‹ La Mère-institutriceChapitre 151 sur 224 · IMPRESSIONS DE VOYAGE · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS DE VOYAGE

Annibal et Charlemagne, comme Bonaparte, ont franchi les Alpes et à peu près conquis l'Italie ; mais derrière eux, effaçant les vestiges de leur passage, le& défilés des montagnes se sont refermés, les pics du mont Genèvre et du petit Saint- Bernard se sont recouverts de neige, et les générations qui ont succédé à celles de leurs enfants, ne retrouvant aucune trace de la route qu'ils avaient suivie que dans la tradition des localités et dans la mémoire des populations, se sont prises à douter de ces miracles et ont presque nié les dieux qui les avaient opére's. Bonaparte n'a pas voulu qu'il en fût ainsi pour lui, et afin que sa religion guerrière n'eût point à souffrir des ravages de l'o'abli et de l'atteinte du doute , il a lié l'Italiie à la France comme une esclave à sa :cnaître,'sse; il a étendu une chaîne à travers les me ntngnes; il en a mis le premier anjieau au.x mains de Genève, sa nouvelle fille, et 'le dernier au pied de Milan , notre vieille conquête. Ce souvenir de notre descente en Italie , cette chaîne dorée par le comm erce , cette voie tracée par le passage de ncis armées et battue par la sandale d'ua géant, c'est la route du Simplon.

Cette route, rivale de c elles, de Tiberius Nero, de Julius César et; de Domitianus, à laquelle chaque jour ti .-ois mille ouvriers ont travaillé pendant tro is ans, qui grimpe aux flancs des montagne .s, frïinchit les précipices et creuse les ro chers , commence à Glys, laisse Brigg à gauche, et s'élève par une pente visibl e à l'(Eil, mais presque insensible à la n" larche , jusqu'au col duSimplou, c'est-à-(3 jre per idaut six lieues. C'est aux faiseurs d' itiuérai ires , et non à nous, de dire comb iea de p onts l'on passe,

combien de galeries l'on traverse , combien d'aqueducs on franchit. Nous y renonçons d'autant plus facilement , qu'aucune description ne peut donner idée du spectacle qu'on y rencontre à chaque pas, des oppositions et des harmonies que forment entre elles les vallées de Ganther et de la Saltine, et la chute des cascades se réfléchissant aux miroirs des glaciers. A mesure qu'on monte la végétation et la vie disparaissent. Ces sommets n'avaient point été faits pour le commun des hoimnes et des auimau:x ; là , le génie seul pouvait atteindre; là, l'aigle pouvait vivre. Aussi, le village du Simplon, cette conquête artificielle de la vallée sur la montagne , s'étend-il misérablement , comme un serpent engourdi, sur un plateau nu et sauvage. Aucun arbre ne l'abrite , aucune fleur ne le décore, aucun troupeau ne l'anime; il faut tout tirer des bas lieux , et l'on ne voit l'existence renaître, la nature revivre, qu'en descendant ses deux versants. Quant à son sommet, c'est le domaine des glaces et des neiges, c'est le palais de l'hiver , c'est le royaume de la mort.

Presqu'en quittant le village du Simplon on commence à descendre, et par un effet d'optique naturel celte descente paraît plus rapide que la montée; d'ailleurs, elle est beaucoup plus touïmentée par les accidents de la montagne : tantôt elle pivote sur des angles aigus , tantôt elle se roule par mille ondulations autour de la montagne, aussi loin que l'œil peut atteindre, et semble le serpent fabuleux qui encercle la terre. D'abord , on rencontre la galerie d'Algaby, la plus longue et la plus belle , que traversent deux cent quinze pieds de granit, pour s'ouvrir sur la vallée

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de Gondo , chef-d'œuvre divin de décoration terrible, qu'aucun pinceau ne peut imiter, qu'aucune plume ne peut décrire, qu'aucun récit ne peut rendre ; c'est un corridor de l'enfer étroit et gigantesque. A mille pieds au-dessous du chemin , le torrent; à deux mille pieds au-dessous de la tête , le ciel. La distance est si grande du Toyageur à la Doveria qu'à peine l'entend-on mugir, quoiqu'on la voie furieusement écumer sur les roches qui forment le fond de la vallée. Tout à coup un pont léger, d'une architecture aérienne, se présente, jeté d'une mont.'igne à une autre comme un arc-cn-ciel de pierre. Il conduit au bout de quelques pas à la galerie de Gondo , longue de six cents pas, éclairée par deux ouvertures. En face de l'une d'elles on lit ces mots, écrits par une main habituée à graver des dates sur le granit :

OEre Italico MDCCCV.

