RECIT
Deuxième repos.
li'étyanger n'avait pas dormi. Il se leya fatigué, U U'te lourde.,.. Il reçut quelques visites avec distractioa..,. Il jeta plusieurs fois les yeux ^ar sa pendule avec une sorte d'impatience H a commandé ses chevaux pouip deux VeuTCs, li veut devancer le reii-? dez-vous. Le souvenir de l'orpheline revient sans cesse à son esprit... Il est impatient d'entendre le res'e de son histoire; une pluie importunp uç viendra pas s*ns doute aujourd'hui, #p (\\\-}\, en ioteirowpre le récit. Je connaîtra; ses malheurs ; je lui ferai du bien, et luoa cœur sera satisfait....
L'éir.inger arrive au Père-Lacliaixe. Il veut seul, celte fois, en parcourir les allées silencieuses et sombres. Il a remarqué l'endroit où il a vulajeuuefillc; il la retrouvera. Il s'avance du côté de la chapelle ^ en
passant, il ne peut se refuser au plnisir de contempler le tableau ravissant qui se déploie devant lui. Le dôme des Invalides ^ les leurs de Saint-Sulpice, les coupoles de Sa, nte- Geneviè\e , du Val- de- Grâce, la barrière du Trône avec ses deux colonnes^ et les tours carrées de la forteresse de Vin-' cennes, viennent tour a tour occuper ses regards. Il fait le plus beau temps du monde. Cet asile de la j>aix offre de fréquents ombiages et des lieux de repos. L'étranger monte dans une allée, descend d'une autre, et, conduit })ar des seii'.itrs sinueux, il arrive au lieu où dort Camille Jordan. Il avait perdu ïon chemin ; il se raj)pelle alors l'endroit ou il était la veille; il s'avance avec précaution.... Il découvre le monument simple qu'il cherche; les rayons du soleil qui se jouent à travers les arbres lui font ajjercevoir de loiîi la jeiuie fille, qui est en prière, agenouillée sur la terre qui cou\re celle qui lui e*t si chère. 11 s'avance avec précaution. La pieuse fille s'est assise; de^ vant elle est un peiit livre ouvert, relié en cuir de Russie, Ou remarque deux tresses de cheveux que les yeux de l'orpheline contemplent avec émotion et qu'elle porte fréquemment à ses lèvres avec le livre qu'elle baise aussi.... Le léger bruit de l'étranger distrait l'inconnue, qui serre dans son sein ce* objets de son affection ; seulement elle conserve sur ses genoux le volume dans lequel elle lisait.
l'étranger.
Vous êtes exacte....
LA JEUNE FILLE
Comment ne pas l'être? mon bouheur n'est qu'ici.
l'étranger.
Cet attachement fait honneur à vos sentiments....
LA JEUNE FILLE
Ah ! monsieur, si vous aviez connu celle que je regrette 1
l'étranger.
Eh bie^! çQjatentez pi4 curiosUç.*» Jçpe
sais.... mais vous m'intéres.se?i beaueoup.... (fixant les yeux sur te Ui'rç: qu'elle tient dans les wains.) N'y aurait-il pas d'indiscrëlion à vous demandera voir ce volume; sa reliure est cir.inj;cre?
LA JETTNE FILLE, le présentant.
Ce livre m'est bien précieux!...
l'étranger, le considérant avec émotion.
Les œuvres de Gessnrr, en allemand et en françjiis!... (// l'ouvre et Ut sur la première pa^e :)
Frederick a Julie! Je connais ces caractères !... Ils me rapi)ellent....Dieu! de qui lenez-vous cet ouvrage?
LA JEU>"E FILLE, SUrpvise.
Laper^ontle qui repose la m'a dit qu'il devait appartenir à ma mère...,
l'étrasger , vivement.
Votre mère !... Quoi ! celle qui vous donna le jour?...
LA jeîjne fille.
Hélas! celle qui me donna le jour.... je ne la conuus jamais !
l'étrakqçïi.
Mais ce livre?...
LA JEUNE fille, tremblante.
Ce livre était à elle..,.
l'étranger, avec anxiété.
Qui le lui a donné ?...
