‹ La Mère-institutriceChapitre 16 sur 224 · LE BARDE · texte numérisé non relu

LE BARDE

n Que la destruction s'attache à tes pas, impitoyable roi! Que la honte suive tes étendards, quoique la victoire les caresse de son aile sanglante et qu'ils bravent le ciel avec une vaine pompe! Ni ton casque, ni les triples mailles de ton hautbert, ni même tes vertus, tyran ! ne te protégeront dans le silence des nuits contre les secrètes alarmes, contre les malédictions des Gallois, les pleurs des Gallois. »

Tels étaient les accents que faisait entendre un désespoir farouche contre l'orgueil du premier Edouard, alors que, sous les flancs hérissés de Snowdon , il guidait

(l^ Cette ode est fondée sur une tradition conservée dans le pays de Galles. On suppose que lorsque Edouard V acheva la coiiqiirle de cette province, il fit périr tous les bardes qui tombèrent entre ses mains.

ses nombreux guerriers , fatigués d'une marche pénible. L'intrépide Gloster a tressailli dans un muet étonnement. « Aux armes! M s'écrie Mortimer, et il agite sa lance.

Sur un roc dont le front menaçant domine les flots écuraeux de l'antique Conway, enveloppé dans le noir manteau du malheur, le barde roulait des yeux hagards. Sa barbe épaisse et sa chevelure blanchie flottaient dans les airs comme un sinistre météore. D'une main savante, avec un feu prophétique, il frappait les coi'des de sa lyre.

«Ecoute comme ces antres solitaires et ces chênes gigantesques mêlent leurs mugissements à la voix auguste du torrent! C'est sur ta tête, ô roi, qu'ils étendent leurs cent bras ; c'e$t sur toi que leur lugubre

murmure appelle la vengeance! Ils ne répondent plus, depuis le jour fatal aux Gallois, ni à la harpe du noble Hoël, ni aux doux chants de Lelwellyn.

« Elle est muette la bouche de Cadwallo, qui apaisait la mer orageuç/ ; le brave Urim dort sur sa froide couche. Montagnes, c'est en vain que vous pleurez Modred, lui dont les magiques accords forçaient l'énorme Plinlimmor à incliner son front ceint de nuages. Ils reposent sur les bords affreux de l'Arvon, tout pâles et souillés de sang. Loin, bien loin d'eux, fuient les corbeaux épouvantés; l'aigle affamé jette un cri d'effroi et poursuit sa course. Chers compagnons de mon art mélodieux, qui m'êtes ravis pour jamais ; chers comme la lumière qui visite encore ces tristes yeux, chers comme les ruisseaux de pourpre qui échauffent mon sein , vous êtes morts au milieu des sanglots de votre patrie mourante. Mais je cesse de verser des larmes. Non, ils ne dorment pas ; ils sont assis sur ces collines; je vois leur troupe menaçante. Ils sont là pour venger leur terre natale; ils unissent leurs accents aux miens avec une sauvage harmonie, et déroulent de leurs mains sanglantes le tissu de la postérité. »

« Ourdissons la trame , ourdissons le funèbre linceul de la race d'Edouard! Laissons sur la terre assez d'espace pour v tracer des caractères infernaux ; marquons l'année et marquons la nuit où les échos de la Saverne répéteront avec effroi les cris de mort qui retentiront sous les voûtes de Berkeley, cris d'un roi expirant*. Tigresse française 2 qui déchires de tes

(i) Edouard II ; assassiné dans le château de Berkeley.

(8) Isabelle de France , épouse adultère d'Edouard II, et mère d'Edouard III.

griffes Impitoyables les entrailles de ton époux égorgé, qu'il naisse donc de toi celui qui doit verser sur ton pays tous les fléaux du ciel! Quelle terreur l'environne! La consternation et la fuite lui servent d'avant-garde; le hideux fantôme du Désespoir et la Solitude marchent après lui.

Page 1