Car l'homme qui les avait écrits croyait , comme Jésus- Christ et Mahomet, que, non pas de sa naissance, non pas de sa fuite, mais de sa victoire, daterait pour l'Italie une ère nouvelle.

Bientôt la vallée s'élargit, l'air se réchauffe, la poitrine respire; quelques traces de végétation reparaissent, des échappées, à travers les sinuosités de la montagne permettent à l'œil de reposer sur un plus riche horizou. Un village apparaît avec un doux nom; c'est Isalla, la sentinelle avancée et presque perdue de la molle Italie. Aussi derrière elle la vallée se referme. Les rochers, nus et gigantesques, brunissent, l'imprudente fille de la Lorabardie a été prise au sortir d'un défilé qu'elle ne peut plus repasser. Sur la route par laquelle elle est venue, une galerie s'est formée; c'est l'avant-dernière : elle repose sur un pilierde granit colossal, dont la niasse noire se détache à sa sommité sur

vert de la colline , à sa base sur la mousse blanche des cascades. Celle-là , on se hâte de la traverser ; et, soit illusion , soit véritablement changement atmosphérique , à sa sortie, les tièdes bouffées du vent d'Italie viennent au-devant de vous. A droite et à gauche les montagnes s'écartent, des plateaux se forment ,et sur ces plateaux, comme des cygnes qui se réchauffent au soleil, on commence à apercevoir des groupes de maisons blanches aux toits plats. C'est l'Italie , la vieille reine, la coquette éternelle, l'Armide séculaire qui envoie audevant de vous ses pavsunnes et ses fleurs. Encore une rivière à franchir, encore une galerie à traverser, et vous voilà à Crévola , suspendu entre le ciel et la terre, sur un pont magique. Sous vos pieds vous avez la ville et son clocher ; devant vous le Piémont; puis au loin, là-bas derrière l'horizon , Florence, Venise, Rome, Naples, ces villes merveilleuses dont les poètes ont raconté tant de féeries et dont aucun rempart ne vous sépare plus. Aussi la route , comme lassée de ses longs détours, heureuse de retrouver la plaine, s'élancet-elle d'un seul jet de deux lieues jusqu'à la route de Domo d'Ossola.

J'y tombai au milieu d'une procession italienne. Une corporation de maréchauxferrants fêlait saint Eloi. Dans mon ignorance, j'avais toujours cru ce bienheureux le patron des orfèvres et l'ami du x'oi Dagobert, iiuquel il donnait parfois sur sa toilette des conseils fort judicieux ; mais j'ignorais complètement qu'il eût jamais été maréchal. Cependant la bannière, sur laquelle il était représenté brisaut son enseigne , ne me laissait aucun doute à ce sujet; la seule chose qui me restât à éclaircir, c'était à quel moment de sa vie se rapportait l'action qui a inspiré l'arliste; car cette vie sanctifiée , je la connaissais à peu près, depuis son entrée chez le préfet de la monnaie de Limoges jusqu'à sa nomination au siège de Noyon, et je ne voyais rien dans l'azur du ciel, à son milieu sur le tapis tout cela qui pût s'appliquer au spectacle

qae j'avais sous les yeux. En conséquence, je m'adressai au maître de poste, pensant que pour une tradition de fer à cheval c'était le meilleur historien qui se put trouver.

Nous commençâmes par faire prix pour la voiture qui devait me conduire de Domo d'Ossola à Bevano; puis, ce prix fait au double de ce qu'il valait, tant j'étais pressé de posséder ma procession , j'obtins sur le père d'Occuli les témoignages biographiques suivants. Au reste, voici la tradition telle qu'elle fut transmise dans sa naïveté primordiale et dans sa simplicité primitive; il est inutile de dire que nous n'en garantissons pas l'authenticité.

"Vers l'an 610, £loi, qui était alors un jeune maître de vingt-six à vingt-huit ans, habitait la ville de Limoges, située à deux lieues seulement de Cadillac, son pays natal. Dès sa jeunesse il avait manifesté une grande aptitude pour les arts mécaniques , mais, comme il n'était pas riche, il lui avait fallu demeurer simple m?réchal. Il est vrai qu'il avait fait faire à ce métier de tels progrès, qu'entre ses maius il était presque devenu un art. Les fers qu'il forgeait, et qu'il était parvenu à confectionner en trois chaudes , s'arrondissaient d'une coupe merveilleusement élégante, et brillaient comme de l'argent poli. Les clous avec les- 4v quels il les fixait aux pieds des chevaux étaient taillés en diamants et eussent pu être enchâssés comme des chatons de bague dans une montre d'or. Cette habileté d'exécution, qui étonnait tout le monde, finit par exalter l'ouvrier lui-même; la vanité lui tourna la tête, et oubliant que Dieu nous élève et nous abaisse à sa volonté, il fît faire une enseigne sur laquelle il était représente ferrant un cheval , avec cette exergue passablement insolente pour ses confrères et blessante pour l'humilité religieuse : Eloi, maître sur moitre, maître sur tous.

