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D'UNE ROSE D'AUTOMNE

Oli Nina! ma sœur Nina! qu'elle était belle et combien je l'aimais; c'était moi qui l'avais bercée tout eufant de traînantes chansons , moi qui avais partagé ses jeux , écouté sa douce rêverie de jeune fille, et c'est encore moi qui plus tard lui ai aidé à mourir.

Oh! qu'elle était enjouée, folâtre et rieuse quand, à douze ans, elle balançait aux branches inclinées d'un saule, dansait sur la pelouse , poursuivait une demoiselle bariolée, ou chantait de sa voix douce et fraîche un joyeux rondeau ! Qu'elle était touchante quand , une larme à l'œil , elle donnait son aumône au vieux mendiant,

écoutait la longue plainte du petit pauvre et priait le soir pour tous ceux qui pleurent ! Oh ! c'était un ange , ma Nina ! un ange que Dieu avait envoyé à notre mère pour essuyer ses larmes et lui donner nn peu de bonheur en cette vie ; mais quand l'affliction disparut, quand revint le sourire, les anges, les autres frères de Nina qui la pleuraient depuis seize ans prièrent sans doute le Seigneur afin qu'il leur rendît cette sœur voyageuse et Dieu le rappela de la terre d'exil. Alors ce fut à nous de prier , de pleurer. Oh ! elle fut longue notre angoisse , elles furent ardentes nos prières, et pourtant elle ne revint plus , ma sœur Nina î

Oui , elle avait seize ans quand ses joues pâlirent et se creusèrent, quand la phthisie marqua son front d'une empreinte mortelle et ne lui laissa de rie qu'en les yeux et la voix. Oli ! je m'en souviens bien de son dernier soir.

Notre mère avait été prier à l'église voisine pour sa fille bien-aimée, j'étais seul avec Nina. Assise sur le fauteuil qu'elle n'avait pas quitté depuis deux longs mois, le front penché sous les longs anneaux de sa chevelure blonde, elle rêvait, souriant les yeux grands ouverts à une pensée qui lai traversait l'esprit, tandis que moi je voyais impuissant se consumer sa jeune vie et mon cœur bondissait douloureusement toutes les fois que le râle retentissait plus sonore en ses poumons. Enfin elle l'eleva la tête vers moi et me dit avec sa voix doucement voilée :

« Frère, ouvre la jalousie et mène mon fauteuil devant le balcon, je veux voir encore une fois le vallon , le ciel et les .nrbrcs , je veux entendre encore la cloche de l'église lointaine et redire avec toi \' Angélus.

— Pourquoi cette pensée si triste , ma Nina ? Bien longtemps tu reverras le vallon, la cloche vibrera bien des fois à ton oreille ; mais reste là ce soir, l'air est bien vif, voilà que septembre va finir. Ne te souvientil plus qu'il y a un an après les vendanges on avait allume du sarment dans l'âtre pour le repas et les danses du soir ?

— Oui , mais cette année il ne fait pas froid ; regarde- moi , je brûle. * Et elle me tendait sa main maigre et tremblante de fièvre, n Je t'en supplie, Edouard, continua-t-clle, je veux voir le rosier que tu m'as donné. Ce matin il y avait une belle rose ; je ne veux pas la cueillir, pauvre rose, mais je veux respirer son doux parfum. Puis, du balcon, je verrai revenir ma mère , le vieux prêtre qui doit venir ce soir , etje serai heureuse. » Et son regard brillait à ces derniers mots, d'une exaltation religieuse, moi je frémissais de douleur, sous le poids d'un vague pressentiment, et pour-

tant je ne pus résister à sa prière. J'ouvris la fenêtre, je fis rouler son fauteuil devant la terrasse ombragée de grenadiers et d'orangers, puis ramenant sur son front transparent comme une porcelaine éclairée par une lueur le chaperon de sa mante noire, je restai debout à côté d'elle.