LA JEUNE FILLE
Calmez-vous, respectable étranger, vous allez tout savoir. J'ai comniencé hier à vous faire connaître les tristes événemen ts de ma vie.... L'intérêt que vous me témoignez m'enhardit.... {Ils allèrent s'asseoir un peu plus loin, sur le hanc qu'ils occupaient la veille. La Jeune fille coniiiiuant.) Je vous ai déjà dit que madame IJutremblay m'avait élevée. Je vais vous infi)rmer maintenant de ce qu'elle-même m'a appris de ma naissance. M.idame Dutrembi.iy était une res- I^çg(^|e veuve qgiji iQi^^t des chambrés
garnies dans la rue de La Harpe. Pendant l'occupation de Paris par les étrangers, un J^'une officier ailcmniid vint lof:»'r chez elle, il y resta longtemps; la bonne hôtesse s'était accoLtumée à le voir.... Son régiment allait partir. M. Frederick entre un jour comme rm fou dans la chambre: « Madame! sauvez moi de mon désespoir, lui dit-il; il 1 ut que je manque à mon devoir!... ou que je meure! Et ccpcndaiit je quille tout ce que j'ai de plus cher au monde !... « Ma digue bienfaitrice m'a répelé tant de fois ces uiols cruels que je n'ai pu le^ eftacer de ma mémoire! .. Des ofliciers prussiens arrivèrent alors et enlevèrent pour ainsi dire leur camarade avec ses bagages.... Six semaines après, des inconnus vinrent remettre à madame Dutremblay un enfant avec un écrit, quelques menus obje's et une bourse.... On la ])riait, au nom de Dieu et de M. Frederick, qui en serait reconnaissant, de se charger de. cette innocente créature, qu'on disait avoir reçu le baptême et s'appeler Rose; c'était moi. J'avais un mois tout au plus quand on me déposa chez madame Dutremblay, alors absente, entre les mains d'une vieille domestique, et après le départ de l'officier allemand, dont ma bienfaitrice n'a jjIus entendu parler, ni de ma mère, dont je ne connus jamais le sort....
Pendant ce court récit l'étranger considérait Rose.... des larmes coulaient de ses yeux.... il a-ait pris involontairement une des mains de l'orpheline, et il la serrait dans les siennes....
l'étranger , essayant de se calmer.
Continuez, intéressante enfant.
LA JEUNE FILLE
A son retour, madame Dutremblay, âgée alors de plus de cinquante ans, qui n'avait ni mari ni enfant, et qui faisait passablement ses petites afiaires, vit l'enfant qu'on avait déposé chez elle.... gronda beaucoup sa vieille domestique de n'avoir pas demandé aux coimnissionnaires qui m'avaient
apportée des renseignements sur ceux qui les envoyaient. La chose était faite. Il n'y avait pas à balancer entre se charger de moi ou me déposer aux enfants trouvés ... Le nom de Frederick, écrit sur le livre que vous voyez, donna quelques soupçons à ma bonne mère; mais elle ignorait à quel corps appartenait son pensionnaire et jusqu'à son nom de famille.
Madame Dutremblay alla faire sa déposition au commissaire de police sur l'événement qui lui arrivai!, et déclara qu'elle se chargeait de l'enfant. Le magistrat dressa procès- verbal, et je restai avec celle qui m'adoptait. Je ne connus tous ces détails qu'après avoir atteint l'âge de raison; car, jnsqne-là, je crus madame Dutremblay ma véritable mère.
Je fus placée à Nanterre chez une nourrice, où les plus grands soins me furent prodigués. Cette bonne nourrice, comme si le ciel ne voulait pas qu'il me restât un protecteur sur la terre, m'a été enlevée en même temps que madame Dutremblay.
l'étranger.
Et comment se passèrent vos premières années?
ROSE
Ma bienfaitrice me venait voir tous les dimanches à Nanterre, oii elle me laissa jusqu'à cmq ans; puis elle me retira, au grand déplaisir de l'excellente Justine, ma nourrice, qui m'aimait autant que sa fille.
Madame Dutremblay me mit comme externe dans une petite pension qui était près de son domicile. La bonne vieille Madeleine, sa domestique, m'y conduisait et venait me chercher. J'ai appris en peu de temps tous mes devoirs de religion, et à lire et à écrire, et mille petits ouvrages à l'aiguille, si nécessaires pour tenir un ménage et gagner sa vie au besoin. Enfin, je fis ma première communion.