L'inscription fît grande rumeur dès son apparition , et comme Éloi avait surtout

affaire à une clientelle de commerçants, de chevaliers et pèlerins qui se croisaient incessamment devant sa boutique , l'orgueilleuse enseigne alla bientôt éveiller la susceptibilité des autres maréchaux-ferrants, non-seulement de la France, mais encore de l'Europ-e. De tous côtés s'éleva alors contre l'orgueilleux maître une clameur si grande qu'elle monta jusqu'en paradis. Le bon Dieu , ne sachant pas d'abord quelle cause l'occasionnait, s'en émiil et regarda sur la terre ; ses yeux, qui par hasard étaient tournés vers Limoges, tombèrent sur la fameuse enseigne, et tout lui fut expliqué.

De tous les péchés mortels, celui quia toujours le plus fâché le bon Dieu est l'orgueil ; ce fut l'orgueil qui souleva Satan et Nabuchodonosor contre le Seigneur, et le Seigneur foudroya l'un et ôta la raison à l'autre. Aussi Dieu cherchait-il déjà quelle punition il pourrait appliquer au nouvel Aman, lorsque Jésus-Christ, voyant son père préoccupé, lui demanda ce qu'il avait. Dieu lui répondit en lui montrant l'enseigne; Jésus-Christ la lut.

« Oui, oui, mon père, dit-il, c'est vrai, l'inscription est violente; mais Éloi est vériîablement habile; seulement il a oublié que sa force lui vient d'en haut. Mais à part son orgueil , il est plein de bons principes.

— J'en conviens, dit le bon Dieu, il a d'excellentes qualités ; mais son orgueil les dépasse toutes autant que le cèdre dépasse l'hysope, et il les fera mourir sous son ombre. Avez - vous lu : Eloiy maître sur maître, moitre sur tous ?... C'estun définonseulement porté à l'habileté humaine, mais encore à la puissance céleste.

— Eh bien! mon père, que la puissance céleste lui réponde par la bonté, et non par la rigueur. Vous voulez la convervion et non la mort du coupable, n'e,vt ce pas.' je me charge de leconveitir.

— Hum ! fît le bon Dieu en remuant la tête ; tu entreprends mauvaise besogne.

— Y consentez. vous? continua Jésus- Christ

. — Tu n'y réussiras pas , dit le bon Dieu.

— Laissez-moi toujours essayer.

— Et combien me demandes-tu?

— Vingt-quatre heures.

— Accordé, >> dit le bon Dieu.

Jésus ne perdit pas de temps ; il dépouilla ses habits divins, revêtit le costume de compagnon de devoir, se laissa glisser sur un rayon du soleil, et descendit aux portes de Limoges.

Il entra aussitôt dans la ville, le bâton à la main , avec l'apparence d'un homme qui vient de faire une longue route, et s'en alla droit à la maison d'Éloi. Il le trouva forgeant; il était à la troisième chaude.

« Dieu soit avec vous, maître! dit Jésus en entrant dans la boutique.

^-Amen l répondit Eloi sans le regarder.

— Maître, continua Jésus, je viens de faire mon tour de France, et partout j'ai entendu parler de ta science , de sorte que j'ai pensé qu'il n'y avait que toi qui pouvais me montrer quelque chose de nouveau.

— Ah! ah! fit Eloi en jetant un regard rapide sur lui et en continuant de battre son fer.

— Veux-tu de moi pour compagnon?

reprit humblement Jésus, je viens t'offrir mes services.

— Et que sais-tu? dit Eloi lâchant négligemment le fer auquel il venait de donner le dernier coup de marteau et jetant sa pince.

— Mais, continua Jésus, je sais forger et ferrer aussi bien , je crois, que qui que ce soit au monde.

— Sans exception? dit didaigneusement Eloi.

— Sans exception, « répondit tranquiltement Jésus.

Eloi se mit à rire.

« Que dis-tu de ce fer ?» reprit Eloi mon-

trant complaisamment à Jésus celui qu'il venait d'achever. Jésus le regarda.

« Je dis que ce n'est pas mal ; mais je crois qr 'on peut faire mieux. »

Eloi se mordit les lèvres.

« Et en combien de chaudes ferais-tu un fer comme celui-là?

