VISION
Qu'est-ce que la vision? Quel corps produit l'impression sensitive , et quel organe est destiné à l'éprouver?
La vision est le sens qui nous f.iit apprécier les couleurs «les corps et une partie des autres propriétés physiques qui les distinguent. vSujet à de nombreuses erreurs, le sens de la vue, de même que les autres, a besoin d'être rectifié par léilucition , le jugement et l'expérience. Il faut, comme le disait l'aveugle de Chelseden , apprendre à voir. La vision s'opère sous l'influence de la lumière, perçue par un organe spécial, lœil.
La lumière, considérée parleplus grand nombre des physiciens comme un fluide matériel qui, émanant du soleil, des ctroiles fixes, traverse l'espace avec une incroyable rapidité, se meut en ligne droite, se réfracte en traversant des milieux transparents, et se réfléchit sur les corps opaques.
La dioptrique nous apprend que la direction d'un rayon lumineux n'est point changée toutes les fois que ce rayon tombe perpendiculairement à la surface d'un milieu ; le r.iyoM se dévie au contraire et est réfracté, lorsqu'il ])énèire le milieu plus ou moins deoae, suivant une ligne oblicpie. Celte densité et la combustibilité des corps
modifient beaucoup la force de réfringence. Newton avait deviné que le diamant était combustible par cela seul qu'il réfractait fortement la lumière. La forme des corps réfringents influe encore sur la dis|)Osition des rayons réfractés les uns par rapport aux antres; ainsi, les verres concaves dispersent les faisceaux lumineux, tandis qu'ils sont réunis par les verres convexes.
D'après les lois de la catoplriqne, ou de la réflexion de la lumière, l'on sait que lorsqu'un rayon lumineux va frapper un corps opaque, il en est entièrement ou incomplètement réfléchi ou absorbé.
La presque entière réflexion et absorption nous donne la sensation du blanc et du noir. La réflexion d'une des couleurs primitives, et rabsorjition des six autres, nous font croire que le corps aperçu est rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo, violet. La réflexion de plusieurs de ces couleurs constitue les diverses nuances que nous connaissons.
L'œil, comparé à un véritable instrument d'optique, est le siège de la sensation qui nous occupe. Cet organe est spécialement formé d'un globe, où l'on distingue trois feuillets: 1° Ia scléroptique, opaque, percée d'im trou dans sa partie antérieurej
«•la choroïde, feuillet recotirert d'un en- J tendus an-devant du globe de l'œil, s'élè
duit noirâtre, tapissant la face interne du premier; 3" la rétine, molle, pulpeuse, mince et transparente, s'épanouissant dans l'intérieur de la cboroïde. Procédant ensuite d'avant en arrière, on remarque: i° la cornée transparente, composée par la superposition de six lames séparées par un fluide; son diamètre est de 7 lig. à 7 lig. et demie; elle occupe la grande ouverture de la scléropfiqiie; 2" humeur aqueuse, incolore, contenue dans une membrane très mince; 3" cristallin, espèce de lentille translucide, de 2 lignes d'épaisseur et de A de diamètre, composée d'une couche superficielle comme gélatineuse, et d'un noyau compacte à lames concentriques, superposées; 4° corps vive, splie'rique, déprime et concave en avant, composé par l'humeur viVreV épanchée dans les cellules de Is membrane hyaloide. L'on doit encore citer Viris, cloison nerveuse et vasculaire percée par la pupille, ouverture qui s'agrandit et se rétrécit pour livrer passage à une ])lus ou moins grande quantité de rayons lumineux. L'iris, destiné à remplir un usage analogue au diaphragme d'une lunette, se trouve placé entre le cristallin et la cornée transparente. Outre la rétine, organe immédiat de la vision, formée par l'expansion médullaire du jierf optique, qui transmet au cerveau l'impression de la lumière, et les différentes parties que nous venons d'énumérer, l'œil, caché dans l'orbite, se trouve entouré d'organes propres à le protéger, à le mettre à l'abri du contact trop prolongé des rayons lumineux , à modifier leur intensité et à le maintenir dans les conditions nécessaires à l'exercice de ses fonctions. Les parties accessoires que Haller nommait intamina ocull sont les sourcils, les paupières et les voies lacrymales. Les sourcils, éininences dirigées en arc, garnis de poils épais de dedans en dehors, mus par un muscle particulier, s'opposent au passage de la lumière, en absorbant une partie de ses rayons. Les paupières, voiles mobiles; que les cartilages tarses retiennent