Quelque temps elle plongea avec délices ses regards dans la vallée ombreuse , sur les coteaux boisés ; puis elle se prit à me redire lentement sa longue rêverie de bonheur, l'entrecoupant tour à tour de joyeuses espérances ou de pressentiments funestes. Souvent je l'interrompais, le cœur brisé, pour lui dire : « Assez , Nina, assez; tu te fatigues à parler longuement. » Mais elle me répondait , naïve comme toujours : « Non, Edouard, non, tout à l'heure la fauvette du vieux marronnier chantait; j'ai parlé et elle a gardé le silence ; maintenant qu'elle reprenne ses joyeux accords et je me tairai à mon tour. »

Et en me montrant les vieux noyers, le lac bleu, la ci'oix de la chapelle qui dépassait les bouleaux du vallon, elle disait :

« Edouard, irons-nous encore sur !e lac dans la nacelle aux voiles blanches? abattrons-nous tous deux les fruits du noyer pour les pauvres enfants du village? ironsnous cueillir les fraîches merises sur les vieilles roches brunes, porterons-nous encore à Notre-Dame-de-Bons-Souvenirs des guirlandes et des prières.

— Oui, Nina, oui, nous irons. Que le printemps revienne et tu guériras, et allant loin, bien loin, rêver ensemble, nous félons des bouquefs de roses sauvages, des guirlandes de bluets, nous eu ornerons l'autel de la bonne Vierge, et elle te gardera à ta mère et à ton pauvre Edouard. »

Nin.T me prit la main, me regarda fixement, puis elle médit : « Le crois- tu, frère?

— Oui , Nina , je le crois , je le désire de l'âme! » Elle laissa retomber ma main, me regarda encore, puis secoua la tête avec tristesse.

« Pauvre ami! dit-elle, pourquoi te flat-

ter ainsi! Reverrai-je le printemps? Oli! non, non ! Vois-to , le vallon me ressemble , il est tout flétri, tout pâle ; il y a de l'agonie dans l'air; encore deux mois, et la neige et la mort viendront pour tous deux. »

Il y avait une expression si désespérante dans sa parole que je me mis à sangloter.

« Tais-toi, frère, tais toi; je guérirai, bien sûr. Allons, ne pleure pas, cela me fait tant de mal de te voir souffrir ! oh! cela me fait grand mal. Tiens, montre-moi le rosier; je veux admirer de près la belle rose de ce matin , moi j'aime tant les roses d'automne ! On dirait que Dieu les a poséesdans la guirlande foncée de cette végétation mourante comme pour nous rappeler le printemps et la vie. »

Et ses yeux se tournèrent lentement vers un rosier de Bengale; mais elle poussa un cri d'effroi, pâlit; puis sa tête retomba sur sa poitrine et sa main serra convulsivement la mienne. Effrayé, je regardais aussi. Oh ! je la compi'is bien , pauvre sœur ! c'est que la belle rose du matin s'était rapidement étiolée, c'est que les brises du soir emportaient une à une ses feuilles déjà peu nombreuses!

« Edouard! Edouard! ma mère ! » murmura-t-elle; et ses larmes tombèrent avec ses sanglots.

« Viens, Nina, viens! Tu te fais mal, grand mal avec toutes ces sinistres pensées! » Et je voulus l'entraîner loin de là; mais elle me résista avec force.

« Non, laisse-moi, laisse- moi, frère! Je me flattais de douces espérances tout à l'heure, et voilà que cette rose me les a cruellement ôtées! Vois, elle s'est effeuillée la fleur, effeuillée comme ma jeune vie. Voilà que mes minutes sont comptées, elle me le dit et je le sais : aussi elle ne ment pas, la fleur. Ah! laisse-la-moi regarder et réfléchir sur la mort qui me vient! Lorsqu'une bougie va s'éteindre, ne faut-il point se rassurer contre les ténèbres qui sont proches? Laisse-moi, cette rose est l'horloge de mes dernières heures; il faut que je suive l'aiguille. Oh ! ne tords pas ainsi tes mains,

frère, écoute-moi plutôt; que je verse eu ton âme mes regrets et mes douleurs pendant qu'il en est temps encore. Laisse-moi te dire combien la vie m'était belle , comme vous me l'aviez rendue douce et lécère à porter, ma mère et toi! Et la voilà qui s'en va insensiblement , la voilà qui me quitte comme les feuilles quittent le calice qui les a portées quelques heures! Bientôt une seule feuille restera tremblotante à cette tige nue, et c'est alors, alors que le même souffle de mort nous prendra sur son aile, la pauvre feuille et moi!!

