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CHEZ LES GRECS

CONSIDÉRÉE DA>S SES RAPPORTS AVEC L'ÉDUCATION PUBLIQUE ET AVEC LA CIVILISATION.

La musique, éliaugère aux spectacles des liomnies, appartenait exclusiveiuenl au culte et à l'éducation de la jeunesse; le temple était son domaine. Notre âge ne s'occupe plus, ne se souvient plus de cette musique appliquée à l'éducaliou : à peine frauchit-ellc aujourd'hui renceinle des ihcàlres. Si donc vous voulez rameuer cet art à sa véritable destination, suivez la marche des anciens. (Pi.utarque, -x'-^i u-.-.aix. :.)

On ne conteste guère aux peuples de ranliquité le haut degré de perfection où ils ont porté rarchiteclure , Ja sculpture ;, la poésie, et, en général, tous les arts d'imitation. Mais il s'en faut bien qu'ils nous aient légué , dans chacun de ces arts , des monumens égaux de leur grandeur. Leur ;joe5ze serait assez noblement représentée, sans doute, par les ouvrages qui nous restent d'Homère, de Sophocle, de Pitidare, quand même ils seraient les seuls débris échappés au double naufrage des temps et des révolutions ; les ruines de l'Egypte, de la Grèce et de Rome suffiraient pour attester la supériorité de leur architecture et pour inspirer à notre siècle une modeste opinion de lui-même ; leur sculpture , si peu qu'il en reste , a peuplé de statues, enrichi de bas-reliefs et d'antiques en tous genres , les palais de nos rois et les musées de l'Europe moderne.

Mais leur -peinture , dont les productions, plus fragiles, n'ont pas eu le même privilège de leur sut vivre ; leur danse et leur niubiquc^ dont les piodigcs sont ilcs-

cenduâ tout entiers avec eux dans le toiubeau, n'arrivent pas, munies des mêmes titres de leiu' gloire, devant une postérité incrédule et jalouse.

rSotre imagination, eaetl'et, relève sans peine les ruines de Thebts et reconstruit les temples d'Aroneris : la science humaine, au temps oit nous vivons , se joue avec les débris des siècles comme l'enfant avec les pièces du jeu de patience : mais qui pourrait, du sein de ces pierres, exhumer les mélodies qu'elles ont entendues?

A quels échos redemander la voix d'un peuple qui n'est plus?

Il nous reste pourtant quelques spécimen curieux du système de notation musicale eu usage chez les Grecs ; mais l'ensemble de ces pièces ne constitue que des faits particuliers de leur mélodie ^ sans pouvoir servir de base à un système général de leur Mélopée (i). Il y aurait, en

(i) La mélopée, chez les grecs, est l'art de composer un chant (,'^;>.'.r, xui'iy,\imclo({l(. {!"->■■', ^i") Cïi l'exécution de ce chiint.

conséquence, pre'somplion ou folie à prétendre offrir (le la musique ancienne un traité technique; et l'on ne peut, à défaut de docuniens, entreprendre la composition d'une tliéorie complète, ou même abrégée, de la musique grecque (i).

Frappé de cette pénurie et de cette impossibilité de traiter théoriquement la matière , comment se fait-il que quelque musicien penseur n'ait pas été conduit, par cela même, à l'envisager sous le rapport moral et philosophique. Depuis les sages écrivains de l'antiquité, la musique n'a jamais été considérée dans son application sociale et humanitaire ; et la fausse direction imprimée, en ce point, aux écrits ultérieurs, est une des plus fortes preuves que j'alléguerai de la décadence de l'art , dans l'un des articles qui suivront.

C'est à dater du démembrement de l'empire d'Alexandre que la musique cesse, peu à peu, de figurer dans l'oidre civil et dans l'ordre politique, comme un des objets du culte national consacré dans les institutions, à l'égal des autres principes civilisateurs, la poésie et la religion. C'est évidemment à la même date aussi qu'il faut rapporter sa décadence. Les arts grandissent ou se dégradent selon l'application qu'on en fait et selon l'ordre d'idées qui s'y rattache. Voilà un principe indépendant de la théorie ; et , quelle qu'ait pu être cette dernière, quelque imparfaite qu'on la suppose en elle-même, si l'on veut voir la musique grande dans son principe comme dans son but, c'est aux beaux siècles de la Grèce qu'il faut remonter.

Pour moi, après avoir parcouru les auteurs du mojen-âge et ceux de l'âge mo-

(ï) Burette, et après lui ie savant M. Perne, dans son beau travail sur la notation, dont je viens de parler, ont fait de louables efforts pour nous initier à la tbéorie des Grecs; mais un voile impénétrable couvrira toujours les ressorts secrets de leur art, ainsi que les effets merveilleux qu'il produisait et que l'iiisloire atteste»

derne sur la musique ancienne , dont les uns se sont bornés à faire étalage d'une érudition sans objet, les autres se sont épuise's en discussions et en hypothèses superflues; étourdi de leurs mille voix discordantes , je me suis réfugié au sein de l'antiquité ; j'ai puisé à la source de ses annales une lumière plus pure, un aliment plus solide ; enfin , en exhumant la musique grecque des monumens oii elle est ensevelie, j'ai cherché, si je puis le dire , dans son tombeau même les attributs à laide desquels je pourrais marquer les caractères de son existence morale et de son individualité.

Avant d'aborder la question qui constitue plus spécialement l'objet de celte notice, je crois nécessaire de jeter- un coup-d'œil sur l'origine de l'art et sur les différens peuples qui , antérieurement aux Grecs, lont cultivé avec plus ou moins de succès.