vent et s'abaissent alternativement pour intercepter le fluide lumineux et éteindre les larmes ; leur bord libre est ombragé par les cils, qui s'opposent à l'entrée de la poussière. On y aperçoit encore les glandes de Meibomius, qui épanchent un fluide huileux. Leur surface interne est tapissée par la conjonctive, membrane muqueuse qui se réflécliit sur le globe de l'œ 1 jusqu'à la cornée, sécrétant une humeur nlbii mineuse. Le liquide mucoso-séreux qi:i constitue les larmes est fabriqué par la glande lacrymale, logée dans un y)elit enfoncement de l'orbite. Après avoir luhréfié le globe de l'œil, ce fluide s'accumule dans le sac lacrymal, traverse les conduits lacrymaux et s'écoule dans les fi)sses nasales.
Donnez-nous une idée du mécanisme et des pliénotuèncs de la vision.
Un rayon lumineux tombe sur un corps et en est réfléchi en formant un cône dont le sommet conespond au point du corps que l'on regarde, tandis que la base va en divergeant affecter l'œil et ses dépendances. Les rayons trop écartés sont absorbés ou se perdent; ceux qui frappent la cornée servent seuls à la vision. La cornée, en vertu de son brillant, en réfléchit quelques-uns, recueille les autres et les rassemble en un faisceau qui traverse l'humeur aqueuse pour rencontrer la membrane iris. Une partie des rayons lumineux se réfléchissent sur ell'', et manifestent sa couleur variable en repassant au t: avers de la cornée. Les autres franchissent la pu])ille d'autant plus dilatée que la lumière est moins \ive, traversent l'humeur aqueuse de la chambre postérieure, et tombent bientôt sur le cristallin. Ce corps, en raison de sa forme lenticulaire et de sa densité, les réfracte de manière à les rapprocher de la perpendiculaire, puis les dirige sur un point unique de la rétine, aprè> leur avoir fait traverser le corps vitré qui, moins dense que cette lentille, leur conserve le même degré de réfraction. D'après M. Magendie, les rayons
qui passent près de la circonférence du cristallin éprouvent une réfraction autre que celle de ceux qtii traversent le centre. Selon cet expérimentateur , le mécanisme de la vision doit être influencé d'une manière toute particulière par les mouvements de dilatation et de contraction de la pupille. Arrivée sur la rétine, la lumière, pour ainsi dire tamisée par la pulpe demi-transparente de cet organe, se combine avec lui, selon quelques auteurs, et se trouve absorbée par la choroïde placée à sa partie postérieure.
Les rayons lumineux, après avoir été ainsi réfiaclés par les parties transparentes de l'œil, viennent figurer dans son intérieur un cône dont la base correspond à la cornée et le sommet à un point de la rétine. La position de ce point diffère suivant que l'objet considéré affecle, à l'égard de l'œil, telle ou telle autre position , de manière que les rayons lumineux, qui partent du centre de l'objet éclairé, viennent occuper le centre de la rétine, tandis que ies supérieurs viennent s'y peindre infél'ieurement, en s'entrecroisant avec les inférieurs devenus supérieurs. Suivant cette opinion, chaque Image devrait se trouver renversée dans notre œil; mais comment expliquer qu'ainsi disposé l'objet nous paraisse droit ? L'évèque Georges Berkeley résout cette question en disant que, comme nous rapportons nos sensations à nous-mêmes, nous n'avons pas besoin du toucher pour rectifier celte erreur. En effet , malgré que l'image se trouve réellement renversée au fond de notre œil, les termes de haut et de bas n'étant que des tei'mes relatifs qui n'ont de valeur que par le terme auquel nous les comparons, il est naturel de rétablir la relation réelle des deux extrémités en rapportant en haut, vers le ciel qui se peint dans la partie inférieure de notre œil, tout ce qui correspond à la voûte céleste, et en rapportant à la terre, qui se peint à la partie supérieure de l'œil, tout ce qui correspond au soL
La rétine, qui en dernier lieu reçoit l'impression de la lumière , est chargée de la transmettre au cerveau par le moyen du nerf optique , dont elle n'est qu'un épanouissement. Cet usage lui a été néanmoins contesté par M. Lehot, qui lui refuse la propriété de recevoir l'impression des rayons lumineux pour en gratifier le corps vitré.