J'avais douze ans à cette époque et ne sortais plus de chez ma mère, qui n'avait pu réussir à rien apprendre sur ma nais-
sance. Ce n'est pas pour mol, me disait cette digne femme, que je désire connaître tes parents, c'est pour toi-même. Je n'ai pas de fortune; je suis vieille.... bientôt nous devrons nous séparer. Que deviendras-tu, seule au monde?... Et elle m'embrassait, en mouillantmon visage de pleurs... Enfin mon travail commençait à lui être utile. Je ne songeais point à l'avenir ; je ne voyais que le bonheur présent de la dédommager de tous ses soins pour moi. Ma reconnaissance pour ses bienfaits était un sentiment qui s'augmentait chaque jour dans mon cœur. Je ne pouvais voir ma mère adoptive, presque septuagénaire, s'occuper encore de la location de ses chanibres et de ceux qui les occupaient, et le plus souvent ne payaient point, sans éprouver le vif désir de redoubler d'assiduité, pour lui offrir par mon travail de quoi nous suffire. Notre pauvre domestique était morte. J'avais quinzeans. Mavénérablebienfaitricenepouvait presque plus s'occuper du ménage. La femme que nous en avions chargée pour remplacer Madeleine n'était ni forte ni habile, et souvent se trouvait obligée de in'accompagner chez les marchands pour lesquels je travaillais. Je faisais de très beaux ouvrages de broderie pour les lingères, et je trouvais dans cette occupation, attendu la sévère économie que nous apportions dans nos dépenses, de quoi pourvoir à toutes. Je décidai donc- madame Dutremblay à céder ses chambres et leur mobilier, et de l'argent que nous reçûmes de notre vente nous payâmes toutes les dettes que nous avions. J'étais bien jeune encore; mais rien ne forme comme les bons exemples, et madame Dutremblay recueillait ks fruits de ceux qu'elle m'avait donnés.
Nous prîmes un logement plus modeste.
Ma bonne mère était devenue infirme; ses jambes enflées et l'affaiblissement subit de plusieurs de ses organes ne lui permettaient point de quitter sa chambre. Pendant près de deux ans elle ne sortit plus. Assidue près d'elle, je m'occupais nuit et jour pour
adoucir son sort et pourvoir à ses besoins et aux miens. Mes forces redoublaient quand je songeais que c'était pour celle à qui je devais tout que je travaillais. La reconnaissance avait allumé en moi un foyer que les sentiments divers de mon être alimentaient sans cesse. Je ne pouvais me rappeler les tendres soins de ma mère adoptive pendant les jours incertains de mon enfance, ses sages et bienveillants conseils lorsque j'arrivai à l'adolescence, sans répandre des larmes d'attendrissement sur les joues et les mains vénérables qu'elle me fendait. Une intimité parfaite .nv.iit toujours régné entre nous ; elle ne m'appelait que sa fille, comme si elle eût voulu m'identifier avec ce nom sacré qui faisait palpiter si délicieusement mon cœur. Je ne lui donnais non plus d'autre qualification que celle de mère, et elle m'en servait dans toute l'acception de ce mot religieux.
Aux bonnf sfètes, dans se^ derniers jours, comme madameDutremblay ne pouvaitpas sortir pour aller à l'église accomplir ses devoirs de chrétienne, et que sa vue affaiblie ne lui permettait pas de lire, après être revenue de bonne heure de la paroisse, où j'allais entendre la première messe avec notre femme de ménage, je lui aidais à se lever, à faire sa toilette; puis je l'asseyais dans son grand fauteuil ; après quoi, je lui donnais de l'eau bénite, qu'elle avait toujours soin de me demander pour faire le signe de la croix, avant que de commencer sa prière; assise ensuite près d'elle, pendant un quart d'heure, je lui lisais l'Évangile du jour.... nous déjeunions après.
Pardon, monsieur, reprit la jeune fille, si j'entre avec vous dans de si minutieux détails ; mais ils rappellent à mon âme émue des souvenirs si chers !....
l'étrakgeb.
Continuez ; je ne suis point insensible.
ROSE, esjuyani une larme.
Hclas ! ces heureux jours furent de courte durée.... Madame Dutrçmblay s'affaiblissait
de plus en plus et perdait ses forces.... Enfin elle languit plusieurs mois.... Je sentis vivement le coup qui allait me frapper; mais Dieu me donna du courage...
Le moment fatal arriva. Je ne puis vous peindre ce que j'éprouvai!.... Je ne voulais pas me séparer de celle qui m'avait protégée pendant tant d'années ; mon désespoir, dit-on, faisait pitié à voir. Je m'informai de l'endroit où ma mère serait enterrée. Nous avions changé de quartier; nous demeurions derrière les petits théâtres du boulevard. Je voulais ne pas la quitter; je voulais tous les jours venir la voir et pleurer sur sa tombe. On me dit que je pourrais accomplir ce pieux devoir en achetant un terrain où on placerait ses restes. Je demandai les personnes qu'il fallait que je visse pour réaliser ce vœu de mon cœur. Je courus à l'Hôtel-de-Ville, après avoir réuni toutes mes petites ressources ; six couverts que nous avions, quelques p'. tits bijoux, je vendis tout pour acquérir le lieu où ma bonne mère devait désormais reposer.
Peu de temps avant sa mort, elle m'avait mis en possession de quelques objets qui pouvaient, disait-elle, servir à faire découvrir ma naissance.