La musique est aussi vieille que le monde : car elle existe dans la nature. Son origine a suivi immédiatement celle du genre humain : car l'homme en porte les élémens en lui-même. Il est imitateur ; il réunit, dans son organisation flexible , tous les moyens dJ imitation. La nature, son modèle, posait devant lui avec ses bruits , son rhythme et toutes ses harmonies. Chaque sensation lui dictait une voix; chaque émotion un accent : L'homme a donc chanté avant de parler , comme il a senti avant de refléchir.

A ne prendre l'existence de la musique que dans les traditions, elle était cultivée chez les plus anciens peuples de l'Asie occidentale long-temps avant la fondation des principaux peuples de la Grèce. La plus ancienne preuve que nous ayons de son existence est tirée de ce passage de la Genèse où Laban (^ge du Monde, 2265, av. J.-C. 1 jSg ) reproche à Jacob [de l'avoir quitté sans le prévenir ; • Pour- » quoi, lui dit-il, m'avoir quitté secrète- /) ment? Si m m'avais prévenu, j'aurais

)> pu te faire accompagner par des tam- » bourins , des harpes et des chants > joyeux. »

C'est environ deux siècles après seulement que Cadmus, â la tête d'une colonie de Phéniciens, vint fonder le royaume de Thèbes en Béolie, et, avec l'écriture, apporta aux Grecs la musique. La Phe'nicie l'avait empruntée à l'Egypte où elle florissait antérieurement. Entre autres témoignages, je me bornerai à citer celui de Dêmétrius de Phalères , comme plus explicite et plus curieux par son analogie avec les sept notes de notre gamme :

« L'Egypte, dit-il, a sept notes dont les n prêtres se servent pour composer les » hymmes en l'honneur des Dieux. »

Il n'entre pas dans mon plan de m'occuper en particulier de la musique égyptienne , sur laquelle , d'ailleurs, à défaut d'autorités, on ne pourrait raisonner que par induction ; ni de celle des Hébreux , dont parlent avec admiration Eusebe , et après lui, Gerbertus (i), Mersennus tX.

beaucoup d'autres , qui ont écrit sur la musique ancienne. Je dirai seulement que, chez ces peuples, la musique avait un caractère éminemment religieux ; qu'ils avaient compris, mieux qu'aucune des nations modernes, l'influence du chant sur les mœurs, et l'avaient long-temps avant les Grecs appliqué à l'éducation de la jeunesse (2). Or, il est juste de croire à la perfection d'an art dont l'objet fut si grand.

Les Hébreux notamment ont dû pousser très loin la mi»siquc sacrée, à moins qu'on ne suppose que la poésie et la mu sique , deux arts inséparables dans les mœurs et dans le génie de cette nation , placés dans les mêmes conditions de progrès, soumis aux mêmes influences etanx mêmes inspirçilions, n'aient pas du vivre

(i) Gerbertus ( de iluslcâ sacra ) ; Mersennus (rfe Ma sied Hebrceorum , )

(■î) Stafford ( Ilistory of music. )

de la même vie, avoir une grandeur et une décadence communes.

Or, si ces deux arts ont dû grandir et déchoir ensemble, comment supposer simultanément la force, l'élévation dans l'un; la faiblesse, l'infériorité dans l'autre. David poète est trop sublime pour avoir été musicien médiocre. Il faut donc, dans toute la rigueur du raisonnement , rattacher à la poésie de ses psaumes l'idée d'une mélodie et d'une harmonie puissantes ; il faut ajouter foi, sur le témoignage des historiens, au prodigieux eft'et de ces chœurs adressés à l'Etre suprême par tout un peuple à genoux (i), lorsqu'au jour de la solennité pascale, la plus imposante de ses fêtes, au palpitant souvenir des malheurs, de la délivrance de ses pères, il entonnait, comme d'une seule voix, l'admirable cantique in ejcitu Israël de /Egypto. Jamais poésie, en effet, ne fut plus digne de formuler la pensée d'un grand peuple , d'exalter son ame et d'emprunter sa voix.

Les Chinois ne furent pas non plus étrangers à l'art musical. Stafford (2), celui des historiens de la musique qui a le mieux résumé les grands ouvrages de Burney et de Hawkins, atteste le goût des Orientaux pour cet art. Alvarez-Semedo (3), dans son ii-aitésur la musique et les instrumens de la Chine, démontre, en s'appuyant des plus graves autorités, que le sage Confucius avait pris un soin tout pariiculier de la faire fleurir et de la popul<iri§fir dans sa paliie, comme Lycurgue

-.J / ■■■ ■ (r) Stafford {Histon of music). Chez les Juifs, lorsqu'un jeune garçon commence à apprendre le Gemanah , la première question que le rabbin adresse aux parens est celle-ci : « Ce garçon a-til de la voix? » El le plus grand éloge qu'il puisse faire de sou élève est de dire : « Il lit avec l'accent juste. — liid. , chez les Juifs, le chaut acrompugnait toujours les prières.

(2) Ibid, Musique des Chinois.

(3) Alvarez Semedo ( Musique trora/eel inslriimenlale en Chine. )

l'avaif fait à Lacédémone, et dans les mêmes vues morales.

Mais , sans porter plus avant mes regards sur celles des nations anciennes qui ont cultivé l'ail musical, je termine ici ces

prolf^goraènes. Dans un chapitre suivant, j'esquisserai rapidement la théorie des Grecs, et je passerai à l'examen analytique de l'art, considéré dans ses rapports avec re'diîcation publique et la civilisation.

GRIZEL COCHRANE.

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