La vision ne peut s'effectuer que tout autant que l'objet suffisamment éclairé réfléchit des rayons dont le passage à travers les différents milieux de l'œil n'est point interrompu. Il faut en outre que ces rayons du cône lumineux viennent se réunir précisément sur la rétine, et que cette rétine jouisse d'un degré convenable de sensibilité. Lorsqu'elle est trop sensible à l'action de la lumière, on ne peut supporter qu'un demi-jour; on a vu même cette affection dégénérer en nyctalopie. Son peu de sensibilité cause l'héméralopie.
La myopie et la presbytie sont deux autres défauts de la vue, produits par la configuration vicieuse de la cornée et du cristallin. Dans le premier cas, ces parties trop convexes ont une force réfringente trop considérable, et les rayons des cônes se réunissent et se croisent avant de tomber sur la rétine, d'où il résulte que le point visuel, ou la dislance à laquelle un objet s'aperçoit distinctement, est très rapproché pour les myopes. Les presbytes, au contraire, voient de fort loin, attendu que, par le peu de convexité de la cornée et du cristallin, les rayons d'un objet médiocrement éloigné n'ont plus le degré de convergence nécessaire et ne se trouvent pas encore réunis lorsqu'ils tombent sur la rétine. La portée de la vue pour les meilleurs yeux est, dit-on, de 3436 fois le diamètre de l'objet éclairé par le soleil.
Enfin on désigne par strabisme le défaut de parallélisme des axes visuels, qui fait que les globes optiques, différemment dirigés sur le même corps, aperçoivent une double image.
PIERRE Gx^UDOY.
Un crime horrible, commis à Paris vers les fêtes de Pâques de l'année i364, avait jeté la consternatiou et l'effroi uon-seulement parmi le peuple, mais encore parmi la bourgeoisie, la magistrature et l'université. Le coupable n'était point un de ces hommes vils et obscurs que le glaive ou la corde du bourreau peuvent retrancher de la société sans qu'il y paraisse ; c'était un personnage docte, éloquent , plein de science et de cbarite, et qui avait joui jusque-là d'une réputation sans tache.
Mathieu Barthas (c'est le nom du criminel) était physicien (médecin) du roi et du dauphin, et jouissait dans son art d'une renommée prodigieuse; il soignait les pauvres gratuitement et de préférence aux riches, employait les grosses sommes que ses illustres malades lui remettaient en œuvres de charité, et faisait chaque jour, au milieu des divers hôpitaux de Paris, de savantes leçons aux jeunes clercs qui se destinaient à l'élude de la chirurgie, de la médecine et de la botanique , sciences alors comprises sous le nom général de physique. Qu'on juge donc de l'épouvante de la population parisienne quand ces mots sinistres : Alessire Barlhaa a assassiné un homme î se firent entendre de la porte Mouffetard aux tours de Bussy, de la porte d'Enfer aux remparts du Cliàtelet.
