POÉSIE ÉVANGÉLIQUE
Une sombre terreur, un caractère d'exclusion , planent sur la lîible; on y rencontre bien les touchants préceptes de l'hospitalité; il y a plus d'un verset qui pre>crit cette religion du matin du monde, alors que Ihomme était cher à l'homme, en lui disant : « Accueille l'étranger comme un frère, car tuas été toi-même étranger en Egypte. » Mais le peuple hébreu ne pouvait qu'altérer la pureté des ses croyances au contact des mœurs des autres nations; l'idolàlrle était pour lui une lèpre contre laquelle Moïse lui avait donné tant de sages prescriptions. Le Dieu de l'ancienne loi est le Dieu jaloux; son peuple redoute sa colère qui dévore comme la foudre, qui détruit comme la tem])ète. L'espérance n'est jamais placée que dans de lointaines persi)ectives. Cette evpérance, dont le Mt>sie est le symbole , tempère seule les terribles chants des propUèiçs, ç«4 »?veq,acçs ^^'i^i,
nom du Dieu vivant ils adressent aux cou-*
pablrs hébreux.
Avec l'Evangile (^bonne nouvelle) tout change; voici l'ère de réconciliation; le Fils de Dieu vient effacer les traces du péché originel; il rachètera au j)rix de son sang la faute de nos ])remiers parents.
Le but seul de la mission du Christ annonce une autre poé->ie; d'ailleurs sur le Ivpe primitif des Hébreux a passé l'influence grecque qui se fera sentir dans l'ordre des idées comme dans le choix des expressions. Indépendamment du cachet humanitaire du livre de la nouvelle loi, de ce cercle d'amour et d'émancipation dans lequel il embrasse le juif, le gentil, l'idolàire, le faible comme le fort, le savant comme l'ignorant; indépendamment de cet immense horizon, auquel la croix sert de phare et de centre, on retrouve l'euipreiatç hellénique, si profoudément
gravée sTir le sol de l'Asie depuis le rapide passage de cet Alexandre, devant li'qnel la terre se taisait, et dont l'empire déchirt' en lambeaux eut le sort de la poussière, jouet des vents du ciel.
A dater de la fondation des royaumes deslieulenants du héi os macéiloiiien , lorsque sa tête en tombant biisa la monarcliie universelle qu'd ce plaisait a rêver, à dater de celle époque, les Hébreux eurent de fn'quentes relations, tantôt amicales, tantôt hostiles avec les Grecs établis en Asie. Or, le génie grec, avec s^ flexibilité, dut un peu modifier la raideur de ce peuple qui avait si longtemps vécu dans son égoïsme, dans son isolement. En Egypte, a B.ibylone, à Suse, à Ecbatane, le type national des Hébreux s'était moins altéré que dans leurs rapports presque toujours belliqueux avec les Aniioclius et les Seleucus.
La civilisation orientale leur insjiirait sans doute plus de méfiauce que la civilisation des Hellènes avec ses nombreuses séductions ; peut-être encore , cette espèce de fusion entrait-elle dans les décrets de Dieu, qui voulait que son peuple d'élite perdit une partie de ses répiilsions; car le moment approchait où la Tocation d'Abraham allait, par l'inlerventioa du C.hrist, s'étendre à tout le genre humain. Pour victime du sacrifice qui allait sceller la nouvelle alliance. Dieu donna son projjre fils.
Là se trouve l'explication des nuances spéciales des livres sacrés des Hébreux, et de l'Evangile des Cli rétiens. En effet, ce n'ét.iit pas inutilement que l'aigle romaine avait embrassé dans son essor le monde connu, et achevé par la force l'œuvre de la conquête grecque, absorbée elle-même dans le gigantesque travail de centralisation du Ca|iitule. Il fallait unité de gouvernement, de pouvoir, de lois, pour préparer l'unilé religieuse.
Après ces considérations générales, il est inutile de faire ressortir la différence d'inspiration qui a dicté la Bible et l'Evau-
gU^» p'««t toujouf» lat m,ém« révélatioA, } pette,
mais cette révélation s'adapte merveillensement à deux époques, séparées entre elles par un abîme, sur lequel la parole des prophètes est jetée comme un reflet de l'arcen -ciel, annoiiçint la fin de l'orage; car cette parole terrible dans le présent pour les peuj)lcs et les rois, qu'elle rappelle au sentiment du devuir, a toujours des chants d'espérance pour l'avenir.
Dans l'Evangile, et nous parlons ici des quatre évangélisles, saint Mathieu, saint Marc, saint Luc et saint Jean, le tonestmoins élevéquedansla Eiblejilya plusd'abandon, plus de simplicité et en même temps plus d'onction. Les formes du dialogue reviennent souveiit ainsi que les paraboles; l'admirable mission du Christ y revit toutenlière. C'est bien le Verbe fait homme, c'est bien cette constante douceur qui a des paroles bienveill.itites pour le repentir, mais d'austères enseignements pour les pharisiens, pour les docteurs de la loi, pour tous ceux qui s'eaorgucillisent du néant de la science Il u ma in e.
Rien de plus saisissant que les paraboles, tableaux remplis de mouvement et de vie qui ])rétent un nouvel éclat à la sagesse, et éclipsent les allégories si vantées des Hellènes.
Au reste, la poésie lyrique n'est pas entièrement bannie du livre de la nouvelle loi; plusieurs passages des Évangiles y des Actes des apôtres et des Epures étincellent de verve et de majesté; enfin \JpocaLypse^ que saint Jean écrivit dans l'île de Pathmos, est un merveilleux tableau de la lutte engagée par le christianisme avec la religion des Juifs et le polythéisme. L'Apocalypse embrasse les temps et l'éternité, de sorte que les couleur^ impétueuses des prophètes s'y rencontrent avec les révélations du code d'amour que le Christ a donné à 1.1 terre.
