LE PÈRE LACHAISE
On apprit à l'étranger qu'il était au Cimetière du Père Lachaise. Un gardien complaisant s'offrit à lui et l'informa d'abord: Que lepèrcf/e Lachaise était jésuite et confesseur de Louis XIV, ce que tout le monde sait; que le terrain qui sert actuellement de cimetière s'appelait dans l'origine le Champ - l'Evéque; qu'un riche épicier, frappé de la beauté du site, l'acheta au XIV^ siècle, y fit construire une maison de campagne, dont l'étendue n'avait que six arpents; mais que cet épicier, qu'on nommait Regnault, avant dépensé, dans celte circonstance, plus qu'il ne le pouvait, sa maison fut appelée la Folie- Regnault ; qu'obligé de la vendre , les jésuites en firent l'acquisition. — Les historiens font observer que c'est de cet endroit que LouisXIV, encore enfant, vit le combat qui se donna dans le faubourg Saint- Antoine, le 2 juillet i652, entre le grand Condé, chef des frondeurs, et le maréchal de Turenne, qui commandait l'armée royale. Ce lieu depuis fut nommé Mont-Louis. Le père de Lachaise, devenu confesseur du roi en 16^5, reçut de son royal pénitent celle propriété, qu'il acquit, où il allait se délasser dévotement de ses travaux apostoliques. — Ou en augmenta les dépendances} la maison
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fut rebâtie; on créa un magnifique jardin ; on fit arriver des eaux jaillissantes; on établit une orangerie, et on y planta de beaux arbres. Ce séjour de paix devint un lieu de de'lices, où sa révérence, de son oratoire, découvrait tout Paris presque à ses pieds , avec le roi très chrétien dont il était le directeur.
•< Ce fut seulement en 1804, observa le gardien, que la ville fit de ce superbe domaine , qui était en quelque sorte abandonné, le principal cimetière de la caj)itale. — Sa situation se trouve au nord-est de Paris, à peu de distance de la barrière des Amandiers. Sa superficie est actuellement d'environ soixante arpents , et on l'augmente tous les jours.
« Jamais lieu pluspittoresque, comme vous pouvez le voir, ne s'offrit aux yeux. Tantôt c'est une plaine ou un plateau supérieur, un amphithéâtre magnifique, des accidents de terrain, des tertres ou des vallées, sur l'ensemble desquels l'œil se repose mélancoliquement. Partout une végétation constante ; des platanes, des tilleuls, des cyprès, des saules pleureurs, des arbustes odorants et des fleurs de toutes les saisons. — Ce champ de repos, qui devrait offrir à la méditation le silence et le deuil des tombeaux, ne présente à l'œil étonné que l'agréable variété d'un jardin anglais, semé de quelques petites chapelles et de nombreux monuments. »
Ce qui, en effet, doit frapper davantage aujourd'hui les yeux du spectateur attentif, c'est cette quantité de mausolées, de tombes, de pierres tumulaires, de colonnes, de statues, d'ornements en marbre, en pierre ou en bronze, répandus ot comme étouffés de toutes parts dans ce cimetière, au milieu des bosquets^ des quinconces et des ullèes, dont la vue, à chaque pas, vient distraire celui que la piélé y amène pour répandre des liirmes ou des fleurs sur les objets de son attachement.
L'étianger s'avance , conduit par son guide, vers les tombeaux somptueux et re-
marquables élevés à nos plus illustres guerriers. Il désire conlempler ces souvenirs des hommes héroïques qui furent dans cent combats épargnés par un plomb ou un fer homicide, et que la Parque cruelle a moissonnés ; il veut leur rendre un dernier hommage. Il s'approche ; Foj s'offre à ses regards, aussi terrible à la tribune qu'il le fut dans les batailles. Sa statue est debout, au milieu d'un temple, de plusieurs colonnes: tel un orateur romain, dans le sénat ou à la tribune aux harangues, faisait trembler ses adversaires par la puissance de son éloquence.
Tour à tour il approche des mausolées àes maréchaux Jugereau, Massena, qui fut surnommé l'enfant chéri delà victoire, Nej, Mortier, Jourdan, Suchet, Lefebvre, Kellerman, Pérignon, Serrurier, etc. ; des amiraux Bruix, Décrès. Il salue les tombeaux de l'auteur du Misanthrope et de Tartufe, l'inimitiable Molière, du candide et naïf La Fontaine, le fabuliste de tous les âges: ces deux habiles peintres de mœurs sont restés inimitables et sans modèles : le temps a brisé sa faux sur eux. Il s'approcha de Volney, auteur des Ruines, de Bernardin de Saint-Pierre , qui nous fait verser de si douces larmes sur les malheurs de Paul et Virginie; du célèbre antiquaire Visconti; de Monge, créateur de la géométrie descriptive et l'un des fondateurs de l'école Polytechnique; enfin de Lalande, l'un de nos astronomes les plus distingués, et de Parmentier,a qui nous devonsla culture de la pomme de terre en France, cette mère nourrice de tant de familles, que Français ( de Nantes ) a qualifiée de reine des plantes utiles.
Plus loin, il s'inclina devant le chantre des jardins, Delillc ; devant Fontanes, Millevoie, C/iénier, Verncuil etDu/rcno};âont les élégies pures et touchantes faisaient deviner l'ame sensible et bonne; il donna un souvenir à Lai/Jon, le doven des chansonniers modernes, à son émule, son élève, Dcsaugiers, trop tôt enlevé à ses amis et à
nos plaisirs , et à cette sensible madame Cottin, l'auteur dieMalhilde.
Enfin il attaclia un moment ses regards sur les tombes de Grétry, Mékul, Nic'olo, Monsigny^ et sur ce monument simple qui rappelle Hérold, si jeune encore, dont il avait la veille entendu la musique si délicieuse du Pré-aux-Clercx.