Or, voici de quelle manière on racontait les circonstances de cet incompréhensible meurtre :
Le soir du vendredi-saint, le docteur Barthas, fidèle à ses habitudes hygiéniques et religieuses, était sorti de sa maison, sise rue de la Fontaine-Brunehault ^aujourd'hui rue des Rats), près le mont Saint-Hilaire, pour aller entendre ténèbres à Sainte-Geneviève, et de là fiiire sa promenade accoutumée sur lesboulevards attenant à la poterne de Saint- Victor. Un grand nombre de témoins le vi-
rent à l'église; d'antres le saluèrent pendant SI promenade. En regagnant la ville, Barthas paraissait agité, hors de lui; une de ces idées flamboyantes qui brûlent et dévorent le cerveau des hommes d'un génie supérieur semblait traverser son esprit et animer en r.igitant tout son être. Il s'arrêta enfin sur le parvis de l'église de Saint-Jeande-Latran. Là , suivant un usage immémorial, se tenaient une foule de pèlerins venus des quatre coins de la France et souvent de l'Europe, et qui attendaient debout, le bourdon à la main et appuyés contre les piliers du porche , que des âmes charitables les vinssent inviter à partager leur gîte et leur table. Ces pèlerins étaient un composé de gens de toute sorte de conditions et d'états; mais dans ce nombre il s'en trouvait parfois qui, pour satisfaire à un vœu ou par simple esprit de pénitence , abandonnaient pour quelque temps de hautes positions sociales et venaient là faire acte d'abnégation et d'humilité. Barthas rôda quelques instants au milieu de ces groupes hâves, inquiets et amaigris par la fatigue autant que par une abstinence forcée; enfin , .nvisant un homme d'une trentaine d'années, d'une assez belle physionomie et d'une stature élevée, il s'avança vers lui : — Mon frère, lui dit-il, vous pîairait-il d'accepter l'hospitalité pour trois jours sous mon toit ? Le vent fraîchit, la lune va se lever et il ne fait pas bon , pour se bien porter, passer sans souper la nuit à la belle étoile. Le pèlerin accepta l'invitation du docteur en faisant un signe de croix avec gratitude, et, ])renant son bourdon qu'il avait attaché à l'un des apôtres de pierre qui ornaient le portail de Saint-Jean-de-Latran , il se mit en devoir de suivre l'hôte que lui envoyait la Providence.
Il était nuit close quand ils arrivèrent à la porte du logis de messire Barthas. A
cette époque, le couvre-feu sonnait dès le coiiclier du soleil, et les bourgeois se reti- Tiiient dans l'intérieur de leurs maisons. Le docieur el le pèlerin ne reiiconlrèrent donc personne dans lonle la longueur de la rue de la Fontaine- Bruneliiiult, et la porte de l'huis se referma pour loujours sur le malheureux pèlerin, sans qu'aucun œil humain eût vu l'hôtellerie où un affreux trépas l'attendait.
C'était du moins la croyance du docteur; mais la Providence avait choisi, dans les trésors de sa sagesse el de sa sollicitude, un vengeur du crime qui allait se commettre. Un pauvre parcheminier, qui hahitait une m.isnre en face de la maison cJu médecin, giiettiiit silencieusement à sa lucarne le retour d'un jeune apprenti qu'il avait envoyé par ia ville cliercher quelques denier» à lui dus et destinés à acheter leur commun souper. Cet arii^an vil entrer le pèlerin dans le logis de Barthas, et, toujours attendant son messager, il resta à sa ienétre jusqu'à près de dix heures du soir,
A celle heure, il entendit des cris plaintifs, des gémissements, des soupirs l.unentablcs, puis des paroles brèves, fiévreuses, supplianles; bientôt tout se tut, et le silence le plus absolu régna comme d'habitude dans la maison du docteur. Le ])archeminier respiiait à peine; il n'osaii bouger de sa lucarne; ses cheveux étaient hérissés, xiue sueur froide coulait de son front; car il pressentait que quelque alfreux mysière s'était consommé dans la turne scientifique de messire Barthas. L'apprenti, tout pantois, arriva alors, méditant une fable pour s'excuser de sou long relard ; mais quand il vit son niiiitre pâle, tremblant, se soutenant à peine, et ne trouvant pas à son as[)ect une parole de reproche et de colère, il ouvrit de grands yeux : « M.âre, lui dit-il, voilà une livre parisis et onze deniers que le chefecier de la Sainte-Clia pelle ma remis pour nos fournitures du mois dernier. > ous plaitil que j'aille chez le boulanger chercher un beau pain de seigle et d'orge, car si je ne
me trompe, vous n'avez soupe non plus que moi?