— En une chaude, » dit Jésus.

Eloi se mit à rire; comme nous l'avons dit, il lui en fallait trois à lui et cinq ou six aux autres ; il crut que le compagnon était fou.

« Et veux-tu me montrer comment tu t'y prends ? dit- il d'un air goguenard.

— Volontiers, maître, " répondit Jésus en ramassant tranquillement la pince et en prenant au pied de l'enclume un lingot de fer brut , qu'il mit dans la forge ; puis il fit signe à Occuliqui se mita tirer la corde du soufflet. Le feu , étouffé d'abord sous le charbon , s'élança bientôt en petits jets bleus; des millions d'étincelles pétillèrent, la flamme rougissante embrasa l'aliment qui lui était offert; de temps en temps, l'habile compagnon arrosait le foyer qui, momentanément noirci, reprenait presque aussitôt nue nouvelle force et une teinte plus vive : enfin la braise sembla une matière fondue. Au bout d'un instant, cette lave pâlit, tant toute la partie combustible du charbon était dévorée ; alors Jésus tira du brasier son fer presque blanc , le posa sur l'enclume, et le tournant d'une main tandis qu'il le frappait et le façonnait de l'autre, en quelques coups de marteau il lui donna une forme et un fini desquels celui d'Eloi était loin d'approcher ; la chose avait été si vivement faite que le pauvre « maître sur maître « n'y avait vu que du feu.

<< Voilà, » dit Jésus-Christ.

Eloi prit le fer, dans l'espoir d'y découvrir quelque paille; mais rien n'y manquait. Aussi, quoique la mauvaise intention y fût, il ne put trouver prise à en dire le moindre mal.

" Oui! oui! dit-il en le' tournant et en le retournant; oui, pas mal. Allons, pour un simple ouvrier, pas mal. Mais, conlinua-t-

il, espérant prendre Jésus en défaut, ce n'est pas tout que de savoir confectionner un fer, il faut encore savoir l'appliquer au pied de l'animal. Tu m'as dit que tu savais ferrer, je crois?

— Oui, maître, répondit tranquillement Jésus-Christ.

— Eh bien! nous allons en juger, etpas plus tard que tout de suite ; voilà à la porte le cheval du préfet de la monnaie, et qui est déferré des quatre pieds...

— Alors la chose tombe à merveille, répondit Jésus .

— Mettez le cheval au travail'', cria Eloi à ses garçons.

— Oh ! ce n'est pas la peine, interrompit Je'sus; j'ai une manière à moi qui épargne beaucoup de peine et abrège beaucoup de temps.

— Et quelle est ta manière ? dit Eloi tout étonne'.

— Vous allez voir, « répondit Jésus.

A ces mots il tira un couteau de sa pocTie , alla au cheval , leva une des jambes de derrière , lui coupa le pied gauche à la première jointure, mit le jned dans l'étau, cloua le fer avec la plus grande facilité , reporta le pied ferré , le rapprocha de la jambe, où il reprit aussitôt; coupa le pied droit, répéta la même cérémonie avec le même succès, continua ainsi pour les deux autres, et cela sans que l'animal pnrùts'inquiéter le moins du monde de ce que la manière du nouveau compagnon avait d'étrange et d'inusité. Quanta Eloi, il regardait l'opération s'accomplir dans la stupéfaction la plus profonde.

« Voilà, maître , dit Jésus-Christ en recollant le quatrième pied.

— Je voisbien, ditsaint Eloi, faisant tous ses efforts pour cacher son éfonnement.

— Ne connai££ii.z-vous point cette manière ? continua négligemment Jésus-Christ.

(i) Le travail est un appareil en charpente au milieu duquel on attache le clieval que l'on veut ferrer.

— Si fait! si fait! reprit vivement Eloi; j'en ai entendu parler; mais... j'ai toujours préféré l'autre.

— Vous avez tort, celle-ci est plus commode et plus expéditive. »

Eloi, comme on le pense bien, n'eut garde de renvoyer un si habile compagnon; d'ailleurs il craignait, s'il ne traitait pas .avec lui , qu'il ne s'établît dans les environs , et il ne se dissimulait pas que c'était un concurrent redoutable. Il fit donc ses conditions , qui furent acceptées, et Jésus fut installé dans la boutique comme premier garçon.

Le lendemain au matin, Eloi envoya Jésus-Christ faire une tournée dans' les villages environnants ; il s'agissait de quelques commissions qui avaient besoin d'être remplies par un messager intelligent. Jésus partit.