Maintenant l'étranger veut être seul. Il congédie son guide, qui s'éloigne.
Quel est ce nouveau spectacle qui vient s'offrir à sa vue?... Un petit enclos de six pieds de long, sur trois de large, entouré d'un grillage en bois, peint en noir. Deux saules pleureurs, l'un à la tête, l'autre aux pieds d'une tombe des plus modestes, qu'ils abritent de leurs rameaux verdoyants, (|ui descendent en festons jusque sur la terre. Sous cet ombrage, un siège léger ; plusieurs touffes de fleurs qu'une main amie semble entretenir avec soin; car l'odeur suave qui s'en échappe se répand au loin.. .
NARRA.TIO?î.
Premier Repos.
Le voyageur s'avance; il penche sa tête sous cette voûte de verdure; il peut contempler à son aise l'humble croix de bois qui est fixée sur le petit tertre qu'un rang d'immortelles garnit et dont cette croix est le centre; en face est le fauteuil agreste fabriqué de quelques branches d'un bois flexible... un sable fin et uni forme tout autour une allée propre et régulière.... Le voyageur, ému et pensif, attache ses yeux sur ces objets d'un culte simple et touchant. Un bruit léger qu'il entend près de lui le tire de sa rêverie. Il s'éloigne; mais il semble que quelque chose plus fort que sa volonté l'arrête ; il va se placer à quelques pas derrière des cyprès qui le dérobent à la vue des passants; pour obéir à sa pensée, SCS yeux se reportent sur la tombe qu'il vient d'abandonner. Il y voit arriver une jeune iille en deuil, la tête couverte d'ua
voile et d'un chapeau de paille de même
couleur. Quelques mèches de ses cheveux d'uu blond argenté s'en échappent; ses yeux d'un bleu céleste, qu'à peine on aperçoit, expriment une tendre mélancolie... Elle tire d'un petit sac de soie, une clef, ouvre la barrière, entre, se meta genoux et prie, ses mains et ses regards élevés vers le ciel, qu'elle semble implorer... Demeurée longtemps dans cette attitude, l'étranger l'entendit sangloter... Il écoute... «Ma mère!... ma bienfaitrice!... prononce la jeune fille, si, du haut des cieux oii vous êtes placée, vous voyez la pauvre orpheline... ah! bénissez-la... » L'inconnue resta longtemps à la même place ; elle semblait être dans le ravissement et ne bougeait plus. Enfin, elle se leva, s'assit sur le siège qui était auprès de la tombe, et, tirant les cordons de son petit sac, elle en sortit un livre sur lequel ses yeux se fixèrent, et peu à peu se remplirent de larmes... Elle se leva encore, arrangea ses fleurs, les arrosa avec un pot d'eau que sa piété lui avait suggéré d'apporter. ..puis, s'asseyant de nouveau, reprit sa lecture. L'étranger aurait désiré lui parler... Comment l'interrompre pendant ses méditations si touchantes?... Cependant il se hasarde d'avancer quelques pas. Cette jeune fille l'intéressait si vivement ! ... Il approche; le bruit qu'il fait oblige l'inconnue à détourner la tête.
l'étranger , timidement.
Mademoiselle, je crains d'interrompre le pieux devoir que vous remplissez.
lA JEUNE FILLE, surprise.
Monsieur !...
l'étranger.
Pardon! j'ai eu tort, je me retire.
LA JEUNE FILLE, se Icviint pour s'en aller. Je m'en allais...
l'étranger.
Vous pleurez une mère?...
lA JEUNE FILLE.
Oh! monsieur! oui! une bonne mère!
l'étbanger, suivant la jeune fille qui va s'éloigner.
S'il n'v avait pas d'indiscrétion, je vous demanderais qui vous êtes?...
LA JELXE FILLE, timidement.
Vous paraissez étranger. N'auriez-vous d'autre but qu'une indiscrète curiosité ? l'étranger.
Vovez mon extérieur, mon âge; ils vous diront que votre piété est l'unique motif de mes questions...
LA jeune fille.
Hélas I je suis seule au monde! tout ce qui m'attachait à la vie est ici!... l^Elle pleure... )
l'étranger.
Si je pouvais adoucir vos maux ? L'humanité seule me fait agir , et je suis riche...
LA JEUNE FILLE
Hélas! quand celle que je pleure vivait, je n'avais besoin de rien...
l'étranger.
Eh bien ! mon enfant , faites - moi part de vos peines; peut-être les adoucirai-je... Vous verrez que je mérite votre confiance...
LA jeune fille, s" arrêtant à quelques pas de la tombe quelle vient de quitter.
Monsieur , c'est en présence de celle à qui je devais tout, qui ne cessa de me protéger pendant sa vie, qui me protège encore, maintenant qu'elle est dans le ciel avec les anges, que vous m'offrez aide et assistance. ( d'un ton mélancolique. ) Votre air respectable m'invite à me confier à vous... d'ailleurs ( montrant le ciel. ) ma bienfaitrice est là... et Dieu nous voit...
l'étranger, attendri.
Asseyons-nous sur ce banc. Vous ap-
prendrez bientôt que je suis digne du bien que je veux vous faire.
LA jeune fille, naïvement.
C'est la première fois que je vous vois...
l'étranger.
Il est vrai ; mais je me ferai connaître.
la jeune fille.
Le son de votre voix me persuade... Je suis malheureuse ! puis ( regardant autour d'elle.) ma mère n'est pas éloignée...
l'étranger.
Dieu qui lit dans les cœurs sait tout ce que vous m'inspirez!...
LA jeune tix.i.v., baissant les yeux.
J'ai peu de chose a vous apprendre...
vos traits respectables m'encouragent... écoutez donc.