— Il s'agit bien de souper, Saturnin, répondit le parcheminier d'une voix tremblante; il se passe, mon enfant, d'étranges choses dans la maison du docteur ! On l'a assassinésans aucun doute, et un pèlerin qu'il a amené chez lui à nuit close aura, j'en suis cert.iin , fait le coup. Il faut quérir mainforte. Saturnin, et que tu ailles, sans perdre de temps, à l'hôtel de l;i prévôté pour avertir le magistrat et lesarchers de la ville. >> Il fut présenté au grand-prévôt, et lui expliqua en peu de mots le sujet de sa venue. Messire Jehan de Piainpré était alors prévôt de Paris; il monta aussitôt à cheval, fit assembler douze archers à pied, six à cheval, et, à 1.1 tête de ce cortège, se mit en marche vers la rue de la Fontaine-Brunehault.
En un moment ils arrivèrent au commencement de la rue, et la le pauvre parcheminier descendit les rejoindre, pour donner au prévôt les éclaircissements et les avis que lui paraissait exiger la conjoncture. On frappa à la porte du docteur; personne ne répondit de l'intérieur. « Je vous l'avais bien dit, Messire , fit l'artisan ; cet honnête bourgeois a été à coup sûr assassiné. " On frappa de rechef, mais à coups redoublés; il n'y eut pas encore de réponse. Enfin les archers se mettaient en mesure d'enfoncer la porle, quand une voix, qu'à la surprise grande du parcheminier et des voisins, accourus au bruit, on reconnut pour celle du physicien, demanda :« Qui va là ? — Ouvrez de par le roi et justice ! » s'écria le j)révôt d'une voix sonore.
B.irihas ouvrit. Le prévôt, les archers et le menu populaire entrèrent tous à la fois dans la cour.
0 II y avait tout à l'heure ici deux êtres vivants, dit le prévôt en retroussant sa moustache et en parcourant des yeux la maison, la cour et le petit jardin que six torches de résine éclairaient de toute* part»;
je n'en rois qu'un ; dîtes où est l'antre, messire Barlhas?
— Je ne sais, messire prévôt , ce que vous voulez dire, reprit le docteur eu cherchant à maîtriser sa terreur et son émotion. Je demeure seul en ce logis, et depuis quinze ans que je l'hiibite on n'y a jamais vu d'autres personnes, sinon les pauvres malades que je panse chaque matin, et les valets du roi et des seigneurs qui viennent me quérir souveniez fois.
— Cej)endant ce soir mêmp, reprit le prévôt, vous aveê amené ici un pauvre pèlerin de Saint-Jean-de-Latran. Eh ! tenez, maître Barlhas, voici son bourdon contre ce ]>nits.... Où e^t la main qui tenait ce bourdon ? où sont les janibfs qui le fjiisaient cheminer? où est la tête qui le dirigeait? dites! »
Les yeux de Ijnx du prévôt avaient en effet aperçu dans un coin de la couf le bâton voyageur du malheureux pèlerin.
Lii fot-cé tnofale qui jusque-là rtvoitsoîitenu le dôcléuf Bat-lhas, l'abandonna i.lors toul-à fait. Il leva les yeux vers le ciel avec douleur. » Fùit volontas tua! » s'écria^t-il d'un ton résigné; puis se plaçant au milieu des archers : « Me voilà prêt, » dit-il au prévôt.