Je fis arranger de mon mieux la dernière demeure de celle qui m'avait élevée. Ma reconnaissance ne devait cesser qu'avec ma vie. Depuis deux ans que j'ai perdu ma mère, depuis deux ans je lui consacre chaque jour mes soirées.
l'étranger.
Excellente fille! que je m'applaudis de pouvoir faire cesser vos maux , de pouvoir récompenser tant de vertus !...
ROSE
Que dites-vous?...
l'étranger.
Frederick... celui que madame iJulremblay supposait avoir donné l'ouvrage de Gessner à votre mère....
KOSE , toute tremblante.
Eh bien?
l'étranger.
Etait mon proche prirent.... Ce lieu saint n'est pas convenable aux rt'cijiroqiies exphcations que nous avons à nous donner...
ROSE, héiitanl.
Oh! monsieur! vous ne voîidricz pas tromper la pauvre Rose?... et ma mère!
l'étranger , très ému.
Nous reviendrons enseiidile la voir
Ditfs-inoi, avez -vous eucoredes objets qui pourraient aider à une reconnaissance de vos parents?
ROSE
J'ai chez moi quelques lettres. Je demeure à deux ])as d'ici, rue de la Roquette ; je voulais être près de ce qui m'est si cher!....
l'étranger.
Digne fîlle ! menez-moi chez vous. J'ai besoin de voir ces letlres, tout ce qui peut enfin dévoiler le mystère de votre naissance Il y va de votre bonheur et du
mien.
ROSE, solennellement.
Allons, monsieur! car il me semble entendre ma mère ra'ordonner de vous suivre '.
Et la jeune fille ayant avec confiance jirésenlé sa main à Ictranger, celui-ci l'emmena II aperçut en sortant son cocher ei lui fit signe lie le suivre de loin.
Le monsieur arriva bientôt au domic Ile de Rose; elle occ'i|>ait une modtsie chambre et Jin peiit cal)inel simplement meublés. Rose {iréscnte une chaise à l'étranger, qui s'y asseoit tout agité. Il avait pi>ine à contenir son émo'ion , ja joie; il ne doutait plus, par un de ces coups de la Providence que toutes les prévoyances humaines ne saurait deviner, qu'il n'eût rempli le but de son voyage.
l'étranger.
Voyons les lettres que vous m'avez an-
noncées.... Faîtes- moi voir anSsi leâ ttièches de cheveux que j'ai aperçues au cimetière
ROSE , élonnve.
Que dires -vous? le seul bien qui me reste!.... (^ Elle les tire de son sein; puis après ^ alliint à une commode de noyer y d'où elle sort aussi quelques lettres et autres petits i.bjets qui .s'y trouvaient , Rose présente te tout à l'étranger, en lui disant : ) Si ces renseignements sont suffisants pour faire coPinaîire ma naissance, ce sera Dieu qui vous aura envoyé vers moi....
l'étranger, après avoir parcouru les lettres.
Plus de doute! mon fils, Frederick de Warner, fut votre père! Ma fille! embrassez votre aïeul! tous vos maux sont finis!...
ROSE
Mon Dieu! Dites-vous vrai?... {se jetant dans les bras de M. ff^arner). Oh ! mon cœur vous avait pressenti!
M. \VARNER.
Ce livre a appartenu à mon fils. Ces lettres sont celles qu'il écrivait à votre mère, qui n'existe plus. Ces cheveux sont les siens et ceux sans doute de celle qui vous donna le jour, et qui ne forment qu'une mèche enlrtlacée; voila les chiffres de vos parents. Celte autre mèche de cheveux?....
ROSE
Vient de ma mère adoptive....
Rose et le bon Warner, aux sensations qu'éprouvait leur cœur à la vue l'un de l'autre, s'étaient devinés. Le vieillard ne cessait rie reg.irder la jeune fille. «Ce sont bien là , disait il, le front, les yeux de son père; ce teint un peu pâle, cet air pensif, ce sourire mélancolique. >• A>sis l'un près de l'autre, ils causaient avec confiance. L'aïeul de la jeune personne lui apprit la mort de son fils, enlevé sitôt de son amour. îl avait promis à Frederick de cherchef 5ôn enfant ,
s'il existait encore; le ciel venait d'accom^ plir son vœu.
Peu de temps nprès, M Worner reconnut soleunellerticnt sa petite-fille, qu'il conduisit à Dresde, sa résidence ordinaire. Mademoiselle Warner ne pouvait se séparer des restes précieux de sa bienfaitrice.
Elle ne s'en arracha que pour remplir ses nouveaux devoirs. Avant de partir elle comin;inda pour celle qui soigna sou etd'ance un superbe tombeau eu marbre blanc; mais celui que la reconnaissance avait élève dans son cœur était le plus durable. De Saintes^