L'ÉTRANGER
Un étranger était arrivé à Paris depuis peu; il y venait pour la première fois. Sa fortune, sa naissance, son éducation lui ouvraient toutes les portes, et il en profitait pour nourrir son cœur et son esprit de ces émotions fortes et douces que le spectacle si varié de Paris offre aux sens non encore blasés, à l'homme qui sent son creur palpiter noblement. Sou voyage avait un double but; on le reconnaîtra par la suite de ce récit.
L'étranger vit successivement nos ma-
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nnmenis des arts, nos théâtres, les manufactures, les ateliers de l'industrie, et se fit présenter à la cour et dans les salons des plusriclies particuliers; il visita ensuite des maisons d'une moindre apparence, et jusqu'aux habitations des artisans , où il contempla, auprès de la somptueuse grandeur, la misère du pauvre citadin.
Les palais du Louvre et des Tuileries, ceux du Luxembourg et du Palais-Rojnl, la Chambre des Députés, l'Hôtel des Lni>alides, V École Militaire , le superbe Panthéon,\Q Fal-de-Grdce, la Bourse, la Madeleine et V Arc-de -Triomphe de l' Etoile, furent tour à tour l'objet spécial de ses observations. Il passa plusieurs semaines à examiner notre Musée des antiques, celui d'Égvpte et notre collection si variée et si précieuse de statues et de tableaux.
Le cabinet d'Histoire naturelle et le Jardin des Plantes fixèrent longtemps son attention. Il terminait presque chacune de ses soirées en assistant à un spectacle chaque fois différent, après avoir dîaé ou chez Fêry, Vtfour, Grignon, ou les Ff ères-Provençaux.
Il voulait voir nos opéras et mademoiselle Taglioni; savoir comment on jouait la tragédie et la comédie depuis la perte de Talrna, Mole et Fleuij. Il admira mademoiselle Mars: c'était tout ce qui restait au Théâtre-Français. Les Raucourt, Contai, Devienne, Saint - Prix , Baptiste, Grandmesnil , Monvel , Dugazon , Dazincourt n'existaient plus.
Il compara les mimes terribles e\^ gracieuses de I\I. Henry au théâtre Nautique avec les fureurs parlées du théâtre de la Porte Saint- Martin. Il rit des bouffonneries d'Odry, de Bouffé, de Verne t et à'Arnal; mais n'approuva point les ouvrages de mauvais goût et de mauvaises mœursdont ils représentent chaque soir les héros. Le jeu de Frédéric Lemaîlre et les pièces où on l'applaudit lui firent horreur et pitié. Il remarqua partout un speclaclepour les yeux, rien pour la raison et le cœur. Notre étran-
ger mélancolique aimait les plaisirs de l'âme, qui seuls avaient des charmes pour lui ; ces rires factices, à tant la grimace, ne purent donc l'intéreser.
Un jour il s'achemina vers les boulevards du nord et les parcourut en admirant la vaste étendue de Paris et ses barrières monumentales.
Il suivit l'enceinte extérieure, et arriva près de cet enclos funéraire qui renferme une autre ville, mais qui n'offre plus à la pensée que des grandeurs en poussière, des souvenirs, et à la vue des monuments le plus souvent élevéspar l'orgueil plutôt que par la pieté.