Alors les perqtiisitions commencèrent , perquisitions vaines pendant quelque temps, mais qui finirent par faire découvrir, au fond d'une cave, le corps de l'inforiuné pèlerin. Une large entaille avait été pratiquée sur le devant de la région du cœur et s'élendait jusqu'aux poumons. A la contraction des traits du visage, à l'clat des muscles et des ai lères, aux lien» demi-rompus dont tous les membres élaieiit gnrrotlés, on pouvait juger qu'après l'avoir jjlongé d'abord dons un sommeil léthargique le ])liyslcien l'uvail soumis tout vivant à ses exjiérimenlatioiis yjn riléges. On plaça le c.idavre sUr un ohariot, el, après avoir lié le docteUr entre deux chevaux, oti le conduisit soUs bonne gatde à lo Conciergerie^ où il fut desoeudu dans un <2achot.
La procédure ne tarda pas à commencer.
Nous avons dit que Barthas élait médecin du roi, du dauphin et de tout ce que la cour et la ville comptaient de not.ibitités puissantes; il jouissait en outre d'une im'mense popularité par les bonnes œuvres qu'il ne cessait de répandre. Les sollicitations, les prières, les recommandations ne manquèrent donc pas pour que l'on épargnât du moins sa léle; mais le crime avait été commis avec des circonstances si atroces, l'imputiiié aurait été si dangereuse dans ces temps difficiles et orageux, que la cour du parlement, sans égard pour les paroles de miséricorde qui lui arrivaient de toutes p.irls, ne crut pas devoir entraver la marche de sa justice ordinaire. D'ailleurs le pèlerin était tin homme de naissance et apparlenail à la maison de Moritauban,qui s'était ])ortée ])artie civile au procès.
Tout ce que purent les juge», ce fut de donner au criminel un des plus célèbres avocats de Paris pour défenseur. Pierre Gaudoy, jeune légiste plein de science, de talent et de probité, fut choisi, el il s'empresja de descendre sous les sombres voûtes de la Conciergerie pour former avec son client les bases d'une défense qui devait intéresser tout à la fois les sciences, la religion et l'humanité.
Pierre Gaudoy élait lui-même tm homme supérieur; l'avocat el le prévenu s'entendirent tout d'abord, et l'alliance qui s'établit entre eux fut le!le que souvent dés journées entières s'écoulaient sans que l'avocat pensât à quitter la funèbre demeure du physicien.
Ses confrères le raillaient de son oisiduité. « Ne vous gaustez pas sur une si grave et si iiii])orinnle matière, répondait Ciudoy; Barlhas est un homme que je voudrais au prix de itia vie conserver alix sciences. îSon , ce n'est point un criminel; c'est un f.matiqiie de vertu, de icienrc et d'humanilé. C'est un homme de génie, el le génie 6eul est coupable eu lui. »
Le grand jour d«ft débats atriva mûù.
Barlhas parut devant ses juges avec la sérénité d'un sage et la résignation d'un phi- Iosoi)he. Il entendit sans s'émouvoir les témoignages portés contre lui et les charges terribles qui pesaient sur sa tête. Il écouta avec le même sang-froid le discours du procureur général qui opinait à la mort, à une mort infamante et cruelle. Seulement, quand on prononçait les mots de meurtrier et d'assassin , il levait les yeux vers le ciel et disait d'une voix grave : « Dieu sait si j'ai répandu le sang d'un humain pour le cruel plaisir de donner la jnurt! »
Pierre Gaudoy était plus ému et plus consterné que son client. Il prit cependant la parole, et, dans un plaidoyer plein de verve, de chaleur et d'érudition, il chercha à prouver que l'amour de la science avait seul produit chez Barthas la terrible action qui l'amenait devant le tribunal des hommes.
Dans une péroraison touchante il invoqua tour à tour la pitié et la religion des juges; il montra les indigents, les pauvres, les affligés, soutenus, soignés, nourris par les soins du savant physicien, et élevant les mains vers le ciel et vers le parlement pour demander le salut d'un ami, d'un bienfaiteur et d'un père.
Malgré l'effet que produisit cette plaidoirie éloquente pour l'époque et qu'il est curieux de relire dans les annales judiciairesdutemps,MathieuBarthas fut condamné à l'unanimité des voix à être rompu vif et écartelé , comme atteint et convaincu de sacrilège, de meurtre et de traîtreuse hospitalité. Le docteur entendit son arrêt sans pâlir; mais l'avocat s'évanouit, et on fut obligé de l'emporter hors de la grand'chambre.