« Je fus ravi en esprit un jour de dimanche, et j'entendis derrière moi une voix forte et éclataate comme le son d'une trpin*
ft Qui disait : Ecrivez dans ce livre ce que vous voyez, et envoyez-le aux sept églises qui sont en Asie , à Ephèse , à Smyrne , à Pergame, à Thyatire, à Sardes, à Philadelphie et à Laodicée.
« Aussitôt, je ine tournai pour voir de qui était la voix qui me parlait , et je vis sept chandeliers d'or.
>i Et, au milieu de ces chandeliers d'or, je vis quelqu'un qui ressemblait au Fils de l'homme i il était vêtu d'une longue robe, et ceintd'une ceinture d'or au-dessous des mamelles.
« Sa tête et ses cheveux e'taient blancs comme de la laine blanche et tomme une flamme de feu.
« Ses pieds étaient semblables à de l'airain fin quand il est dans une tournaise ardente, et sa voix égalait le bruit des grandes eaux. »
Certes, c'est là une forte et belle poésie, qui ne se bornait pas à des paroles, car elle se reproduisait dans les actes des premiers chrétiens, dans le dévouement des martyrs qui se composaient de vieillards, d'hommes niiirs, de femmes, de jeunes vierges, d'adolescents, d'enfants tous intrépides devant les tortures, tous heureux de manifester leur foi par le sacrifice de leur existence.
Fut-il jamais spectacle plus sublime que ce concours de tant de volontés, que cette abnégation de tout ce qui flatte le cœur? La poésie et le drame avaient alors des milliers d'interprètes qui, sans efforts, sans la moindre prétention, s'élevaient à l'héroïsme; et dans le cadre de feu ou sous les tenailles qui broyaient leurs chairs palpitantes les martyrs troiivaient des sourires et des paroles de consolation.
Cependant le monde romain croulait sous son poids; ce colosse, miné de toutes parts, ne se soutenait plus qu'à l'aide de la soperstition des souvenirs; l'Église grandissait à chaque éj)reuve, et les Barbares.se préparaient à venir demander compte aux Romains de tout le sang innocent répandu
dans leurs jeux. Ce fut comme un épouvantable cataclysme que ces flots de peuples, poussés eu avaîît par une voix mystérieuse qui ne leur lai5.sait ni trêve ni relâche. Ils allaient, ils couraient dévorant l'espace dans leurs course vagabonde, et par une espèce d'instincï ils ne fléchissaient le geriou que devant l'humble étendard des chrétiens qui devait bientôt conquérir ces 1 tronches vainqueurs et les soumettre à la civilisation.
Au milieu de ces luttes sanglantes, au milieu des convulsions du vieux monde qui s'éteignait et des douleurs d'enfantement d'un monde nouveau qui allait surgir, une immense tristesse saisissait le cœur de tous les hommes qui entretenaient encore quelque souci de l'avenir, qui ne vivaient pas de l'existence incomplète de la brute ou de la plante. Réfugiés dans la solitude ou se créant une solitude au sein du tumulte des villes, ces âmes d'élite se repliaient sur elles-mêmes ; elles aualvsaient leurs passions, leurs sentiments, leurs idées, et trouvaient une poésie inconnue à l'antiquité païenne qui divinisait les formes extérieures, qui se livrait à la perpétuelle glorification des sens.
Les soupirs de Job faisaient vibrer la Ivre chrétienne; mais à leur amertume se mêle une profonde confiance dans la miséricorde divine; et puis une femme se plaçait, ange de paix et de concorde, entre la terre et le ciel. Comment ne pas inventer des accords plus pénétrants, de plus suaves mélodies?
Très peu de faits et d'images, rien de cette sérénité majestueuse du vieil Homère; mais des larmes, des sanglots, des élans pleins d'ardeur vers Dieu, vers le repos et les enchantements d'un meilleur monde, et ini long dégoût des choses de la terre. En même temps, une application de plus en plus sentie des beautés de la nature, des merveilles de la création. Tout le cortège des mesquines divinités de la fable s'évanouissait devant la splendeur du vraiDieu^
cottime les brouillards se fondent aux rayons du soleil; l'Océan, débarrasse du trident de Neptune, des conques des Tritons et du char d'Amphitrite, reprenait sa sauvage majesté, ses imposants aspects. Plus de naïades pour rapetisser l'urne intarissable des fleuves, alimentés par l'éternelle Providence de celui auquel l'univers ne coûta qu'une seule parole. Les monts, les plaines, les vallées voyaient reculer leurs horizons , et la science pouvait enfin formuler les magnifiques perspectives qui lui étaient ouvertes. Le naturaliste ne redoutait plus une accusation d'impiété; Dieu aimait, vivifiait la matière, mais la matière n'était plus Dieu.
Nous venons de définir la poésie évangélique, telle que l'entrevirent quelques Pères de l'Église qui répudiaient le culte des muses antiques et celui d'Apollon, sourd dans sa grotte de Delphes; car une force irrésistible, un plus grand Dieu avait subjugué leur âme.
Dans les vers de saint Grégoire de Nazianze, de Synésius, évêque de Ptolémaïs, de Paulin, évêque de Noie, il est facile de démêler le germe de l'école nouvelle, de celte famille de poètes qui remonte à la Bible pour aboutir à noire Alphonse de Lamartine.