— Nina ! Nina ! oh ! de grâce ! viens l Mais tu te fais mourir! As -tu donc oublié notre mère ? »

Elle me regarda avec un désespoir expressif et me répondit par un sanglot. Je profitai de cette douleur pour la retirer plus loin et fermer la fenêtre ; mais elle souleva le rideau de mousseline. A travers la vitre transparente , ses yeux restèrent fixés sur le rosier fatal et à chaque feuille qui tombait, une larme coulait silencieuse sur sa joue, et un frisson faisait trembler son corps. Moi, aussi, j'étais là, agenouillé près d'elle, soutenant son pâle visage sur mon épaule et regardant la rose effeuillée. Nos âmes confondues dans la même pensée navrante faisaient frémir nos corps d'un même mouvement électrique à chaque pétale détaché par la brise. Oh ! c'était une angoisse sans nom!!

Enfin trois feuilles seules restèrent attachées à la corolle nue, je ne respirais plus. Deux tombèrent d'un seul coup!., il n'en restait qu'une seule!

« Edouard! Edouard! adieu, c'est fini, adieu ! s'écria Nina d'une voix brisée, mourante.

— Nina ! Nina , tu vivras, oh ! tu vivras. Mais c'est une folie, Nina! une fleur, rien qu'une fleur!! ma pauvre Nina! »

En ce moment la porte s'ouvrit; notre mère entra suivie du vieux prêtre à qui Nina voulait eucore redire son innocente vie. La bonne mère courut à sa fille, la prenant

dans ses bras et lisant sur son visage avec son regard pénétrant, son regard de mère, quelles espérances, quelles craintes son absence avait fait naître. « Oh! je suis mieux, bien mieux , ma mère , » dit la jeune fille avec un ineffable sourire. En effet, le râle ne sifflait plus dans ses poumons , ses joues étaient colorées, ses yeux brillaient d'un éclat singulier, je fus frappé du changement de sa physionomie. Le prêtre à cheveux blancs me fit signe de sortir et Nina me montra le balcon en me disant : « La rose ! prends garde à la rose ! ! •>

Oh ! ces mots-là me rendirent toutes mes craintes, et pourtant ce furent les derniers que j'entendis de sa voix aimée. Je m'élançai sur le balcon et poussé par un instinct machinal , murmurant pour prière : « Mon Dieu ! mon Dieu !.. » je m'agenouillai devant le rosier, couvrant de mes deux mains , réchauffant de mon haleine cette dernière et tremblotante feuille de rose, comme si j'avais pu ainsi sauver Nina et la feuille de la brise fatale qui les menaçait toutes deux. Et je répétai toujours : « Mon Dieu ! mon Dieu ! ! » tout en prêtant l'oreille à la voix doucement mélodieuse de JNina qui bourdonnait jusqu'à moi. Puis elle se tut, et j'entendis la voix plus forte et plus mâle du

vieillard. Et il venait comme un peu d'espérance en mon âme quand tout à coup un cri délirant arriva jusqu'à moi. « De l'air! de l'air! » criait ma mère éplorée. Je me dressai impétueux, hors de moi, je poussai la fenêtre du balcon, et je reçus Nina dans mes bras, froide, inanimée, sans couleur et sans vie. L'air lui rendit ses sens, elle ouvrit les yeux , me regarda ; puis ses lèvres se ranimèrent. Sans articuler aucun son, elle leva la rnain comme pour me montrer quelque chose qui flottait dans l'air. Son visage s'illumina d'un radieux sourire, puis son regard resta fixe , puis sa tête retomba et le dernier battement de son cœur expira sous ma main tremblante. Oh ! Nina ! rqa sœur Nina ! elle était morte ! A ce moment d'angoisse perdu dans un désespoir sans cris et sans larmes, je ne vis pas ma mère qui gisait à mes pieds, je n'entendis pas le vieux prêtre qui psalmodiait déjà un chant de mort ; mais je vis la feuille de rose qui, tournoyant légèrement dans l'air, alla se perdre dans le feuillage des saules du vallon. L'âme de Nina, comme une goutte de rosée, était tombée sur le dernier pétale d'une rose d'automne, et tous deux s'en étaient allés.

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