L'arrêt devait être exécuté le lendemain, car alors il n'y avait pas comme aujourd'hui de degrés d'appel.
Pierre Gaudoy fit demander au procureur général du parlement la permission de passer les quelques heures qui restaient
à Barthas, après ses devoirs religieux remplis, auprès de son client. Cette permission lui fut accoi dée sans conteste, tant les magistrats avaient pour le jeune avocat de déférence et d'amitié.
Pierie Gaudoy se rendit à la Conciergerie vers trois heures de l'après-midi; il en ressortit vers les sept heures du soir, enveloppé dans sa robe d'avocat et la tête encapuchonnée dans sa chausse ; car le vent était frais et les chambres de la Conciergerie humides.
Le lendemain, quand le prévôt de Paris, accompagné de ses archers et des massiers du parlement, quand les délégués de la Tournelle, les Carmes, confesseurs, le bourreau et ses quatre valets survinrent, grand fut leur étonnement de trouver, au lieu du physicien Barthas, l'avocat Pierre Gaudoy, qui attendait tranquillement dans le cachot que l'heure du supplice vînt à sonner.
« Oui-dà ! messire Gaudoy, dit le prévôt de Paris, vous jouez là un bien joli jeu! Ne savez-vous donc pas que le compère que voilà, et il désignait du doigt le bourreau, ne connaît que la proie promise et s'inquiète peu d'instrumenter un avocat ou un physicien ?
— Je sais ce qui m'attend, sire prévôt, répondit Gaudoy, et je suis prêt à subir le sort qui était réservé au grand homme que je n'ai pu sauver devant la justice et que j'ai sauvé devant ses geôliers. Emmenezmoi, car je suis à vous.
— Eh! là, là! pas tant de vivacité, dit le prévôt; vous aurez bien le temps de faire connaissance avec les allumettes de fer de la Grève. Mais, en conscience, qui a pu vous déterminer à faire une pareille action ? Mathieu Barthas était-il donc voire père, votre cousin, votre allié ou votre ami?
— Rien de tout cela, répondit l'avocat; je ne le connaissais même que de nom avant d'être chargé de sa défense. Mais c'est un homme de géuie, un homme de
science, qui a rendu et peut rendre encore de grands services à l'humanité. J'ai tout calculé sérieusement; j'ai compté avec ma conscience , et j'ai vu qu'il valait mieux qu'il vécût que moi : prenez-moi donc , car je suis résalu de mourir.
— Mais, dit le prévôt, ceci est une véritable parabole apocalyptique; si lîarthas, comme je l'ai entendu dire, est un si grand homme et si homme de bien, je crois fort que vous ne lui cédez en rien, messire avocat-
— Je suis prêt, dit encore Gaudoy en se levant, marchons !
— Marchons! marchons! fit avec brusquerie le prévôt. Par la dent de saint Christophe! je n'ai jamais vu d'homme si pressé de se faire pendre. Donnez-moi du moins le temps, s'il vous plaxt, d'aller instruire
notre sire le roi de tout ceci. II sera toujours temps d'aller en Grève. «
Et le prévôt, montant à cheval, courut à l'hôtel Saint-Pol,où résidait le roi Charles V; il fit le récit de ce qui se passait, et le monarque, qui se connaissait en nobles cœurs, ordonna sur-le-champ la mise en liberté de l'avocat.
Plus tard Pierre Gaudoy siégea au parlement de Paris en qualité de conseiller, et fut regardé comme un des magistrats les plus intègres, les plus éloquents et les plus humains de cette illustre compagnie.
Quant au physicien Mathieu Barlhas, il s'était enfui d'abord en Hongrie; de là il passa à Constantinople, et finit par s'y retirer au milieu des cénobites du mont Liban, pour y faire pénitence du crime où le fanatisme de la science l'avait poussé.