Il était à peine disparu au tournant de la grande rue qu'Eloi se prit à songer sérieusement à cette nouvelle manière à ferrer les chevaux, qui lui était inconnue. Il avait suivi l'opération avec le plus grand soin; il avait remarqué à quelle jointure l'amputation avait été faite; il ne manquait pas, comme nous l'avons dit, d'une grande confiance en lui-même ; il résolut de profiter de la première occasion qui s'offrirait de mettre à profit la leçon qu'il avait prise.

Elle ne tarda point à se présenter. Au bout d'une heure, un cavalier armé de toutes pièces s'arrêta à la porte d'Eloi;son cheval s'était déferré d'un pied de derrière, à un quart de lieue de la ville , et attiré par la réput.Ttion du maître, il avait piqué droit chez lui; il venait d'Espagne et retournait en Angleterre, où il avait, à propos de l'Ecosse , de grandes affaires à régleravecs.iint Diinstan. Il attacha son cheval à un des anneaux de fer de la boutique, entra dans un cabaret, et demanda un pot de bière en recommandant à Eloi de se hâter.

P.Ioi pensa que, puisque la pratique était pressée, c'était le moment de mettre à exécution la manière expéditive dont il avait

TU foire la veille nn essai qui lui avait si bien réussi; il prit son couteau le mieus affîlé, lui donna un dernier coup sur sa pierre à rasoir, leva la jambe du cheval, et prenant le joint avec une grande justesse? il lui coupa le pied au-dessus du sabot.

L'opération avait été si habilement faite que le pauvre animal , qui ne se doutait de rien , n'avait pas eu le temps de s'y opposer , et ne s'était aperçu de l'amputation que par la douleur même qu'elle lui avait causée ; mais alors il poussa un hennissement si plaintif et si douloureux que son maître se retourna, et vit sa monture pouvant à peine se tenir debout sur les trois pieds qui lui restaient, et secouant sa quatrième jambe d'où s'échappaient des flots de sang. Il s'élança hors du cabaret, se précipita dans la boutique , et trouva Eloi qui ferrait tranquillement le quatrième pied dans son étau; il crut que le maître était devenu fou. Eloi le rassura, lui disant que c'était une nouvelle manière qu'il avait adoptée, lui montrant le fer parfaitement adhérant au sabot, et, sortant de sa boutique, se mit en devoir d'aller recoller le pied au moignon de la jambe, comme il avait vu faire la veille à son compagnon.

Mais il en advint cette fois tout autrement. Le pauvre animal , qui depuis dix minutes perdait son sang, était couché sans force et tout prêt à mourir. Eloi rapprocha le pied de la jambe; mais, entre ses mains,rien ne reprit ;le pied étaitdéjàmort, et le reste du corps ne valait guère mieux.

Une sueur froide couvrit le front du maîlre ; il comprit qu'il était perdu , et ne voulant pas survivre à sa réputation, il tira de sa trousse le couteau qui avait si bien rempli son offîte, et il allait se l'enfoncer dans la poitrine lorsqu'il sentit qu'on Ini arrêtait le bras II se retourna, c'était Jé-

sus-Christ; le divin messager avait achevé ses commissions avec la même promptitude et la même habileté qu'il avait coutume de mettre à tout ce qu'il faisait, et il était de retour deux heures plus tôt que ne l'attendait Eloi.

" Que fais-tu, maître ? « lui dit-il d'un ton sévère.

Eloi ne répondit pas, mais montra du doigt le cheval expirant.

.< ÎN"'est-ce que cela ? » dit le Christ; et il ramasssa le pied et le rapprocha de la jambe, et le sang cessa de couler , et le pied reprit , et le cheval se releva et hennit de bien-être; de sorte que, moins la terre rougie, on eût juré qu'il n'était rien arrivé au pauvre anim;il, tout à l'heure si malade et maintenant si vif et si bien portant.

Eloi le regarda un instant, confus et stupéfait; puis allant prendre dans sa boutique un marteau, il vint et brisa son enseigne. Cela fait il alla à Jésus-Christ, el il lui dit humblement : « C'est toi qui es le maître , et c'est moi qui suis le compagnon.

— Heureux celui qui s'humilie ! répondit le Christ d'une voix douce, car il sera élevé. »

A cette voix si pure et si hnrmonieuse, Eloi leva les yeux, et il vit que son compagnon avait le front ceint d'une auréole : il reconnut Jésus et il tomba à genoux.

« C'est bien ! je te pardonne, dit le Christ, car je te crois guéri de ton orgueil : reste maure sur maître; mais souviens- toi que c'est moi seul qui suis maître sur tous. «

A ers mots, il monta eu croupe derrière le cavalier et disparut avec lui.

Le cavalier était saint George.

Ai.EXA>'5RE Dumas.

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