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DES DEUX PIGEONS

(la fontaine.)

Après nous avoir dit en vers éloquents la destinée orageuse d'un chêne fier à la tête hardie, à l'esprit dominateur, La Fontaine touche une corde plus douce de sa lyre naïve et vient nous raconter dans son gracieux langage les pures amours de deux pigeons.

« Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre.

Ce seul vers nous les peint tels que nous les avons devinés , partageant le même nid et les mêmes plaisirs, et nous voyons d'ici leur soyeux plumage, lissé par des baisers, sans que jamais un coup de bec ne vienne en arracher des plumes. Mais les pigeons comme les hommes se lassent de tout, même du bonheur! L'inconstance est dans la nature; aussi à peine a-t-on prononcé le mot de joie que déjà elle n'existe plus !...

« L'un deux , s'ennuyant au logis , «• Fut assez fou pour entreprendre « Un voyage en lointain pays.

Que ce mot fou est là bien placé ! et que sans dévoiler la fin il la fait tristement prévoir !

Lorsque dans une affection un des cœurs, seul, change, celui qui reste fidèle emploie pour le retenir raille manières différentes, car tous les moyens sont bons pour réussir en amour comme en ambition. On commence par parler à l'âme de l'inconstant , à celte âme qu'on est habitué à trouver toujours ouverte.

« L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire ? •• Voule?-vous quitter votre frère?

« L'absence est le plus grand des maux!... « Non pas pour vous, cruel!,..

Ce dernier mot est plein de sentiment. Il accuse pour être contredit, selon qu'on fait toujours quand on aime. Puis, voyant que les considérations de tendresse ont perdu de leur pouvoir, on s'adresse à l'égoïsme, cette corde fausse qui, hélas ! vibre presque toujours chez l'homme comme chez l'oi-

«... Au moins que les travaux , « Les dangers , les soins du voyage , « Changent un peu votre courage.

Le pauvre pigeon , qui voulait effrayer son ami s'effraie lui-même; les craintes qu'il cherchait à inspirer passent dans son esprit. L'amour rend si craintif!

« Encore si la saison s'avançait davantage!

Il l'engage à la patience; il ne veut pas lui dire de renoncer à ses projets; mais le prie seulement d'en remettre l'exécution. Quelle charmante délicatesse! joignant les tristes présages aux conseils, il lui dit :

« Attendez les zéphyrs. Qui vous presse ? Un corbeau

« Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau.

Quand c'est l'aniilié qui dicte nos discours, nous revenons toujours malgré nous à nous adresser à celle que nous cherchons à ranimer dans un cœur refroidi. Nous sentons bien que sa puissance est amoindrie, irnnis nous espérons la faire renaître. Nous

nous disons : '< Elle n'existe plus , tout à l'heure, elle reparaîtra. » Traitant notre bonheur comme un absent.

En effet le pigeon, après avoir parlé à la timidité de son frère a de nouveau recours à sa tendresse en lui peignant ce qu'il souffrira sans lui .

" Je ne songerai plus que rencontre funeste ,

« Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je il pleut !

" Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut ?

<• Bon souper, bon gîte et le reste ? »

Dans les petites comme dans les grandes choses on retrouve l'indécision de cette nature toujours changeante , parfois sublime, souvent bien faible.

« Le discours ébranle le cœur

« De notre imprudent voyageur; « Mais le désir de voir et l'iiumeur inquiète « L'emportèrent en fin

C'est bien là ce qui se passe chez tous ces gens qui n'ont de constance que dans une voie mauvaise et qui sacrifient chaque jour un bon sentiment , une disposition heureuse à un vain désir de curiosité frivole. Et alors que font-ils? Ils cherchent mille raisons captieuses pour sécher des larmes du cœur par de fausses consolations, pour étouffer des regrets fondés par des promesses futiles. Et qu'importe à celui qu'on abandonne les récits du retour? Qui lui paiera ses souffrances? Sera-ce la narration joyeuse d'un plaisir goûté sans lui, tandis qu'il pleurait dans la solitude ?

a . . . . Il dit : « Ne pleurez point ;

« Trois jours au plus rendront u)ou âme satisfaite;

« Je reviendrai dans peu conter de point en point

" Mes aventures à mon frère , « Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère « N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint ,

€< Vous sera d'un plaisir extrême ; « Je dirai : J'étais là , telle chose m'advint.

" Tous y aurez élè vous-même.

Qu'il faut que le besoin de changement soit inhérent à tout ce qui existe puisqu'il étouffe les plus louables sentiments , endurcit les natures les plus tendres, donne le pouvoir de braver le chagrin de la meilleure moitié de soi-même, et que,

« Â. ces mots en pleurant ils se disent adieu , « Le voyageur s'éloigne

Ici commence le récit des voyages de l'inconstant, récit qu'il serait difficile d'analyser puisqu'il ne contient qu'une suite de faits. Nous nous bornerons donc à rendre hommage à la grâce, à la naïveté qui y régnent, à l'heureux choix des expression. Nous dirons combien le style en est coulant, rempli de mots qui font image, et nous arriverons au mot oii ,

" La volatille malheureuse, «Demi-morte, demi-boiteuse, « Droit au logis s'en relourna.

" Que Lien , que mal elle arriva o Sans autre aventure fâcheuse. ■>

On a pu murmurer contre l'auteur de ses souffrances, maudire une curiosité qui a causé de si vive^ peines; mais il n'est pas dans l'amitié de reculer à la vue de l'objet aimé, eùt-il été notre bourreau! Tous les ressentiments tombent en sa seule présence; toutes larmes se sèchent quand il sourit; le cœur entier s'épanouit sous son regard. On ne se souvient plus qu'on a souffert, on se rappelle seulement qu'on aime! Et s'il revientmalheureux?..0h! qui exprimera l'immense séduction de sa douleur, l'irrésistible potivoir de ses pleurs? La Fontaine lui-même n'a pas osé les décrire; mais qu'il les laisse bien prévoir par ces vers pleins de révélations et de sentiments.

<■ Voilà nos gens rejoints , et je laisse à juger

<< De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines! •

M"* Mathilde C.

BIOGRAPHIE

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