pour rester inférieure l'une à l'autre, et, en vérité, on n'aurait pu donner la moindre préférence à l'un des trois devoirs. Les jeunes personnes, debout devant la toile noire, répétaient à haute voix, au moins dix fois par jour, ce qu'elles devaient dire à la distribution. Mais Pauline ne cessait d'assurer que son ouvrage ne valait rien, et plus le moment approchait, plus elle se sentait tremblante.

Clara, contente d'elle, avait au contraire quelque chose de trop affecté dans son assurance; on remarquait une certaine emphase, une teinte de pédantisme dans le son de sa voix.

Quand on assiste aux distributions des prix dans les pensions bien tenues, qu'on admire l'ordre admirable régnant parmi les élèves, on s'étonne, mais on ignore quelle peine se sont données les sous-

maîtresses pour obtenir un tel résultat, avec quel zèle elles ont stimulé les nonchalantes, comprimé les évaporées, maintenu les indociles, combien de répétitions pour les moindres choses; et c'était ce qui arrivait alors chez madame Valerey. Mademoiselle Desprès, maîtresse de la grande classe, travaillait bien avant dans la nuit pour des ouvmges qui sans elle menaçaient de n'être pas finis, et le jour suffisait à peine pour qu'elle fit répéter la sonate de l'une, la narration de l'autre ; les trois tableaux surtout l'occupaient beaucoup. Sa favorite était la douce et bonne Pauline; elle aurait voulu lui donner du courage, rendre de l'assurance à sa voix, l'empêcher d'hésiter en parlant; et voyant que ses efforts seraient inutiles et que jamais Pauline ne prendrait sur elle d'occuper une heure l'attention générale, elle se rattachait à Clotilde; car, sans commettre la moindre injustice envers Clara, elle l'aimait peu. L'impertinente jeune fille l'avait soïivent blessée; ces choses-là se pardonnent, mais ne s'oublient jamais, et de tout son cœur mademoiselle Desprès souhaitait que ce ne fût pas Clara qui brillât le jour des prix. Avis aux pensionnaires ayant à se reprocher peu de soumission ; elles peuvent espérer de la justice, mais aucun de ces soins affectueux qui touchent et encouragent les élèves douces et aimables.

« Clara, — avait déjà répété vingt fois mademoiselle Desprès, — Clara, ayez donc plus de naturel dans la voix; ne soyez pas si droite et si raide au tableau.

Vous aimeriez peut-être mieux, mademoiselle, que je me misse à balbutier comme Pauline , ou à répéter mon catéchisme comme Clotilde ?

MADEMOISELLE DESPRÈS

Il n'est pas question de vos compagnes; vous avez la mauvaise habitude de les taê- 1er sans cesse à votre conduite.

CLARA

C'est parce que je trouve qu'il y a à dire sur elles comme sur moi.

MADEMOISELLE DESPRES.

Aussi entendez-vous que je ne leur ménage pas les observations, et du moins elles tâchent d'en profiter.

CLARA

Mais moi je m'amuse à présent, et quand il le faudra je saurai bien prendre le ton convenable.

MADEMOISELLE DESPRES.

Non; si vous vous accoutumez à mal faire, vous ne pourrez plus changer. »

Mais Clara, sans tenir compte de l'avis, continuait à déclamer avec emphase. A la fin elle fâtfha tout -à-fait mademoiselle Desprès, qjii jugea que cette affectation continuelle à lui tenir tête devenait d'un mauvais exemple, et promit de faire donner une sévère leçon à l'indocile Clara.

Quand madame Valerey entra dans la classe, elle lui dit : « Madame, il est impossible de forcer Pauline à se charger du tableau; la pauvre enfant en tomberait malade. Quant à Clara, elle déclame comme au théâtre, et trouve sans doute que ce genre est parfait; car malgré mes conseils, même mes ordres , elle ne veut rien y changer.

CLARA

Ah ! par exemple, mademoiselle, je vous ai dit que le jour des prix je....

MADEMOISELLE DESPRES.

Je ne saurais assez me plaindre de son insolence et de son manque de soumission.

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